DOSSIER JUILLET 2014




Par Patrick Berlier


<Retour au Sommaire du Site>


Pour une meilleure lecture de ce magnifique dossier totalement inédit passez votre écran en 75% ; ainsi vous n'aurez pas besoin de toucher au clavier à chaque fin de ligne et les photos conserveront une grandeur intéressante.



SAINTE-CROIX-EN-JAREZ,

LES CHARTREUX,

ET L’ART

 

Je me suis inspiré pour le titre de cet article du livre de Daniel Le Blévec et Alain Girard « Les Chartreux et l’art » (éditions du Cerf, 1989), rassemblant les actes du 10e colloque international d’histoire et de spiritualité cartusiennes, réuni à Villeneuve-lès-Avignon du 15 au 18 septembre 1988. Ce colloque savant s’est penché en particulier sur ce qui peut paraître comme un paradoxe, le fait que même les chartreuses les plus humbles et les plus reculées possédaient une véritable richesse artistique. Qu’est-ce qui a motivé les Chartreux dans ce choix délibéré ? Est-ce parce qu’ils considéraient que Dieu ayant créé la terre belle, il était logique de suivre son exemple en décorant leurs maisons d’œuvres d’art de toutes sortes ? Suivaient-ils en cela Denys le Chartreux, qui au XVe siècle laissa un enseignement spirituel et philosophique d’une clarté saisissante ? (textes choisis publiés en 2003 sous le titre « Vers la ressemblance » aux éditions Parole et Silence).

 

Denys le Chartreux

 

Le colloque de Villeneuve-lès-Avignon exposait en introduction ces quelques observations : « Lorsque l’on confronte, d’une part, les textes cartusiens qui abordent la question de l’architecture des maisons et de leur décor, depuis les temps des origines jusqu’au XVIIIe siècle, d’autre part, certaines réalisations concrètes, devenues célèbres par leurs qualités esthétiques, la contradiction surgit. […] Or, face aux constantes affirmations de la primauté du dépouillement et du nécessaire rejet des formes sensibles, qu’avons-nous sous les yeux ? D’une part des maisons à l’architecture magnifique, d’autre part un décor de prix, réalisé par les plus grands artistes du moment. »

 

La chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez n’a pas échappé à cette règle. On peut y voir encore de multiples œuvres d’art, certaines d’une extrême valeur artistique. Toutes sont aujourd’hui classées Monument Historique. Je vous propose d’en faire un tour, non exhaustif.

 

 

L’ENTRÉE MONUMENTALE

 

L’entrée de la chartreuse se compose d’un passage voûté encadré par deux tours, disposition classique des portes fortifiées. La façade a été remaniée à la fin du XVIIe siècle et, il faut bien le dire, quelque peu défigurée par la création du balcon dans les dernières années du XIXe siècle. Tout en haut se remarque l’emblème de l’Ordre des Chartreux, la boule du monde surmontée d’une croix, entourée de sept étoiles. C’est l’illustration de leur devise : Stat crux dum volvitur orbis, que l’on a longtemps traduit par « le monde tourne, la croix demeure. » Cette interprétation induisait cependant que les Chartreux eussent professé, avant même Galillée, la rotation de la terre. Car si l’on sait depuis longtemps que la terre est ronde, ce n’est que tardivement que l’on a admis qu’elle n’était pas le centre fixe de l’univers mais qu’elle tournait, à l’instar des autres corps célestes. Aussi a-t-on tendance aujourd’hui à remplacer cette formule par « roulent les mondes, la croix demeure. » Les sept étoiles entourant la croix symbolisent saint Bruno et ses six compagnons, le fondateur et les premiers ermites de l’Ordre.

 

Le blason de l’entrée monumentale

 

Juste en dessous se détache en bas-relief le blason de la chartreuse, la croix dentelée, sans les étoiles et fleurs de lys habituelles. L’écu ovale est supporté par une tête d’ange ailée, elle-même posée sur deux palmes entrecroisées, et le tout est entouré de motifs végétaux. La tête d’ange indique souvent qu’une certaine connaissance ésotérique est à rechercher dans l’œuvre, mais tel n’est pas mon propos aujourd’hui. Je vous renvoie au second tome de mon livre « La Société Angélique » (éditions Arqa) dans lequel j’expose une possibilité de décryptage hermétique. Ce motif héraldique s’intègre dans un fronton triangulaire à pans coupés, qui repose sur deux pilastres garnis chacun de cinq losanges. Fronton et pilastres encadrent une niche avec coquille, qui devait contenir une statue, peut-être de la Vierge, disparue aujourd’hui. Puis en dessous s’ouvre le porche proprement dit, encadré de pilastres garnis chacun de six rectangles. La clé de voûte reprend le thème de la croix dentelée, mais ancrée cette fois. Au-dessus des pilastres, alternent les étoiles et les fleurs de lys.

 

Pour fermer cette entrée, côté extérieur il y avait une solide porte, qui a été enlevée pour faciliter la circulation. Subsistent, creusées dans la pierre, les encoches destinées à recevoir les barres servant à la bloquer. Quant à l’imposte en fer forgé qui décorait le côté cour du porche, elle a simplement été déplacée, puisqu’elle orne aujourd’hui la porte donnant sur les jardins. C’est un magnifique travail de ferronnerie, un demi-cercle rayonnant orné de 83 fleurs à six pétales. On peut y voir la date 1692 inscrite sur le linteau, décoré également de fleurs et de petites pièces de ferronnerie en forme de parchemins enroulés, un détail que l’on retrouve sur l’imposte plus modeste de la maison de Prarouet, à Tarentaise.

 

L’imposte en fer forgé, jadis à l’entrée de la chartreuse côté cour

 

 

L’ANCIENNE CUISINE

 

Outre la grande cheminée de 8,40 m de long, ornée de motifs végétaux, ce qui se remarque surtout dans ce local ce sont les deux sculptures des retombées de voûtes aux angles opposés. Deux têtes grotesques, à gauche un personnage aux yeux globuleux et aux lèvres retroussées découvrant une double rangée de dents, à droite un personnage léonin aux yeux mi-clos. Les photos prises dans les années 70 par M. Claude Bonnard, de l’association Visages de notre Pilat, nous montrent qu’à l’époque ces sculptures portaient encore des traces de peinture, en particulier pour leur coiffure ou bandeau, rouge pour l’une et noire pour l’autre. Lors de la restauration de la cuisine dans les années 80, tout a été sablé, les sculptures ont certes retrouvé une seconde jeunesse, mais les traces de peinture ont disparu et n’ont pas été restituées. Ces têtes surprennent les visiteurs, comme elles étonnaient M. Antoine Vachez, le premier historien du lieu, auteur de « La chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez » (1904), qui avouait son incompréhension face à ces « têtes grossièrement sculptées, que l’on prendrait volontiers pour une œuvre antérieure au XIIIe siècle, si l’on ne connaissait d’une manière bien certaine, la date de construction de l’ancienne chartreuse. » Antoine Vachez pressentait sans doute que ces sculptures n’étaient que des pierres de remploi.

 

La tête de gauche, jadis et aujourd’hui

(Photos C. Bonnard et P. Berlier)

 

M. François Jeanty, fondateur et premier président de l’Association de Sauvegarde la Chartreuse, était tout aussi dubitatif dans sa petite brochure « Promenons-nous dans la chartreuse de Sainte-Croix » publiée vers 1980 par le Parc Naturel Régional du Pilat : « C’est une des énigmes de la Chartreuse qui ne sera sans doute jamais trouvée. Que sont-elles censées représenter ? Ont-elles été un signe de reconnaissance pour des gens de passage ? Faut-il y voir un rapport avec l’Ordre des Templiers dont une commanderie n’était pas très éloignée ? » Des mots bien curieux quand on connaît la rigueur habituelle de M. Jeanty.

 

La tête de droite, jadis et aujourd’hui

(Photos C. Bonnard et P. Berlier)

 

Dans cette ancienne cuisine est exposée depuis peu la copie d’un tableau dont l’original est à la Grande Chartreuse. Il s’agit du projet qu’avaient conçu les moines de Sainte-Croix-en-Jarez à la fin du XVIIIe siècle, visant à remodeler leur maison, en particulier pour remplacer l’église par un édifice de style baroque, inspiré de l’église des Chartreux de Lyon. La Révolution ne leur a pas laissé le temps de réaliser ce projet. Cette belle image nous montre donc la chartreuse telle qu’elle pourrait être si les évènements n’en avaient décidé autrement. Malgré les défauts de perspective de l’époque (le tableau étant plus une vision d’artiste qu’un plan d’architecture) on reconnaît au premier plan la route de Seyoux, le ruisseau de Guilleranche avec son petit pont, puis les bâtiments de la chartreuse, enfin le ruisseau de Boissieux coulant au pied d’un talus rocailleux. On note que l’église et le petit cloître ont interverti leurs positions respectives, et que tous les bâtiments situés en face de l’église ont laissé place à un large parvis dallé.

 

Projet de rénovation de la chartreuse (détail)

 

 

LE PETIT CLOÎTRE

 

Restauré depuis quelques années, ce petit cloître tente de retrouver l’aspect qu’il avait au temps des Chartreux. Hélas le mal est fait, puisque la galerie nord-est – encore visible sur la célèbre lithographie de 1842 – a disparu depuis longtemps, et la galerie nord-ouest, adossée à l’église, a été amputée en 1845 pour l’adjonction d’une chapelle latérale. On peut regretter aussi l’emploi de certains matériaux modernes dans la restauration, et les « moucharabiehs » donnant sur le corridor, mais ce cloître conserve quand même un certain charme. Au centre s’élève une copie, bien réalisée, de la croix qui se trouvait là à l’origine, et qui avait été déplacée à Pavezin où elle existe toujours. On peut donc voir la croix originale et la copie, à peu de distance l’une de l’autre. C’est une œuvre de ferronnerie, représentant la boule du monde, constituée de lames de fer assemblées, surmontée d’une croix fleurdelisée, entourée de rameaux de lys pointant dans quatre directions.

 

C’est dans ce qu’il reste de la galerie nord-ouest, contre l’église, que sont déposées aujourd’hui diverses croix funéraires. Certaines avaient même été réutilisées dans la construction du clocher en 1842. On peut voir en particulier la croix qui marquait la tombe de Dom Jean-Baptiste Faure (décédé en 1746) et celle de son successeur Dom Bruno Fuzeau (décédé en 1766). On peut y lire des inscriptions, peu visibles aujourd’hui pour certaines, mais qui avaient été relevées par Antoine Vachez. Pour la première :

V.P.

D.I.B.FAVRE

P.D.

S.C.D.

1746

V. P. doit être l’abréviation du latin Vir prudens – homme sage. D. I. B. FAVRE se transcrit par Dom Jean-Baptiste Faure. Mais que signifient les lettres P. D. S. C. D. ? Si c’est du latin, il y a des quantités d’interprétations possibles. Mais peut-être est-ce tout simplement l’abréviation de Prieur De Sainte-Croix Décédé (ici ? Texte en partie effacé et illisible). Puis la date 1746.

Et pour la seconde croix :

V.P.

D.BRVNO

FVZEAV

PRI

OR

HU

IVS

Soit : Homme Sage Dom Bruno Fuzeau Prieur Ici… Le reste de l’inscription a été mutilé lors du déplacement de la croix dans le clocher. À noter pour le nom Bruno deux lettres curieuses, le R en minuscule et le N à l’envers.

 

À gauche : croix funéraire de Dom Jean-Baptiste Faure

À droite : croix funéraire de Dom Bruno Fuzeau

 

 

L’ÉGLISE

 

Une halte importante s’impose pour l’église, qui présente la particularité de posséder des bénitiers extérieurs en porphyre, un de chaque côté de la porte. À l’intérieur un autre bénitier, plus monumental, est composé d’une vasque sur pied, également en porphyre. C’est un don de la famille de Savoie. Mais avant d’entrer il faut lever la tête pour voir au-dessus de la porte une niche ornée d’une très classique statue de la Vierge à l’Enfant.

 

Statue de la Vierge au fronton de l’église

 

Ce bâtiment, dans lequel nous entrons maintenant, était sans doute l’ancien réfectoire des Chartreux, reconverti en église après l’incendie qui ravagea l’ancien édifice conventuel au début du XVIIIe siècle. Sur les deux côtés de la nef on peut admirer les belles stalles en bois sculpté, qui ont été données aux Chartreux par Jean II, seigneur de Saint-Chamond, au début du XVIe siècle. Il serait plus correct de dire qu’elles ont été financées par ce seigneur, car il est évident que ces stalles ont été créées pour les Chartreux, et sans doute sous leur directive. Elles ont été déplacées à plusieurs reprises, une première fois lors de la réinstallation de l’église, et plus récemment dans les années 70 lors de leur restauration. Ces stalles se caractérisent par leurs « miséricordes », planchettes de bois qui, une fois le siège relevé, permettaient aux moines de se reposer discrètement lors des stations debout pendant les longs offices. Ces miséricordes sont sculptées de motifs divers, beaucoup de têtes humaines, souvent grotesques. Ces décors étant destinés à venir se placer sous les fesses des moines, on pouvait se permettre toutes les fantaisies. Un message est-il à déchiffrer en tenant compte de l’ensemble des symboles ? C’est un aspect que je développe dans le second tome de mon livre « La Société Angélique ».

 

L’un des motifs des miséricordes

 

Puis il nous faut lever la tête pour admirer les tableaux. Contre le mur du fond il y en a trois. Au centre est le plus connu. Il s’agit du martyre de saint Sébastien par Andrea Mantegna. L’original est au musée du Louvre, celui de Sainte-Croix-en-Jarez est sans doute une copie. Ce tableau lui aussi est un cadeau de Jean II. Le seigneur de Saint-Chamond fit un voyage en Italie en 1481 pour assister au mariage de son ami Gilbert de Bourbon Montpensier. Celui-ci avait commandé le Martyre de saint Sébastien à Mantegna, et il profita de l’occasion pour aller à Mantoue en prendre livraison. Ce tableau orna la chapelle du château d’Aigueperse, avant de finir au Louvre. Jean II acheta probablement une copie conforme réalisée par un élève du maître, et il en fit cadeau aux Chartreux.

 

Sébastien, qui vécut au IIIe siècle, était, selon une histoire en partie légendaire, chef de la garde prétorienne de l’empereur Dioclétien. Lorsque celui-ci découvrit qu’il était chrétien, il demanda à deux de ses soldats de le percer de flèches. Les archers, qui avaient de l’estime pour leur chef, obéirent à l’ordre mais ils veillèrent à ce qu’aucun coup ne fût mortel, et Sébastien survécut. Le tableau de Mantegna le représente adossé à une colonne, vestige d’un temple antique. Il symbolise le christianisme qui s’apprête à supplanter les cultes anciens, figurés par les ruines. En bas à droite on voit les têtes des deux soldats, et on pense que Mantegna s’est représenté lui-même dans le personnage de droite. Il y a quelques variantes entre l’original du Louvre et la copie de Sainte-Croix-en-Jarez ; entre autres le tableau de la chartreuse montre un saint Sébastien dont la tête est ceinte d’un nimbe doré (peu visible cependant), détail absent pour le tableau du Louvre. On note aussi des différences au niveau des nuages.

 

Le martyre de saint Sébastien

À gauche celui du musée du Louvre – à droite celui de Sainte-Croix-en-Jarez

 

Notre tableau a été classé Monument Historique en 1849. Près de quarante ans s’écoulèrent avant que les Beaux-Arts n’envoient deux spécialistes pour l’expertiser, M. Bonnat, peintre, et M. de Tausia, conservateur des peintures du musée du Louvre. Ces deux personnages entreprirent le voyage depuis Paris par un beau jour de 1887, et ils arrivèrent à Sainte-Croix-en-Jarez un matin, peu avant midi. Une halte gastronomique s’imposait avant tout. Ils firent honneur aux quenelles, aux truites, et au petit vin blanc du pays. Si bien qu’il était déjà fort tard lorsqu’ils sortirent de table, trop tard pour aller examiner le tableau. D’ailleurs leur état « euphorique » ne leur aurait sans doute pas permis d’avoir les idées très claires. Le curé de l’époque dut payer de sa poche la location d’une voiture pour remmener ces messieurs en gare de Rive-deGier. Ils rentrèrent à Paris et du haut de leur notoriété ils déclarèrent que le tableau n’était en réalité qu’une pâle copie peinte à la détrempe sur le mur de l’église. Cet avis péremptoire fit autorité, hélas, pendant plusieurs années.

 

À gauche est un tableau plus petit, représentant saint Charles Borromée, cardinal de Milan au XVIe siècle. La peste s’étant déclarée dans cette ville vers 1576, Charles Borromée s’offrit en victime à Dieu en parcourant pieds nus les rues de Milan de nuit, une corde nouée autour du cou en signe de pénitence. C’est la scène représentée par ce tableau, où l’on voit le saint vêtu de la robe pourpre de cardinal, une corde au cou, à genoux devant un crucifix. En arrière-plan des personnages tiennent des torches allumées. Cette toile s’inspire très nettement d’un tableau de Charles le Brun (XVIIe siècle) exposé dans l’église Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris, et dont il existe une copie conservée par le musée Rolin à Autun. La différence principale tient à la couleur de la chasuble, rouge à Sainte-Croix et bleue à Autun.

 

Saint Charles Borromée

À gauche exemplaire du musée Rolin – à droite exemplaire de Sainte-Croix-en-Jarez

 

À droite un autre beau tableau représente saint Bruno refusant l’épiscopat. Bruno est le fondateur de l’Ordre des Chartreux. Né à Cologne vers 1030, devenu chanoine dans cette ville, puis écolâtre à Reims, il s’est vu proposer la chaire d’évêque de la cathédrale de Reims, poste qu’il refusa par humilité. Désireux d’embrasser une vie érémitique, il se retira dans une forêt, et après bien des errances il arriva, avec six compagnons, à Grenoble, où saint Hugues, l’évêque de la ville, lui donna des terrains désertiques en zone montagneuse. Il s’y installa et fonda en 1084 la première chartreuse, qui devint la maison mère de l’ordre. Quelques années plus tard, appelé par le pape Urbain II, il se rendit en Italie, et refusa de même façon l’épiscopat de Reggio di Calabre, avant de fonder la chartreuse de la Torre, où il mourut en 1101.

 

Saint Bruno refusant l’épiscopat de Reggio di Calabre

 

Le tableau illustre ce second refus d’épiscopat. Bruno est représenté vêtu de l’habit blanc des Chartreux, en prières dans une grotte devant un crucifix. Une lumière surnaturelle se forme au-dessus de lui, on devine qu’il doit y voir une apparition divine. Ses compagnons l’attendent au dehors, et en arrière-plan on distingue des bâtiments avec une tour, figurant la chartreuse de la Torre. Bruno a jeté au sol, dans un geste symbolique, la mitre et la crosse de l’évêque qu’il refuse d’être. On voit également un crâne humain, son attribut classique, et un livre ouvert. Les pages sont couvertes de mots latins. Pas simple de les déchiffrer, à l’œil nu, depuis la nef. Il faut prendre une photo au téléobjectif, et là apparaissent, très nets, les mots CARNES MEAS ; le reste est plus flou. On peut imaginer qu’il s’agit d’un passage de la Bible. Quelques clics de souris, et me voici sur le site Internet http://undbound.biola.edu (en français !) de l’Université de Biola aux États-Unis, qui permet de rechercher n’importe quel extrait biblique, dans toutes les langues possibles, dont le latin bien sûr, à partir de quelques mots. Gagné ! C’était bien un passage de la Bible… Voici qu’apparaît le texte complet figurant sur les deux pages du livre.

À gauche :

CONFIGE

TIMORE

TUO

CARNES

MEAS

Et à droite :

A

IUDICIIS

ENIM

TUIS

TINUI

C’est un extrait du livre des Psaumes, chapitre 119, verset 120. Un coup d’œil à une Bible en français, et voici la traduction :

« Ma chair tremble de peur devant toi,

Tes décisions m’inspirent de la crainte. »

Cette phrase a été choisie car elle décrit parfaitement les sentiments qui doivent agiter saint Bruno au moment où il a cette vision divine lui ordonnant de renoncer à l’épiscopat.

 

Détail du livre

 

À noter que la chartreuse possède un autre tableau, représentant le premier refus d’épiscopat de saint Bruno. Cette toile jadis exposée dans l’église est aujourd’hui reléguée dans la sacristie. J’y reviendrai plus avant. Enfin il faut rappeler que l’on ignore qui a fait don à la chartreuse de ces tableaux représentant saint Bruno ou saint Charles Borromée.

 

Un autre tableau est visible dans l’église, côté abside, c’est une crucifixion très classique, intégrée au retable. Le Christ est en croix sur un fond de ciel très sombre, déchiré par des éclairs rouges, et on devine les remparts de Jérusalem. La croix est plantée dans un rocher sur lequel rampe un énorme serpent. À gauche, Marie et Marie-Madeleine, à droite saint Jean, les bras croisés sur la poitrine. L’église de Sainte-Croix-en-Jarez possède encore d’autres œuvres d’art, en particulier deux statues, l’une à droite représentant saint Bruno en extase, l’autre à gauche représentant un moine, mais qui n’est pas un Chartreux, plutôt un Franciscain reconnaissable à sa cordelière.

 

Statue de saint Bruno

 

Levons la tête encore un peu plus pour observer les vitraux. Ils ne sont pas de l’époque des Chartreux. D’ailleurs il est peu probable que l’église en ait possédé en ce temps-là, vu la fonction originelle de réfectoire de ce bâtiment. Les vitraux actuels datent donc du XIXe siècle, probablement de l’époque où l’on fit des travaux dans l’église, vers 1842 - 1845, pour ouvrir les chapelles latérales et pour construire un nouveau clocher. Pour autant ils ne sont pas dénués d’intérêt. À droite, on reconnaît le saint curé d’Ars. Puis viennent deux vitraux en vis-à-vis, à droite le sacré-cœur de Marie, à gauche le sacré-cœur de Jésus. Ces vitraux correspondent aux visions de sainte Catherine Labouré, une jeune religieuse qui en 1830 reçut de la Vierge la révélation miraculeuse de ces symboles. Marie montre son cœur, percé d’une épée dont la garde est en forme d’un 3 inversé ou d’un E, ceint d’une couronne de roses. L’épée rappelle la prophétie de Siméon, lors de la présentation de Jésus au Temple, annonçant à Marie que son cœur serait transpercé d’un glaive. L’ensemble exprime la compassion. En face, Jésus montre également son cœur, tout en bénissant de la main droite. Ce cœur est surmonté d’une flamme, dans laquelle on distingue une croix, et il est ceint d’épines. Ce sont les symboles de la passion.

 

Vitraux du sacré-cœur de Marie et du sacré-cœur de Jésus – détails des cœurs

 

On remarque ensuite les vitraux de saint Clair, qui est le patron de la paroisse de Pavezin, sur laquelle fut élevée la chartreuse, avant que celle-ci ne devînt une commune et donc une paroisse, et de saint Bruno. Puis encore le vitrail représentant sainte Félicie, dont l’église conserve les reliques, qui furent translatées ici en 1845. La chapelle latérale gauche lui est consacrée, on peut y voir en particulier une très belle châsse en bois doré.

 

En haut : saint Clair, saint Bruno, sainte Félicie

En bas : la boule du monde, monogramme de sainte Félicie, monogramme Ave Maria

 

Un mot pour terminer sur le dernier vitrail à gauche, reprenant l’emblème des Chartreux, la boule du monde surmontée d’une croix entourée de 7 étoiles, le tout sur un fond bleu très lumineux. Puis les vitraux des chapelles latérales, très lumineux également, avec de belles frises végétales vertes, et les monogrammes de sainte Félicie (à gauche) et de la Vierge Marie (à droite).

 

 

L’ANCIENNE ÉGLISE

 

Une porte discrète, au fond de la nef à droite, donne accès à l’église primitive de la chartreuse. Elle a été séparée en deux parties par un mur de refends après l’incendie, la partie gauche devenant salle capitulaire et la partie droite sacristie. Après le départ des Chartreux, l’église étant devenue paroissiale, c’est l’ancienne salle capitulaire qui a fait office de sacristie, fonction qu’elle occupe toujours aujourd’hui. Quant à l’ancienne sacristie, on en fit une réserve, jusqu’à ce qu’on y découvre les célèbres peintures murales en 1896. C’est donc dans l’actuelle sacristie qu’a été relégué ce tableau, jadis exposé dans l’église, représentant saint Bruno refusant l’épiscopat. Mais il s’agit là du premier refus, celui de Reims. Bruno est figuré vêtu de l’habit noir des Bénédictins, il a jeté à terre crosse et mitre, et écarte les bras dans un geste d’extase, en voyant apparaître dans une nuée Dieu le Père, Jésus, la Vierge Marie soutenue par trois anges, sainte Félicie et sainte Perpétue. Il est évidemment dommage que ce tableau soit ainsi abandonné sans soin et soumis à toutes les agressions imaginables. Le voici tel qu’il pourrait être après restauration, mais ici il s’agit d’une restauration purement numérique et virtuelle.

 

Saint Bruno refusant l’épiscopat de Reims

 

De la sacristie on passe dans la partie de l’ancienne église où se trouvent les peintures murales. Je ne m’étendrai pas à leur sujet, qui mérite à lui seul un large développement. Je rappelle d’ailleurs que j’ai publié une brochure qui leur est spécialement consacrée. Elle est disponible à l’accueil de la chartreuse, ou à la Maison du Parc du Pilat à Pélussin, ou encore sur le site Internet de l’association des Guides Animateurs du Pilat : http://guidespilat.blogspot.fr.

 

 

LA COUR DES PÈRES

 

Au fond à gauche on peut remarquer la cellule fondée en 1666 par les Mazenod, famille d’échevins lyonnais bien implantée dans la région. La porte est surmontée par un bas-relief représentant saint Bruno méditant sur la mort. Il est allongé, s’appuyant sur le coude droit. Il tient un crâne humain dans sa main gauche soulevée, et plaque contre lui de la main droite un livre ouvert. Ses doigts semblent former un signe, mais que signifie-t-il ? À droite un rameau renaît d’un arbre coupé, symbole classique de la résurrection. Ce sont les attributs traditionnels de saint Bruno, qui est aussi souvent représenté avec une ou plusieurs étoiles, rappel de la vision de saint Hugues qui le conduisit vers le désert de Chartreuse. Ici les étoiles sont figurées sous l’aspect de plantes en forme… d’étoiles de mer : une petite à gauche de la tête de Bruno, une plus grande en bas à droite. Un nettoyage récent a fini par faire disparaître ce nid alvéolé que des insectes avaient construit dans le creux du bras de Bruno, il y a bien des années. Avec le temps le nid avait fini par prendre la consistance et l’aspect de la pierre. Ce bas-relief est nettement inspiré du tableau « la vision de saint Bruno » peint par Pier Francesco Mola en 1665, soit peu avant la fondation de la cellule, tableau qui est aujourd’hui au musée du Louvre. Sous le bas-relief un texte gravé, bien effacé, rappelle cette fondation par une inscription en latin, qui avait heureusement été relevée par Antoine Vachez au temps où elle était encore lisible.

 

En haut : bas-relief de Sainte-Croix-en-Jarez, Saint Bruno méditant sur la mort

En bas : « la vision de saint Bruno » par Pier Francesco Mola (détail)

 

 

L’ANCIEN MOULIN

 

Un petit tour, pour terminer, vers l’ancien moulin des Chartreux, situé hors des bâtiments, au bout de la petite route qui longe la rivière. Le portail d’entrée est encadré par deux piliers, sur lesquels ont été scellés des sortes de « vases. » Il faut les retourner virtuellement pour comprendre que ces pierres de remploi ont été placées tête en bas. Ces « vases » sont ornés de motifs alternés représentant des fleurs de lys et des larmes. Il faut ouvrir le livre de M. Louis Bernard « Les croix monumentales du Forez » (édité par le Conseil Général de la Loire en 1971) pour comprendre que lesdits « vases » sont peut-être des fragments de croix. Cet ouvrage, aussi monumental que son titre, recense en effet une croix unique en son genre, conservée à la cure de Sury-le-Comtal, dont le fut est constitué d’un « vase » pareillement orné de fleurs de lys et de larmes. La ressemblance est frappante. Si le fait était avéré, la croix de Sury ne serait pas unique, puisqu’elle aurait eu deux sœurs jumelles à Sainte-Croix-en-Jarez.

 

À gauche : « vase » de Sainte-Croix-en-Jarez

Au centre : le même vase virtuellement retourné dans le bon sens et restauré

À droite : croix de Sury-le-Comtal (dessin de Louis Bernard)

 

L’ancienne chartreuse n’a décidément pas livré tous ses secrets. Et une prochaine fois je viendrai vous parler d’héraldique pour évoquer – et expliquer – les divers blasons présents ou disparus de Sainte-Croix-en-Jarez.





<Retour au Sommaire du Site>


     À présent, il est temps de retrouver notre nouvel invité, notre ami Bernard Darne, après avoir vivement félicité le Druide du Pilat, Patrick Berlier, pour ce remarquable dossier, traité en mains de maître, c'est le cas de le dire ici.





    Bernard appartient à la catégorie des hommes discrets. Bien souvent la sagesse accompagne la discrétion et ici c'est complètement le cas ; l'interview qu'il nous a donnée ne fait que le confirmer. Le hasard, dû à la lecture d'un ouvrage, est à la base de notre rencontre. Réciproquement fidèles, voici 10 ans que les Regards du Pilat ont fait la connaissance de ce personnage chaleureux. A sa manière, il a apprivoisé le Pilat, qui n'est pas à la base, son territoire de prédilection. Cet espace sait reconnaître ses amis et avec Bernard, il ne s'est pas trompé. A présent, il est temps de faire connaissance avec notre compagnon d'épopées, que nous aurions plaisir à rencontrer plus souvent.




Ésope reste et se repose.

Bonjour Bernard

1/Nous savons que vous êtes un fidèle des « Regards du Pilat » depuis  les premiers jours du site. Vous vous définissez  parfois comme un rêveur, mais vous nous apparaissez aussi comme un passionné. Pouvez-vous, en quelques mots, décrire ce qui vous a rapproché de nos centres d’intérêts pilatois ?

Effectivement je parcours avec intérêt les textes,  contes et histoires du site  « Regards du Pilat » depuis plusieurs années. Certainement mon côté rêveur mais surtout l’envi de décrocher de la réalité, du quotidien et du temps qui passe. Le besoin d’évasion et de comprendre afin de mieux appréhender le temps présent.

2/ En son temps, il y a maintenant dix ans, vous avez lu « Le Vieux Secret », ouvrage de Thierry Rollat. Une décennie plus tard, quels sont vos souvenirs les plus marquants à ce propos ?

Mon premier souvenir ira à celui qui m’a parlé de ce livre et qui depuis s’en est allé : Une personne  que je suis heureux d’avoir connu, érudit, simple et naturel, il était mon beau père.

« Le vieux secret » porte bien son nom puisqu’à ma connaissance il est encore …Bien des pas restent à faire pour s’y engouffrer et pour cela il faudra savoir détricoter et rester « En belle humeur ».

3/Sans trop d’indiscrétion et au regard des éléments en votre possession, que pouvez-vous nous dire de votre sentiment sur la légende relative aux « trésors des Pères  Chartreux » ?

On pourrait la comparer au « triangle des Bermudes ». Cette légende fera encore couler beaucoup d’encre. Mais est-ce vraiment  une légende ? Pas forcément... On doit certainement s‘y retrouver. Pour cela il faut prendre son temps et savoir rêver. S’assoir sur un banc à Ban et contempler sans borne le paysage au loin. Arpenter les sentiers, y suivre les rigoles, patauger dans les flaques et se mouiller les pieds.

4/ Plus simplement ; quel est ou quels sont vos différent(s) regards sur la Chartreuse de Sainte-Croix en Jarez construite au milieu de nulle part ……. Ou presque ?

Construite au milieu d’un songe sur des bases solides. Née à l’écart de tout et au centre de rien…

Cette bâtisse imposante respire encore. L’histoire qui y sommeille entretient toujours le songe et chacun peut s’y trouver. Baignée de calme et de rudesse finement ajustés, elle n’a certainement pas dévoilée tous ses secrets. Il est difficile de ne pas remonter le temps une fois passée la porte dans la pénombre.

 Une croix de pierre (laissée à l’abandon) et le texte qui s’y accroche méritent de s’y attarder.




5/Bernard, vous êtes celui qui a découvert que le texte mystérieux de Polycarpe, n’était en fait qu’une transcription d’une partie de la fable d’Ésope. Ce texte s’inscrivait dans la fameuse légende chartreuse mais votre découverte a grandement dérouté  certains d’entre nous. Pourtant de votre côté la motivation n’a fait que redoubler. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Lire Esope est déroutant – A savoir que beaucoup se sont inspirés de ses textes alors pourquoi pas Polycarpe ?

On doit y trouver quelques clefs dans tous ces textes enfin c’est ce que je pense.

6/Homme passionné, homme de recherche, vous êtes aussi quelqu’un qui aime crapahuter et farfouiller sur le terrain. Cela semble complémentaire, comment abordez-vous les sujets qui vous intéressent ?

Je ne me qualifierai pas comme un homme de recherche, loin de là, besoin d’évasion tout simplement.

Pour bien arpenter j’utilise « le net » afin de connaitre à l’avance ou je vais mettre les pieds, s’assurer des distances, du relief, avec en poche un appareil photo et un téléphone.

7/Farnay, Terre à cupules demeure indéniable. Quelles impressions vous laissent ce riche territoire plusieurs fois millénaire ?

L’impression principale reste un rappel : On est que de passage et les civilisations passées aiment laisser des clins d’œil qui défieront le temps, reste à savoir les apprécier.

8/Avant de nous quitter une dernière question. Les  pierres à cupules semblent donc taquiner votre curiosité. Nous savons que les interprétations sur ces gravures sont nombreuses mais que leur signification reste une énigme.  Avez-vous une idée à nous soumettre sur ce sujet ?

Ce sera forcément un clin d’œil …

Et si les pierres à cupule cartographiaient tout simplement les méandres avoisinants de la vouivre !

Merci pour l’ensemble de vos réponses.


<Retour au Sommaire du Site>