DOSSIER JUILLET 2014
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SAINTE-CROIX-EN-JAREZ, LES CHARTREUX,
ET L’ART Je me
suis inspiré pour le titre
de cet article du livre de Daniel Le Blévec et Alain Girard
« Les
Chartreux et l’art » (éditions du Cerf, 1989),
rassemblant les actes
du 10e colloque international d’histoire et de
spiritualité
cartusiennes, réuni à Villeneuve-lès-Avignon du 15
au 18 septembre 1988. Ce
colloque savant s’est penché en particulier sur ce qui peut
paraître comme un
paradoxe, le fait que même les chartreuses les plus humbles et
les plus
reculées possédaient une véritable richesse
artistique. Qu’est-ce qui a motivé
les Chartreux dans ce choix délibéré ? Est-ce
parce qu’ils considéraient
que Dieu ayant créé la terre belle, il était
logique de suivre son exemple en
décorant leurs maisons d’œuvres d’art de toutes sortes ?
Suivaient-ils en
cela Denys le Chartreux, qui au XVe siècle laissa un
enseignement
spirituel et philosophique d’une clarté saisissante ?
(textes choisis
publiés en 2003 sous le titre « Vers la
ressemblance » aux
éditions Parole et Silence). Denys le Chartreux Le
colloque de
Villeneuve-lès-Avignon exposait en introduction ces quelques
observations :
« Lorsque l’on confronte, d’une part, les textes
cartusiens qui
abordent la question de l’architecture des maisons et de leur
décor, depuis les
temps des origines jusqu’au XVIIIe siècle, d’autre
part, certaines
réalisations concrètes, devenues célèbres
par leurs qualités esthétiques, la
contradiction surgit. […] Or, face aux constantes affirmations
de la
primauté du dépouillement et du nécessaire rejet
des formes sensibles,
qu’avons-nous sous les yeux ? D’une part des maisons à
l’architecture
magnifique, d’autre part un décor de prix, réalisé
par les plus grands artistes
du moment. » La
chartreuse de
Sainte-Croix-en-Jarez n’a pas échappé à cette
règle. On peut y voir encore de
multiples œuvres d’art, certaines d’une extrême valeur
artistique. Toutes sont
aujourd’hui classées Monument Historique. Je vous propose d’en
faire un tour,
non exhaustif. L’ENTRÉE
MONUMENTALE L’entrée
de la chartreuse se
compose d’un passage voûté encadré par deux tours,
disposition classique des
portes fortifiées. La façade a été
remaniée à la fin du XVIIe siècle
et, il faut bien le dire, quelque peu défigurée par la
création du balcon dans
les dernières années du XIXe siècle.
Tout en haut se remarque
l’emblème de l’Ordre des Chartreux, la boule du monde
surmontée d’une croix,
entourée de sept étoiles. C’est l’illustration de leur
devise : Stat
crux dum volvitur orbis, que l’on a longtemps traduit par
« le monde
tourne, la croix demeure. » Cette interprétation
induisait cependant que
les Chartreux eussent professé, avant même
Galillée, la rotation de la terre.
Car si l’on sait depuis longtemps que la terre est ronde, ce n’est que
tardivement que l’on a admis qu’elle n’était pas le centre fixe
de l’univers
mais qu’elle tournait, à l’instar des autres corps
célestes. Aussi a-t-on
tendance aujourd’hui à remplacer cette formule par
« roulent les mondes,
la croix demeure. » Les sept étoiles entourant la
croix symbolisent saint
Bruno et ses six compagnons, le fondateur et les premiers ermites de
l’Ordre. Le blason de l’entrée monumentale Juste
en dessous se détache en
bas-relief le blason de la chartreuse, la croix dentelée, sans
les étoiles et
fleurs de lys habituelles. L’écu ovale est supporté par
une tête d’ange ailée,
elle-même posée sur deux palmes entrecroisées, et
le tout est entouré de motifs
végétaux. La tête d’ange indique souvent qu’une
certaine connaissance
ésotérique est à rechercher dans l’œuvre, mais tel
n’est pas mon propos
aujourd’hui. Je vous renvoie au second tome de mon livre « La
Société
Angélique » (éditions Arqa) dans lequel
j’expose une possibilité de
décryptage hermétique. Ce motif héraldique
s’intègre dans un fronton
triangulaire à pans coupés, qui repose sur deux pilastres
garnis chacun de cinq
losanges. Fronton et pilastres encadrent une niche avec coquille, qui
devait
contenir une statue, peut-être de la Vierge, disparue
aujourd’hui. Puis en
dessous s’ouvre le porche proprement dit, encadré de pilastres
garnis chacun de
six rectangles. La clé de voûte reprend le thème de
la croix dentelée, mais
ancrée cette fois. Au-dessus des pilastres, alternent les
étoiles et les fleurs
de lys. Pour
fermer cette entrée, côté
extérieur il y avait une solide porte, qui a été
enlevée pour faciliter la
circulation. Subsistent, creusées dans la pierre, les encoches
destinées à
recevoir les barres servant à la bloquer. Quant à
l’imposte en fer forgé qui décorait
le côté cour du porche, elle a simplement
été déplacée, puisqu’elle orne
aujourd’hui la porte donnant sur les jardins. C’est un magnifique
travail de
ferronnerie, un demi-cercle rayonnant orné de 83 fleurs à
six pétales. On peut
y voir la date 1692 inscrite sur le linteau, décoré
également de fleurs et de
petites pièces de ferronnerie en forme de parchemins
enroulés, un détail que
l’on retrouve sur l’imposte plus modeste de la maison de Prarouet,
à
Tarentaise. L’imposte en fer forgé, jadis
à l’entrée de la chartreuse
côté cour L’ANCIENNE
CUISINE Outre
la grande cheminée de 8,40
m de long, ornée de motifs végétaux, ce qui se
remarque surtout dans ce local
ce sont les deux sculptures des retombées de voûtes aux
angles opposés. Deux
têtes grotesques, à gauche un personnage aux yeux
globuleux et aux lèvres retroussées
découvrant une double rangée de dents, à droite un
personnage léonin aux yeux
mi-clos. Les photos prises dans les années 70 par M. Claude
Bonnard, de
l’association Visages de notre Pilat, nous montrent qu’à
l’époque ces
sculptures portaient encore des traces de peinture, en particulier pour
leur coiffure
ou bandeau, rouge pour l’une et noire pour l’autre. Lors de la
restauration de
la cuisine dans les années 80, tout a été
sablé, les sculptures ont certes
retrouvé une seconde jeunesse, mais les traces de peinture ont
disparu et n’ont
pas été restituées. Ces têtes surprennent
les visiteurs, comme elles étonnaient
M. Antoine Vachez, le premier historien du lieu, auteur de « La
chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez » (1904), qui
avouait son
incompréhension face à ces « têtes
grossièrement sculptées, que l’on
prendrait volontiers pour une œuvre antérieure au XIIIe
siècle, si
l’on ne connaissait d’une manière bien certaine, la date de
construction de
l’ancienne chartreuse. » Antoine Vachez pressentait sans
doute que ces
sculptures n’étaient que des pierres de remploi. La tête de gauche, jadis et aujourd’hui (Photos C. Bonnard et P. Berlier) M.
François Jeanty, fondateur et
premier président de l’Association de Sauvegarde la Chartreuse,
était tout
aussi dubitatif dans sa petite brochure « Promenons-nous
dans la
chartreuse de Sainte-Croix » publiée vers 1980
par le Parc Naturel
Régional du Pilat : « C’est une des
énigmes de la Chartreuse qui
ne sera sans doute jamais trouvée. Que sont-elles censées
représenter ?
Ont-elles été un signe de reconnaissance pour des gens de
passage ?
Faut-il y voir un rapport avec l’Ordre des Templiers dont une
commanderie
n’était pas très éloignée ? »
Des mots bien curieux quand on
connaît la rigueur habituelle de M. Jeanty. La tête de droite, jadis et aujourd’hui (Photos C. Bonnard et P. Berlier) Dans
cette ancienne cuisine est
exposée depuis peu la copie d’un tableau dont l’original est
à la Grande
Chartreuse. Il s’agit du projet qu’avaient conçu les moines de
Sainte-Croix-en-Jarez à la fin du XVIIIe
siècle, visant à remodeler
leur maison, en particulier pour remplacer l’église par un
édifice de style
baroque, inspiré de l’église des Chartreux de Lyon. La
Révolution ne leur a pas
laissé le temps de réaliser ce projet. Cette belle image
nous montre donc la
chartreuse telle qu’elle pourrait être si les
évènements n’en avaient décidé
autrement. Malgré les défauts de perspective de
l’époque (le tableau étant plus
une vision d’artiste qu’un plan d’architecture) on reconnaît au
premier plan la
route de Seyoux, le ruisseau de Guilleranche avec son petit pont, puis
les
bâtiments de la chartreuse, enfin le ruisseau de Boissieux
coulant au pied d’un
talus rocailleux. On note que l’église et le petit cloître
ont interverti leurs
positions respectives, et que tous les bâtiments situés en
face de l’église ont
laissé place à un large parvis dallé. Projet de rénovation de la
chartreuse (détail) LE
PETIT CLOÎTRE Restauré
depuis quelques années,
ce petit cloître tente de retrouver l’aspect qu’il avait au temps
des
Chartreux. Hélas le mal est fait, puisque la galerie nord-est –
encore visible
sur la célèbre lithographie de 1842 – a disparu depuis
longtemps, et la galerie
nord-ouest, adossée à l’église, a
été amputée en 1845 pour l’adjonction d’une
chapelle latérale. On peut regretter aussi l’emploi de certains
matériaux
modernes dans la restauration, et les
« moucharabiehs » donnant sur
le corridor, mais ce cloître conserve quand même un certain
charme. Au centre
s’élève une copie, bien réalisée, de la
croix qui se trouvait là à l’origine,
et qui avait été déplacée à Pavezin
où elle existe toujours. On peut donc voir
la croix originale et la copie, à peu de distance l’une de
l’autre. C’est une œuvre
de ferronnerie, représentant la boule du monde,
constituée de lames de fer
assemblées, surmontée d’une croix fleurdelisée,
entourée de rameaux de lys
pointant dans quatre directions. C’est
dans ce qu’il reste de la
galerie nord-ouest, contre l’église, que sont
déposées aujourd’hui diverses
croix funéraires. Certaines avaient même été
réutilisées dans la construction
du clocher en 1842. On peut voir en particulier la croix qui marquait
la tombe de
Dom Jean-Baptiste Faure (décédé en 1746) et celle
de son successeur Dom Bruno
Fuzeau (décédé en 1766). On peut y lire des
inscriptions, peu visibles
aujourd’hui pour certaines, mais qui avaient été
relevées par Antoine Vachez.
Pour la première : V.P. D.I.B.FAVRE P.D. S.C.D. … 1746 V. P.
doit être l’abréviation du
latin Vir prudens – homme sage. D. I. B. FAVRE se transcrit par
Dom
Jean-Baptiste Faure. Mais que signifient les lettres P. D. S. C.
D. ? Si
c’est du latin, il y a des quantités d’interprétations
possibles. Mais
peut-être est-ce tout simplement l’abréviation de Prieur
De Sainte-Croix Décédé
(ici ? Texte en partie effacé et illisible). Puis la date
1746. Et
pour la seconde croix : V.P. D.BRVNO FVZEAV PRI OR HU IVS Soit :
Homme Sage Dom Bruno
Fuzeau Prieur Ici… Le reste de l’inscription a été
mutilé lors du déplacement
de la croix dans le clocher. À noter pour le nom Bruno deux
lettres curieuses,
le R en minuscule et le N à l’envers. À gauche : croix funéraire de
Dom Jean-Baptiste Faure À droite : croix
funéraire de Dom Bruno Fuzeau L’ÉGLISE
Une
halte importante s’impose
pour l’église, qui présente la particularité de
posséder des bénitiers
extérieurs en porphyre, un de chaque côté de la
porte. À l’intérieur un autre
bénitier, plus monumental, est composé d’une vasque sur
pied, également en
porphyre. C’est un don de la famille de Savoie. Mais avant d’entrer il
faut
lever la tête pour voir au-dessus de la porte une niche
ornée d’une très
classique statue de la Vierge à l’Enfant. Statue de la Vierge au fronton de l’église Ce
bâtiment, dans lequel nous
entrons maintenant, était sans doute l’ancien réfectoire
des Chartreux,
reconverti en église après l’incendie qui ravagea
l’ancien édifice conventuel
au début du XVIIIe siècle. Sur les deux
côtés de la nef on peut
admirer les belles stalles en bois sculpté, qui ont
été données aux Chartreux
par Jean II, seigneur de Saint-Chamond, au début du XVIe
siècle. Il
serait plus correct de dire qu’elles ont été
financées par ce seigneur, car il
est évident que ces stalles ont été
créées pour les Chartreux, et sans doute
sous leur directive. Elles ont été
déplacées à plusieurs reprises, une
première
fois lors de la réinstallation de l’église, et plus
récemment dans les années
70 lors de leur restauration. Ces stalles se caractérisent par
leurs
« miséricordes », planchettes de bois qui,
une fois le siège relevé,
permettaient aux moines de se reposer discrètement lors des
stations debout
pendant les longs offices. Ces miséricordes sont
sculptées de motifs divers,
beaucoup de têtes humaines, souvent grotesques. Ces décors
étant destinés à
venir se placer sous les fesses des moines, on pouvait se permettre
toutes les
fantaisies. Un message est-il à déchiffrer en tenant
compte de l’ensemble des
symboles ? C’est un aspect que je développe dans le second
tome de mon
livre « La Société Angélique ». L’un des motifs des miséricordes Puis
il nous faut lever la tête
pour admirer les tableaux. Contre le mur du fond il y en a trois. Au
centre est
le plus connu. Il s’agit du martyre de saint Sébastien par
Andrea Mantegna.
L’original est au musée du Louvre, celui de
Sainte-Croix-en-Jarez est sans
doute une copie. Ce tableau lui aussi est un cadeau de Jean II. Le
seigneur de
Saint-Chamond fit un voyage en Italie en 1481 pour assister au mariage
de son
ami Gilbert de Bourbon Montpensier. Celui-ci avait commandé le Martyre
de
saint Sébastien à Mantegna, et il profita de
l’occasion pour aller à
Mantoue en prendre livraison. Ce tableau orna la chapelle du
château
d’Aigueperse, avant de finir au Louvre. Jean II acheta probablement une
copie
conforme réalisée par un élève du
maître, et il en fit cadeau aux Chartreux. Sébastien,
qui vécut au IIIe
siècle, était, selon une histoire en partie
légendaire, chef de la garde
prétorienne de l’empereur Dioclétien. Lorsque celui-ci
découvrit qu’il était
chrétien, il demanda à deux de ses soldats de le percer
de flèches. Les
archers, qui avaient de l’estime pour leur chef, obéirent
à l’ordre mais ils
veillèrent à ce qu’aucun coup ne fût mortel, et
Sébastien survécut. Le tableau
de Mantegna le représente adossé à une colonne,
vestige d’un temple antique. Il
symbolise le christianisme qui s’apprête à supplanter les
cultes anciens,
figurés par les ruines. En bas à droite on voit les
têtes des deux soldats, et
on pense que Mantegna s’est représenté lui-même
dans le personnage de droite.
Il y a quelques variantes entre l’original du Louvre et la copie de
Sainte-Croix-en-Jarez ; entre autres le tableau de la chartreuse
montre un
saint Sébastien dont la tête est ceinte d’un nimbe
doré (peu visible
cependant), détail absent pour le tableau du Louvre. On note
aussi des
différences au niveau des nuages. Le martyre de saint Sébastien À gauche celui du musée
du Louvre – à droite celui de
Sainte-Croix-en-Jarez Notre
tableau a été classé
Monument Historique en 1849. Près de quarante ans
s’écoulèrent avant que les
Beaux-Arts n’envoient deux spécialistes pour l’expertiser, M.
Bonnat, peintre,
et M. de Tausia, conservateur des peintures du musée du Louvre.
Ces deux
personnages entreprirent le voyage depuis Paris par un beau jour de
1887, et
ils arrivèrent à Sainte-Croix-en-Jarez un matin, peu
avant midi. Une halte
gastronomique s’imposait avant tout. Ils firent honneur aux quenelles,
aux
truites, et au petit vin blanc du pays. Si bien qu’il était
déjà fort tard
lorsqu’ils sortirent de table, trop tard pour aller examiner le
tableau.
D’ailleurs leur état « euphorique » ne
leur aurait sans doute pas
permis d’avoir les idées très claires. Le curé de
l’époque dut payer de sa
poche la location d’une voiture pour remmener ces messieurs en gare de
Rive-deGier. Ils rentrèrent à Paris et du haut de leur
notoriété ils
déclarèrent que le tableau n’était en
réalité qu’une pâle copie peinte à la
détrempe sur le mur de l’église. Cet avis
péremptoire fit autorité, hélas,
pendant plusieurs années. À
gauche est un tableau plus
petit, représentant saint Charles Borromée, cardinal de
Milan au XVIe
siècle. La peste s’étant déclarée dans
cette ville vers 1576, Charles Borromée
s’offrit en victime à Dieu en parcourant pieds nus les rues de
Milan de nuit,
une corde nouée autour du cou en signe de pénitence.
C’est la scène représentée
par ce tableau, où l’on voit le saint vêtu de la robe
pourpre de cardinal, une
corde au cou, à genoux devant un crucifix. En
arrière-plan des personnages
tiennent des torches allumées. Cette toile s’inspire très
nettement d’un
tableau de Charles le Brun (XVIIe siècle)
exposé dans l’église
Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris, et dont il existe une copie
conservée par
le musée Rolin à Autun. La différence principale
tient à la couleur de la
chasuble, rouge à Sainte-Croix et bleue à Autun. Saint Charles Borromée À gauche exemplaire du
musée Rolin – à droite exemplaire de
Sainte-Croix-en-Jarez À
droite un autre beau tableau
représente saint Bruno refusant l’épiscopat. Bruno est le
fondateur de l’Ordre
des Chartreux. Né à Cologne vers 1030, devenu chanoine
dans cette ville, puis
écolâtre à Reims, il s’est vu proposer la chaire
d’évêque de la cathédrale de
Reims, poste qu’il refusa par humilité. Désireux
d’embrasser une vie
érémitique, il se retira dans une forêt, et
après bien des errances il arriva, avec
six compagnons, à Grenoble, où saint Hugues,
l’évêque de la ville, lui donna
des terrains désertiques en zone montagneuse. Il s’y installa et
fonda en 1084
la première chartreuse, qui devint la maison mère de
l’ordre. Quelques années
plus tard, appelé par le pape Urbain II, il se rendit en Italie,
et refusa de
même façon l’épiscopat de Reggio di Calabre, avant
de fonder la chartreuse de
la Torre, où il mourut en 1101. Saint Bruno refusant l’épiscopat de Reggio
di Calabre Le
tableau illustre ce second
refus d’épiscopat. Bruno est représenté vêtu
de l’habit blanc des Chartreux, en
prières dans une grotte devant un crucifix. Une lumière
surnaturelle se forme
au-dessus de lui, on devine qu’il doit y voir une apparition divine.
Ses compagnons
l’attendent au dehors, et en arrière-plan on distingue des
bâtiments avec une
tour, figurant la chartreuse de la Torre. Bruno a jeté au sol,
dans un geste
symbolique, la mitre et la crosse de l’évêque qu’il refuse
d’être. On voit
également un crâne humain, son attribut classique, et un
livre ouvert. Les
pages sont couvertes de mots latins. Pas simple de les
déchiffrer, à l’œil nu,
depuis la nef. Il faut prendre une photo au téléobjectif,
et là apparaissent,
très nets, les mots CARNES MEAS ; le reste est plus flou.
On peut imaginer
qu’il s’agit d’un passage de la Bible. Quelques clics de souris, et me
voici
sur le site Internet http://undbound.biola.edu
(en français !) de l’Université de Biola aux
États-Unis, qui permet de
rechercher n’importe quel extrait biblique, dans toutes les langues
possibles,
dont le latin bien sûr, à partir de quelques mots.
Gagné ! C’était bien un
passage de la Bible… Voici qu’apparaît le texte complet figurant
sur les deux pages
du livre. À
gauche : CONFIGE TIMORE TUO CARNES MEAS Et
à droite : A IUDICIIS ENIM TUIS TINUI C’est
un extrait du livre des Psaumes,
chapitre 119, verset 120. Un coup d’œil à une Bible en
français, et voici la
traduction : « Ma
chair
tremble de peur devant toi, Tes
décisions
m’inspirent de la crainte. » Cette
phrase a été choisie car
elle décrit parfaitement les sentiments qui doivent agiter saint
Bruno au
moment où il a cette vision divine lui ordonnant de renoncer
à l’épiscopat. Détail du livre À
noter que la chartreuse possède
un autre tableau, représentant le premier refus
d’épiscopat de saint Bruno.
Cette toile jadis exposée dans l’église est aujourd’hui
reléguée dans la
sacristie. J’y reviendrai plus avant. Enfin il faut rappeler que l’on
ignore
qui a fait don à la chartreuse de ces tableaux
représentant saint Bruno ou
saint Charles Borromée. Un
autre tableau est visible dans
l’église, côté abside, c’est une crucifixion
très classique, intégrée au
retable. Le Christ est en croix sur un fond de ciel très sombre,
déchiré par
des éclairs rouges, et on devine les remparts de
Jérusalem. La croix est
plantée dans un rocher sur lequel rampe un énorme
serpent. À gauche, Marie et
Marie-Madeleine, à droite saint Jean, les bras croisés
sur la poitrine. L’église
de Sainte-Croix-en-Jarez possède encore d’autres œuvres d’art,
en particulier
deux statues, l’une à droite représentant saint Bruno en
extase, l’autre à
gauche représentant un moine, mais qui n’est pas un Chartreux,
plutôt un
Franciscain reconnaissable à sa cordelière. Statue de saint Bruno Levons
la tête encore un peu plus
pour observer les vitraux. Ils ne sont pas de l’époque des
Chartreux.
D’ailleurs il est peu probable que l’église en ait
possédé en ce temps-là, vu
la fonction originelle de réfectoire de ce bâtiment. Les
vitraux actuels datent
donc du XIXe siècle, probablement de l’époque
où l’on fit des
travaux dans l’église, vers 1842 - 1845, pour ouvrir les
chapelles latérales et
pour construire un nouveau clocher. Pour autant ils ne sont pas
dénués d’intérêt.
À droite, on reconnaît le saint curé d’Ars. Puis
viennent deux vitraux en
vis-à-vis, à droite le sacré-cœur de Marie,
à gauche le sacré-cœur de Jésus.
Ces vitraux correspondent aux visions de sainte Catherine
Labouré, une jeune
religieuse qui en 1830 reçut de la Vierge la
révélation miraculeuse de ces
symboles. Marie montre son cœur, percé d’une épée
dont la garde est en forme d’un
3 inversé ou d’un E, ceint d’une couronne de roses.
L’épée rappelle la
prophétie de Siméon, lors de la présentation de
Jésus au Temple, annonçant à
Marie que son cœur serait transpercé d’un glaive. L’ensemble
exprime la
compassion. En face, Jésus montre également son cœur,
tout en bénissant de la
main droite. Ce cœur est surmonté d’une flamme, dans laquelle on
distingue une
croix, et il est ceint d’épines. Ce sont les symboles de la
passion. Vitraux du sacré-cœur de Marie et du
sacré-cœur de Jésus –
détails des cœurs On
remarque ensuite les vitraux
de saint Clair, qui est le patron de la paroisse de Pavezin, sur
laquelle fut
élevée la chartreuse, avant que celle-ci ne devînt
une commune et donc une
paroisse, et de saint Bruno. Puis encore le vitrail représentant
sainte
Félicie, dont l’église conserve les reliques, qui furent
translatées ici en
1845. La chapelle latérale gauche lui est consacrée, on
peut y voir en
particulier une très belle châsse en bois doré. En haut : saint Clair, saint Bruno, sainte
Félicie En bas : la boule du monde,
monogramme de sainte
Félicie, monogramme Ave Maria Un
mot pour terminer sur le dernier
vitrail à gauche, reprenant l’emblème des Chartreux, la
boule du monde
surmontée d’une croix entourée de 7 étoiles, le
tout sur un fond bleu très
lumineux. Puis les vitraux des chapelles latérales, très
lumineux également, avec
de belles frises végétales vertes, et les monogrammes de
sainte Félicie (à
gauche) et de la Vierge Marie (à droite). L’ANCIENNE
ÉGLISE Une
porte discrète, au fond de la
nef à droite, donne accès à l’église
primitive de la chartreuse. Elle a été
séparée en deux parties par un mur de refends
après l’incendie, la partie
gauche devenant salle capitulaire et la partie droite sacristie.
Après le
départ des Chartreux, l’église étant devenue
paroissiale, c’est l’ancienne
salle capitulaire qui a fait office de sacristie, fonction qu’elle
occupe
toujours aujourd’hui. Quant à l’ancienne sacristie, on en fit
une réserve,
jusqu’à ce qu’on y découvre les célèbres
peintures murales en 1896. C’est donc
dans l’actuelle sacristie qu’a été relégué
ce tableau, jadis exposé dans
l’église, représentant saint Bruno refusant
l’épiscopat. Mais il s’agit là du
premier refus, celui de Reims. Bruno est figuré vêtu de
l’habit noir des
Bénédictins, il a jeté à terre crosse et
mitre, et écarte les bras dans un
geste d’extase, en voyant apparaître dans une nuée Dieu le
Père, Jésus, la
Vierge Marie soutenue par trois anges, sainte Félicie et sainte
Perpétue. Il
est évidemment dommage que ce tableau soit ainsi
abandonné sans soin et soumis
à toutes les agressions imaginables. Le voici tel qu’il pourrait
être après
restauration, mais ici il s’agit d’une restauration purement
numérique et
virtuelle. Saint Bruno refusant l’épiscopat
de Reims De la
sacristie on passe dans la
partie de l’ancienne église où se trouvent les peintures
murales. Je ne
m’étendrai pas à leur sujet, qui mérite à
lui seul un large développement. Je
rappelle d’ailleurs que j’ai publié une brochure qui leur est
spécialement
consacrée. Elle est disponible à l’accueil de la
chartreuse, ou à la Maison du
Parc du Pilat à Pélussin, ou encore sur le site Internet
de l’association des
Guides Animateurs du Pilat : http://guidespilat.blogspot.fr.
LA
COUR DES PÈRES Au
fond à gauche on peut
remarquer la cellule fondée en 1666 par les Mazenod, famille
d’échevins
lyonnais bien implantée dans la région. La porte est
surmontée par un
bas-relief représentant saint Bruno méditant sur la mort.
Il est allongé,
s’appuyant sur le coude droit. Il tient un crâne humain dans sa
main gauche
soulevée, et plaque contre lui de la main droite un livre
ouvert. Ses doigts
semblent former un signe, mais que signifie-t-il ? À droite
un rameau
renaît d’un arbre coupé, symbole classique de la
résurrection. Ce sont les
attributs traditionnels de saint Bruno, qui est aussi souvent
représenté avec
une ou plusieurs étoiles, rappel de la vision de saint Hugues
qui le conduisit
vers le désert de Chartreuse. Ici les étoiles sont
figurées sous l’aspect de
plantes en forme… d’étoiles de mer : une petite à
gauche de la tête de
Bruno, une plus grande en bas à droite. Un nettoyage
récent a fini par faire
disparaître ce nid alvéolé que des insectes avaient
construit dans le creux du
bras de Bruno, il y a bien des années. Avec le temps le nid
avait fini par
prendre la consistance et l’aspect de la pierre. Ce bas-relief est
nettement
inspiré du tableau « la vision de saint Bruno »
peint par Pier
Francesco Mola en 1665, soit peu avant la fondation de la cellule,
tableau qui
est aujourd’hui au musée du Louvre. Sous le bas-relief un texte
gravé, bien effacé,
rappelle cette fondation par une inscription en latin, qui avait
heureusement
été relevée par Antoine Vachez au temps où
elle était encore lisible. En haut : bas-relief de
Sainte-Croix-en-Jarez, Saint
Bruno méditant sur la mort En bas : « la
vision de saint Bruno » par Pier
Francesco Mola (détail) L’ANCIEN
MOULIN Un
petit tour, pour terminer,
vers l’ancien moulin des Chartreux, situé hors des
bâtiments, au bout de la
petite route qui longe la rivière. Le portail d’entrée
est encadré par deux piliers,
sur lesquels ont été scellés des sortes de
« vases. » Il faut les
retourner virtuellement pour comprendre que ces pierres de remploi ont
été
placées tête en bas. Ces « vases »
sont ornés de motifs alternés
représentant des fleurs de lys et des larmes. Il faut ouvrir le
livre de M.
Louis Bernard « Les croix monumentales du Forez »
(édité par
le Conseil Général de la Loire en 1971) pour comprendre
que lesdits
« vases » sont peut-être des fragments de
croix. Cet ouvrage, aussi
monumental que son titre, recense en effet une croix unique en son
genre,
conservée à la cure de Sury-le-Comtal, dont le fut est
constitué d’un
« vase » pareillement orné de fleurs de
lys et de larmes. La
ressemblance est frappante. Si le fait était
avéré, la croix de Sury ne serait
pas unique, puisqu’elle aurait eu deux sœurs jumelles à
Sainte-Croix-en-Jarez. À gauche :
« vase » de Sainte-Croix-en-Jarez Au centre : le même vase virtuellement
retourné dans le
bon sens et restauré À droite : croix de Sury-le-Comtal
(dessin de Louis Bernard) L’ancienne
chartreuse n’a
décidément pas livré tous ses secrets. Et une
prochaine fois je viendrai vous
parler d’héraldique pour évoquer – et expliquer – les
divers blasons présents
ou disparus de Sainte-Croix-en-Jarez. |
À présent, il est temps de retrouver notre nouvel
invité, notre ami Bernard Darne, après avoir vivement
félicité le Druide du Pilat, Patrick Berlier, pour ce
remarquable dossier, traité en mains de maître, c'est le
cas de le dire ici.
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Bernard appartient à la catégorie des hommes discrets.
Bien souvent la sagesse accompagne la discrétion et ici c'est
complètement le cas ; l'interview qu'il nous a donnée ne
fait que le confirmer. Le hasard, dû à la lecture d'un
ouvrage, est à la base de notre rencontre. Réciproquement
fidèles, voici 10 ans que les Regards du Pilat ont fait la
connaissance de ce personnage chaleureux. A sa manière, il a
apprivoisé le Pilat, qui n'est pas à la base, son
territoire de prédilection. Cet espace sait reconnaître
ses amis et avec Bernard, il ne s'est pas trompé. A
présent, il est temps de faire connaissance avec notre compagnon
d'épopées, que nous aurions plaisir à rencontrer
plus souvent.
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![]() |
Ésope
reste et se repose.
Bonjour
Bernard
1/Nous
savons que vous êtes un
fidèle des « Regards du Pilat » depuis les premiers jours du site. Vous vous
définissez parfois comme un
rêveur, mais
vous nous apparaissez aussi comme un passionné. Pouvez-vous, en
quelques mots,
décrire ce qui vous a rapproché de nos centres
d’intérêts pilatois ?
Effectivement je parcours avec
intérêt les
textes, contes et histoires du site « Regards du Pilat »
depuis plusieurs
années. Certainement mon côté rêveur mais
surtout l’envi de décrocher de la
réalité, du quotidien et du temps qui passe. Le besoin
d’évasion et de
comprendre afin de mieux appréhender le temps présent.
2/ En son
temps, il y a
maintenant dix ans, vous avez lu « Le Vieux
Secret », ouvrage de
Thierry Rollat. Une décennie plus tard, quels sont vos souvenirs
les plus
marquants à ce propos ?
Mon premier souvenir ira à
celui qui m’a
parlé de ce livre et qui depuis s’en est allé : Une
personne que je suis heureux d’avoir
connu, érudit,
simple et naturel, il était mon beau père.
« Le vieux
secret » porte bien
son nom puisqu’à ma connaissance il est encore …Bien des pas
restent à faire
pour s’y engouffrer et pour cela il faudra savoir détricoter et
rester
« En belle humeur ».
3/Sans trop
d’indiscrétion et au
regard des éléments en votre possession, que pouvez-vous
nous dire de votre
sentiment sur la légende relative aux
« trésors des Pères Chartreux » ?
On pourrait la comparer au
« triangle
des Bermudes ». Cette légende fera encore couler
beaucoup d’encre. Mais
est-ce vraiment une légende ?
Pas
forcément... On doit certainement s‘y retrouver. Pour cela il
faut prendre son
temps et savoir rêver. S’assoir sur un banc à Ban et
contempler sans borne le
paysage au loin. Arpenter les sentiers, y suivre les rigoles, patauger
dans les
flaques et se mouiller les pieds.
4/ Plus
simplement ; quel
est ou quels sont vos différent(s) regards sur la Chartreuse de
Sainte-Croix en
Jarez construite au milieu de nulle part ……. Ou presque ?
Construite au milieu d’un songe sur
des
bases solides. Née à l’écart de tout et au centre
de rien…
Cette bâtisse imposante
respire encore. L’histoire
qui y sommeille entretient toujours le songe et chacun peut s’y
trouver.
Baignée de calme et de rudesse finement ajustés, elle n’a
certainement pas
dévoilée tous ses secrets. Il est difficile de ne pas
remonter le temps une
fois passée la porte dans la pénombre.
Une
croix de pierre (laissée à l’abandon) et le texte qui s’y
accroche méritent de
s’y attarder.
5/Bernard,
vous êtes celui qui a
découvert que le texte mystérieux de Polycarpe,
n’était en fait qu’une
transcription d’une partie de la fable d’Ésope. Ce texte
s’inscrivait dans la
fameuse légende chartreuse mais votre découverte a
grandement dérouté
certains d’entre nous. Pourtant de votre côté la
motivation n’a fait que
redoubler. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?
Lire Esope est déroutant – A
savoir que
beaucoup se sont inspirés de ses textes alors pourquoi pas
Polycarpe ?
On doit y trouver quelques clefs
dans tous
ces textes enfin c’est ce que je pense.
6/Homme
passionné, homme de
recherche, vous êtes aussi quelqu’un qui aime crapahuter et
farfouiller sur le
terrain. Cela semble complémentaire, comment abordez-vous les
sujets qui vous
intéressent ?
Je ne me qualifierai pas comme un
homme de recherche,
loin de là, besoin d’évasion tout simplement.
Pour bien arpenter j’utilise
« le
net » afin de connaitre à l’avance ou je vais mettre
les pieds, s’assurer
des distances, du relief, avec en poche un appareil photo et un
téléphone.
7/Farnay,
Terre à cupules demeure
indéniable. Quelles impressions vous laissent ce riche
territoire plusieurs
fois millénaire ?
L’impression principale reste un
rappel : On est que de passage et les civilisations passées
aiment laisser
des clins d’œil qui défieront le temps, reste à savoir
les apprécier.
8/Avant de
nous quitter une
dernière question. Les pierres
à cupules
semblent donc taquiner votre curiosité. Nous savons que les
interprétations sur
ces gravures sont nombreuses mais que leur signification reste une
énigme. Avez-vous une idée
à nous soumettre sur ce
sujet ?
Ce sera forcément un clin
d’œil …
Et si les pierres à cupule
cartographiaient
tout simplement les méandres avoisinants de la vouivre !
Merci pour l’ensemble de vos
réponses.