MARS 2013
LE DOSSIER






Par Patrick BERLIER le dernier Druide du Pilat




<Retour au Sommaire du Site>



LES DRUIDES DU PILA





Nous sommes en l’an 43 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est conquise par les Romains. Depuis un peu lus d’un an, l’empereur Auguste règne sur le monde romain, après l’assassinat de son père adoptif Jules César. À l’aube du 9 octobre, sur le plateau dominant le confluent du Rhône et de la Saône, le proconsul Lucius Munatius Plancus, ancien lieutenant de Jules César, s’apprête à procéder aux rites de fondation de la cité qu’il veut bâtir à cet emplacement. Il a reçu l’accord du sénat, par la plume de Cicéron, qui a usé pour l’occasion d’une formule qui passera à la postérité : virtute duce, comite fortuna, la vertu pour guide, la bonne fortune pour compagne.

 

Plancus surveille le lever du soleil, qui s’apprête à émerger derrière la chaîne des Alpes. Une charrue, conduite par un laboureur expérimenté, est attelée à deux bœufs puissants. Le bouvier attend les ordres. Soudain un premier rayon de lumière vient éclairer la scène. Le laboureur oriente sa charrue dans sa direction, le bouvier fait claquer son fouet, et l’équipage se met en route. Un sillon rectiligne vient rayer le sol du plateau, il constituera le decumanus, l’un des axes essentiels de la future cité. On s’arrête lorsqu’on atteint le rebord du plateau. Des géomètres viennent alors mesurer le sillon et en déterminer le centre. À partir de ce point, ils calculent l’axe d’un sillon perpendiculaire. La charrue et ses conducteurs viennent alors se placer au point de naissance de ce second sillon, dans la partie la plus haute de la colline. La présence des hommes dérange une colonie de corbeaux qui avait établi là ses quartiers d’hiver, les volatiles s’envolent en coassant. La colline des corbeaux, Lugdunum en latin, tel sera donc le nom de la cité future. En fait, depuis longtemps les Gaulois honoraient ici leur dieu Lug, en allumant le soir venu des lumignons, petites lampes à huile fumantes qui donnaient à la colline un air scintillant et la faisaient surnommer lux dunum, la colline des lumières. Les corbeaux arrangent bien Plancus, qui ne voulait pas favoriser l’appellation gauloise.

 

Les bœufs et leur charrue se sont remis en route. Le second axe est tracé, le cardo, plus long que le decumanus. On construira le forum à une extrémité, le théâtre et l’odéon à l’autre. Les bœufs s’arrêtent, la future cité de Lugdunum, qui deviendra Lyon, est désormais fondée. L’histoire pourra suivre son cours. Les Romains y seront à l’abri des colères du fleuve, contrairement aux Gaulois qui avaient bâti leur village de Condate au confluent des deux cours d’eau.

 

Les mois s’écoulent. Tandis que Lugdunum se construit lentement, à Condate le druide Fennipix prend congé de ses villageois, pour rejoindre l’Île de l’Oie, où selon la coutume doit se tenir l’assemblée annuelle secrète des druides, pour le solstice d’été. Fennipix remonte le long de la Saône, sur sa rive gauche, il en a bien pour une demi-journée de marche. Mais il est jeune encore, sa barbe noire commence juste à se piqueter de poils blancs. Arrivé sous le rocher sur lequel s’élèvera, bien plus tard, le château de Cuire, il hèle le marinier chargé de le faire traverser la rivière. Le frêle esquif aborde la rive de l’Île de l’Oie, terre sacrée des Druides, qui deviendra l’Île Barbe. C’est là, sous les chênes séculaires, que les druides tiennent leur assemblée secrète, à laquelle ils ont seuls le droit d’assister.

 

Fennipix s’informe de l’arrivée des autres druides. Tous sont déjà là, lui apprend le marinier, ils n’attendent plus que lui. Il débarque sur la rive de l’île et renvoie le passeur, on le hèlera lorsque l’assemblée sera terminée pour qu’il puisse ramener les druides sur l’autre rive. Fennipix s’enfonce sous les arbres pour rejoindre la pointe de l’île, où des rochers lui donnent un relief plus accidenté. Il est accueilli avec des manifestations d’amitié par les autres druides. Tous sont inquiets de la fondation récente de Lugdunum, ils craignent pour leur tranquillité. Fennipix prend la parole :

 

« Les Romains, qui ont peur des crues du fleuve, ont fondé leur cité sur la colline. Mais ils aiment l’eau et apprécient les rives d nos rivières, il est clair qu’un jour prochain ils installeront des villas face à notre île sacrée. Dès lors nous ne pourrons plus y tenir nos assemblées, car ils ne tarderont pas non plus à y prendre pied. Aussi je propose que nous prenions les devants en choisissant un lieu de réunion plus discret et plus reculé.

 

Talarix, vieux druide à la barbe blanche qui préside l’assemblée, pose la question que tous attendaient :

 

«  Tu as une idée précise à nous soumettre, Fennipix ?

- oui, ô Talarix notre guide. Je connais un endroit où les Romains hésitent encore à mettre le pied, et où un mien cousin, druide novice mais prometteur, peut nous guider jusqu’à une pierre sacrée, au cœur d’une forêt profonde. C’est un lieu situé sur cette montagne qui paraît soutenir le ciel, et à laquelle les Romains pour cette raison ont donné le nom de Pilier, Pila dans leur langue. Nous y serons à l’abri, croyez-moi.

- est-ce loin de nos villages ?

- il nous faudra cinq jours de marche pour y accéder, autant pour revenir, avec les trois jours que dure notre assemblée cela représente un voyage de deux semaines environ. Une fois par an, c’est raisonnable, pendant ce temps les plus anciens parmi nous, aidés des novices, pourront assurer le soutien spirituel de nos villageois. Je suggère que nous organisions un premier voyage dès cet été, pour nous rendre compte et juger sur place. Qu’en pensez vous ?

- l’idée est séduisante, si tout le monde est d’accord nous pourrions en effet entreprendre rapidement ce voyage.

 

Tous ont approuvé ce projet. Un mois plus tard, les voici en route pour le Pila. Ils ont suivi la rive du Rhône jusqu’à son confluent avec le Gier, qu’ils ont atteint en deux jours. Ils ont franchi le Gier à gué, puis ils ont attaqué la grimpée vers les sommets. Une marche de trois jours éprouvante, car elle nécessite d’enchaîner montées et descentes, en suivant la ligne de crêtes, selon ce cheminement que l’on nomme encore la Route des Aigles. Enfin ils sont arrivés en une région certes élevée mais moins accidentée, à la frontière des terres occupées par les Vellaves. Fennipix-le-Jeune, prévenu par un coursier, les attendait.

 

Après une journée de repos bien méritée, les voici en route pour la pierre sacrée. C’est un rocher plat et rond, occupant le centre d’une clairière dans un bois profond. On dirait le nombril du monde. L’endroit semble idéal en effet, et Fennipix-le-Jeune confirme que les Romains ne se risquent pas dans le secteur. Les lieux séduisent les druides, et tous sont d’accord avec le projet de Fennipix : c’est là désormais qu’ils tiendront leurs assemblées annuelles.

 

Tout a une fin cependant. Après des années de sérénité, voici que la tranquillité des druides va être dérangée par le grand projet d’Auguste, partager la Gaule en quatre provinces, soit du nord au sud : la Belgique, la Lugdunaise, l’Aquitaine et la Narbonnaise. À ces trois dernières provinces il faudra une frontière commune. Malgré le secret dont aiment s’entourer les druides du Pila, leur lieu de réunion confidentiel a fini par se dévoiler. Il faut dire que les Gaulois, subjugués par les talents de bâtisseurs des Romains, se sont petit à petit fondus dans leur civilisation pour former le peuple gallo-romain. Auguste a besoin d’un symbole fort pour matérialiser la frontière commune des trois provinces. Le choix se portera donc sur la pierre sacrée autour de laquelle se réunissent les druides. L’annexer permettra de la romaniser. Quant aux druides, ils n’auront qu’à trouver un autre lieu de réunion.

 

Ils le trouveront en effet. L’ensemble des druides de la Gaule se réunira désormais dans la forêt des Carnutes, un lieu qui deviendra Chartres. Mais Auguste leur imposera de revenir dans leur région d’origine, Lugdunum, dont il fera la capitale des Gaules.

 

Quant à la pierre sacrée du Pila, elle connaîtra une destinée digne d’elle : frontière des trois provinces de la Gaule, elle marquera ensuite la limite entre les empires des descendants de Charlemagne, et accessoirement deviendra la frontière entre les évêchés de Lyon, Vienne et le Puy-en-Velay. On la nommera pour cette raison « Pierre des Trois évêques » un nom qu’elle a conservé jusqu’à nos jours.

 

Bien sûr, cette histoire n’est qu’un aimable conte, sans aucune valeur historique. Seul le récit de la fondation de Lyon correspond à la réalité. Il est vrai cependant que les druides se réunissaient dans la forêt de l’île Barbe, sur la Saône, un lieu charmant qui a conservé son aspect un peu secret  préservé par les moines qui s’y étaient installés à une époque.






<Retour au Sommaire du Site>


Retrouvons à présent notre nouvel invité, notre ami Stéphane Orsier


Dynamique, entreprenant et passionné, Stéphane Orsier mène à bien chacune de ses initiatives. Ce paysagiste de métier qui réside à Doizieux fouille et enregistre les éléments qu'il trouve sur le lointain passé de nos ancêtres principalement. L'époque médiévale le sensibilise également. Nous allons apprendre à mieux le connaître dans cet entretien, lui qui a rédigé un ouvrage devenu très rapidement référence sur l'époque préhistorique dans le Pilat. Sympathique et toujours partant, il aime les rapports humains et c'est un plaisir que de le côtoyer. Nous avons assisté à l'une de ses conférences, en l'occurrence donnée pour Visages de notre Pilat et devant pas moins de 70 personnes, il a captivé son auditoire. Gageons que le futur nous apporte d'autres écrits et ouvrages de Stéphane, lui qui de par sa précision et ses sources informe mieux que personne sur bien des sujets. Vous pouvez le rencontrer dans des salons et il est tout disposé  à  donner  des  conférences à des associations ou à des groupes. Voici un lien pour vous procurer son ouvrage agrémenté de multiples jolies photos en couleurs : http://www.livresemcc.com/hors-collection/balades-pilat-detail
Voici l'interview qu'il a bien voulu nous donner et avec en prime un article rédigé par ses soins.


1/ Bonjour Stéphane. Tout petit, vous êtes tombé dans la ‘marmite préhistorique’. Comment expliquez-vous la naissance d’une telle passion ?

Bonjour Thierry, et merci de m’accueillir pour cet entretien. Oui, j’ai dû tomber dans la marmite. On allait toujours voir les dolmens et les menhirs des endroits où l’on passait avec mes parents, depuis que nous sommes tout petits mon frère et moi.

2/ Bien souvent isolés, de nombreux chercheurs et curieux arpentent le Pilat sur les traces de nos lointains ancêtres. Naguère, ils n’avaient comme supports ‘techniques’ que de vieux livres datant de plus d’un siècle. Vous avez eu la riche idée de dépoussiérer tout ça et de rédiger un ouvrage tout en couleurs remettant au goût du jour les sites préhistoriques marquants. Quelle a été votre démarche, comment vous y êtes-vous pris ?

En lisant ce qui avait été écrit sur le Pilat préhistorique je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas d’ouvrage récent compilant l’ensemble des recherches. J’ai donc résumé les textes existants en un petit paragraphe très court par site en mentionnant les ouvrages en références, et nous avons présenté cela de façon moderne avec l’éditeur en ajoutant de nombreuses photos, dessins explicatifs et plans d’accès pour en faire un ouvrage agréable à lire et très pratique à utiliser sur place.

3/Pensez-vous avoir réussi dans cette ambitieuse entreprise, avez-vous trouvé un public ?

Souvent au contact du public lors des présentations de l’ouvrage et des conférences, j’ai le sentiment qu’un très bon accueil est fait à ce petit livre de poche, qui est vu comme un bon complément aux livres de randonnées ou sur le patrimoine local. Nous en sommes à 2500 exemplaires imprimés et le livre continue à très bien se vendre.

4/ Quel est votre site préféré et pourquoi ?

À mes yeux, le site le plus impressionnant est Saint-Sabin car il conserve à la fois vestiges, légendes et un rite toujours actif. Nous sommes, dans ce cas, en présence d’une véritable transition entre le paganisme le plus ancien et le christianisme. C’est très émouvant et je vous invite tous à continuer cette tradition en venant de plus en plus nombreux le lundi de Pentecôte faire bénir un brin d’Alchémille des Alpes dite « herbe de saint Sabin », afin de profiter en même temps des premiers beaux jours dans la montagne. Nous étions plus de 2000 en 2012 à revenir sur les lieux des pèlerins qui y ont dressé la première pierre.


Stéphane aux Roches de Merlin, à côté de la Pierre qui Chante

5/ Doizieux, votre village, est-il selon vous concerné par une occupation humaine remontant à des millénaires ? Pouvez-vous nous expliquer votre point de vue ?

Nous avons un rocher appelé la « Roche du Suaire » avec sa légende du XIIIe siècle, un autre « le Saint de la Chave » situé à côté du « Rocher de la Sainte » (nom donné à la madone surplombant Doizieux), et un autre le « Caramontrant » (Carême entrant). Nous avons également le « Rocher Far » dit « Trou des Fées », les  fées des Rochers de « la Sordière », une « Maison des fées » au Breuil mentionnée par Jean Du Choul au XVIe siècle et plusieurs souterrains empruntés par ces dames qui, dit-on,  étendent leur linge aux abords sous le clair de lune. Entrées mystérieuses de souterrains se trouvant toujours à proximité des cours d’eau qui traversent la commune, le Dorlay, l’Artiole, la Sordière ou la Sagnevire (ancien nom de la rivière qui coule à Bonnetanche). Alors, nous n’avons pas de trace officielle remontant à la préhistoire mais elle se fait tout de même sérieusement ressentir par la présence massive, non pas de fables inventées à plaisir ou de rochers christianisés par hasard, mais très probablement des restes de vieilles traditions initiatiques remontant au néolithique, où le « monde souterrain », l’eau et la pierre jouaient un rôle de premier ordre. 

6/ L’écriture vous réussit et voilà que maintenant vous vous adressez à un public d’enfants. Pouvez- vous nous parler de votre nouveau livre tourné vers la jeunesse et mettant en avant les légendes du Pilat ?

Les enfants étant intéressés par le premier ouvrage, j’ai voulu écrire une série de livres qui s’adressaient plus particulièrement à eux en donnant vie aux personnages légendaires de la montagne. Un petit roitelet va ainsi rencontrer tous ces personnages au cours de ses péripéties et découvrir les multiples secrets de la montagne. Lors de sa première aventure, le roitelet va découvrir le trésor des fées et en devenir le gardien. Le deuxième livre sortira en début d’année prochaine et nous retrouverons le roitelet dans une nouvelle quête en compagnie du cheval de saint Martin, un peu notre Pégase local (sans les ailes).

7/  L’écriture de ce nouvel ouvrage n’a rien d’enfantin ; au fond, il faut de la matière. Comment avez-vous acquis toutes ces connaissances sur les légendes, parfois solides ou de tradition ancestrale portée par la mémoire collective ?

En réunissant patiemment et minutieusement les données. Mes ouvrages s’intègrent dans un travail d’ensemble sur la conservation du patrimoine local en citant toujours mes sources. Les livres pour enfants ont, en dernière page, l’explication des légendes ainsi qu’un plan du Pilat pour visualiser les lieux.

8/ Le Pilat offre une moisson de richesses en tout genre. Avez-vous matière à écrire un nouvel ouvrage et l’envisagez-vous ?

De la même manière que pour les monuments préhistoriques, je suis en train de compiler les textes sur les traditions et les légendes de la montagne afin de créer un nouvel outil permettant de retrouver cette fois sur les lieux, ce qui reste de ce qu’Henri Donteville appelait les « vestiges mythologiques »*. Le genre d’outil qui me sert à l’élaboration de mes livres pour enfants, par exemple. Mais il pourra servir à plein d’autres choses et sera très utile pour le passionné, le marcheur ou simplement le rêveur.

* Henri Donteville, « Mythologie Française », Payot, 1973, 1998, 2004.

Nous vous remercions Stéphane, pour la spontanéité de vos réponses. Voici à présent un article de Stéphane qui vous donnera un aperçu du contenu de son prochain ouvrage sur les légendes du Pilat et destiné en premier lieu à un public d'enfants.


Les Fées de la Sordière

 

Dans la commune de Doizieux, les rochers de la Sordière, surplombant la rivière du même nom, sont connus pour leurs 160 voies d’escalade mais beaucoup moins pour leurs fées. Pourtant, dans la tradition locale, il est dit qu’un souterrain part du « Rocher Far » ou « Trou des Fées », situé au sud de Doizieux, va jusqu’aux rochers de la Sordière, un des endroits les plus encaissés de la montagne et que ce souterrain est emprunté par les fées qui, la nuit, étendent leur linge aux abords sous le clair de lune.

 

Qui sont ces « fées de la Sordière »?

 

La « Maison des Fées », située au Breuil à deux pas de Doizieux, est mentionnée par Jean Du Choul au XVIe siècle sous le nom de « fatalium domus ». Le mot « fata » nous évoque les fées liées à la destinée, les fées Marraines, héritières des Parques gréco-romaines, qui se penchent sur le berceau des enfants à la naissance. Henri Donteville dans son livre « Mythologie française » cite les différentes formes sous lesquelles on trouve ce mot : « fatae en bas latin, les fadas provençales, fades de Gascogne, fadettas, fadettes, fayettes d’un peu partout en France avec pour conjoints parfois fadets et farfadets ». Pierre Gordon, dans « L’origine et le sens des contes de fées » précise que si dans un village, on parle de maison habitée par les fées, c’est qu’il pouvait avoir existé dans la localité une « Maison de femmes » dans laquelle « se pratiquaient encore certaines initiations ». Les fées Doizeraines pouvaient être ce genre de druidesses possédant parfaitement l’astrologie et pouvant prédire la destinée des hommes à leur naissance en fonction de la situation céleste du moment. Le paganisme ayant conservé, plus longtemps qu’on ne veut bien le croire, son influence surtout dans les régions isolées, nous sommes peut-être, à Doizieux, devant le souvenir d’une de ces « maisons de femmes ». Le domaine rituel ne devant pas être aperçu du profane, un lieu aussi écarté que la Sordière convenait à merveille pour la réalisation de cérémonies initiatiques.

 

Ces dames étendent leur linge la nuit au clair de lune. Nous pouvons donc les rapprocher des fées « filandières » et « lavandières » de nos campagnes françaises qui lavent au clair de lune, avec des battoirs en or, le linge qu’elles ont tissé. Philippe Walter, dans son livre « La Fée Mélusine », rappelle que dans la tradition bretonne, ce sont les divinités du destin elles-mêmes, survivance de la déesse celte de la guerre. Comme il le dit lui-même, « l’homme n’est-il pas tissé du fil de la destinée ? ». En ce sens, nos fées se présentent encore comme des « fata », « les destins ». L’observation que l’on peut faire pour les fées de la Sordière est qu’elles étendent le linge. Nous avons donc affaire à une troisième phase du travail des fées. Après avoir tissé et lavé le linge, elles l’étendent, c’est normal. Quoi qu’il en soit, le lavage et l’étendage du linge ont un lien avec l’eau qui est le royaume des êtres aquatiques originels, et cette fonction de « lavandières » pourrait simplement faire ressortir le côté femme-poisson qui est un des aspects de la déesse mère liée aux éléments primordiaux.

 

C’est au clair de lune que les fées étendent leur linge, ce qui montre le lien qu’elles peuvent avoir avec les phases de la lune. Si la lune rythme les apparitions des fées, elle rythme également les années solaires. N’oublions pas que le calendrier a longtemps été établi en fonction des cycles lunaires et que c’est encore le cas pour bon nombre de pays et pour certaines fêtes religieuses comme Pâques, l’Ascension ou la Pentecôte. Cet aspect des fées nous amène donc à la notion de découpage du temps en fonction de la lune mais également aux trois aspects visibles de la lune évoquant l’aspect triple de l’antique mère divine.
 


Enfin, les fées de la Sordière, en empruntant leur souterrain, montrent qu’elles peuvent se déplacer par des moyens qu’ignore le monde des humains. En cela, elles confirment leurs aspects surnaturels et se rapprochent des « vouivres », ces femmes-serpents descendantes directes des divinités chtoniennes féminines. Les fées de la Sordière semblent donc appartenir au monde souterrain mais leurs apparitions évoquent le lien entre les deux mondes dans lesquels elles peuvent évoluer ; le monde souterrain et le monde des humains, toujours près de l’eau, bien sûr, lieu où l’on rencontre les fées, par excellence.

 

Alors, vestiges mythologiques d’un domaine rituel d’une « Maison de femmes », héritières de la déesse celte de la guerre ou descendantes de divinités chtoniennes féminines? Les fées de la Sordière sont peut-être un peu des trois à la fois.

 

Stéphane Orsier






<Retour au Sommaire du Site>