Il
y a bien longtemps déjà, lors d'une assemblée
annuelle de Visages de notre Pilat, nous avions été
agréablement surpris par l'intervention de Monsieur Jacques
Laversanne. Humble et pourtant tellement compétent en de
multiples domaines nous vous proposons aujourd'hui de mieux le
connaitre car à son contact on apprend toujours ; nous en avons
fait l'expérience.
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Jacques Laversanne, vous
paraissez être un touche-à-tout : vous vous
intéressez à l’histoire (en
particulier à l’époque romaine), à
l’archéologie, aux mégalithes, à la
géologie, à la toponymie, etc. Parlez-nous un peu de
votre parcours.
Mon
but n'est pas de toucher à tout mais de porter un regard
différent sur les
objets de l'Histoire, ou de la Préhistoire, locale. Je n'ai pas
eu la chance
d'être formé aux méthodes d'analyses historiques.
Par contre, j'ai bénéficié
d'une double formation d'ingénieur et de géologue et j'ai
pu appliquer tout au
long de ma vie professionnelle, vouée à la prospection et
à l'exploitation
minière, une double approche, à la fois déductive
et naturaliste. Je vois avec
plaisir que les archéologues viennent de plus en plus à
cette multiplicité des
approches. Mon défaut de culture historique me pèse mais
a un côté positif :
mon absence d'a priori sur quelques sujets controversés.
Pour
expliciter mon propos, je prendrai les exemples de mes deux sujets
favoris : la
géométrie antique et la toponymie.
N'étant
pas à mon grand regret latiniste, je n'ai pas pu analyser par
moi-même les
recopies médiévales de l'abondante (comparée
à d'autres domaines) littérature
grecque ou romaine consacrée à la géométrie
et à l'arpentage. Par contre, de par
mon métier et par goût, j'ai pu me pencher sur les modes
de raisonnement, sur
les particularités des réalisations (plans de villes,
cadastres, implantation
des routes, etc.) et sur l'appareillage des géomètres
antiques… et les Romains
ne sont que des praticiens parmi d'autres. Il est difficile de demander
à des
étudiants en histoire qui ne savent déjà plus ce
qu'est la fonction tangente en
mathématiques de comprendre une géométrie à
base de triangles rectangles,
encore moins à des jeunes qui n'auront connu que le GPS
d'imaginer des
"ingénieurs" capables d'implanter des aqueducs avec une simple
croix
d'où pendent quatre fils à plomb (la groma) et d'un
morceau de bois lesté en
guise de niveau, la balance de fontainier qui était encore
utilisée il y a peu.
Pour ma part, les études et les reconstitutions que j'ai pu
réaliser avec mes
amis de Groupe archéologique Forez-Jarez m'ont apporté
beaucoup de
satisfactions. Une petite visite du site forez-jarez.fr en dira plus
à nos
lecteurs.
La
toponymie m'a toujours passionné et j'ai toujours était
admiratif de
l'imagination de nos anciens pour redonner un sens aux noms de lieux et
pour
faire vivre des noms dont l'origine première est depuis
longtemps oubliée. Qui
imaginerait derrière "Chasse-Cocu" à Echalas au-dessus du
Gier un
très gaulois "sommet couvert de chênes" ? L'incertitude
concernant
l'étymologie d'un nom pris tout seul, et ma
méconnaissance de la linguistique,
m'ont très tôt poussé à étudier des
cortèges de noms en relation avec des
particularités géographiques : relief, rivières,
routes, etc. Ces corrélations
ont été plus fructueuses que je n'osais l'espérer
et des schémas d'organisation
des territoires à différentes époques commencent
à se dessiner. Je suis très
heureux de constater que sur Véranne et le Pilat rhodanien, sur
La Versanne et
Echalas aussi, des personnes aussi passionnées que patientes
arrivent à des
résultats remarquables.
- Vous
êtes un membre
particulièrement actif de la Société d’Histoire du
Pays de
Saint-Genest-Malifaux. Pouvez-vous nous en dire un peu plus, qu’est-ce
qui vous
motive, et vous attire vers cette région du Pilat ?
Ce
qui m'attire d'abord sur le plateau du Haut-Pilat, c'est la
présence d'un
groupe d'historiens, ils méritent ce qualificatif, aussi
modestes que sympathiques.
Leurs ouvrages, DVD et conférences reçoivent un accueil
extraordinaire auprès
d'un public local très averti mais aussi à
l'extérieur (voir leur site
shpsgm.canalblog.com).
Ils
m'ont donné le virus de la recherche documentaire et de la
comparaison des
archives et du terrain, celle sur le canal de liaison entre
Semène et Furan,
par exemple, fut particulièrement gratifiante. Sur le plateau
vous n'êtes
jamais seul : vous avez toujours une amie ou un ami pour vous sortir de
l'ornière, pour vous faire progresser par une critique positive,
la découverte
d'un témoignage inédit ou d'une archive inconnue. Comment
résister à tel esprit
d'entraide ?
Qui
plus est le plateau recèle des sites remarquables et assez peu
étudiés, aussi
bien pour la Préhistoire, le Moyen-Âge que l'Ancien
Régime ou la Révolution. Et
les temps modernes ne sont pas en reste… L'Antiquité y est sans
doute
sous-estimée mais pour combien de temps ?
- Les
Templiers font souvent
fantasmer… Qu’en est-il vraiment de leur présence sur le plateau
de
Saint-Genest et Marlhes ? Est-ce la seule région du Pilat
où ils ont
réellement été implantés ?
Les
Templiers et les Hospitaliers ne me font pas particulièrement
fantasmer et je
suis très ignorant du sujet. Par contre, qui dit
hospitalité et police de la
route dit chemins fréquentés, dit aussi domaines de
rapport comme La Combe ou
les Tours et sans doute bien d'autres. Une approche par le
réseau des voies et
la toponymie comparés à des archives, certes
limitées, pourquoi pas ?
- Le
Crêt de Chaussitre est un de
vos lieux favoris, parlez-nous un peu de vos découvertes sur ce
site, où se
mêlent mégalithes, pierres mystérieuses et
légendes diverses.
Effectivement,
j'aime Chaussitre. Les paysages y sont singulièrement changeants
d'un jour à
l'autre et il se dégage de ce site une atmosphère
à nulle autre pareille.
Chaque pierre y a un nom et il n'est que temps d'interroger les
derniers
"petits bergers" qui y ont fait pâturer leurs vaches pour en
comprendre le sens.
Tout
le monde connaît le bassin guérisseur des enfants tardant
à marcher de la
pierre Saint-Martin, il est possible qu'il ait donné son nom au
crêt : le
"chau citre" serait peut-être le "bassin de pierre". Sur
cette même pierre, des creux naturels, liés à la
formation du granite, ont été
soulignés par un simple trait martelé et quelques trous
pour suggérer une bête
gravissant une pente de terre encore molle. Qui est ce graveur
minimaliste ? Là
où la légende veut nous faire croire à l'empreinte
des sabots du cheval du
grand saint (qui a recouvert de son manteau, la "chape" de nos
chapelles, quelque divinité tutélaire), ce graveur
n'a-t-il pas voulu suggérer
la trace d'un ours ? Quel berger a poli sa hache de pierre sur le
polissoir ?
Quelle personnalité devait être enterrée dans le
grand coffre mégalithique sous
la pierre Saint-Martin ? Bien d'autres questions irrésolues
attirent les
membres de notre société d'histoire vers ce site
remarquable par la permanence
de son occupation. Le grand Cassini lui-même (le petit-fils de
cette illustre
famille) n'en avait-il pas fait une base pour tracer sa carte de France
?
- Pour
l’andecdote, quelle est
votre version quant à l’origine du nom Malifaux ? Et
parlez-nous un peu de
votre passion pour la toponymie.
Malifaux
est un bon exemple du besoin de nos anciens, et de nous-mêmes,
d'expliquer
l'origine supposée d'un nom de lieu, celle qui lui assurera la
pérennité. Les
spécialistes de cette science hasardeuse parlent de
"remotivation". Le
Malifaux d'aujourd'hui peut faire penser à un petit paradis ou
le mal fait
défaut aussi bien qu'à un endroit au climat rude et
à la terre ingrate où les
faux, les hêtres, poussent tout tordus. Les mentions
médiévales oscillent entre
Mali et Milifau(t), la préposition de lieu "à" pouvant
être accolée.
Nous avons échappé à sa latinisation : les clercs
ne l'ont sans doute pas jugée
opportune. Rappelons que le but de ces tabellions
médiévaux, qui avaient
l'obligation de rédiger en latin, n'était pas
l'étymologie mais la
reconnaissance par les générations à venir,
même sans parler latin, du lieu
mentionné… et que les taxes rentrent à l'abbaye ou au
château !
Une
étude sérieuse devrait, me semble-t-il, commencer par un
recensement des divers
fau, faye, fayard, fayolle, fayet et fayette, avec ou sans article
accolé, avec
où sans qualificatif, et par une recherche d'une
éventuelle corrélation avec
une caractéristique de la géographie physique ou humaine.
Un premier coup d'œil
au Pilat m'inciterait à regarder la liaison avec les carrefours
des anciens
grands chemins. Ceci fait, nous pourrons toujours examiner les
qualificatifs…
sans cesser de douter.
Vous
comprenez tout de suite que cette façon de pratiquer la
toponymie est
consommatrice de temps mais quand on aime…
- Vous
répertoriez patiemment les
anciennes voies romaines sur le territoire du Pilat. Qu'en est-il
aujourd'hui ?
Comptez-vous un jour les publier ?
Patiemment
est bien le mot. L'étude des voies antiques, et non pas
seulement romaines, du
point de vue de la géométrie et de la toponymie demande
beaucoup de minutie. Je
ne désespère pas de publier quelques exemples locaux
à moyen terme.
- Avec
une équipe des Regards du
Pilat, il y a quelques années vous aviez étudié le
site du 'regardeur' sur la
commune de Saint-Romain en Gal. Avec le recul que vous inspire
aujourd'hui ce
site ?
Je
garde un très bon souvenir de cette équipe
éclectique et efficace. J'espère
qu'ils auront trouvé de l'intérêt à nos
travaux de levés de précision mais
j'avoue n'avoir aucun avis spécial sur ce site "d'observation"
de la
vallée du Rhône viennois. J'étais surtout
intéressé, sur cette pierre à
cupules, par la distinction entre le naturel et
l'anthropique, par le geste du graveur et
par les traces laissées par son outil… déformation de
géologue.
- Par
le passé vous nous aviez
fait part d'un site intéressant selon vous et ce, au hameau de
la Chaize sur
Pélussin. Quel était le rôle de ce site selon vous ?
Ce
site a fait l'objet d'une publication dans le bulletin du Groupe
archéologique
Forez-Jarez de 2005. Je l'avais étudié avec un de mes
vieux amis, ancien
géomètre des houillères. Un carré de 3,5 km
de côté, entre Pélussin et Maleval,
montre en photo aérienne le découpage régulier
d'un cadastre, que je suppose
romain, d'axe NW-SE. Trois "bases" de géomètre sont
encore visibles à
la Chaize, à la Pierra borna (la bien nommée) et au Salto
de l'Agno. A la
Chaize, sur une pierre à bassins plus ancienne, le
géomètre a gravé ses
directions de travail et en particulier l'est-ouest et le NW-SE du
quadrillage
du cadastre. Sans rentrer dans les détails, il a noté par
des lettres gravées
une correction de visée répercutée sur les bornes
du site de Pierra Borna. Cet
exemple, prévu par les textes romains, est suffisamment rare
pour être
souligné. De plus les rapports avec la toponymie y sont
très intéressants.
-
C'est un large panel exhaustif
qui compose vos connaissances gallo-romaines à travers le Pilat.
Quel est votre
site préféré et pourquoi ?
Mes
connaissances de la période gallo-romaine se réduisent
à peu de choses et je ne
l'ai jamais abordée que par le prisme étroit de la
géométrie et de la
toponymie. Vous comprendrez donc que je n'aie pas de site
préféré… Mes
collègues du Groupe archéologique sont autrement plus
qualifiés que moi.