NOVEMBRE
2021
|
ENTRETIEN-INTERVIEW
|
JEAN
ARTERO
|
Il existe des sciences fort mal
connues du
grand public ; c’est le cas de l’Alchimie. Jean Artero est un
alchimiste
français reconnu par ses pairs. C’est une chance de l’accueillir
sur nos
colonnes. Il vit en région parisienne et possède de
longue date, un pied à
terre dans le haut Pilat. Nous vous proposons un entretien interview
sans
tabou. Jean est chaleureux, rigoureux, précis et doté
d’une grande sincérité. Vous allez
découvrir et certainement pour beaucoup, mieux
appréhender l’Alchimie. Evidemment,
le mystère qui plane autour de cette science, reste entier mais
cet écrivain sérieux
nous propose en quelque sorte de le suivre sur son chemin, d'avancer
sur ses
traces où les pas se franchissent vaillamment, patiemment. On ne
devient pas
alchimiste du jour au lendemain ; vous allez vous en rendre
compte,
fidèles
internautes. Bon voyage ! |
![]() |
Jean Artero : Bonjour à vous, et merci
de votre invitation et
de vos compliments. Je suis un passionné d’alchimie
effectivement depuis
quelques décennies, et donc devenu connaisseur par la force des
choses.
J’ai déjà
expliqué par ailleurs que vers 1968
j’ai découvert la Science au travers de l’œuvre de
Fulcanelli , puis
d’Eugène Canseliet, évidemment.
L’apprentissage a
été long, comme il se doit
s’agissant d’un ésotérisme, car à mon sens il n’y
a pas de voie brève dans ce
domaine, ni en théorie ni sans doute en pratique.
Donc selon moi la marmite
alchimique n’exclut
par le creuset alchimique, au contraire, et la voie humide et la voie
brève se
complètent mutuellement. En fait, comme le dit l’adage, il n’y a
véritablement
qu’une voie : una re, uno vase, una via.
Le chaudron magique auquel vous avez
fait
allusion produit bien à l’inverse une potion, à laquelle
renvoient certains des
plus vieux mythes de l’humanité : l’Elixir de Vie,
concocté à partir de la
Pierre philosophale.
2/
Les
Regards du Pilat : Justement,
pour le commun des mortels et vu de
l’extérieur, l’Alchimie se résume un peu trop facilement
à la transformation du
plomb en or. Ce sont aussi ou surtout de profondes recherches et
expériences
des plus intimes. Dans votre quête personnelle il est dit
ça et là que vous
auriez abouti. Qu’en est-il exactement ?
Jean Artero : A mon humble avis, la
Pierre transmutatoire
pourrait bien être d’abord une « pierre de
touche ». Elle permet
peut-être à l’alchimiste d’être certain de sa
réussite, et éventuellement d’en
persuader autrui, puis conformément à la Tradition de
faire le bien.
Donc il n’y a pas d’Ora
sans Labora, pas
d’alchimie pratique sans alchimie intérieure, ainsi que l’avait
d’ailleurs
fortement souligné le regretté André
Savoret ; et bien entendu, comme je
viens de m’en expliquer, ceci vaut dans les deux sens.
Quant à ma petite
personne, qui n’a pas
d’importance particulière, elle n’est certes pas celle d’un
Maître, d’un
Adepte, comme on dit parfois.
Je n’enseigne pas, et je n’ai pas de
disciples.
A l’inverse, quand je peux témoigner de ma propre
expérience en la matière, et
attirer vers l’hermétisme telle ou telle personne de valeur,
j’en suis heureux.
3/
Les
Regards du Pilat : Quand
on publie des ouvrages alchimiques (*liste de ceux-ci en
fin d’entretien),
comme c’est votre cas, s’adresse t-on uniquement à un public de
connaisseurs ou
aussi aux vrais novices ?
Jean Artero : Comme exprimé
à l’instant, la Tradition est
d’abord une transmission, donc il est capital de la faire perdurer, et
là est
sans doute le principal objet des écrits d’alchimie, ou en ce
qui me concerne
plutôt, des livres sur l’Art
d’Hermès.
Mais bien sûr il
importe probablement de savoir
aller au-delà de la pédagogie dirigée vers les
futurs novices, et même les
novices actuels. Il faut savoir aussi se faire reconnaître de ses
pairs, et en
tout cas les persuader et être convaincu, par la même
occasion, qu’on ne publie
nullement en vain.
La vanité de
l’exercice serait en effet
coupable, s’il ne contribue pas un minimum à consolider la
crédibilité et
l’influence de l’alchimie, y compris dans le public le plus large.
N’oublions pas, pour
conclure sur ce point, que
si l’alchimie est une et immuable, les conditions de sa pratique et de
son
étude varient au cours du temps.
Les changements climatiques,
l’avènement
d’Internet en constituent des illustrations concrètes et me
semble-t-il
incontestables .
4/
Les
Regards du Pilat : Aujourd’hui
peut-on parler d’un Héritage
Fulcanelli et si oui quels seraient les Héritiers ?
Jean Artero : Oui, je crois qu’on peut
répondre par
l’affirmative. Fulcanelli est l’alchimiste contemporain le plus connu
en
France, mais aussi à l’étranger, si l’on veut bien
connaître et considérer les
traductions réalisées et publiées de ses deux
œuvres disponibles.
Il est vrai que sa
renommée est principalement
occidentale, mais le vieux et cultivé Japon n’ignore pas lui non
plus la pensée
fulcanellienne.
La question suivante
est peut-être:
pourquoi ? Je me risquerais volontiers à affirmer que la
pensée dont il
s’agit permet de mettre en lumière en la rendant accessible
à nos cerveaux des
XXème et XXIème siècle les fondamentaux de
l’alchimie.
Et Fulcanelli nous
rappelle après d’autres que
ces derniers sont certes scripturaires, mais aussi monumentaux. Par
là même, il
nous permet de remonter à la source du langage symbolique qui
est celui de nos
prédécesseurs.
Ce sont ces derniers dont
nous sommes tous les
héritiers, du moins si nous étudions et cherchons sans
omettre de nous réclamer
de leur lignage, et si nous reconnaissons au moins à l’opus
fulcanellien la
vertu majeure qui est la sienne : l’intercession. Fulcanelli est,
répétons-le si nécessaire, l’intercesseur par
excellence.
A l’inverse, je crois que le fait de se
réclamer de cet enseignement ne confère que des devoirs.
5/
Les
Regards du Pilat : En
restant avec le Maître Fulcanelli et
malgré de nombreuses supputations proposées au fil du
temps, avez-vous une idée
assez précise de la vraie identité de ce dernier ?
Jean Artero : Assez précise en
tout cas pour être convaincu
qu’on ne peut pas faire l’économie de ce qu’Eugène
Canseliet nous a confié de
l’homme, de son parcours, de ses relations, bref de sa vie.
Sinon, on verse dans
l’imaginaire. Fulcanelli
mis à part, il est pratiquement notre seule source d’information
fiable.
Bien sûr, il a
occulté certaines choses, mais
il serait abusif de prétendre qu’il a menti sur l’essentiel. Et
à propos
d’essentiel, je ne peux pas ne pas mentionner la place majeure qui est
celle de
l’alchimie dans l’esprit de Fulcanelli, donc tout fulcanelliste devrait
avoir à
cœur de la déceler et de la prouver chez son candidat.
Après, on ne peut
pas affirmer avoir résolu
« l’énigme Fulcanelli » si on ne tient pas
aussi compte de sa
proximité avec Julien Champagne, avec Pierre Dujols, avec la
famille Lesseps…
Pour moi, on est là dans le
cercle des intimes,
et en ce qui me concerne je n’écarte pas du tout l’idée
que le Maître, pour
reprendre votre expression, puisse se rattacher d’une façon ou
d’une autre à
cet illustre clan.
6/
Les
Regards du Pilat : La
Société Atlantis
fondée dans les années 1920 par Paul Le Cour et dont la
notoriété dans le domaine
ésotérique n’est plus à démontrer, vous
a-t-elle beaucoup inspiré dans vos
recherches personnelles ?
Jean Artero : Paul Le Cour, de son nom
de plume, a aussitôt
perçu l’intérêt de l’œuvre fulcanellienne. En
outre, il a ouvert peu après le
décès de Julien Champagne les colonnes de sa revue
Atlantis à Eugène Canseliet,
qui en a été un des contributeurs jusqu’à son
décès.
A Canseliet, et à
d’autres hermétistes et
alchimistes de valeur, bien sûr, tels Guy Béatrice,
Patrick Rivière ou Séverin
Batfroi.
J’ai quelque temps
été membre de ce cénacle et
abonné à cette revue, dont on ne peut que déplorer
l’effacement progressif.
Atlantis a beaucoup
œuvré, malgré tout, pour la
culture traditionnelle en général et celle alchimique
principalement. Elle a
encore été présente, en 1999 et 2009, lors des
deux premiers colloques
parisiens consacrés à Eugène Canseliet. J’ai
assisté au premier, et je suis
intervenu au second. La publication intégrale des actes de ces
manifestations
me semble être une nécessité.
En 2015 encore, grâce à
Atlantis toujours, j’ai
pu, toujours à Paris, m’exprimer publiquement, cette fois au
sujet de
Champagne.
7/
Les
Regards du Pilat : Que
retenez-vous de l’œuvre d’Eugène
Canseliet, ses rôles notoires et là encore son
Héritage ?
Jean Artero : Le rôle de Canseliet
dans l’émergence de la
notoriété fulcanellienne et dans la préservation
de la culture alchimique a été
et reste considérable, en France et ailleurs.
C’est ainsi, notamment,
qu’il a présidé aux
trois premières éditions françaises de l’œuvre
publiée de Fulcanelli.
Lui-même est traduit
désormais en tant
qu’auteur dans nombre de langues européennes, à
l’exception notoire de
l’anglais, ce qui soit dit entre nous doit le ravir.
Il m’est difficile de ne
pas considérer tous
ses ouvrages comme importants, d’une manière ou d’une autre. On
pourra
simplement distinguer entre ses publications vouées à la
promotion d’auteurs
classiques, comme Basile Valentin ou Altus, et celles destinées
à prolonger
l’opus fulcanellien (Deux Logis Alchimiques).
Je rangerai volontiers
dans cette deuxième
catégorie son Alchimie expliquée, qui est peut-être
son livre majeur.
Si Fulcanelli met en
lumière l’ensemble de la
tradition alchimique, Eugène
Canseliet a
fait de même à sa façon, et de nombreux
hermétistes et alchimistes vivants ou
hélas décédés lui doivent beaucoup, comme
l’Italien Lucarelli, et en France, Allieu,
Bourguignon, Chauvière, Delvarre …
Je le considère pour ma part
comme mon maître
en hermétisme.
8/
Les
Regards du Pilat : L’Ordre
du Temple qui possédait multiple
facettes et notamment certaines indéniablement alchimiques
apparemment, a-t-il
selon vous une survivance officielle ou de Tradition aujourd’hui en
2021 ?
Jean Artero : Il me paraît que
Fulcanelli comme Canseliet à
sa suite évoque une dimension ésotérique de
l’Ordre du Temple.
Cette dimension
transparaîtrait dans le fameux
Baphomet, et on pourrait ajouter que le Sceau des Templiers en est
possiblement
une autre illustration.
Je crois qu’il est plus
que vraisemblable que
certains Chevaliers aient été des initiés, et se
soient adonnés à l’alchimie,
et qu’il est même possible qu’au sein de l’Ordre il y ait eu une
sorte d’Eglise
intérieure, pour reprendre l’expression d’Eckartshausen.
De même, j’ai
l’impression que la survivance
templière dans certains pays, ibériques ou autres, est
incontestable d’un point
de vue historique.
A contrario, je ne suis
pas sûr que cette
survivance revête actuellement des formes officielles, comme vous
dites, et les
résurgences contemporaines (ou plutôt les
pseudo-résurgences templières) ayant
pignon sur rue me semblent relever du folklore, voire (au pire) de
l’escroquerie
ou du phénomène sectaire.
Mais naturellement je peux
me tromper. Il est
vrai qu’il y a un siècle Magophon évoquait encore une
persistance du Galetas du
Temple, mais cette persistance était plutôt clandestine.
A l’inverse des chevaliers de l’estomac
d’une
certaine franc-maçonnerie, raillée par Fulcanelli, les
Templiers modernes sont
plutôt selon moi des anonymes, libres de toute obédience
organisée, mais unis,
comme les vrais Rose-Croix, par une foi commune, telle que celle
qu’exprime la
tombe d’Eugène Canseliet, ornée de la Croix
templière : In Hoc Signo
Vinces.
9/
Les
Regards du Pilat : Le
Pilat est loin de vous être indifférent.
Mise au-devant de l’actualité ces dernières années
alors que longtemps oubliée,
que vous inspire La Pierre des Trois Evêques aujourd’hui simple
borne de
séparation entre les communes de La Versanne et de Saint-Sauveur
en Rue ?
Jean Artero : Vous avez raison, le Pilat
(et le Forez plus
généralement) est très loin de m’être
indifférent.
Cette contrée est
pour moi une sorte de havre
de paix familial, où il fait bon se ressourcer quand cela nous
est loisible.
Ma belle-famille en
était originaire et y
réside toujours, ainsi que la mienne, feue mon épouse et
moi ayant fait le
choix d’en faire notre terre d’élection.
Mon beau-père
était d’ailleurs membre de la
Diana, et a notamment œuvré au sein de la société
d’histoire du pays de
Saint-Genest Malifaux, pays aux armes si parlantes et auquel je reste
extrêmement attaché.
Pour en avoir,
l’été évidemment, arpenté bien
des sentiers, forestiers la plupart du
temps, je le connais assez bien depuis maintenant une quarantaine
d’années, de
la Font Ria à la Pierre des Trois Evêques entre autres.
Permettez donc que je soutienne
l’idée que la
première est symboliquement la source de la seconde. Et que ces
trois
ecclésiastiques peuvent nous renvoyer à chaque œuvre du
labeur alchimique.
![]() La Font Ria |
![]() La Pierre des Trois Evêques |
10/
Les
Regards du Pilat : Nous
terminerons cet entretien avec la
Chartreuse de Sainte-Croix en Jarez. Beaucoup a été dit
et écrit sur ce Fleuron
patrimonial et historique. Avez-vous des anecdotes singulières
ou une réflexion
personnelle à nous développer ?
Jean Artero : Une anecdote, pas
vraiment. J’ai bien sûr aussi
visité ce haut-lieu forézien.
Je dirais que quelque part
il nous renvoie à
cette Font Ria évoquée précédemment, ainsi
qu’au tombeau de Canseliet.
La Font est
première selon moi, elle ondoie et
rayonne. Elle se situe à une altitude supérieure,
même si ses eaux se répandent
vers l’aval. Elle est en amont. La Chartreuse -et l’emblème qui
la signe- en
est l’émanation terrestre. Les Chartreux ont fait vœu de
silence, et
l’ésotériste ne peut que les comprendre et les approuver.
Donc leur expression est
indirecte,
cabalistique, pourrait-on dire, et l’exemple parfait en est justement
constitué
par leur insigne d’Ordre, ce cercle surmonté d’une croix, cette
boule
crucifère, qui paraît-il représente la
matière élue.
Disciple d’Elie, tu
vaincras par ce Signe.
Permettez-moi pour
terminer d’avoir aussi une
pensée en cet instant pour Elie-Charles Flamand, et son
éloge surréel d’un
autre haut lieu hermétique forézien : La Bastie
d’Urfé.
Flamand, ami de Canseliet, et dont les
archives
sont conservées me dit-on à la bibliothèque
parisienne de l’Arsenal. Oui,
Barrès avait raison. En Lorraine, en Forez, dans le Pilat, entre
autres, il est
des lieux ou souffle l’esprit.
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*
Jean
Artero en quelques contributions :
-
Depuis
2006 blog Julien Champagne (avec Archer)
-
2008
Présence de Fulcanelli (éditions Arqa)
-
2011
préface à La Vie Minérale de Julien Champagne
(éditions Les Trois R)
-
2014
Julien Champagne (éditions Le Mercure Dauphinois)
-
2017
Fulcanelliana (éditions Arqa)