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Ca ne vaut pas un clou ?
Les Pierres à clous, la clouterie petite métallurgie de nos campagnes








Présenté par
Rémy Robert









Mars
2024




Il semblerait que dans le comptage primitif, les Sumériens utilisaient comme symbole d'unité le clou pour le "rien". Cela aurait précédé le zéro. Ainsi, deux clous inclinés vers la gauche le représentaient. De là, viendrait l'expression "des clous", pour signifier qu’une chose n’a que peu de valeur.

C'est un autre sujet qui nous amène aujourd'hui à parler de clous. La présence de pierres curieuses dans notre beau pays de Jarez.

                         Pierre à clous à l’entrée d’une ferme (La Carrérarie, Farnay)

Enfant, je jouais dans de drôles pierres percées de trous et alors souvent réemployées en « chasses roues » à l'entrée de vielles fermes. Ces gros trous percés dans des pierres rondes ou taillées en carrées servaient de garages pour nos petites voitures « majorette », de cibles pour nos jeux de billes. Je n'aurais jamais pensé que ces pierres étaient les témoins d'une époque passée, le support d'une activité artisanale oubliée. Ce n'est que bien plus tard, m'intéressant aux traces de notre passé que j'appris que c'était des « pierres à clous » et qu’elles furent utilisées par nos ancêtres pour couper et façonner des clous. Ouvrant là tout un pan d'une activité passée.

Ces éléments supportant les petites enclumes et matrices des cloutiers sont, la plupart du temps, fabriqués dans un bloc de granite du pays (on trouve aussi un billot de bois dense, résistant et ceinturé en haut et en bas par un cercle métallique à la manière d’une roue de char). Lourdes rondes ou carrées leur taille varie de 60cm à 1 mètre de large par 40-80 cm de hauteur.

 

                                 Billot de bois et matrices                           



Pierre à clous à l’entrée d’une ferme à La Micale (Rive-de-Gier) :   

     Trous pour matrices. Empreinte laissée par le dépôt du marteau.        

 

          

                                          Pierre à clous avec ses éléments


                                      (et druide du Pilat Saint-Just en-Doizieux)          

Le cloutier « urbain »

Cloutier fut un métier. C’était celui qui fabriquait et vendait des clous. Il les façonnait à la main dans une petite forge. Du XVIème au XVIIIème siècle on disait alors « clotier ». Ce métier fait partie du patrimoine et de l'histoire du pays du Gier. Saint-Chamond et Firminy furent des villes où il y avait beaucoup de cloutiers et on dénombrait 6000 cloutiers en 1841 à Saint-Chamond et 200 forges à Saint-Martin la plaine en 1880.

Les étapes de fabrication

Le fer utilisé était fourni sous forme de longues tringles de différents calibres, le clou était fait à partir de fer doux exempt de carbone pour être souple et non cassant au modelage, puis à l’utilisation. Ainsi, après avoir fait chauffer une tige en fer doux, le cloutier martelait les quatre côtés de l'extrémité alors ramollie pour façonner une pointe. Cette extrémité était réchauffée, puis la tige était coupée à la longueur désirée.

Dans un second temps, le cloutier insérait le clou encore chaud dans une matrice dite cloutière pour façonner la tête. La matrice pouvait alors avoir plusieurs formes et tailles.

Ainsi, selon l'utilisation attendue, des clous de plusieurs formes et tailles pouvaient être fabriquées : pour les toitures, les charrettes, la menuiserie, les navires mais aussi pour les fers à chevaux et à bœufs. Mais le cloutier fabriquait également d'autres petites pièces de métal telles que des pinces ou des crochets, des hampes et autres fixations pour la marine à voile.

 

 

Du cloutier au paysan cloutier

 

-        Comment expliquer l'apparition de la fabrication des clous par les paysans ?

-        Quel lien avec nos fermes isolées dans nos hameaux et coins reculés de campagne ?

Les paysans vont exercer cette activité comme un second métier dans les périodes de l'année où l'activité était réduite : temps froid, hivers enneigés. Il fallait bien gagner sa vie. Des colporteurs livraient des baguettes en automne, passaient commande puis récupéraient le travail au printemps. Le cloutier était alors payé en fonction de la quantité produite. Ce sont dans les terres les plus inadaptées aux cultures que l'on trouve des lieux de production. Ce travail resta un travail dans l'ombre. Ce cumul de la petite culture et de la petite industrie, cette juxtaposition du champs-Jardin et du petit atelier fut une solution adoptée par nos paysans pour répondre à la pénurie de ressource de nos campagnes et aux hivers rigoureux. Cette petite métallurgie apportant alors son appoint aux ressources rurales, elle apportera, plus tard, une main d'œuvre à la grande métallurgie. Les paysans du Jarez étaient « nés avec un marteau à la main » associant les traditions indigènes au caractère moderne de l'industrie.

Ainsi naquit une industrie, certes modeste, mais qui est certainement la plus ancienne de notre région. Ce sont peut-être les Chartreux de Sainte-Croix-en-Jarez, maîtres forgerons (qui ont, entre autres, réalisé, de belles croix dont certaines, du XVIème siècle, sont encore visibles), qui auraient transmis, aux habitants, les rudiments de l’art de la forge ? Exercice qui fut repris par des gens à qui le dur travail de défrichement, l'élevage, les cultures peu rémunératrices ne pouvaient que procurer une pénible et médiocre existence. Cette activité semble également être fortement liée à la présence et l'exploitation du charbon qui favorisera l’implantation de forges puis, plus tard, propulsera les aciéries et l'industrialisation de la vallée.

Le forgeage des clous fut donc, à la fois, une ressource nouvelle et une occupation pour les longues journées d'hiver ; l'homme ayant besoin de travailler durant les saisons d'inaction forcée. Imaginons le bruit des marteaux signalant ces hommes au travail invisible. L'été l'homme s'employait à l'agriculture, l'hiver ramenait son marteau à la pierre à clous.

Le cloutier n'était pas son patron, il n'achetait pas son fer lui-même et ne vendait pas ses clous. Le véritable patron était un intermédiaire, un fabriquant et un commerçant payait au cloutier sa main d'œuvre son travail, le contrat verbal devait être scrupuleusement respecté. Le cloutier reste un ouvrier à domicile, penché sur sa pierre à clous de l'aube au soir éclairé par la lueur du foyer.

L'atelier extérieur était souvent adossé à la maison d'habitation avec des murs en pierre de schiste abrité par des poutres grossières et des tuiles réemployées, dans un coin se trouvait une cheminée, un pan de mur était ouvert servant à la fois d'éclairage à l'aération et au tirage du petit feu de forge. Une baguette chauffait, une autre était forgée : en quelques coups de marteaux, la pointe était faite puis sur un ciseau d'acier le clou était coupé à la longueur désirée. Ensuite on le mettait dans la cloutière : bloc d'acier percé d'un trou pour ménager la pointe les têtes rectangulaires étaient généralement forgées à la main, pour les autres une matrice devait être nécessaire (pièce en fer portant à son extrémité le forme en acier de la tête du clou) ou une lourde masse de fer recevant la matrice tel un petit marteau pilon de conception très simple.

 

Le feu de forge était activé par un soufflet. Le matériel était sommaire les gestes simples mais l'adresse et une longue habitude étaient nécessaires et chaque geste répété pour chaque clou avait une grande valeur

Il m’a été dit qu'un bon cloutier faisait un clou en 4 étapes : le temps de prononcer « Jésus, Joseph, Marie, Amen ». Plus sérieusement on retient le nombre de 14 coups pour un clou, ne frapper que 9 coups pour un clou ou faire 3 clous d'une chaude (sans réchauffer) étaient considérés comme des prouesses.

La production

Le XIXème siècle correspond au moment de la grande production manuelle.

On dit qu'un bon cloutier faisait 2500 clous soit 18 livres par jours. Nous pouvons estimer le nombre de 6 000 cloutiers dans la région pendant l'hiver qui pouvaient faire jusqu’à 100 clous à l’heure. Cela en faisait des clous !  

La fin, la suite 

L'apparition des machines-outils transformera totalement l'industrie cloutière avec un rythme de production beaucoup plus rapide produisant jusqu'à 50 fois plus qu'un bon ouvrier cloutier. Vers 1840 la machine a pris peu à peu la place du cloutier à domicile, de plus les lois sur les concessions minières vont rendre plus difficile l'exploitation individuelle du charbon.

L’apparition du chemin de fer apportera plus rapidement les matières premières et expédiera partout la production. Le cloutier deviendra ouvrier de « fabrique », d’usine. Apportant une main d'œuvre aux nouvelles industries et certainement sa capacité de travail de production et de savoir-faire Mais il restera souvent paysan : je me souviens encore, dans mon enfance, de paysans associant journées d'usine en 3/8, élevage et culture. Les temps de récoltes ou des foins se faisant dans des périodes d'arrêt maladie généreux.

Il semblerait néanmoins, que la clouterie à main a quelque peu perdurée et ce encore au XXème siècle pour des clous spéciaux et de gros modèles que les machines de l'époque ne permettaient pas de façonner. De plus, les produits mécaniques étaient de moindre qualité les clous forgés à la main avait une surface irrégulière et donc plus d'adhérence, d'autre part, sa pointe était effilée régulièrement ce que ne permettait pas la machine.

Encore au début du XXème siècle la cordonnerie de haute qualité n'utilisait que des clous forgés à la main. Et...étonnement entre 1944 et 1950 à Saint-Just-en-Doizieux l'activité connue une reprise. Cela fut temporaire répondant à une pénurie liée aux bombardements d’usines de la fin de la seconde guerre mondiale.

La majorité des pierres à clous que nous retrouvons aujourd’hui se situent près d’anciennes bâtisses de ferme du Jarez ou en ornement dans nos villages. Nous en trouvons encore de nombreuses sur les deux versants du Gier : autour de Farnay, de Saint-Paul-en-Jarez, à Saint-Martin-La-Plaine, Chagnon, Doizieux et le plus souvent dans leurs hameaux les plus isolés.

Certaines pierres comportent des initiales, des gravures des signes religieux, l'une d'elle trouvée dans le Rhône et dite « pierre du Dragon (peut être en référence aux dragons Napoléoniens qui forgeaient des clous), comporterait le dessin d’une marguerite et un texte « entre ici sans y faire tort ». Enfin de nombreuses pierres à clous conservent une dépression correspondant à l’emplacement ou était posé le marteau et qui a fait empreinte.

On en trouve en moindre proportion dans les monts du Lyonnais, le Pilat, l’Ondaine, à Saint-Héand mais également dans d'autres régions comme dans le département du Lot, en Bretagne à Paimpont (où chaque début juillet se déroule la fête du fer). Là encore l'activité était sur le même principe, les paysans travaillaient l'hiver. Mais il semble que dans ces régions on ne retrouve pas, aujourd’hui, autant de pierres que dans le Jarez.

De nos jours, à Saint-Martin-La-Plaine : la fête de la forge (qui se tient chaque année, mi-mai), et la Mourine (maison des forgerons et musée) témoignent de cette activité passée.

Remerciements à Jean-Luc Grivolat forgeron de Saint-Martin-la-Plaine ayant appris à forger les clous par un ancien cloutier d'Aurec. Jean Luc dit « Jean de clou » qui a bien voulu répondre à mon interview sur cette pratique à laquelle il s'est beaucoup intéressé. Il nous explique que le plus difficile c'est que le clou reste chaud, à bonne température, pour être façonné.  Jean-Luc qui connait bien le sujet puisque forgeron de métier dépeint de véritable artistes capables de maintenir des conditions très précises pour forger, avec précision, des petites matières comme de très petits clous à chaussures et ce dans des conditions difficiles.

Le métier de forgeron est difficile, le mal de dos est fréquent, la poussière du charbon provoquant souvent à terme des emphysèmes pulmonaires.


Le clou du spectacle Jean-Luc « Jean du clou » au travail : https://www.youtube.com/watch?v=gPg7OAXS7I8



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