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DOSSIER
AVRIL 2013 |
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Patrick BERLIER
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UNE HISTOIRE QUI NE MANQUE PAS DE SEL… |
Le village de Malleval est un des sites les plus charmants du Pilat. il occupe un éperon rocheux encadré par deux rivières torrentueuses, l’Éparvier et le Batalon. Ville importante au Moyen-Âge, verrouillant l’antique route allant de la vallée du Rhône à celle de la Loire, Malleval a beaucoup souffert lors des guerres de religion, puis lors des pestes, deux évènements qui ont décimé sa population. Le village s’est reconstruit à partir de la fin du XVIe siècle. On peut y admirer de beaux immeubles Renaissance, dont une Maison de la Gabelle, lieu où l’on entreposait le sel que chaque sujet devait acheter une fois l’an, ce qui à l’époque représentait une dépense équivalente à un mois de salaire environ ; d’ailleurs le mot salaire est précisément dérivé du mot sel. Pour cette raison, la gabelle était un impôt très impopulaire. L’église de Malleval est rarement ouverte, aussi suis-je resté des années sans me rendre compte du caractère singulier de ses vitraux. C’est en 2010, lors du congrès international de l’AMOPA (Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques) qui se tenait à Saint-Étienne, alors que l’on m’avait demandé de servir de guide à un groupe de congressistes désireux de visiter le Pilat, que j’ai pu accéder à l’intérieur de l’édifice, ouvert spécialement pour l’occasion. Si l’église est ancienne (XIe siècle), reconstruite à la fin du XVIe siècle après les guerres de religion, ses vitraux, datent de la fin du XIXe siècle, de 1882 pour être précis. Deux d’entre eux vont nous intéresser plus particulièrement. L’église
de Malleval dans son environnement JÉSUS
BAPTISÉ DANS L’ÉPARVIER Le premier se situe à gauche, dans la chapelle des fonts baptismaux. Le vitrail représente le baptême de Jésus par saint Jean-Baptiste, une scène très traditionnelle pour une telle chapelle. Jésus est debout à gauche, vêtu d’une sorte de manteau rouge, les épaules dénudées, les mains jointes. À droite Jean-Baptiste, vêtu de son classique manteau en peau de chameau, lui verse un peu d’eau sur le front à l’aide d’une coquille Saint-Jacques. Il tient de la main gauche un bâton terminé en croix, sur lequel flotte une bannière ornée de l’inscription ECCE AGNUS DEI : « voici l’agneau de Dieu », phrase prophétique annonçant que Jésus sera l’agneau offert par Dieu en sacrifice aux hommes. Jusque là, rien que de très classique. Le vitrail
du baptême de Jésus On remarque quand même l’étonnante ressemblance des visages de Jésus et Jean-Baptiste, comme si l’on était en présence de deux frères jumeaux. Mais surtout on remarque le paysage en arrière-plan. Alors que c’est au bord du Jourdain que Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste, le vitrailliste a choisi de représenter un torrent au fond d’une gorge étroite. Et un détail en particulier attire l’attention : la falaise rocheuse à droite est entaillée pour permettre le passage d’un chemin. Soit exactement la configuration du « sentier des cigales », chemin ancestral passant à flanc de coteau en rive gauche de l’Éparvier. La falaise, comme celle du vitrail, est entaillée à ce niveau là pour permettre le passage du chemin. Il n’y a aucun doute, c’est bien le paysage face à Malleval que le vitrailliste a représenté, sauf qu’il l’a inversé comme dans un miroir. comparaison
entre le détail du vitrail, inversé, et le
paysage réel Il n’y a cependant pas lieu de trop s’étonner, le procédé consistant à situer des scènes bibliques dans un paysage local était relativement courant. On peut citer par exemple le vitrail de la chapelle de Châteauneuf, près de Rive-de-Gier, représentant saint Christophe aidant l’Enfant Jésus à franchir le Gier, la colline et la chapelle de Châteauneuf étant clairement visibles en arrière-plan. TOBIE,
L’ARCHANGE RAPHAËL, ET LE BUGARACH L’autre vitrail est dans la nef, à droite. Il représente, au-dessus d’une grappe de raisin rappelant la vocation viticole de la région, le jeune Tobie guidé par l’archange Raphaël. C’est un personnage biblique, héros – si l’on peut dire – du « Livre de Tobie ». Tobie, fils de l’aveugle Tobit, est chargé par son père d’aller récupérer une somme d’argent auprès de son débiteur Gabaël. En chemin, il fait la connaissance de Sara, jeune femme dont les sept maris successifs ont été tués par le démon Asmodée, avant même que l’union n’ait été consommée. Tobie l’épouse sans crainte, car l’archange Raphaël, qui le guide depuis son enfance, lui a enseigné le secret pour vaincre le démon : faire fumer sur un brûle-parfum le cœur et le foie d’un poisson. Asmodée vaincu, Tobie récupère l’argent, revient chez lui avec son épouse, et guérit son père de sa cécité. Le thème n’est pas très courant dans l’art du vitrail. Il en existe cependant un autre exemple, datant de la même époque, dans l’église du village de Bugarach (Aude), proche de Rennes-le-Château, qui aurait dû échapper à la fin du monde du 21 décembre 2012, laquelle n’a heureusement pas eu lieu… La juxtaposition des deux vitraux est pour le moins surprenante, car les personnages sont rigoureusement identiques, couleurs exceptées. À Malleval Raphaël a les ailes grises et est vêtu d’un manteau rouge, Tobie étant pour sa part vêtu d’un manteau bleu. À Bugarach Raphaël a les ailes rouges et est vêtu d’un manteau violet, Tobie étant vêtu d’un manteau jaune. Mais les postures des personnages sont similaires, et même les plis des vêtements sont identiques, comme si les deux vitraux avaient été réalisés à partir d’un même modèle. Les deux
vitraux montrant Tobie et l’ange : à
gauche Malleval, à droite Bugarach Une différence essentielle réside cependant dans l’arrière-plan : un fond uniforme à Buigarach, un paysage à Malleval. Ce paysage représente un champ herbeux et rocailleux, fermé par une barrière en bois, avec une montagne lointaine en arrière-plan. C’est par ce détail que l’analogie entre les deux vitraux devient surréaliste, car la montagne du vitrail de Malleval, inversée comme pour le vitrail du baptême de Jésus, nous offre le profil bien connu du Pech de Bugarach, avec son caractéristique replat horizontal à droite. comparaison
entre le détail du vitrail de Tobie à
Malleval et le Pech de Bugarach Il existe d’ailleurs plusieurs analogies entre le Pilat et le Pech de Bugarach. Chacune de ces montagnes se couvre parfois d’un chapeau de nuages, et si une légende affirme que Noé avec son arche aborda le Mont Pilat, une légende identique existe pour le Pech de Bugarach. Un autre vitrail de l’église semble d’ailleurs représenter ladite arche de Noé. Le Pech de
Bugarach et son chapeau de nuages
Le Mont
Pilat et son chapeau de nuages, vu de Malleval TOBIE
ET LE SEL En 2009 fut découvert à Bugarach un lot d’archives ayant appartenu à la famille d’Hautpoul. Parmi ces documents, un magnifique manuscrit médiéval intitulé « Liber Tobiæ », reprenant donc le texte du biblique « Livre de Tobie ». Ce manuscrit exposé à Paris dans une salle des ventes fut adjugé pour la modique somme de 12000 euros. L’évènement a suffi à remettre sur le devant de la scène la présence de Tobie dans l’église de Bugarach, et le culte dont il faisait apparemment l’objet dans ce village audois. C’est ainsi que peu de temps après, le numéro 9 de la revue « le Mercure de Gaillon » publiait un article sur le culte de Tobie dans cette région de l’Aude. L’auteur notait en particulier l’analogie phonétique entre Gabaël, le débiteur de Tobit, et la gabelle, l’impôt sur le sel, en évoquant la présence proche de Bugarach de la rivière la Sals, laquelle doit son nom à la source salée qui lui donne naissance. Or, comme je l’ai déjà évoqué, Malleval peut s’enorgueillir à juste titre de la présence d’une maison de la gabelle, ou grenier à sel, très bien conservée. La maison
de la gabelle Notre ami Michel Barbot, à qui je faisais part de ces coïncidences, m’apprit que la commune d’Assérac, dans la presqu’île de Guérande – autre lieu renommé pour son sel – primitivement Azarac, devrait son nom selon lui au personnage biblique d’Azaria, « Dieu est mon aide » ou « Dieu est ma force » en hébreu. Or Azaria apparaît précisément dans le « Livre de Tobie », révélant à la fin sa réelle identité : l’archange Raphaël. Un autre de nos amis, Rémy Robert, découvrit dans un hameau de la commune de Farnay une curieuse pierre sculptée, identifiée comme l’élément supérieur d’un moulin à sel. Elle représente un renard enroulé sur lui-même. Pourquoi un renard pour orner un moulin à sel ? La réponse réside peut-être dans l’ancien nom du renard, le goupil, qui phonétiquement évoque lui aussi la gabelle. le
couvercle du moulin à sel découvert par Rémy Certes tout cela n’est peut-être qu’un hasard, mais on se dit que le hasard fait décidément très bien les choses… |