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Conte de Noël
L'ÉDIFIANTE
HISTOIRE D'UN ARROGANT COQ PILATOIS Il y avait une fois,
il y a maintenant bien longtemps, une poule qui chaque jour pondait un œuf, de
même que ses congénères du poulailler, et cela pour le plus grand bien d'une
famille pilatoise installée dans le village de Saint-Romain-les-Atheux. De
temps en temps, histoire de renouveler la basse-cour, le maître de maison lui
permettait de couver sa ponte, ajoutant même d'autres œufs pour obtenir
rapidement une belle couvaison. C'est ainsi que notre « clousse » -
puisque tel est le nom que par chez nous on donne aux mères poules – avait déjà
donné le jour à des générations de gallinacées, toujours des femelles, qui à
leur tour pondaient leurs œufs, et ainsi l'histoire sans fin perdurait
indéfiniment. Un jour lorsque les
poussins sortirent des coquilles, Dame Clousse fut très étonnée de voir que le
premier à s'extraire était un coq. Fort heureusement, les six poussins suivants
étaient des poules. L'aîné des sept rejetons était donc un coq, ce qui laissait
la mère poule totalement effarée. « Quoi ? Un coq !
s'exclama-t-elle. Mais cela ne sert à rien, un coq, ce n'est pas comme une
poule qui pond des œufs et nourrit la famille qui l'héberge, un coq ce n'est
bon qu'à chanter dès que pointe le soleil... Que vais-je faire de ce coq ?
Ah, je dois commencer à me faire vieille pour avoir donné naissance à un
coq... » Notre clousse oubliait que les coqs avaient quand même un rôle à
jouer, celui qui incombe à tout mâle, quelle que soit l'espèce à laquelle il appartient.
Car si on ignore qui de l'œuf ou de la poule est apparu en premier, il est
certain en revanche que sans coq, aucune poule ne pourrait naître... Au fil des jours et
des semaines le petit coq grandit, un embryon de crête commença à apparaître
sur sa tête, et un beau matin il se hasarda à chanter, poussant un
« ki-ki-ri-ki » encore bien timide. Pourtant il en fut très fier, de
son « ki-ki-ri-ki », il se rengorgea, levant sa tête le plus haut
qu'il put pour pouvoir toiser ses sœurs les poulettes. Puis en sautillant il
parvint à se hisser au sommet du tas de fumier qui s'élevait au fond de la
cour. De là-haut il lança un nouveau « ki-ki-ri-ki » en direction du
coq de fer trônant au plus haut du clocher de l'église, au-dessus de la croix
cerclée. « Il a dû en voir du pays celui-là, pensait-il, il a dû parcourir
le monde et faire fortune, sûr que c'est tout l'argent qu'il a amassé qui l'a
transformé en coq de fer pour l'éternité. Eh bien je veux faire comme lui, et
moi aussi un jour je trônerai au plus haut du clocher d'une église... » Clocher de l'église de Saint-Romain-les-Atheux Apercevant sa mère,
le petit coq alla à sa rencontre, et sans ambages il lui tint ce langage : « Ma mère j'ai
pris une grande décision, je veux partir, dès aujourd'hui, je veux parcourir le
monde et faire fortune. – Pauvre sot !
Mais regarde-toi, tu n'es qu'un bébé coq, tu n'as pas encore de crête, tout
juste une petite bosse qui commence à peine à rougir, tu n'as pas encore de
plumes à la queue, tout juste un duvet. Ce n'est pas parce que ce matin tu a
réussi à pousser un misérable « ki-ki-ri-ki » que pour autant tu es
un vrai coq ! Alors pour le moment tu restes avec nous ! Quand tu
auras une grosse crête bien rouge, de belles plumes tombantes à la queue, alors
ce jour-là tu pourras partir, je ne te retiendrai pas. » Le petit coq se le
tint pour dit, tant le discours de sa mère avait été prononcé sur un ton
n'autorisant aucune objection. Le temps passa, faisant son œuvre. Un jour le
petit coq devint grand, une magnifique crête rouge avait poussé sur sa tête, et
sa queue s'empanachait de belles plumes mordorées qui retombaient en arc de
cercle. Un matin, c'était le jour de la Toussaint, perché selon son habitude
sur le tas de fumier, il tenta de crier un « ko-ko-ri-ko », qui cependant
ne fut guère affirmé, tenant encore à la fin du « ki-ki-ri-ki »
juvénile. Néanmoins il en fut satisfait, et se dit que le grand jour était
arrivé. Il alla trouver sa mère pour lui annoncer son désir de partir sur le
champ, sans plus attendre, afin de parcourir le monde et de faire fortune. « Je ne reviens
pas sur ce que j'ai dit, lança la mère poule. Tu peux partir. Tu veux parcourir
le monde ? Commence donc par parcourir le Pilat. Ici nous sommes à
Saint-Romain-les-Atheux, que l'on nomme aussi le Finistère du Pilat, car c'est
le village qui est situé le plus à l'ouest. Alors pars vers le soleil levant,
et tu parcourras tout le Pilat en suivant la Route des Aigles. Après tu
tomberas sur le Rhône, le grand fleuve, et tu feras ce que tu voudras. Va, et
que le Ciel te protège. » C'est ainsi que Dame
Clousse donna congé à son fils arrogant, sans même regretter ce jeune coq qui
ne servait à rien. Et le coq partit vers le point de l'horizon où se levait le
soleil. Jour après jour il parcourut la campagne, levant les yeux au ciel pour
tenter d'y voir ces aigles qui avaient leur route dans le Pilat, mais s'il
aperçut bien des rapaces tournoyant dans l'azur, point d'aigles, tout au plus
quelques éperviers. Néanmoins il persista à marcher vers l'orient, traversant
Saint-Genest-Malifaux, Tarentaise, le Bessat, arrivant ainsi un soir au pied de
ce monument dressé à la gloire du fils de Napoléon, celui que l'on surnommait
« l'Aiglon ». Au sommet d'une haute colonne, un aigle de bronze
tournait fièrement son regard vers le village du Bessat. Un ermite vivait là,
dans une pauvre cabane de branchages. Quand le coq le vit, il se dit que
c'était la bonne personne au bon endroit pour lui indiquer la Route des Aigles.
Il faut dire qu'en ce temps-là, pourtant pas si lointain, bêtes et hommes
arrivaient encore à se comprendre. C'était avant que le monde moderne, avec ses
machines, ses ordinateurs, ses smartphones, ne vienne chambouler cet ordre
établi. « Hé !
Vieil homme, lança le coq d'un air hautain, toi qui vis ici au pied de
l'Aiglon, tu peux sûrement me dire où je peux prendre la Route des Aigles. – La Route des
Aigles ? Mais tu y poses tes pattes dessus, petit coq arrogant !
Sache que l'on nomme ainsi le chemin qui parcourt toute la ligne de crête du
Pilat, depuis le Tracol jusqu'au Pet du Loup. Reste sur les sommets, va d'une
montagne à l'autre, sans jamais descendre dans les vallées, et tu suivras la
Route des Aigles, tu n'as qu'à choisir la direction où tu veux aller, à gauche
ou à droite. » Puis pour se moquer
du coq arrogant l'ermite se mit à chantonner une comptine libertine :
« Rico le coq concasseur de cacao est en couple avec Kiki la cocotte
coquette, qui veut que Rico lui offre un caraco kaki, mais Rico le coq mesquin
s'en moque et continue à concasser son cacao. Un vieux coq coquin, qui a
compris le truc, promet à Kiki la cocotte coquette de lui offrir un caraco
kaki. Quant Rico le coq concasseur de cacao voit Kiki la cocotte coquette avec
son caraco kaki, il comprend qu'il est cocu. » Le coq, excédé par
ces paroles qu'il considérait comme des inepties, partit sans un merci. Quelle
direction prendre ? Il résolut de continuer à marcher vers l'orient. Après
la Croix de Chaubouret, il monta vers le Crêt de la Perdrix. Arrivée sur le Crêt de la Perdrix Au détour du sentier
le coq dut lutter contre un souffle puissant, et il se trouva soudain en face
de sa Majesté le Vent, qui en ce début décembre soufflait avec force sur les
sommets du Pilat. Quand il vit le petit coq, le Vent s'en approcha en lui
disant : « Cela fait des
jours que je souffle, ma bouche commence à s'assécher, il faut que je me
désaltère, sinon je ne pourrai plus souffler. Toi, jeune coq altier, donne-moi
un peu d'eau. – De l'eau ?
Mais tu n'as qu'à boire celle du Rhône, le grand fleuve n'est qu'à deux pas, il
suffira bien à te désaltérer ! » Sa Majesté le Vent,
furieuse, jura que si un jour elle croisait à nouveau le coq sur son chemin,
elle saurait bien lui faire payer ces paroles insolentes et lui régler son
compte une fois pour toutes. Mais pour l'heure, le Vent et le coq s'en allaient
chacun de son côté. C'est en arrivant au Crêt de Bote que le coq ressentit une
singulière sensation de chaleur, et il se trouva soudain en face de sa Majesté
le Feu, lequel lui tint ce discours : « Cela fait des
jours que je brûle, il faut que je m'alimente à nouveau, sinon je vais
m'éteindre. Toi le coq altier, donne-moi un peu de paille. – De la paille ?
Mais il n'en manque pas dans les champs du Pilat, regarde toutes ces granges
qui sont bien garnies, tu n'as qu'à te servir et me laisser en paix. » Sa Majesté le feu,
jura que si un jour elle croisait à nouveau le coq sur son chemin, elle saurait
bien lui faire payer ces paroles insolentes et lui régler son compte une fois
pour toutes. Mais pour l'heure, le Feu et le coq s'en allaient chacun de son
côté. La nuit n'allait pas tarder à tomber, l'hiver approchait et les nuits
étaient déjà bien fraîches. Le coq se dit qu'il pourrait bien, pour une fois,
descendre vers la vallée, où il trouverait un abri au chaud pour la nuit. Il
n'aurait qu'à remonter sur les sommets le lendemain matin pour continuer son
chemin. C'est ainsi que le jeune coq arrogant arriva dans le village de
Colombier, où il trouva une grange bien garnie de foin, et il s'endormit
aussitôt. Le lendemain matin,
qui était un dimanche, les cloches de l'église de Colombier se mirent à sonner
à la volée pour annoncer la messe. Le coq sortit de la grange, et arrivé face à
l'église il s'aperçut qu'aucun coq n'ornait le clocher. « C'est un signe
du destin, se dit-il, c'est dans ce village que je veux finir mes jours, ainsi
quand j'aurai fait fortune et que je serai devenu un coq de fer j'irai orner le
sommet du clocher. Je vais aller l'annoncer aux fidèles et au prêtre. » Or
ce jour-là, par un de ces petits miracles que le Bon Dieu prodiguait parfois
aux braves gens, c'était le grand saint Pierre en personne, à qui l'église
était consacrée, qui disait la messe. Le coq entra et, voyant que personne ne
faisait attention à lui, il décida de se faire remarquer. Au beau milieu de la nef il se mit à pousser un
« ko-kori-kiki » sonore qui surprit les paroissiens et l'officiant.
Saint Pierre se retourna, furieux, pour voir qui avait osé ainsi interrompre la
sainte messe. Quand il vit que c'était un jeune coq arrogant, il le chassa en
se disant que si un jour il le croisait à nouveau sur son chemin il saurait
bien lui faire payer cet affront. L'église de Colombier Le coq jugea que les
Croquants, puisque tel est le nom des habitants de Colombier, étaient des
ignorants indignes de lui. Alors il poursuivit sa route pour reprendre celle
des Aigles là où il l'avait laissée la veille. Il remonta donc en direction du
Crêt de Bote, et continua vers l'orient, obliquant cette fois vers le nord-est
puisque la chaîne des montagnes faisait de même. Il parcourut ainsi les crêts,
et un beau matin, la veille de Noël, il arriva à la Croix Régis, où il n'aurait
plus qu'à gravir la colline du Pet du Loup, le dernier sommet de la ligne de
crête du Pilat. Au-delà, il descendrait rapidement vers Givors et le confluent
du Gier et du Rhône. Mais au col de la Croix Régis, se trouvait une auberge, et
le chef cuisinier était présentement sur le pas de sa porte, humant l'air frais
du matin. Quand il vit le jeune coq altier, il se dit qu'il l'ajouterait bien
au menu de son restaurant. Il lui jeta une poignée de grains de blé, pour
l'attirer, et le coq qui ne comprit pas le piège commença à picorer,
insouciant, se disant que ce cuistot était bien généreux. Le maître queux se
jeta sur lui, le saisit au collet, et l'emporta vers sa cuisine, se saisissant
d'un grand couteau pour l'égorger. « Ko-kori-kiki », lança le coq
affolé dans un cri de désespoir, ce à quoi le cuisinier répondit :
« En poulet rôti ? Tu veux finir en poulet rôti ? À ton aise, je
vais faire du feu dans la cheminée et la broche ne demande qu'à tourner. »
Comme le coq ne comprenait pas comment il aurait pu demander à finir en poulet
rôti, le cuistot dut lui expliquer : « sache, jeune arrogant, que
tous les volatiles de ton espèce chantent de quelle manière ils veulent être
accommodés. Il y en a qui crient « ko-ko-ri-ko » pour dire
« en-coq-au-vin », d'autres qui chantent « ko-kori-kikêêê »
pour dire « en-poulet-basquaise », et ainsi de suite. Toi tu cries
« ko-kori-kiki », ce qui veut dire « en-poulet-rôti ». À ce moment-là,
entrèrent dans l'auberge par la grande porte ouverte sa Majesté le Feu et sa
Majesté le Vent. La première disait « on m'attend pour allumer la
cheminée » et la seconde « on m'attend pour attiser le feu ».
Mais quand le Vent et le Feu virent le jeune coq arrogant entre les mains du
cuisinier, ils comprirent que l'heure de la vengeance avait sonné. Le Feu se
mit à ronfler dans la cheminée, attisé par le Vent, et en un instant tout fut
prêt pour rôtir le poulet, il ne restait plus qu'à le saigner et le plumer. Les
deux majestés, tourbillonnant autour du maître queux, l'exhortaient à occire le
coq en l'assurant qu'il avait bien mérité son châtiment. C'est alors que saint
Pierre entra à son tour dans l'auberge par la grande porte ouverte.
« Majesté le Vent, Majesté le Feu, chef cuisinier, s'exclama-t-il,
veuillez m'écouter avant de commettre l'irréparable. Moi aussi j'étais en
colère contre ce jeune coq arrogant, moi aussi je criais vengeance, mais j'ai
fini par comprendre qu'il valait mieux pardonner. Demain nous fêterons Noël,
c'est le jour de la naissance de notre sauveur. Ce n'est pas le moment de
pécher. Souvenez-vous, dans le passé j'ai renié notre seigneur Jésus avant que
le coq ne chante, alors laissons à celui-ci l'occasion de chanter encore, je
crois qu'il aura enfin réalisé ses erreurs. Laissez-le partir, qu'il aille vers
son destin. » Saint Pierre sut se
montrer persuasif. Le jeune coq fut relâché, et sans demander son reste, il
partit aussitôt en direction du Rhône, dont il apercevait le long ruban
d'argent scintillant sous le soleil dans la vallée. En arrivant à Givors il fut
reçu à bras ouverts par une équipe de mariniers qui allait s'embarquer pour
descendre le fleuve. « Ce coq nous portera chance, disaient-ils, chaque
matin à la proue du bateau il chantera face au soleil, il rythmera nos jours et
fera un bon compagnon. » C'est ainsi que
l'arrogant coq pilatois arriva au jour de l'Épiphanie « en Avignon »,
comme disaient les gens du pays, où il débarqua ainsi que ses compères les
mariniers. Il grimpa tout en haut du Rocher des Doms et, face au soleil levant,
se mit à pousser un « ko-ko-ri-ko » enfin affirmé. Le cri sonore
réveilla le bon Joseph Roumanille, qui dormait non loin de là. Le jeune homme,
qui était alors professeur en Avignon, à l'institution Dupuy, s'en vint trouver
le coq pilatois, qui avait perdu son arrogance et avait enfin trouvé la
sérénité. Ils se racontèrent leurs vies, et découvrirent ainsi que chacun d'eux
était l'aînée d'une fratrie de sept enfants. Roumanille, que l'envie d'écrire
commençait à chatouiller, se dit qu'il ferait bien de l'histoire édifiante de
l'arrogant coq pilatois un joli conte, qu'il écrirait naturellement dans sa
langue natale, le provençal. Il commença par raconter l'histoire à l'un de ses
élèves, le jeune Frédéric Mistral, qui la trouva charmante. Ainsi fut fait, le
conte, avec d'autres, fut publié, et à la veillée précédant la nuit de Noël
dans tous les mas de Provence les mamés lisaient à leurs petits-enfants
cette belle histoire, à laquelle le conteur avait donné un titre tout
simple : Lou gau (le coq). Elle commençait ainsi : I'avié
'no fes uno galino, ce qui veut dire « il y avait une fois une
poule ». L'histoire terminée, le livre rangé, on plaçait dans l'âtre une
bûche d'olivier, qui se consumerait lentement et entretiendrait une présence
dans la maison, pendant que toute la famille irait à la messe de minuit. Joseph Roumanille Vous vous demandez
peut-être pourquoi dans la première phrase du conte le premier uno est
abrégé en 'no, alors que le second est écrit en toutes lettres. Eh bien
sachez que la langue provençale n'aime pas les hiatus, quand un mot se termine
par une voyelle et que le suivant commence aussi par une voyelle, soit on élude
la seconde voyelle, soit on intercale un n. Ainsi on dit i'avié 'no, et
pas i'avié uno, comme on dit à n'Avignoun, et pas à Avignoun,
d'où l'habitude de dire « en Avignon ». Joyeux Noël à tous.
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