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R-L-C Décembre 2011
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![]() |
Par
Christian Doumergue
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Pierre
Plantard |
Il est difficile de parler de
l’Affaire de Rennes-le-Château
sans évoquer la figure de Pierre Plantard. Si ce dernier n’a pas
inventé
l’histoire du trésor de Rennes, il lui a en effet donné
la dimension mythique
qu’elle a progressivement atteinte à partir des années
1960, jusqu’à devenir un
mythe planétaire, inspirateur de fiction comme Da
Vinci Code. Sans l’intervention de Pierre Plantard – et son
entreprise de réécriture de l’affaire Saunière –
il ne fait guère de doute
qu’après avoir enflammé la presse locale, la rumeur du
« curé aux
milliards » se serait progressivement éteinte. Au
mieux, aurait-elle
survécu de manière très localisée, comme la
kyrielle d’histoires de trésor
recensées en France et ailleurs… |
![]() Pierre Plantard |
La
constitution du
« mythe » Lorsque, dans les années 1960, Pierre Plantard entre en jeu dans l’Affaire de Rennes, la rumeur du « curé aux milliards » est déjà bien installée dans les esprits. La presse locale – et même nationale – a consacré plusieurs articles à l’énigmatique fortune de l’abbé Saunière. A Rennes, le restaurateur Noel Corbu a compris le pouvoir d’attraction que pouvait représenter l’histoire de la fortune de l’abbé Saunière. Celle-ci s’était répandue chez les paysans du village, sans doute du vivant même de l’abbé. Chose certaine, elle est suffisamment ancrée dans les esprits quelques années après la mort de l’abbé Saunière, pour que Jean Girou la mentionne en 1936 dans son Itinéraire en Terre d’Aude. Pour donner plus d’attrait à la rumeur, Noel Corbu va l’amplifier en donnant une description tout aussi précise que complétement fantasmée du supposé trésor. A ses clients, Corbu parle d’un trésor d’une valeur marchande de 4000 milliards de francs ! Cette description, reprise entre autre par les articles de La Dépêche du Midi de janvier 1956, va enflammer les esprits et déclencher une véritable fièvre de l’or. Les premiers écrits de Pierre Plantard sur Rennes-le-Château datent de 1965. Il s’agit d’une série de textes dactylographiés déposés à la Bibliothèque de France sous de faux noms. Partant de la vie réelle de l’abbé Saunière, ces écrits prétendent révéler ce que nul ne savait jusque-là. Selon eux, l’abbé Saunière, lors de travaux dans son église, a découvert d’anciens parchemins présentant plusieurs anomalies notoires. Curieux, le prêtre les montre à son évêque. Ce dernier l’envoie à Paris, à St Sulpice, l’introduisant dans certains milieux aptes à comprendre le sens des textes codés. En leur sein Bérenger Saunière fait la connaissance d’Emma Calvé, et se tisse entre eux une relation amoureuse passionnée. Parce qu’ils peuvent être cités en bibliographie, ces textes vont très rapidement servir d’alibi au premier livre entièrement consacré à l’affaire Saunière : L’Or de Rennes ou la vie insolite de Bérenger Saunière, curé de Rennes-le-Château (1967). Signé Gérard de Sède, publié chez Julliard, l’ouvrage est un vrai succès de librairie qui va largement contribuer à populariser le mythe de Rennes sur les nouvelles bases posées par Pierre Plantard. Le livre reprend en effet les textes de Pierre Plantard ou de son comparse Philippe de Chérisey : certains paragraphes de L’Or de Rennes sont des reprises, parfois au mot près, des écrits de Plantard. En outre, celui-ci est directement impliqué dans l’écriture de L’Or de Rennes. Alors que seul Sède signe le livre, le contrat d’édition depuis lors retrouvé nous informe qu’il avait pour co-auteurs Plantard et Chérisey. Les droits de vente étaient partagés entre les trois hommes… |
Dès
ce premier ouvrage, Plantard se pose comme une
« éminence grise », un maître en
manipulation, qui parvient à faire de
Sède le porte-parole de sa pensée. Une façon de
faire que Plantard va
systématiser, en inspirant tous les
auteurs des ouvrages les plus déterminants dans
l’évolution de notre vision de
l’affaire de Rennes. La véritable offensive commence quelques
dix ans après L’Or de Rennes. En 1978, Plantard
se
retrouve « derrière » L’Abrégé
de l’histoire des Francs de Louis Vazard – un ouvrage qui ne parle
pas
directement de l’affaire de Rennes (toutefois évoquée),
mais pose les bases de
la mythologie à venir. En 1979, il inspire à Jean Luc
Chaumeil Le Trésor du Triangle d’Or. On le
retrouve dans le documentaire The Shadow
of the Templars, réalisé par Henry Lincoln pour la
BBC. En 1982, il oriente
le contenu d’une série d’articles de Jean Pierre Deloux et
Jacques Bretigny
parus dans la populaire Encyclopédie de
L’Inexpliqué des éditions Atlas. La même
année, l’ensemble de ces articles
paraissent en un seul volume, toujours chez Atlas, sous le titre Rennes-le-Château, capitale secrète de
l’histoire de France. Là encore, grande diffusion. Toujours
en 1982, les
différentes rencontres entre Henry Lincoln et Pierre Plantard
aboutissent au
premier livre sur Rennes publié à
l’étranger : Holy Blood Holy Grail,
l’ouvrage le plus déterminant dans la
réorientation du mythe de Rennes vers le terrain religieux…
Ces
différents livres n’ont cessé d’amplifier la fascination
exercée par l’affaire Saunière sur les consciences. D’une
banale histoire de
trésor, ils ont élevé l’affaire de Rennes à
une intrigue remettant en cause
2000 ans d’histoire religieuse. Ce faisant, ils ont
altéré considérablement les
faits. En effet, après le temps du
« rêve » est venu celui de la
vérification. Différents chercheurs ont alors dû se
rendre à l’évidence :
non seulement il était impossible de prouver la plupart des
faits successivement
amenés par Pierre Plantard dans l’affaire, mais en outre,
plusieurs documents
retrouvés dans les archives du prêtre semblaient
même contredire la version
Plantard ! La désillusion fut brutale pour beaucoup, qui
étaient arrivés à
Rennes après la lecture de Gérard de Sède,
l’esprit peuplé de rêves… Il y eut
alors – y compris chez certains des auteurs instrumentalisés par
Plantard – une
profonde et parfois cruelle déception. Plantard – dont le visage
était
progressivement sorti de l’ombre – d’admiré qu’il était
fut détesté par
d’aucuns. De vecteur de révélation aux allures de
« mage » qu’il
était, il devint vulgaire mythomane. |
Reconsidérer
l’œuvre
de Plantard Pour beaucoup, Pierre Plantard demeure ainsi un mystificateur qui, à cause de ses affirmations supposées sans fondement, a fait perdre un temps précieux aux chercheurs attirés par le mystère de Rennes. Cette explication – partagée par la plupart – ne supporte pourtant pas l’étude attentive des textes écrits par Pierre Plantard. Leur élaboration, aussi bien sur le plan littéraire que symbolique, est par trop complexe pour ne servir qu’une mystification gratuite. Dès L’Or de Rennes,
Plantard avait donné quelques indices permettant à
qui avait des yeux pour voir de comprendre que l’histoire qu’il
était
en train d’écrire, n’était pas l’histoire vraie, mais
bien une fable qu’il
convenait de déchiffrer de manière symbolique. Et il
délivrait à cette fin un
certain nombre d’éléments permettant de se guider dans le
labyrinthe par lui
élaboré, d’en trouver le fil d’Ariane. «…la
légende recourt aux mêmes procédés
d’occultations que le rêve : rébus, jeux de mots,
parétymologie, erreurs de
détail commises exprès, figuration de notions abstraites
par des personnages ou
inversement, etc.» faisait-il ainsi écrire à
Sède au chapitre 2 de L’Or de Rennes. ![]() Sède, auteur surréaliste Ces quelques lignes renferment une des clefs de lectures indispensables pour comprendre le sens de la fable tissée par Plantard. Une clef qui fonctionne parfaitement lorsqu’on l’applique à ses écrits. Ne prenons qu’un exemple, un des pseudonymes par lui choisis pour signer les textes de la Bibliothèque Nationale : Madeleine Blancassal. Et rappelons-nous que d’après la clef de lecture onirique donnée, un personnage est la symbolisation d’autre chose. Ici, la figure de Madeleine Blancassal symbolise un lieu : la source de la Madeleine, située non loin du point de jonction de deux cours d’eau : la Blanque et la Salz. Comprendre
l’œuvre de Plantard consiste donc à réaliser cette transformation qui consiste à voir
derrière chaque symbole utilisé le sens auquel il
renvoie… Ce n’est pas un
hasard si Plantard s’est entouré, pour écrire le mythe de
Rennes, d’auteurs
appartenant à une école littéraire
particulière : Sède, affilié au
Surréalisme, Chérisey, à la Pataphysique, sont
tous deux rompus à un
langage particulier, sachant jouer avec
les mots et la pluralité des sens, ainsi qu’avec les symboles… |
Voir
au-delà du
symbole Pour
comprendre le sens de la fable tissée, il faut
s’intéresser à la façon d’écrire de
Sède et de Chérisey en dehors de leurs
écrits sur Rennes. Livre à vendre de
Philippe de Chérisey est particulièrement instructif
à ce sujet. La quatrième
de couverture est barrée d’un « Prix Goncourt
1977 » écrit en gros
caractères. Mais qui se rapproche de plus près
découvrira juste au-dessus de
l’indication : « Ce livre n’a pas encore obtenu
le… » Pour
apprécier sans se fourvoyer cette quatrième de
couverture, il ne faut donc pas
s’en tenir à ce que l’on voit de loin. Le procédé
est à appliquer aux textes
relatifs à l’affaire de Rennes et au mythe constitué en
général : ce qui
est mis en avant, ce qui est écrit le plus gros, n’est pas le
plus important.
Ne voir que cela revient à se méprendre sur le sens de la
fable…
A côté de cette familiarisation à l’écriture de Chérisey et Sède, il faut pour atteindre le sens du mythe orchestré par Plantard s’attarder sur la pensée de celui-ci. Cela nécessite de lire les écrits de Plantard précédant ceux consacrés à Rennes-le-Château. Les premiers que l’on connaisse datent de 1942. Il s’agit des différents articles publiés dans la revue Vaincre, éditée par Plantard sous le nom de Pierre de France. On a trop souvent réduit cette publication à ce qu’elle semblait être : une feuille collaborationniste, antisémite et anti-franc-maçonne. La réalité est plus complexe. Si Vaincre affiche ouvertement une idéologie pro-allemande – que Plantard reprend sans doute à l’un de ses mentors, la médium Geneviève Zaepfell (1892-1971) – la question centrale de la publication est la rénovation spirituelle de l’Occident. Pierre Plantard y signe ainsi des articles comme « Le Spiritualisme et la Science » qui s’intéresse à définir la nature de l’âme. Or, dès son premier numéro, Vaincre est profondément marqué par la pensée de l’ésotériste Paul Le Cour (1871-1954), fondateur d’Atlantis, et théoricien et vulgarisateur de l’Ere du Verseau. Paul Le Cour est ouvertement cité par Plantard, et les articles de Vaincre multiplient les références à l’entrée dans l’Ere du Verseau. Le Cour avait caractérisé celle-ci comme une nouvelle ère spirituelle à venir, marquée par le retour à la Religion première de l’Humanité : la religion Atlante. Pour Le Cour, une « élite » chevaleresque devait accompagner l’humanité dans ce passage. La « jeune chevalerie » que Plantard évoque dans Vaincre à partir de 1942 n’a pas d’autre fonction. Elle est l’incarnation de la chevalerie juvénile à laquelle appelait Le Cour dans ses différents écrits. Cette pensée de l’Ere du Verseau telle que définie par Le Cour est le fil rouge qui traverse toute l’œuvre de Plantard, et l’on ne peut comprendre ce qu’il s’est efforcé de faire à Rennes-le-Château sans s’être imprégné de la pensée de Le Cour. Il glissera d’ailleurs dans le mythe élaboré autour de l’abbé Saunière plusieurs symboles directement empruntés à Le Cour, signifiant clairement que c’est chez lui que repose le sens du mythe. Le poulpe apposé par Plantard sur l’épitaphe fictive de Marie de Négre d’Ables est emblématique de ce lien longtemps resté invisible que Plantard s’est ingénié à tisser entre Rennes et le fondateur d’Atlantis… Il est en effet une reprise du poulpe dessiné par Le Cour, apposé sur nombre de ses publications, et présenté comme un symbole de la Tradition atlante… ![]() |
L’Ere
future… En 1982, dans Capitale Secrète, Plantard confiera de manière discrète le lien entre le mythe de Rennes-le-Château et l’entrée dans l’Ere du Verseau. « L’insistance avec laquelle le prieuré de Sion se manifeste publiquement, quoique avec la plus grande discrétion, depuis environ une vingtaine d’années, pourrait peut-être s’expliquer par notre passage dans l’ère du Verseau, coïncidant avec une volonté d’être dans le siècle au moment même où certains ont l’impression de vivre la “ fin de l’Histoire ”. Les connaissances ésotériques, mises sous le boisseau pendant l’ère chrétienne, et dont il est le dépositaire, pourraient contribuer à faciliter la difficile période de transition marquée par l’agonie du cycle qui meurt et les convulsions de celui qui naît. » Soit quelques lignes qui disparaissent dans un flot de propos, conformément à une autre clef de lecture donnée dans L’Or de Rennes. Au chapitre 3, Plantard faisait en effet dire à Sède que le détenteur d’un secret indicible se devait de « créer une mer pour y jeter sans trop de risque le message qu’il tient en bouteille… » Cette
approche des écrits de Plantard conduit à penser qu’il
y a une intention précise derrière la
mystification : le mythe construit à
Rennes est conçu comme une porte permettant d’entrer dans l’Ere
spirituelle
nouvelle prophétisée par Le Cour. Il est, en cela, un
vecteur de transformation
intérieure. Insistons bien sûr ce mot. Le parcours auquel
invite le mythe de
Rennes construit par Plantard est avant tout un cheminement spirituel
intérieur. En 1982 toujours, encore une fois dans Capitale
Secrète, Plantard avait cette affirmation – au regard
de laquelle il faut comprendre son intention : « Il est
inutile à celui
qui ne comprend pas les symboles de Rennes qu’il y aille avec une
pioche, une
pelle, un détecteur. Ce qui est à découvrir, ou ce
qui peut être découvert, ne
le sera jamais par la pioche, par la pelle ou par quoi que ce
soit. »
Pour autant, Plantard n’a pas caché que l’élaboration de ce mythe dans la région de Rennes était lié à la présence, en ces lieux, d’un site intrinsèquement lié à l’entrée dans l’ère du Verseau. C’est incontestablement cette découverte qui l’a amené à déplacer le mythe qu’il avait entamé de construire à Gisors avec la complicité de Sède, dans la Haute Vallée de l’Aude. Dès les premiers écrits de Plantard, il apparaît en effet que, pour lui, l’entrée dans l’Ere Future – pour ne pas dire l’Eve Future – est liée à une « missionnaire des temps », dont il évoque la figure dans Vaincre. Cette missionnaire a pris chez lui les traits de Marie-Madeleine, dont la sépulture est évoquée dans le plus hermétique des textes de Pierre Plantard : Serpent Rouge. Là, sous le biais du conte symbolique, il délivre ses plus essentielles révélations. A commencer par le lien entre Marie-Madeleine et la « belle princesse endormie » chère à Le Cour – à savoir la Tradition Atlante. Marie-Madeleine
apparaît ici comme un avatar de la Reine Blanche
– que Plantard ne manque
pas d’évoquer dans Capitale Secrète. Il
inscrit ce faisant la sainte dans une surhumanité
à laquelle il avait consacré quelques articles de la
revue Circuit, par lui éditée à
partir de 1959. Le lien entre Isis (autre
avatar de la Reine Blanche), Jésus, et l’Atlantide y
était en effet
parfaitement explicité, et, sous le pseudonyme de Chyren, Pierre
Plantard y
définissait ce qu’était véritablement pour lui La Race Fabuleuse… Une surhumanité
– née de l’union du Ciel et de la Terre – à
laquelle il fera allusion dans Capitale
secrète le temps de quelques lignes, disparaissant au milieu
de la
mythologie mérovingienne mise au premier plan. «
…créer une mer pour y jeter
sans trop de risque le message qu’il tient en bouteille… » a-t-il
dit. ![]() Tableau publié par Pierre Plantard en 1989 Christian DOUMERGUE
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