Rubrique
Les Papes

Juillet 2024







Par
Thierry Rollat


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Le Pape Urbain II



(1088/1099)




     Si on fait abstraction des Papes récents et lorsque l’on interroge un tiers pris au hasard, il n’est pas toujours automatique de s’entendre citer les noms d’anciens Papes. Quand il s’agit de plonger très loin en arrière et précisément au Moyen-Âge, c’est souvent encore plus difficile. Urbain II fait peut-être dans de nombreux cas, figure d’exception, tant son pontificat à marquer la grande Histoire. En faisant ce sérieux retour en arrière, je vous propose une étude visant finalement à mieux connaître ce personnage, car cela en est un d’authentique.

Eudes de Chatillon ou Odon de Lagery, peut donc se retrouver avec une variante rencontrée dans les livres, je parle ici de ses noms et prénoms ; mais on parle bien de la même personne. A l’extrémité occidentale du comté de Champagne, au château de Chatillon exactement, naquit en 1042, Eudes de Chatillon. Une rencontre va bouleverser sa jeunesse et par là même sa vie, celle d’un enseignant à Reims (à l’insigne chapitre de la cathédrale de Reims), qui deviendra plus tard célèbre, je parle là du futur Saint-Bruno. Déjà très porté sur la religion, Eudes de Chatillon va s’empresser de suivre les cours de Bruno.


Saint Bruno Le Chartreux

Saint Bruno c’est le fondateur de l’Ordre des Chartreux en 1084 dans la vallée de la Chartreuse, près de Grenoble, là où est toujours implantée en 2024 la Grande Chartreuse. Toute sa vie, Bruno va repousser les honneurs et tout rang hiérarchique dans l’Eglise. D’une piété extraordinaire, il aurait naturellement pu être au moins évêque. Le jeune Eudes de Chatillon va lier une amitié très forte avec Bruno ; elle ira bien au-delà du simple rapport entre un élève et un enseignant. Une fois Pape, ces liens vont perdurer.

C’est à Cluny, à l’abbaye bénédictine de Cluny, là où 300 moines œuvraient, qu’il faut retrouver l’engagement concret en religion du jeune Eudes de Chatillon. Très vite remarqué pour ses nombreuses qualités, il en deviendra Prieur. Dès lors, on peut considérer qu’il aspirait à la perfection monastique, à la manière extrême mais dans un autre registre, où Saint Bruno se dévoua lui, à la vie érémitique.

Un second personnage va bouleverser sa vie, le Pape Grégoire VII, qui en recherche de moines de Cluny, une abbaye référence, va le faire venir à Rome vers 1080. Très vite, le souverain pontife va faire d’Eudes un conseiller très proche. Il va le nommer cardinal-évêque d’Ostie. A cette époque fortement troublée, l’empereur germanique, Henri IV, va imposer un antipape sur le siège de Pierre, en la personne de Clément III. Grégoire VII parti en exil, va rencontrer la fidélité d’Eudes de Chatillon, qui deviendra légat, en France et en Allemagne. La réforme grégorienne dont il est un vif partisan, va servir de fil conducteur à Eudes de Chatillon, dans son inexorable montée dans la hiérarchie catholique et ce, jusqu’à la fonction suprême.


Le Pape Grégoire VII

Nous sommes en 1088, le 12 mars, et suite au décès de Victor III le bref successeur (moins d’une année sur le siège) de Grégoire VII, Eudes de Chatillon va devenir Pape. C’est donc dans l’adversité qu’il va entamer son pontificat puisque Clément III, l’antipape se trouve alors toujours à Rome. Ce n’est qu’au mois de novembre que péniblement ce nouveau Pape va venir à Rome. Ô pas au Latran, non, les troupes normandes vont l’installer sur une petite île, où il vivra quelque temps comme un mendiant. C’est très difficile pour notre regard d’aujourd’hui, d’imaginer une telle situation. Urbain II fut même début 1089, excommunié par l’antipape Clément III.

Dès lors, une guerre d’usure et d’action va s'opérer entre les deux hommes : Urbain II et Clément III. En 1090, toujours aidé par les troupes normandes, Urbain II va s’emparer de Rome, du Latran, mais c’était sans compter sur le soutien indéfectible d’Henri IV, l’empereur germanique, à son antipape, Clément III. Urbain II va alors se réfugier jusqu’en 1093 sous la protection du Normand Roger de Hauteville. Puis les choses vont enfin tourner en la faveur d’Urbain II. L’empereur germanique va se retrouver isolé sur la scène européenne et pire son propre fils entre en dissidence contre lui en 1092. Conrad, le fils d’Henri IV va se faire sacrer roi d’Italie et va prendre parti pour Urbain II. A partir de là s’en est terminé du soutien indispensable que recevait Clément III de l’empereur germanique. Conrad va prendre fait et cause pour Urbain II. En réalité, il faudra attendre 1122 et le Pape Calixte II pour voir durablement disparaître les antipapes soutenus par l’empereur germanique. C’était le conflit des Investitures.

Dès lors, Urbain II va se faire reconnaître par la plupart des Etats européens. Il lui aura fallu près de 7 années pour imposer sa personne comme Pape. En 1095, il proclama le bannissement de Clément III. Cette même année 1095 s’avère primordiale dans la vie d’Urbain II et pour toute la chrétienté. C’est l’année où fut prêchée la première Croisade. Le nom d’Urbain II va se retrouver, alors, fortement ancré dans l’Histoire. Une rencontre va insuffler cet événement, celle d'Urbain II et de Pierre l’Ermite.


Pierre l'Ermite

En Terre Sainte, à Jérusalem par excellence, les choses vont mal pour les chrétiens. Les forces musulmanes contrôlent tous les territoires et si un temps les Pèlerinages furent tolérés par les Arabes, à cette époque, ce passe-droit n’est plus en vigueur. Pire, les nombreux pèlerins sont persécutés, pour ne pas écrire et c’est le cas aussi parfois, exécutés. Il y avait pourtant, dans l’enceinte de Jérusalem, un monastère chrétien qui prêtait tant bien que mal, assistance aux pèlerins en détresse. Ces derniers étaient chroniquement pillés et laissés nus par les musulmans. Désespérés, en manque de solution, rien à l’horizon visant à voir cesser ces misères à l'encontre des chrétiens. Un homme va prendre la pleine mesure de ce problème majeur. Il va en faire la cause de sa vie et plus que cela encore. Il est prêtre, se prénomme Pierre et son surnom est l’Ermite. Nous sommes en 1093.

A la base Pierre l’Ermite était venu à Jérusalem comme tout chrétien désireux d’effectuer son pèlerinage sur les traces du Tombeau du Christ. Il s’acquitta du droit de passage qu’il fallait verser aux musulmans et accueilli chez un autochtone, il s’est longuement fait raconter ce qu'il voyait pour la première fois. Stupéfait, révolté, il décida d’entrer en contact avec le patriarche de Jérusalem. Pierre s’effondra en larmes tant il était impuissant devant tant d’injustices et de sévices. Les deux hommes se congratulèrent et surtout se comprirent. Pour Pierre l’Ermite, la non connaissance réelle de la situation ici même à Jérusalem auprès des princes d’Occident pouvait suffire en les informant avec précision, pour que ces derniers se mobilisent. Dès lors il va se mettre en tête de les renseigner, mieux de les motiver à prendre fait et cause pour libérer du joug musulman, ce territoire chrétien hautement sacré.

A ce moment-là, Urbain II n’est pas à Latran et au contraire il est en pleine lutte pour faire reconnaître sa légitimité à biens des puissants. Un beau jour, il va recevoir une lettre du patriarche de Jérusalem lui faisant état de la situation en Orient. Pierre l’Ermite promit au patriarche de se faire le représentant de la cause aux quatre coins de l'Europe. Là, intervient aussi une vision miraculeuse retenue comme telle par l’Eglise. Comme s’il n’était pas encore assez convaincu de pouvoir renverser les forces en présence, Pierre l’Ermite vit apparaître le Christ ; qui l’encourageait à poursuivre cette mission. Galvanisé par cette apparition divine, Pierre va se lancer corps et âme dans ce combat. Ces actions concertées du patriarche et de Pierre l’Ermite vont convaincre Urbain II de la nécessité d’une Croisade. Mieux, Urbain II, va nommer Pierre l’Ermite, prédicateur de la Croisade. Ces deux-là vont ainsi lier leurs noms pour longtemps, en entrant ainsi de plein fouet dans les livres d’Histoire.


Le prêche de la première Croisade

Si Pierre l’Ermite s’adonna alors à sa fonction de prédicateur, Urbain II va en devenir aussi un formidable ambassadeur de cette future Croisade. Si le Concile de Clermont qui s’est tenu du 18 au 26 novembre 1095 a entériné le prêche à proprement parler de la Croisade, les mois qui ont précédé et ceux qui ont suivi, vont permettre au Pape Urbain II de motiver des troupes toujours de plus en plus nombreuses. En 1095, Urbain II lutte toujours en interne plus ou moins contre l’antipape et ses alliés mais sa grande ambition de mettre sur pieds cette Croisade va par ricochet ramener à lui, bon nombre d’alliés. Même le roi de France Philippe Auguste, qui avait été excommunié pour adultère va en demander pardon auprès du Pape en se rangeant à la cause chrétienne sacrée.

Cette première Croisade dont la paternité revient réellement à Urbain II va s’avérer une formidable épopée. Elle va rencontrer une adhésion aussi bien auprès des puissants que du petit peuple ; au-delà des attentes mêmes du Pape. Elle sera très meurtrière de part et d’autre. Godefroy de Bouillon en sera le chef militaire. En 1099 à la prise de Jérusalem, il sera d’ailleurs sacré 1er roi de Jérusalem, sans jamais avoir voulu porter la couronne parce que le Christ, lui, avait porté une couronne d’épines. Pierre l’Ermite va aussi être le précurseur de troupes, sans les commander évidemment, mais en ouvrant la voie si l’on peut dire. Tous ces croisés vont rencontrer bon nombre d’obstacles sur leur chemin et pas que musulmans ; les Hongrois, puis les Grecs seront de ceux-ci. Mais rien n’arrêtera leur progression devenue comme inéluctable.

Il aura fallu trois longues années sanguinaires pour arriver à cette victoire importante pour la chrétienté. Effectivement, cette présence chrétienne en Terre Sainte s’étalonnera sur près de deux siècles, jusqu’à la perte de Saint Jean d’Acre en 1291, dernier bastion croisé ; même si Jérusalem est tombé en 1187 et n’a jamais été repris. Le dénouement de cette première Croisade, Urbain II son instigateur, n’en aura jamais connaissance, car l’histoire parfois injuste, voudra qu’il meure le 19 juillet 1099, quinze jours, avant la prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon.


La prise de Jérusalem par les croisés

Durant près de 11 années de pontificat, Urbain II, parfois dans l’adversité, a rempli sa mission tant il a donné de sa personne pour l’Eglise. Une Croisade n’est pas une gloire en soi car c’est une guerre et même une guerre de religion. Pour autant, on doit aussi à Urbain II, les bases de la Curie romaine. Le terme apparait pour la première fois en 1089, un an après son élection au siège suprême. La Curie romaine est l’ensemble des organismes et des institutions du Saint-Siège ayant pour mission d’assister le Pape dans sa mission de pasteur.

Si Eudes de Chatillon était un bénédictin, précisément un clunisien, c’est sous son pontificat que Robert de Molesme fonda les Cisterciens. Nous sommes en plein dans la suite de la réforme grégorienne et de nouveaux Ordres religieux apparaissent. Urbain II les a encouragés. Nous l’avons vu ami et même parfois présenté comme disciple, de Saint Bruno le Chartreux, eh bien, il appellera un temps ce dernier à Rome pour l’épauler. Fidèle et loyal, Bruno répondra présent, mais décidément les honneurs n’étaient vraiment pas pour lui et il préféra quitter le Latran pour aller fonder une nouvelle Chartreuse, cette fois, en Italie.

Les Normands l’ont souvent bien aidé avec leurs troupes mais en échange ils ont bénéficié de privilèges importants qui limitèrent considérablement les prérogatives du Pape en Italie du Sud ; en Sicile notamment. Le 5 juillet 1098, Urbain II décida de supprimer ses privilèges. Le conflit qui s’en suivit dura près de 800 ans… Urbain II durant son pontificat, nous étions à l’époque de la Reconquista en Espagne, favorisa aussi le refoulement des Maures.

Il fut béatifié en 1881.



CLUNY



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