La légende des GAGA-ATHEUX

ou nos ancêtres les celtes







Présenté par
Rémy Robert








Février
2022


<Retour au Sommaire du Site>


Il y a sept ans, dans un article pour les Regards Du Pilat, chapitre « Farnay terre à cupules », je reprenais une vielle hypothèse. En 1840, un certain Baron Walkenaer[1], alors conservateur au département des cartes de la bibliothèque royale de Paris partait des distances de la carte de Peutinger, de la toponymie et d’un peuple rayé des cartes (et cité par Pline dans son Histoire Naturelle (IV, 107) pour situer hypothétiquement un forum à Farnay. Je remettais au goût du jour une hypothèse très contestée et contestable de l’existence de deux forums : le fameux forum segustavorum et un éventuel forum segusiavorum dans la Jarez. Wlakenaer se basant sur les distances de la table de Peutinger nous conduisaient vers Rive-de-gier avec les toponymes Egarande, Milan…

 Cela nous autorisait toutefois à envisager une localisation Jarezienne pour ceux que nous pouvons nommer : Atheux Atesui ou Etusiates.



[1] Walkenaer. Geographie des Gaules Partie II, Chapitre 11 page 334

 


Walckenaer, Charles Athanase Baron (1771-1852)

Cet ensemble de noms qui n’en formerait qu’un seul, apparait comme un peuple bien mystérieux.

Nous retrouvons toutefois ce nom sous la forme d’Atheux dans nos toponymes locaux. Comme l’a récemment démontré Pierre Teyssier : Saint-Romain-les-Atheux mais également le hameau des Atheux à Saint- Héand, certainement dans Saint-Jacques d’Atticieux et comme nous allons le voir peut-être bien d’autres.

Aujourd’hui, je tiens à saluer Jacques, Pierre-Bernard, Patrick, Eric et Thierry non pas parce que leur direction me va bien mais pour leur travaux, leur réflexion, leur savoir et la participation à cette aventure chargée de nos regards sur le Pilat. Un hommage s’impose à feu Auguste Callet*, Etienne Abeille* et bien d ‘autres modestes et grand-détectives de notre passé.

Dans l’idée de vouloir apporter une petite pierre à notre édifice commun sur Regards Du Pilat, c’est une approche toponymique et une réflexion quelque peu sociologique que je propose ici.

Comme dans la plupart de nos contrées, le Pilat concentre les symboles du  passé, d’une activité tout au moins d’une pratique cultuelle de peuples anciens. Le rôle du chercheur est de repérer, de retrouver, mais aussi d’associer,  de comprendre les similitudes.





Mais qui pourraient-être les Atheux ? Un peuple oublié ?

Atheux, Atesui tels sont les noms connus et arrivés jusqu’à nous pour nommer un groupe social, un peuple, une tribu dite « Gauloise » et succinctement évoquée par Pline l’ancien[1] dans une suite de peuples de la Gaule Narbonnaise et à précédant un peuple de chez nous (le Forez) et bien connu : les Ségusiaves.

Pline nommant les Atesui juste avant les Ségusiaves doit-on en déduire qu’ils ne sont que peu éloignés ?

 

Les écrits plus modernes nous disent : les Atheux ou Atesui ou Étusiates étaient un peuple gaulois faisant partie eux-mêmes des Ségusiaves. Ils occupaient une région de la vallée du Rhône, au nord de Loire-sur-Rhône. Leur nom s'est perpétué dans le nom de Saint-Romain-les-Atheux[2].

Voilà, le décor est planté. Toutefois et pour reprendre, une nouvelle fois la thèse de Walkenaer qui logeait, au final, deux forums dans la Loire, et selon lui un dans le Forez avec Feurs pour les Ségusiaves et un autre dans la Jarez avec Farnay, entre Forum Segustavarum et Segusiavorum cette histoire serait-elle, aussi, une histoire de double ?



[1] Pline, Naturalis Historia, Livre IV ; La Gaule Lyonnaise renferme les Lexoviens, les Vellocasses, les Gallètes, les Vénètes, les Abrincatuens, les Osismiens; la Loire, fleuve célèbre ; une péninsule remarquable qui s'avance dans l'Océan, à partir des Osisiens, dont le tour est de 625.000 pas, et dont le col a 125.000 pas de large ; au delà de cette péninsule, les Nannètes; dans l'intérieur, les Héduens, alliés, les Carnutes, alliés, les Boïens, les Sénons, les Aulerques, surnommés Éburoviques, et ceux qui sont surnommés Cénomans; les Meldes, libres; les Parisiens, les Trécasses, les Andegaves, les Viducasses, les Bodiocasses, les Unelles, les Cariosvélites, les Diablindes, les Rhédons, les Turons, les Atésuens, les Segusiaves, libres, dans le territoire desquels est Lyon, colonie.

 

[2] Abeille, E. (1912). Histoire de Givors. Lyon : Eds Brun.

 

Deux Pagus ?

En y regardant de plus près et en nous penchant sur nos cartes, la grande toponymie ne nous apprend pas grand-chose, si ce n’est que voilà là des frontières bien naturelles. Le Rhône  d’un côté et  de l’autre la Loire. Nous voici près du Gier autre nom du Jarez, sa vallée et ses coteaux avec les restes d’un aqueduc romain captant les eaux du Gier à Izieux et les conduisant jusqu’à Lyon.

Ce Jarez est également une zone géographique qui nous conduit jusqu’au nord de Saint-Etienne avec les communes de Saint-Priest-en-Jarez, et La-Tour-en-Jarez.

Les sonorités de ce toponyme sont voisines de Forez (pagus forensis ou pays de Feurs, l’antique forum segusiavorum qui donna son nom à la région). Ce pagus fut l'une des divisions administratives du territoire des Ségusiaves sous Auguste[1] et cela perdura sous les Carolingiens.

 

D’un autre côté les noms Atheux ou Atesui nous renvoient à deux sources possibles :

-d’une part, le mot attueor signalé par Varron (écrivain, et magistrat romain, 1er siècle avant JC) : signifiant regarder, avoir les yeux sur, porter les yeux, la vue.

Il est remarquable de retrouver sur les sites présentant des traces d’activité antique et ce dans de nombreux cas des toponymes en lien avec le champ lexical de la vue, de regarder : par exemple les gardes sous Montieux à Farnay, et près du hameau les Atheux à Saint-Romain : le Gardiol et Mirande. De plus, ces lieux sont très adaptés à l’observation, avec des secteurs de pierres à cupules et la possibilité de communication d’un point de garde à l’autre, d’un flanc de colline à un sommet et sur de longues distances.

Mais encore : Gardier près de Chavas (au-dessus de la Terrasse-sur-Dorlay), Vigelon à Saint-Paul-en-Jarez. Et enfin au sommet de ce petit pays nous retrouvons le crêt de l'Œillon, lieu où l’on a savamment installé l'émetteur de télévision du mont Pilat.

 

-d’autre part, « Atesui » renvoi également à mot gaulois attegia signifiant « cabane, hutte » que nous retrouvons dans la commune d’Athis-Mons (département de l’Essone (Atheiae en 1163, Athegiae en 1135, Athiae en 1280, Athysium, Athis, Atis en 1273, Athis-sur-Orge). Il est à noter que Mons renvoie à Mont et donc à hauteur. In situ, ce Mont qui est dans une plaine  une élévation modeste mais un point culminant juste au-dessus de la Seine. Dans ce secteur on retrouve d’intéressants mégalithes, polissoirs et pierres levées.

 

Nous voici donc déjà avec des « Atesui » gardiens du Jarez, de la Vallée du Gier, personnages singuliers vivant dans des habitations typiques. Et par ces faits voici donc peut-être : un peuple, une fonction et un lieu.



[1] Octave fils adoptif de Jules César portant le nom de Imperator Caesar Divi Filius Augustus mort le 19 août 14 apr. J.-C. à Nola, premier empereur romain, du 16 janvier 27 av. J.-C. au 19 août 14 apr. J.-C.




Un peuple, un lieu, une fonction…

Remontons le temps, mettons-nous dans la peau d’un Atesuen… suis-je casqué avec un menhir sur le dos et des braies rayées ? Pour le menhir ce n’est pas certain. Je suis surtout un homme de la nature,  des forêts et des rivières mais peut-être bien plus simplement un éleveur et un cultivateur avec un paysage localement bien plus déforesté que celui que nous voyons de nos jours. Car : je construis avec le bois, il me chauffe ; je déforeste pour créer des terres cultivables. Je fais partie d’un écosystème ou la nature est divinisée. Elle me réchauffe, elle me nourrit. Le rythme des saisons est celui du temps qui passe. L’avenir est incertain ;  dépend-il du choix des dieux ? Ces derniers influencent donc ma vie et ma survie, celle des miens. Les dieux font partie de mon quotidien, ils sont le pouvoir tu temps qu’il fait, du temps qu’il fera, du temps qui passe. Ils font partie de mon peuple et sont mon peuple. Ce sont aussi mes ancêtres. Je leur rends hommage, je donne pour recevoir, je respecte, je protège ce qu’ils représentent comme ce qui m’entoure. Ils sont le présent et l’avenir des miens.

Ma vie n’est peut-être pas si éloignée des paysans qui ont perduré jusqu’à nos époques. Le village du XXème siècle trouve ses fondations dans les « attegiae » ; la christianisation n’est qu’une suite et je garde en mémoire l’importance des sources, la vigilance pour mon élevage, ma force de travail pour ma terre nourricière. Je suis un homme au milieu de tout cet ensemble, avec les mêmes préoccupations depuis plus de 2000 ans. Les anciens m’ont transmis leurs savoirs et le nom des lieux qui a traversé les âges. Je comprends ces noms où je les adapte et je suis leur héritier. Sans en avoir tout à fait conscience, je fais partie d’un peuple, je m’en aperçois quand d’autres cultures viennent bousculer la mienne, je préserve, je garde et j’adopte lorsque je trouve ça bon ou que je n’ai pas le choix. Je perds, je gagne telle est mon histoire. Cette histoire est celle de l’homme. Un jour, je redécouvre, je me souviens, je me pose des questions, je cherche, je trouve.

Je pense que j’en suis, j’en fais peut-être partie, j’en suis dans tous les cas un héritier. Telle est l’histoire de notre petite région où mon grand-père pour me dire de me tourner me disait dans un régionalisme affirmé « tourna-teu » (Tourne-toi)… voulait-il me dire aussi tourne Atheu ?!!

Il est également très intéressant de voir que dans notre vocabulaire local des mots celtes ont perdurés et  restent fréquents : comme le darbon pour la taupe issu de darbo, et l’ollagnier pour le noisetier.

 

II) La toponymie : le nom des lieux

La toponymie peut nous conduire dans bien des chemins, voire nous perdre dans des impasses des erreurs d’interprétations. Les mots sont ceux des gens du cru. De leurs croyances de leur compréhension du monde,  de leur vie quotidienne. Ces mots ont parfois pu évoluer, changer et se sont vus adaptés car mal compris ou tout autant mal traduits par de nouvelles langues, de nouveaux occupants.

La conservation des toponymes anciens, voire antiques nous apprend toutefois deux choses :

- les lieux étaient occupés, repérés, utilisés car nommés à une époque très ancienne.

- il y a eu héritage : ces mots ce sont perpétués, d’une génération à l’autre, d’une époque à l’autre, d’une culture à l’autre cela témoigne d’une transmission culturelle et donc d’une continuité.

 

Forez et Jarez ne se démarquent que par une première syllabe.  Les locaux ne prononcent pas dans ces deux cas le « Z », la terminaison EZ devenant un « è » marqué par la prononciation locale. De par cette nomination et cette similitude,  le Jarez se démarque, de fait, du Forez et du forum segustavorum.


…Des traces


Mais revenons à nos Atheux qui réapparaissent directement sur nos cartes avec le Village de saint Romain-les-Atheux et le  lieu-dit les Atheux . On retrouve ce même toponyme à Saint-Héand avec les Atheux mais également les Asthiers et peut-être cette même commune l’Athaud ou encore pré Mathieux qui n’est pas très loin de pré Athieux.

Mais aussi depuis Saint-Genest-Malifaux et vers la Ricamarie voici : la vallée du Cotatay (cote Atheux). Sous Cellieu, nous trouvons le crêt Até.

 

Doit-on également voir dans les Toponymes Monthieu et Monthieux que l’on retrouve à Saint-Etienne et à Saint-Paul-en-Jarez et Farnay des mont-atheux ?

Entre Bayole et Paraqueue le chemin de la Bieratière serait il le bié (le contour de bié-Atière) ?

Et plus loin Combatier près de Saint Just-Saint-Rambert serait « combe athié » ?

Entre Saint-Didier-sous-Riverie et Saint-Maurice-sur-Dargoire, la Cognatière serait-elle « cogne Athière » (de Cogn Cognus coin/angle).

 

 

Doit –on enfin voir dans pierre Ratière entre Saint-Régis-du-coin et Saint-Sauveur-en-rue, une pierre Athière qui selon Patrick Berlier est une pierre rempart au sens de Frontière.

 

Tout ceci a le mérite de délimiter le Pagus Jarensis. Ceci délimiterait-il donc le pays des Atheux ?

Le secteur du Pilat semblant exclu de cette zone tel un sanctuaire.

 

Alors au final qui furent donc sont ceux qui habitaient les contreforts du Pilat et dominaient la vallée du Gier ?

 

Peut-être bien de tout ça : peuple, tribu et gardiens du Pilat. Toutefois la proximité des toponymes liés aux Atheux et de termes liés à la vigilance (les gardes, gardiol, mirande….) me laissent pencher pour un rôle de vigie. Ces Toponymes liés à « garde », gardaient quelque chose. Il est intéressant de noter que les points de vue sont significatifs et auraient permis de communiquer facilement d’une colline à l’autre par un système de signaux. Il est également nécessaire de noter qu’à proximité, il y a de belles pierres à cupule. Gardaient-ils des lieux de culte ? Un sanctuaire ? Ou tout simplement veillaient-ils sur leur pagus tout en vivant dans des cabanes.


Le crêt de Montieux : fanum, nemeton, tumuli et champs funéraire ou champ d’urnes ?



Pour tout vous dire, j’avais prévu à l’origine de démontrer la présence d’un beau Fannum Atesui au beau milieu de nos sites à cupules. Ce vieux tas de pierre et enceinte reste encore à l’état d’hypothèse mais nous y voilà.

Le crêt de Montieux correspond au sommet d’une colline située au Sud de la commune de Farnay (lieu-dit le sud). Le sommet partage la commune de Farnay de celle de Saint-Paul-en-Jarez et à proximmité se trouve le lieu-dit « la croix du mazet » qui sépare les communes de Farnay/ Saint-Paul et Sainte-Croix-en-Jarez (Mazet donnant macellium, marché,) et encore le lieu-dit les Trèves (de trivium).

Monthieux serait-il Mont Atheux ?

Dans tous les cas ce site est remarquable par deux aspects :

 Sur son versant sud- ouest nous trouvons de très nombreuses roches à cupules entres lesquelles des amas de roches de type nemeton. Nous nous trouvons donc sur le couchant et sans vouloir m’étendre aujourd’hui sur ce sujet, nous voici certainement sur un lieu de sépultures. Les cupules allant de la croix du Mazet au site de Tetrette et jusqu’au ruisseau « Le Sellon » en contrebas. Nous voici avec un site (et peut être un champ funéraire) de près 5 KM², voire davantage, avec plusieurs dizaines de tumuli encore bien identifiables.

Sur le versant nord Est, là où le jour se lève et où la naissance prend nature,  une maison isolée sur le modèle des fermes du Jarez. Au fond du vallon nous retrouvons le ruisseau egarande (eco-randa) et certainement frontière. A flanc de se versant donc coté est et plus précisément à 300m du sommet, nous trouvons la source du ruisseau dit « egarande ». Cette source est matérialisée par un puit.

A côté de ce puit, une structure rectangulaire faite de mur en pierre sèches. Doit-on y voir un jardin ?  Bien éloigné de la ferme ; peut-être plus certainement les restes d’un fanum. Les anciennes photos aériennes de l’IGN nous laissent entrevoir, au beau milieu de ce « jardin » une structure unique érigée. Est-ce un arbre un pilier une pierre levée ? La mémoire collective n’en a pas gardé souvenir, les recherches sur place demanderaient des moyens. Mais pourquoi faire un enclos si vaste pour un arbre seul ?



Ces éléments demanderaient une étude approfondie mais, il y a eu sans aucun doute pour ma part culte et lieu de culte au crêt de Montieux, le site en gardant toutes les traces. Attachons-nous à d’autres toponymes alentours. Nous trouvons à proximité et près du hameau de ban : la bornarie, la chansamerie, la rabarie. Bornarie fait spontanément penser à borne mais le suffixe féminin ne nous en apprend pas davantage. Doit-on en déduire qu’en ces lieux (comme dans VER-CIN-GETO-RIX) se trouvaient : une Borna-RIX, une chansame-RIX une Raba-RIX et le domaine du chef du clan des Atheux ?




<Retour au Sommaire du Site>