LES GUERRES DU PILAT





Janvier 2012








Par Patrick Berlier

GUERRES MéDIéVALES DE VOISINAGE

EN VALLéE DU RHÔNE


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     Au Moyen-Âge, le Rhône sert de frontière entre le Royaume de France, sur sa rive droite, et l’Empire germanique, sur sa rive gauche. La frontière est plus théorique que réelle, et de nombreux échanges ont lieu entre les deux rives, donc entre les deux pays. Cependant des querelles de territoires vont naître rapidement, à cause de situations particulières, cadeaux empoisonnés des ancêtres à leurs descendants ou successeurs. Il est nécessaire, et même indispensable, de commencer par le commencement.


L’éphémère ROYAUME DE BOURGOGNE - PROVENCE

            Le bel empire de Charlemagne était revenu à son fils unique Louis le Pieux, mais à sa mort, comme la loi l’exigeait à l’époque, l’héritage avait été partagé entre les trois fils de celui-ci. Le traité de Verdun, signé en 843, avait fixé les parts de chacun, en découpant l’empire en trois bandes, soit d’ouest en est : la part de Charles II le Chauve, la part de Lothaire, et la part de Louis le Germanique. La frontière entre les deux premières nous concerne directement, puisqu’elle allait de l’embouchure du Rhin à celle du Rhône, mais elle ne suivait pas les fleuves, elle courrait en réalité d’un sommet à un autre. La ligne de crête du Pilat servait donc de limite entre les deux. Limite matérialisée en particulier par la célèbre « Pierre des Trois évêques ». Lothaire avait confié le gouvernement des bassins de la Saône et du Rhône à un certain Girart de Roussillon, personnage à demi légendaire, sur lequel notre ami Eric Charpentier s’est déjà longuement étendu ici même par le passé.

            Douze ans plus tard, Lothaire disparaissait à son tour, et ses terres étaient partagées entre ses trois fils Louis II, Charles et Lothaire II. Charles mourut rapidement et ses terres furent partagées entre ses deux frères. Cependant, Girart de Roussillon en conservait le gouvernement. Les choses se compliquèrent au décès de Lothaire II en 869. Le traité de Meersen (870) avait attribué ses états au vieil oncle Charles II le Chauve, lequel s’était empressé de chasser Girart de Roussillon, pour installer à sa place son beau-frère Boson. Mauvais choix, car l’ambitieux Boson avait profité des querelles incessantes des Carolingiens, qui se disputaient les miettes de l’empire de Charlemagne, pour fonder en 879 le royaume de Bourgogne - Provence, et se faire sacrer roi, avec l’appui des évêques de Vienne et de Lyon, soustrayant la région à l’autorité carolingienne. Le royaume de Bourgogne - Provence, peu connu, allait durer plus d’un siècle. En 1023, son dernier roi Rodolphe III, sans postérité, légua son royaume à son neveu Conrad le Salique, empereur d’Allemagne. La région, comprenant donc les deux rives du Rhône, allait passer sous l’autorité du Saint Empire Romain Germanique.

            Les rois de France lorgnaient depuis longtemps sur cette région en espérant l’annexer, ce qui leur aurait donné un débouché sur le Rhône et donc sur la Méditerranée. Il leur fallut attendre 1296 et le mariage de Jean Ier, comte de Forez, avec Alix de la Tour, fille du Dauphin du Viennois. Alix apporta en dot à son époux toutes les terres formant la partie sud du Pilat, que l’on prit alors l’habitude de nommer Forez Viennois. Le comté de Forez étant alors un allié du roi de France, un premier jalon était planté. Une quinzaine d’années plus tard, le roi Philippe IV de Valois, le fameux Philippe le Bel, négociait la réunion du Lyonnais à la couronne de France. Dès lors le Rhône servit de frontière entre royaume et empire.

            Il restait cependant deux exceptions, sources de querelles incessantes : Les Roches-de-Condrieu, bastion royal en terre impériale, et Sainte-Colombe, bastion impérial en terre royale. L’affaire allait se régler dans le sang.



LE Siège de condrieu

            Revenons près d’un siècle en arrière. En 1195 Condrieu appartient au comté du Lyonnais, aux mains des archevêques de Lyon depuis la scission ratifiée par le traité de Tassin en 1173, officialisant la séparation du Forez et du Lyonnais. L’archevêque est alors un certain Renaud de Forez, qu’il ne faut pas confondre avec son homonyme, le fils du comte Jean Ier et d’Alix de la Tour, seigneur de Malleval au début du XIVe siècle. Renaud de Forez veut faire de Condrieu une place forte puissante, verrouillant l’accès à Lyon par le sud. Côté nord, en Beaujolais le château d’Anse jouera le même rôle.

            On entoure la ville de remparts : une première enceinte clôt la ville basse, autour de l’église et du quartier de la Garenne, une seconde enceinte clôt la ville haute. À l’intérieur de celle-ci, une troisième enceinte dessine les contours du château. Comme il est d’usage à cette époque, celui-ci se complète par un puissant donjon, constituant l’ultime réduit en cas d’attaque, et des souterrains permettent de s’en échapper discrètement. Le donjon de Condrieu est de plan circulaire, de 15 m de diamètre et de 25 m de haut. Il s’adosse à une tour carrée encore plus haute, vestige d’un beffroi ancien. C’est l’un des plus gros donjons du monde médiéval, et l’ensemble du système fortifié est jugé imprenable. Tout au moins, il l’est pour un assaillant venant du sud, puisque le rôle de Condrieu est de protéger l’accès à Lyon. Il paraît impensable qu’une attaque puisse venir du nord, de l’intérieur, aussi les défenses sont-elle beaucoup plus légères de ce côté-là. Renaud de Forez accorde aux Condriots de nombreux privilèges, la population augmente et la ville devient rapidement prospère, en particulier dans le domaine de la batellerie qui fera sa renommée.




Carte postale ancienne montrant l’état des ruines du château de Condrieu au début du XXe siècle. On remarque l’embase du donjon et de son beffroi, dont il est facile de dessiner les contours. Cette zone est aujourd’hui totalement envahie par la végétation.


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Face à Condrieu s’élève le bourg des Roches-de-Condrieu, bâti sur un rocher faisant obstacle au Rhône. Le fleuve le contourne par un méandre, apportant aux Roches les alluvions qui rendent sa terre fertile. Depuis toujours les Condriots se sont attribués ce lopin, auquel ils accèdent par un bac à traille, au grand dam des habitants de Saint-Clair-du-Rhône, le village voisin, qui le guettent jalousement. Il faut dire que les Roches ont fourni une base avancée, permettant aux Condriots des incursions nombreuses sur la rive gauche du Rhône. Or si à l’origine les deux rives dépendaient de deux comtés différents, Lyonnais à l’ouest et Viennois à l’est, les deux appartenaient au même état, l’Empire Germanique. Il n’en est plus de même depuis 1312 et la réunion du Lyonnais à la couronne de France. Désormais, c’est le royaume de France à l’ouest et l’empire d’Allemagne à l’est, exception faite de la terre des Roches-de-Condrieu, enclave royale en terre impériale.




Panorama pris du Calvaire : Condrieu (on devine l’emplacement du château au premier plan), le Rhône, les Roches-de-Condrieu dans le méandre du fleuve, au fond Saint-Clair-du-Rhône.


En 1328, les gens de Saint-Clair, excédés par les incursions de plus en plus fréquentes des Condriots, décident de frapper un grand coup. Avec l’aide et le soutien de l’évêque de Vienne ils vont mettre le siège devant le château de Condrieu. Pour cela, ils ont choisi d’attaquer par le nord, le côté le moins défendu. Leur expédition remonte jusqu’à Vienne par la rive gauche du fleuve. Traverser le Rhône ne pose aucun problème : non seulement il y a un pont, mais la terre de Sainte-Colombe, face à Vienne, appartient à l’empire. Il ne leur reste plus qu’à redescendre le long de la rive droite du fleuve, discrètement, de nuit sans doute, et Condrieu se réveille un beau matin avec une armée de dix mille hommes amassée sous ses murailles. Ce qu’il reste aujourd’hui des remparts, de ce côté-là de la ville, permet de juger de leur faiblesse : le mur n’a qu’une soixantaine de centimètres d’épaisseur. Seulement deux tours, une à chaque extrémité, défendent une muraille percée de trois larges portes, peu fortifiées.




La « Porte romane », seul vestige des 7 portes de la cité



Le siège ne va pas durer très longtemps. Les fortifications sont enfoncées, cédant l’accès au château qui sera ruiné, et à la ville qui sera livrée au pillage. Condrieu aura beaucoup de mal à s’en relever, souffrant ensuite du passage des Grandes Compagnies et surtout de la peste, qui en 1349 tuera le tiers de ses habitants.


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LE COUP DE FORCE DES VALOIS

            Les Condriots criaient vengeance, l’archevêque de Lyon et le roi de France étaient fort mécontents de la situation. Toutes leurs rancoeurs accumulées allaient se focaliser sur l’enclave de Sainte-Colombe, chancre impérial en terre royale. Son existence s’expliquait par le legs fait en 984 par Conrad le Pacifique, roi de Bourgogne - Provence, à son fils bâtard Burchard II, archevêque de Lyon : toute la rive droite du Rhône, jusqu’à Chavanay, passait alors dans le comté du Lyonnais, à l’exception du territoire de Sainte-Colombe, que Conrad se gardait pour lui, qui resta affilié au comté de Vienne. En 1334 le roi Philippe VI de Valois profite des querelles entre les archevêques de Lyon et de Vienne, au sujet de la guerre fratricide entre Condrieu et Saint-Clair. Il envoie le bailli de Macon prendre possession en son nom de l’enclave de Sainte-Colombe, et il somme Saint-Clair de restituer à Condrieu les terres des Roches, dont ses habitants ont été dépossédés à la suite du siège.

            Le bailli fort zélé estime que les ordres du roi ne trouvent pas beaucoup d’écho favorable. Il va se faire un devoir de mettre le siège devant Saint-Clair, dont la garnison sera passée au fil de l’épée, le château détruit, la ville pillée et brûlée. Quant à Sainte-Colombe, dont il s’est emparé sans coup férir et dont il a fait un bastion royal, il va l’entourer de remparts et dresser face au pont de Vienne une puissante tour carrée, haute de plus de 30 m, à laquelle le pont donnera accès par une porte fortifiée. Tout ce qui transite par le pont, voyageurs et marchandises, doit passer par la tour pour pénétrer en terre de France. Bien entendu, le roi en profite pour prélever une taxe, et il impose de même un péage fluvial pour la circulation sur le Rhône. Malgré des agencements plus ou moins heureux au fil des siècles, et malgré la disparition de ses créneaux et de ses mâchicoulis, la « Tour des Valois » garde encore fière allure aujourd’hui et continue de narguer la ville de Vienne.




La Tour des Valois (carte postale ancienne)



La région connaîtra d’autres périodes troubles, en particulier lors des guerres de religion. Mais c’est une autre histoire… Ce n’est véritablement qu’au début du XVIIe siècle que la paix reviendra sur la Vallée du Rhône.


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