LES
SIX PLUMES D'ANGE
Cette histoire
pourrait paraître imaginaire, elle ne l'est pas en réalité. Elle est même au
contraire rigoureusement véridique, du début à la fin. Toutefois, par souci de
discrétion, les noms des personnages ou
des établissements hospitaliers ont été changés, les lieux ne sont pas
précisés, et les datations restent volontairement imprécises.
Roland est
confortablement assis devant son ordinateur. C'est un homme déjà âgé, comme le
révèlent ses cheveux gris. Néanmoins il a conservé une allure jeune, grâce aux
activités physiques, comme marche et la randonnée pédestre, qu'il pratique
régulièrement. Il fait défiler sur l'écran les vieilles photos de famille,
qu'il a scannées et classées par ordre de date. Chacune de ces images est
associée à un souvenir précis, aussi, en les parcourant dans l'ordre, Roland se
remémore d'abord son enfance, déjà bien lointaine. La série commence par une
photo de ses parents prise le jour de leur mariage, puis d'autres les montrent
devant leur maison, alors qu'ils sont jeunes mariés. Roland est né trois ans
plus tard. Suivent alors ses premières photos, bébé dans sa poussette ou sur
les genoux de sa grand-mère, puis lorsqu'il fait ses premiers pas, jusqu'à son
neuvième anniversaire.
Roland et ses parents, le jour de ses 9 ans
Ces images sont
celles d'une enfance heureuse, partagée entre ses parents et ses grands-parents
maternels, qui tous l'adoraient, et qu'il aimait en retour. Des autres
grands-parents, côté paternel, il ne restait que la grand-mère, qu'il ne voyait
que rarement. Il n'avait pas connu son grand-père paternel, décédé bien avant
sa naissance. Roland était fils unique, pas de sœurs et frères. Il n'en
souffrait pas, car chez ses grands-parents il retrouvait son cousin et ses
trois cousines, les enfants du frère et de la sœur de sa mère. Il avait une
affection particulière pour ses trois cousines, qu'il considérait comme ses
sœurs. Son père aussi avait un frère et deux sœurs, lesquelles avaient
elles-même des filles, mais ces cousines-là il les voyait beaucoup moins
souvent. On l'aura compris, c'est avec sa famille maternelle que Roland avait
des relations privilégiées.
Comme les parents de
Roland habitaient dans une banlieue un peu éloignée, où il n'y avait pas
d'établissement scolaire, sa maman lui avait appris à lire dès son plus jeune
âge. Puis les grands-parents, qui habitaient en centre-ville, avaient proposé
de l'inscrire dans l'école publique de leur quartier. Naturellement, ils se
chargeraient de l'héberger durant toute la semaine, Roland retrouverait ses
parents les dimanches et pendant les petites vacances. Parce que pour les
grandes vacances, les grands-parents emmenaient leurs cinq petits-enfants à la
campagne, où ils louaient pour l'été une petite maison, composée d'une cuisine
et d'une salle à manger au rez-de-chaussée, les chambres à l'étage.
Roland revoit, non
sans nostalgie, les photos prises dans le petit jardin clos situé devant cette
maison. Sur l'une d'elles, prise par l'une de ses cousines, il se tient debout
à côté de sa mère, assise sur le banc devant la table en bois. Sa grand-mère,
debout en haut de la volée de marches séparant le jardin de la maison, semble
veiller sur son petit monde. Que de bons souvenirs, que de belles heures vécues
dans ce petit paradis.
Roland avec sa mère et sa grand-mère,
dans le jardin de la maison de campagne
Roland repense à son
grand-père, qui l'emmenait à la pêche, à la cueillette des champignons ou des
fruits des bois, mûres, framboises et myrtilles. Pendant ce temps, sa
grand-mère préparait le repas pour toute la maisonnée. Là aussi, que de
souvenirs, surtout lorsque les enfants recevaient la visite de leurs parents,
venus les rejoindre pour quelques jours. Roland revoit ces tablées de dix ou
douze personnes, dans le jardin le plus souvent à midi, à l'intérieur le soir.
Sa grand-mère affairée devant la cuisinière, et apportant des plats odorants...
Une friture des poissons pêchés le matin-même, un poulet rôti, une fricassée de
pommes de terre persillées, une omelette aux champignons... Oui, que des bons
souvenirs. Mais un grain de sable n'allait pas tarder à faire basculer cette
enfance heureuse et insouciante vers quelque chose de plus douloureux.
Cette année-là, celle
de son neuvième anniversaire, lors de la visite médicale annuelle de l'école,
on a trouvé que Roland n'avait quasiment pas grandi depuis l'année précédente.
Le docteur avait écrit un petit mot pour ses parents, en les rassurant, Roland
se rattraperait sûrement dans le courant de l'année. Mais voilà, lors de la
visite médicale de l'année suivante, il n'avait toujours pas mieux grandi.
Cette fois le docteur conseilla aux parents de consulter leur médecin de
famille. Ils l'emmenèrent donc chez le Docteur Liégeois, un brave généraliste,
plus très jeune. Il posa des questions, examina l'enfant, et se montra
rassurant. Néanmoins il conseilla de consulter un spécialiste de la croissance,
et il en connaissait un très réputé, une sommité même, pour qui il rédigea une
courrier expliquant le problème.
Quelques semaines
plus tard, le temps d'obtenir un rendez-vous, sa maman emmena Roland consulter
ce spécialiste, l'éminent Docteur Fourchet. Il ausculta Roland, longuement,
inspectant et palpant chaque centimètre carré de son corps. Il écouta le cœur
et la respiration avec son stéthoscope, puis il contrôla les réflexes. Enfin il
lui demanda de faire quelques pas dans son cabinet, dans tous les sens, et il
le regarda marcher, avant d'énoncer ce diagnostic sans appel : « il
est pataud, ça lui passera ! ». La maman de Roland n'apprécia pas
vraiment que l'on traitât son fils de pataud, mais par politesse elle n'en
montra rien. Durant les mois qui suivirent, elle répéta souvent, aux personnes
qui l'interrogeaient sur la santé de son fils, ce diagnostic d'un éminent
spécialiste, qui la choquait toujours, et qu'elle considérait comme une ânerie.
Deux ans plus tard,
âgé de douze ans, Roland a fait sa communion solennelle. Né dans une famille
catholique, il a été baptisé, puis il a été inscrit au catéchisme, qu'en bon
élève il a suivi avec assiduité et attention, sans se poser de questions. Le
prêtre qui fit communier les enfants les avait rangés par ordre de taille pour
sortir de l'église. Comme il était le plus petit, Roland fut placé à l'avant,
conduisant la procession.
Roland lors de sa communion, à l'avant de la procession
Chaque année, en plus
de la visite médicale scolaire, Roland allait avec ses parents consulter le
Docteur Liégeois. Cette année-là, le médecin de famille fit remarquer que la
puberté étant sur le point de se déclencher,
cela risquait fort d'entraîner la reprise de sa croissance. Ce diagnostic
rassura tout le monde. Sauf que deux ans plus tard, à quatorze ans Roland avait
toujours le corps d'un enfant de huit ans. Cette fois il fallait agir, et le
médecin conseilla d'aller dans la ville voisine consulter un autre spécialiste,
un pédiatre renommé, le Professeur Lainé.
Cette grande ville
était alors réputée pour la qualité de ses médecins et de ses hôpitaux. Y aller
était facile, il y avait le train, de nombreuses liaisons quotidiennes, et puis
la sœur de la maman de Roland y vivait, elle pourrait les accompagner. Au jour
dit, fin mai, s'il fut content de retrouver cette tante qu'il aimait bien, ce
fut quand même le cœur serré que Roland pénétra dans le cabinet du pédiatre.
Toutefois le Professeur Lainé était un homme affable et humain, il sut le
mettre en confiance avec sa voix douce et posée. Il questionna longuement la
mère sur sa grossesse, son accouchement, l'allaitement, les premiers pas et les
premières années de l'enfant, puis il examina Roland, et son diagnostic parut
nettement plus convaincant que celui du Docteur Fourchet.
« C'est
certainement un problème endocrinien, une insuffisance de la glande
hypophyse », annonça-t-il. Puis le professeur prit le temps d'expliquer ce
qu'était le système endocrinien, à quoi il servait, et dans ce système quel
était le rôle de l'hypophyse. Usant d'une image facile à comprendre, il
expliqua : « L'hypophyse, qui est située à la base du cerveau, sécrète l'hormone de croissance, mais en même
temps elle est en quelque sorte le chef d'orchestre du système endocrinien,elle
commande toutes les autres glandes endocrines, et c'est la raison pour laquelle
Roland n'a pas profité, comme les autres enfants de son âge, d'une croissance
et d'une puberté normales. Mais rassurez-vous il existe des traitements qui
peuvent remédier à cela. » Pour affiner son diagnostic, le Professeur
Lainé avait besoin de réaliser plusieurs examens approfondis, d'où la nécessité
d'hospitaliser Roland, pendant une quinzaine de jours, dans l'hôpital pour
enfants dont il dirigeait l'un des services.
Roland, 14 ans, peu avant son hospitalisation
Quelques jours plus
tard, début juin, Roland se retrouva dans l'un des services de l'Hôpital
Debrune, situé sur l'une des collines dominant la grande cité. Quatre lits par
chambre, huit chambres en tout, desservies par un couloir central. Tout était
vitré, le couloir, les chambres, les bureaux des infirmières à une extrémité,
et les salles de bains à l'autre. Pour le personnel, visibilité totale sur
l'ensemble du service, mais pour les enfants, aucune intimité possible...
Lorsque sa mère et sa tante le laissèrent, Roland réalisa qu'il était tout
seul, lui qui n'avait jamais quitté les jupes de sa mère ou de sa grand-mère.
Ce fut un dur moment. Mais les quelques autres enfants de son âge devinrent
très vite ses copains. La vie à l'hôpital était dure, il y avait les examens,
parfois douloureux, les matins, suivis du repas pas très engageant...
Heureusement en début d'après-midi Roland avait la visite de sa chère tante,
qui l'emmenait faire le tour du grand parc entourant l'hôpital. Le soir on
dînait tôt, vers 17h30, et le menu était toujours le même : soupe, purée,
jambon. Et la purée de l'hôpital, ça ne valait vraiment pas celle de sa mère ou
de sa grand-mère.
Roland se souvient
que durant des années et des années il n'a pas été capable de manger à nouveau
de la purée. Ce n'est qu'à plus de quarante ans qu'il a réussi à apprécier à
nouveau ce plat. Il faut dire qu'entre temps il avait changé de nom, et était devenu
un « écrasé de pommes de terre ». Préparé à l'huile d'olive, c'est un
régal.
Roland dans le parc de l'hôpital Debrune
Après le dîner, les
« grands » de l'hôpital avaient le droit de sortir dans le parc
jusqu'à l'heure du coucher, à 20 heures. Roland avait emporté le transistor que
sa tante lui avait offert pour Noël. Un bon moyen pour se faire des copains !
Alors tenant toute la ville sous leurs regards, la petite bande écoutait les
chansons à la radio. Un des rares bons moments de la vie à l'hôpital. D'autant
que cela durait... Au lieu de la quinzaine de jours prévue, c'est un bon mois
que Roland resta hospitalisé.
Les examens médicaux
confirmèrent le diagnostic du Professeur Lainé : insuffisance
hypophysaire. Le traitement était prêt, il avait commencé à faire ses preuves
sur d'autres enfants. C'était l'hôpital qui le délivrait, lors des
consultations trimestrielles. Alors à partir de l'automne Roland recommença à
grandir, à la grande joie de ses parents.
Cinq années
s'écoulèrent. Roland, dix-neuf ans, avait presque entièrement rattrapé son
retard de croissance, atteignant la taille de 1,60 m. Pas assez grand pour le
service militaire, l'Armée ne voulut pas de lui et le réforma. Comme Roland ne
se sentait vraiment pas l'âme d'un bidasse, cette décision le ravit. Il devint
un homme, commençant peu après sa vie professionnelle. Le plus étonnant fut
qu'il continua à grandir, presque jusqu'à l'âge de 25 ans, atteignant 1,80 m.
Roland, jeune homme de 24 ans
Laissons Roland à sa
nouvelle vie, la raconter ici n'a pas d'intérêt. Nous avançons dans le temps,
jusqu'à arriver jusqu'à une époque située une dizaine d'années avant nos jours.
Depuis le début de
l'année Roland ne se sentait pas très bien. Il avait en permanence l'impression
d'être « dans le cirage », l'esprit obturé par un voile de brume. Et
puis il avait du mal à marcher, lui qui adorait cela. Ses jambes ne lui obéissaient
plus, lorsqu'il voulait tourner à gauche ses jambes allaient à droite... quand
elles ne se mettaient pas à courir alors que Roland ne leur demandait pas de le
faire. Cela s'était conclu par plusieurs chutes, heureusement sans gravité. On
lui avait conseillé d'aller consulter un ostéopathe. Ce fut sans résultat.
Alors il consulta son médecin, le Docteur Solganon, qui conclut à une
insuffisance hormonale. Le même problème, encore une fois... Mais
l'augmentation de la dose qu'il prenait quotidiennement, depuis toutes ces
années, fut sans effet.
Durant l'été, la
situation s'aggrava. Roland avait de plus en plus de mal à se déplacer, et
rentrer chez lui tous les soirs lui demandait volonté et courage insoupçonnés.
Il tenait quand même à aller tous les jours voir sa chère maman, toujours en
vie, mais qu'il avait dû se résoudre à placer en EHPAD un an plus tôt. Il
déplorait aussi la solitude dans laquelle il vivait désormais. Être seul mais
en bonne santé, c'est facile à vivre car c'est souvent synonyme de liberté.
Mais seul et malade, c'est autre chose.
Un jour d'octobre,
Roland chuta lourdement chez lui. Impossible de se relever. Il réussit à se
traîner jusqu'au téléphone, et dut se résoudre à prévenir sa voisine, très
gentille, qui la veille encore lui avait dit de ne pas hésiter à l'appeler en
cas de problème. Elle vint avec son mari, ils relevèrent Roland, et comme il
était déjà tard ils l'aidèrent à se coucher. « Je reviendrai te voir
demain matin », avait annoncé la voisine avant de partir. Elle avait la
clé pour rentrer chez lui. Mais le lendemain matin, elle trouva Roland
inconscient dans son lit. Elle appela son médecin, qui jugea le cas sérieux et
décida de l'hospitaliser. L'ambulance arriva peu après et le transporta aux
urgences du CHU de sa ville. Examens divers, scanner, et pour finir une IRM.
Diagnostic : une hydrocéphalie causée par une tumeur, au niveau de la
glande hypophyse, tumeur qui comprimait les ventricules cérébraux, ces glandes
sécrétant le LCR (liquide céphalo-rachidien) dans lequel baigne le cerveau à
l'intérieur de la poche des méninges. Ainsi maltraités, les ventricules avaient
sécrété trop de LCR, et cette hydrocéphalie avait comprimé le cerveau, causant
les troubles qui empoisonnaient la vie de Roland depuis des mois.
Il fut conduit dans
le service neurochirurgie. Le lendemain matin, il eut la visite du Docteur
Dutilleul, neurochirurgien, qui lui annonça qu'une intervention chirurgicale
était inévitable. Une opération du cerveau, cela risquait d'être délicat, mais
Roland n'était pas assez lucide pour demander des détails. Un ami, qui lui
téléphonait souvent, le rassura : « J'ai entendu parler de ce genre
d'intervention, lui dit-il, c'est tout nouveau. Ils vont passer par le nez, une
sonde robotisée remontera dans les fosses nasales jusqu'à la base de la boîte
crânienne, elle y percera un petit trou, par lequel elle ira extraire la
tumeur. » Roland fut rassuré, nul besoin de lui ouvrir le crâne donc.
Si sa conscience
n'avait pas été autant altérée, Roland se serait sûrement souvenu d'une scène
du film américain Total Recall, dans laquelle le héros s'introduit dans
le nez une sorte de pistolet, lequel envoie une sonde remonter jusqu'au cerveau
pour en extraire un implant électronique qui y avait été installé à son insu.
Il est probable que les scénaristes du film se sont inspirés de cette technique
nouvelle permettant l'ablation d'une tumeur à la base du cerveau.
Fin octobre, Roland
fut opéré de cette tumeur. Tout se passa comme annoncé, sauf que les méninges
déjà bien dilatées par l'hydrocéphalie s'étaient déchirées peu avant
l'intervention. Un accident qui peut être fatal s'il n'est pas pris à temps, et
heureusement ce fut le cas. Il fallut réparer la brèche méningée, en prélevant
dans la cuisse un peu d'épiderme, qui servit à obturer la déchirure à l'aide
d'un colle biologique. Et puis la tumeur étant tellement enracinée sur
l'hypophyse, le neurochirurgien dut tout enlever, y compris la glande. Fort
heureusement, comme le confirmèrent les analyses, ce n'était qu'un adénome,
donc une tumeur bénigne, non cancéreuse.
Lorsque Roland se
réveilla, la première chose qu'il vit fut l'écran au-dessus de lui, sur lequel
défilaient les chiffres de son pouls, de son rythme respiratoire, de sa
tension, de son oxymétrie, etc. Il avait la poitrine bardée de capteurs, un
gros pansement sur la tête, un autre sur la cuisse droite. Puis il s'aperçut
qu'un tuyau planté dans son crâne était relié à une petite poche plastique,
suspendue à un portant à côté de lui, laquelle goutte après goutte se
remplissait lentement d'un liquide sirupeux, beige-rosé, le fameux LCR. Il
était couché à plat sur le dos. Une infirmière lui expliqua qu'il était en
service réanimation, qu'il ne devait pas bouger, et que le mieux pour lui était
de dormir.
Roland en réanimation
Quelques jours
s'écoulèrent, marqués par les visites de ses cousines et de leurs maris, les
seuls moments de lucidité de la journée. Un matin, l'interne du service et deux
infirmières lui enlevèrent ce tuyau planté dans son crâne, simplement en tirant
dessus. Le lendemain, on était début novembre, Roland eut l'impression de
sortir d'un long sommeil. Il eut alors la visite du Docteur Dutilleul, qui lui
expliqua que le trop-plein de LCR s'étant écoulé, et le tuyau ayant permis cela
ayant été retiré, il avait de ce fait retrouvé toutes ses facultés
intellectuelles. Roland lui demanda s'il allait pouvoir bientôt reprendre sa
vie normale. « Attendez-vous à être fatigué au début, parce qu'on vous a
sacrément secoué les hormones, s'exclama le
neurochirurgien. Ensuite, progressivement, vous pourrez reprendre vos
habitudes. Vous aviez cette tumeur dans le crâne depuis plus de cinquante ans,
il était bien temps qu'on vous en débarrasse !. »
Ainsi c'était bien
cet adénome qui lui avait causé tous ses problèmes endocriniens depuis l'âge de
8 ans. Le docteur Dutilleul, toujours aussi chaleureux, lui assura qu'il allait
très rapidement quitter la réanimation, pour retourner en neurochirurgie pendant
une dizaine de jours, puis en endocrinologie pour quelques examens, et après
une IRM de contrôle il pourrait enfin rentrer chez lui. Il aurait juste un
traitement de substitution, et une consultation une fois par an en
endocrinologie. Le cauchemar était terminé. Des décennies de galère, des mois
de souffrance, une longue hospitalisation, et Roland, redynamisé par une
formidable envie de vivre, connut une renaissance salutaire.
Roland se souvient de
son retour chez lui un peu avant Noël. Il revoit les mois et les années
suivantes... De bons souvenirs, ceux des séjours passées avec ses amis de
l'association dont il fait partie, et ceux des voyages dont il rêvait depuis
longtemps et qu'il a réussi à faire dans cette nouvelle vie qui lui a été
donnée. Toutefois les épreuves étaient loin d'être terminées. Car récemment
Roland a vécu des événements qui ont bien bouleversé sa vie, des faits bien
particuliers, bien étranges pour tout dire, qui l'interpellent. Ce sont ces
événements-là qui vont être racontés maintenant.
Depuis son opération,
Roland passait régulièrement une IRM de contrôle. Jusque là elles étaient
normales et rassurantes, plus aucune trace de l'adénome. Mais la dernière
révéla une lésion cérébrale inquiétante. En sortant du centre d'imagerie,
Roland alla voir directement son médecin traitant le Docteur Solganon. Il lui
montra le compte-rendu, et le médecin téléphona au CHU, il voulait avoir l'avis
de l'endocrinologue qui suivait Roland régulièrement. Celui-ci fut alarmé par
le visionnage des images de l'IRM, qu'il avait reçues sur son ordinateur. Il
alerta le service neurochirurgie, et quelques minutes plus tard la secrétaire
téléphonait à Roland en lui fixant un rendez-vous pour une consultation le
mercredi suivant. C'est une jeune neurochirurgienne, le Docteur Labarre, qui
reçut Roland très inquiet. Mais son constat fut brutal et particulièrement
effrayant : cancer du cerveau. Elle préconisait de réaliser une biopsie
cérébrale quelques jours plus tard pour vérifier le diagnostic. Chacun pourra
imaginer quel fut l'état d'esprit de Roland à ce moment-là...
Une hospitalisation
de trois jours, une anesthésie générale, aucune douleur, c'est ce qui avait été
promis. Accompagné par deux infirmiers, Roland eut le « privilège »
de parcourir à pied le plateau technique de l'hôpital, jusqu'au bloc opératoire
qui lui était réservé, où il fut accueilli par l'équipe d'anesthésistes.
L'établissement était des plus modernes, et justifiait bien sa réputation comme
étant l'un des meilleurs de France pour la prise en charge des cancers. Roland
savait, selon ce que lui avait expliqué le Docteur Labarre, qu'un casque
stéréotaxique allait être placé sur son crâne, permettant de pratiquer avec
précision une incision au niveau de la tempe droite, puis sous contrôle du
scanner un taraud percerait l'os crânien, peu épais à ce niveau-là, et
s'introduirait jusqu'au cerveau pour prélever quelques échantillons de la
tumeur.
Une perfusion dans le
bras, et puis plus rien. Sommeil sans rêve. Retour à la vie en salle de réveil.
« Vous savez où vous êtes, et quel jour ? » demanda une
infirmière. Roland, sûr de lui, répondit avec justesse et précision.
Rassurée,
l'infirmière demanda aux brancardiers de le ramener dans sa chambre, où il
retrouva sa chère cousine et son mari. Le lendemain ils vinrent le chercher
pour le ramener chez lui. Une quinzaine de jours plus tard, le Docteur Labarre
téléphona à Roland pour lui annoncer le résultat de la biopsie : c'était
bien un glioblastome, la forme la plus courante des cancers du cerveau, mais de
grade 4, le plus élevé et le plus agressif. Le traitement préconisé allait
associer chimiothérapie et radiothérapie, il durerait six semaines et commencerait à la mi-août. Le cancer était
pris à temps, Roland avait de bonnes chances de s'en sortir.
Quelques jours plus
tard il retourna voir son médecin traitant, qui lui recommanda de conserver une
activité physique, ce que confirma le Docteur Roy, chef du service
radiothérapie lorsqu'il y alla en consultation. Roland adorait marcher, déjà
quelques semaines plus tôt il avait tenu à assurer l'accompagnement de ce
Centre Social dont il avait l'habitude d'emmener les membres à la découverte de
la nature ou du patrimoine de sa région. En passant devant une Madone dominant
la campagne, il n'avait pu s'empêcher de lui adresser une petite prière, ce qui
n'était pourtant pas dans ses habitudes. Depuis l'époque du catéchisme, il
avait pris quelque distance avec la religion Mais son moral n'était vraiment
pas au beau fixe, et ceci expliquait sans doute cela. Plus récemment, lors
d'une nouvelle randonnée, celle-là avec ses amis, une autre Madone étant sur le
parcours, Roland lui adressa également une prière. Il avait lui-même tracé les
itinéraires de ces deux balades pédestres, plusieurs mois auparavant. Alors pourquoi
avait-il fait passer chacune d'elles par une statue de la Vierge ?
Prémonition, incitation céleste ? Le fait était là, et Roland ne parvenait
pas à l'expliquer.
Les deux Madones
Ce jour-là, un ami
lui conseilla de faire venir chez lui un géobiologue, car son problème de santé
pouvait très bien avoir été provoqué par un néfaste croisement d'énergies. Mais
Roland ne connaissait aucun géobiologue... C'est alors qu'un autre ami lui déclara
que lui en connaissait un bon, qu'il allait lui téléphoner pour lui parler de
son cas, et qu'il le tiendrait au courant. Il appela Roland le lendemain en lui
donnant les coordonnées de Jean Weiss, le géobiologue dont il lui avait parlé.
Roland lui envoya par mail un plan sommaire de son appartement, en localisant
l'emplacement des meubles, et Jean Weiss lui répondit qu'il avait bien besoin
d'intervenir sur place.
Il est vrai que dans
cet appartement les parents de Roland y avaient vécu avant lui pendant de
nombreuses années, et son père avait contracté un cancer à la gorge, qui était
ensuite descendu sur le foie, ce qui avait fini par l'emporter dix ans plus
tard. Ensuite c'est sa mère qui avait chuté dans l'appartement, s'était brisé
le fémur, ce qui s'était terminé par son placement en EHPAD car elle ne pouvait
plus marcher. Roland avait repris cet appartement à ce moment-là, et deux ans
plus tard il était tombé malade, ce qui s'était conclu par une longue
hospitalisation et une opération délicate. Donc tout bien réfléchi l'idée
paraissait bonne et pouvait expliquer bien des choses.
Roland se dit qu'il
va être temps maintenant de raconter le plus étrange de son histoire, le plus
merveilleux peut-être aussi... Deux jours avant cette randonnée, il avait
invité un vieil ami à déjeuner sur sa terrasse, et vers la fin du repas une
petite plume duveteuse gris foncé tomba du ciel et vint se poser avec
délicatesse à côté de l'assiette de Roland. « C'est ton ange gardien qui
t'envoie un signe », lui dit son ami en rigolant. Roland attrapa la plume
et la rangea dans la poche de poitrine de sa chemisette. Le lendemain matin, il
trouva une plume identique sur le tapis de sa salle à manger. Trouvant cela
encore plus curieux, car il se demandait bien comment elle avait pu arriver là,
il la conserva elle aussi, la déposant ainsi que celle de la veille sur
l'étagère de son bureau.
Deux jours plus tard,
Roland alla rejoindre sa chère amie Josiane, dont il avait fait la connaissance
quelques années plus tôt. Ils aimaient bien se retrouver dans cette petite
ville, qui avait été la capitale de la région, depuis le Moyen-Âge jusqu'à la
Révolution. Il restait de ces époques de beaux immeubles et de belles églises.
Dans l'une d'elles, Roland avait pris l'habitude d'aller caresser les pieds de
cet ange jouant de la trompette, statue en bois ornant l'une des stalles du
chœur.
L'ange jouant de la trompette, stalles du chœur de l'église
À midi, ils
déjeunèrent dans ce restaurant qu'ils appréciaient, au cœur du centre ancien. À
la fin du repas, lorsque Roland se leva de sa chaise, il eut la surprise de
constater qu'une plume noire gisait au sol entre ses pieds. Pourtant il était
certain, et son amie aussi, qu'aucune plume ne se trouvait là quand ils étaient
arrivés... Roland la ramassa et la déposa dans la poche de sa chemisette,
racontant à Josiane comment il avait déjà trouvé deux plumes.
Puis ils allèrent se
promener dans le beau parc de la ville, voisinant le musée, et s'assirent sur
un banc. Lorsqu'ils s'en relevèrent un peu plus tard, Roland constata qu'il y
avait encore une plume entre ses pieds, gris clair celle-là, nettement plus grande
que la précédente. C'était la quatrième plume qu'il trouvait, et même s'il
était sans doute normal de trouver une plume dans un parc arboré où de nombreux
oiseaux devaient s'ébattre, cela commençait à devenir vraiment étrange. Il
ramassa la plume pour la déposer comme l'autre dans sa poche. « C'est ton
ange gardien qui se déplume pour que tu te remplumes », lui dit son amie
avec humour. Elle avait peut-être raison...
Le lendemain matin,
Roland avait besoin d'aller faire quelques emplettes au marché. Il emprunta
l'itinéraire dont il avait l'habitude, et précisément sur son chemin, pas un
mètre à gauche ou à droite, juste là où il allait poser le pied, sur le
trottoir une cinquième plume l'attendait, plus petite que la quatrième mais
plus grande et plus effilée que la troisième, et noire elle aussi. Il la
ramassa et l'ajouta aux quatre autres en rentrant chez lui. Cette rue, assez
passante, n'est pourtant pas fréquentée par les oiseaux.
Deux jours
s'écoulèrent encore et Jean Weiss, le géobiologue, vint chez Roland pour
inspecter son appartement. À l'aide de ses baguettes, il examina chaque recoin,
pour conclure qu'il existait deux points fortement pathogènes, l'un au niveau
du canapé de la salle à manger, l'autre dans la chambre au niveau du lit. Les
deux endroits où Roland passait le plus de temps... Mais le géobiologue affirma
qu'il allait les neutraliser. Et fort heureusement, il n'y avait rien au niveau
du bureau informatique, devant lequel Roland passait également beaucoup de
temps. Après avoir opéré, en ayant demandé à Roland de sortir de la pièce, il
revint vers lui pour lui annoncer : « C'est votre ange gardien qui
m'a appelé pour que je m'occupe de vous ».
Pourtant Roland
savait bien que celui qui l'avait appelé , c'était leur ami commun... Alors il
lui raconta l'histoire des plumes, et les lui montra, lui expliquant que pour
lui, une plume servant à écrire, elles étaient autant de messages. «Des
messages de votre ange gardien » affirma Jean Weiss, qui poursuivit par un
discours paraissant au premier abord franchement surréaliste.
« Votre ange
gardien veille sur vous, il prie pour vous le grand-frère, c'est-à-dire Jésus.
Jésus vous regarde, il considère votre problème de santé, et il prie le Père
pour vous. Ils vous demandent de d'implorer leur pardon pour toutes les fautes
que vous avez commises. »
Des fautes, Roland en
avait commises, certainement, comme tout le monde. C'est humain, qui peut dire
qu'il n'a jamais péché ? Alors il demanda pardon, à haute voix, avec
sincérité. Le géobiologue reprit :
« Vous êtes
pardonné. De là-haut ils sont en train de vous scanner, et le résultat va
tomber... Voilà... Le Père va vous envelopper de sa lumière dans les jours qui
vont suivre. Il le fera de nuit, pour ne pas vous effrayer. Et puis il y a Marie qui se penche sur vous
elle aussi. Marie vous remercie d'avoir conservé votre âme d'enfant. Elle vous
remercie aussi pour avoir respecté les engagements que vous aviez pris, pour
cette incarnation. Maintenant, tout va aller mieux pour vous, c'est l'affaire
de quelques jours. N'hésitez pas à leur offrir vos souffrances si vous avez
mal, là-haut vos souffrances seront des cadeaux pour eux.... »
Jean Weiss ne voulut
accepter aucun paiement pour son intervention : « Là-haut ils me
disent de ne prendre aucun argent ». Roland lui proposa de le dédommager,
au moins de son déplacement, par un petit cadeau. Une bouteille de vin ? Le
géobiologue accepta la jolie bouteille ouvragée, un excellent vin rouge,
achetée quelque temps plus tôt. Roland savait qu'avec la chimiothérapie qui
allait commencer trois jours plus tard et durer plus de huit mois, il ne
pourrait plus boire de vin avant bien longtemps. Alors autant donner une
bouteille à cet incroyable géobiologue. « Je la boirai avec des amis, à
votre santé », annonça Jean Weiss avant de partir, en ajoutant :
« n'oubliez pas, dans quelques jours la lumière du Père vous
enveloppera... »
Le fait est qu'à
partir de ce jour-là Roland se sentit de mieux en mieux. Le lendemain, ayant
besoin de renouveler ses médicaments, Roland alla jusqu'à sa pharmacie
habituelle. Et là, à cinquante centimètres de la porte de l'officine, il trouva
une nouvelle plume grise, mais plus foncée que la quatrième. Il la ramassa et
la rapporta chez lui. Il y avait maintenant six plumes, déposées sur l'étagère
de son bureau, six plumes d'ange.
Les six plumes d'ange
Roland réfléchit
encore à tous ces événements et à tout ce que lui a dit le géobiologue. Marie
qui le remercie d'avoir respecté ses engagements pour cette incarnation...
Pourtant la réincarnation, les vies antérieures, cela ne fait pas partie des
croyances chrétiennes, car ce serait en contradiction avec le dogme de la
résurrection des morts et de la vie éternelle. Mais Roland a étudié l'Évangile
de saint Jean, et en lisant bien on comprend que Jean en parle comme d'un fait
établi. Ne dit-il pas que celui qui n'est pas né plusieurs fois ne peut pas
voir le royaume de Dieu ?
Roland a lu des
livres traitant de ce sujet, il sait qu'avant chaque nouvelle incarnation on
doit s'engager à subir un certain nombre d'épreuves, tant morales que
physiques, chacune ayant pour finalité l'amélioration de l'âme. Ainsi tout au
long des incarnations successives on progresse en sagesse, jusqu'à pouvoir
enfin entrer dans ce que les Orientaux nomment le Nirvana, et les chrétiens le
Royaume des Cieux. Roland se dit que toutes les épreuves qu'il a subies depuis
l'âge de huit ans, et dont il est sorti vainqueur à chaque fois, l'ont fait
grandir, et dans son cas il peut employer ce verbe à la fois au sens propre et
au sens figuré ! Il pensait avoir eu largement son lot d'épreuves en tous
genres – car toutes n'ont pas été racontées ici, loin de là – pourtant une
nouvelle se présente à lui. Il ne doute pas d'en sortir victorieux une fois
encore. À son âge, il se demande
seulement si d'autres épreuves encore l'attendent, ou si ce sera la dernière et
qu'il pourra ensuite profiter tranquillement de ses vieux jours. Roland a fait
part de ses pensées à Josiane, et tous les deux se posent des questions sur ce
qu'il peut y avoir « là-haut », comme disait Jean Weiss le
géobiologue.
Avec sa
chimiothérapie tous les jours, qu'une infirmière vient lui donner à domicile,
et les séances de radiothérapie cinq jours par semaine à l'hôpital, Roland
n'est pas encore à la veille de revoir son amie. Ils se téléphonent très
souvent, mais ce n'est pas la même chose... Il n'a jamais eu aucun symptôme de
son cancer au cerveau, et il n'a toujours aucun symptôme, ni aucun des effets
secondaires du traitement. Mieux encore, il se sent en forme et il a « la
pêche » comme jamais. La jeune interne qu'il voit tous les mercredis en
est épatée. Il en a parlé à la radiothérapeute, qui lui a annoncé que très
certainement le traitement commençait à faire effet. Alors l'avenir lui paraît
enfin plus radieux.
À la fin de son
traitement Roland a revu le Docteur Roy, qui lui a confirmé que tout allait
bien. Puis il a retrouvé son amie Josiane dans cette petite ville qu'ils aiment
tant. Alors ils caressent le projet de passer quelques jours ensemble pour
Noël... Souhaitons-leur de réaliser ce rêve. Ils leur doivent bien cela,
« là-haut ».
Patrick Berlier