Un Coin Sympa







Présenté par
Patrick Berlier








Octobre
2018



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LES HAUTS DE LA VERSANNE



Pour ce nouveau « coin sympa » nous voici sur la commune de la Versanne, dans le canton de Bourg-Argental. C'est un territoire rural qui s'étage de 750 m à près de 1300 m, assez pentu en conséquence. Le village lui-même est à la limite de deux paysages différents, une partie basse au sud, mélange de terres agricoles, de prairies et de bois, entrecoupés de nombreuses rivières encaissées, et une partie haute au nord, plus homogène, constituée principalement de forêts, et qui forme le versant sud du Grand Bois. C'est à cette partie haute que nous allons nous intéresser.

 

DE RUTHIANGES À LA VERSANNE

La Versanne est un nom assez récent, puisqu'il date seulement de 1790. Versanne est un dérivé de versant, le nom résume à lui seul la topographie de la commune. Avant la Révolution, le village se nommait Saint-Didier-de-Ruthianges, la première partie du nom  correspondant au patron de la paroisse, évêque de Vienne au VIe siècle, et la seconde étant l'appellation du village proprement dit, un dérivé du germain, caractéristique par la terminaison « anges », fréquente surtout en Haute-Loire. Les habitants de la Versanne, fidèles à l'appellation d'origine, sont toujours nommés les Ruthiangiers. La paroisse est connue depuis 1276, date où elle apparaît dans le cartulaire du prieuré de Saint-Sauveur-en-Rue, son église étant à l'origine l'une de ses succursales. Elle a ensuite été rattachée à l'église de Bourg-Argental. De la chapelle primitive il ne reste rien, l'église actuelle, de style néoroman byzantin, datant du milieu du XIXe siècle. C'est une œuvre de l'architecte Boisson, à qui l'on doit plusieurs églises dans la région.

 

La Versanne, le village (carte postale ancienne)

 

LE COL DU GRAND BOIS OU DE LA RÉPUBLIQUE

Ce point de passage entre Saint-Étienne et Bourg-Argental constitue la limite entre Saint-Genest-Malifaux et la Versanne. Le col possède deux noms : du Grand Bois parce qu'il se trouve au cœur de cette immense forêt, et de la République parce que c'est le nom d'un hameau proche. Mais cette république-là n'a rien à voir avec la République Française. En fait il y a deux versions pour expliquer l'origine de ce toponyme. À vous de choisir celle qui vous paraît la plus pertinente. Soit il s'agit de la « République de Jésus-Christ » fondée en 1794 sur ce plateau par une secte religieuse, les Béguins, venus ici attendre l'arrivée du prophète Élie, et dont le campement illégal fut dispersé par les gendarmes, soit il s'agit de la déformation de « l'arrêt public », autrement dit la station des diligences assurant la ligne Saint-Étienne – Annonay. La « route bleue » franchit le col depuis 1830, année de son percement. Elle fut route impériale, puis route nationale 82, aujourd'hui simple départementale 1082. Auparavant c'étaient des chemins muletiers qui passaient par là.

Aux Trois-Croix les touristes ignorants l'étymologie du nom sont très étonnés de ne trouver qu'une seule et « vraie » croix, au sens premier du terme. En fait ce nom est dû aux trois embranchements successifs : depuis la D 1082, par une bretelle à droite on peut rejoindre la D 22 qui va de Saint-Sauveur-en-Rue à Saint-Genest-Malifaux. Un peu plus loin s'embranche la D 28 en direction de Saint-Régis-du-Coin. Trois croix certes, mais au sens géographique du terme, trois carrefours autrement dit.

 

L'auberge du Grand Bois, aux Trois Croix

(carte postale ancienne)

 

DANS LE GRAND BOIS

La frontière de la commune de la Versanne serpente à travers le Grand Bois jusqu'à atteindre le sommet d'une colline, la Tourière (1292 m), son point culminant. Pour parcourir les forêts situées sur le territoire de la Versanne, nous allons emprunter le grand chemin partant à droite (quand on vient du village de la Versanne) au niveau des Trois-Croix. C'est le vestige d'un projet né dans les années qui suivirent la seconde guerre mondiale, celui d'une route des crêtes qui devait relier les Trois-Croix au col de l'Œillon. Dans les années cinquante, les défenseurs de la nature réussirent à empêcher sa réalisation. Aujourd'hui le GR 7 emprunte ce tracé en grande partie. Sur ce chemin se présente bientôt le lieu-dit Fourvière, un nom qui paraît incongru. C'est en fait la déformation du latin furca viarum, fourche de chemins, qui a subi l'attraction du Fourvière lyonnais. Le chemin de droite, par où nous allons continuer, sert en grande partie de frontière à la commune de la Versanne.

Nous laissons à droite les Loges de Monteux, ensemble de fermes et de granges, dont il ne reste plus rien, à part quelques pierres perdues dans les bois. Jadis on pouvait descendre à droite jusqu'au « cimetière des Polonais », mais ces chemins-là aussi semblent avoir disparu. Nous arrivons à un carrefour de quatre chemins, bien connu des randonneurs et des ramasseurs de champignons. Nous continuons tout droit pour descendre dans un creux de vallée humide, un lieu justement nommé la Flotte. Nous remontons sur la ligne de crête, puis au carrefour suivant nous tournons à droite pour descendre vers les Loges de Lapras. Peu après, le chemin rejoint le GR 42 qui vient du Bessat. Nous le suivons sur quelques centaines de mètres pour atteindre la Croix Fayard et la Grotte Sarrasine.

 

LA GROTTE SARRASINE

Il y a bien une croix à la Croix Fayard, la croix aux fées. C'est une croix rustique, de bois mal ébranchée, qui a remplacé une croix plus ancienne, laquelle avait fini par tomber en morceaux. D'après la légende, les fées du Pilat se retrouvaient autour de cette croix, pendant que leurs époux les Sarrasins amassaient leurs trésors dans la grotte qui porte leur nom, au sommet de la colline.

 

La Croix Fayard

(Photo Altituderando.com)

 

Il est temps d'y grimper. Sentier agréable, ombragé, bien qu'un peu rude. Au sommet un grand amas de rochers domine un chirat, qui s'étale sur la pente. Il ne faut pas monter jusqu'au faîte de la colline, mais juste avant prendre à gauche et contourner les gros blocs de rochers, pour trouver enfin, au pied de l'escarpement, l'entrée de la grotte. C'est une ouverture basse, qu'il faut franchir en se baissant, mais à l'intérieur on peut se tenir debout. On comprend que les anciens ait attribué cette cavité aux Sarrasins, personnages en grande partie légendaires, mais il est vrai que cette grotte sans doute naturelle paraît avoir été aménagée par l'homme, un peu sur le principe de la Grotte des Fées du Mont Ministre.

 

Entrée de la Grotte Sarrasine

(Photo Altituderando.com)

 

Nous redescendons à la Croix Fayard, puis par un chemin agréable nous rejoignons la petite route de la Biousse, qui nous ramène à la Versanne.

 

LE MONUMENT DU MAQUIS FRANCO-POLONAIS

Pour accéder à cet émouvant souvenir de la Résistance, le plus simple, depuis la Versanne,  est de remonter la D 1082 jusqu'au hameau des Rouaires, et là prendre à droite la petite route de la Biousse. À l'embranchement, un panneau avertit les passants : « L'oubli est pire que la mort. Rendez hommage au maquis franco-polonais ».

 

Le panneau du maquis au début de la route

 

Un peu plus loin sur cette route, nous tournons à gauche comme nous y invite un nouveau panneau indicateur. Le chemin goudronné s'arrête au niveau d'une ferme, en un lieu nommé les Trois Dents. Curieux nom, car on cherche vainement quelles dents seraient à l'origine du toponyme. Nous continuons par un chemin de terre, qui pénètre rapidement dans la forêt. Un peu plus loin se présente une fourche de chemins. Si un panneau nous prévient que nous sommes bien sur le sentier du maquis, rien n'indique quel chemin il faut prendre. Les rares personnes qui connaissent l'emplacement du monument savent qu'il faut partir par celui de gauche, puis poursuivre tout droit après avoir rejoint un chemin venant de la droite, et enfin monter par le sentier à droite, pour arriver dans la clairière où s'élève le monument. « L'oubli est pire que la mort », disait la pancarte, pourtant c'est bien à l'oubli que le monument semble voué. À l'absence de balisage s'ajoute le mutisme de la carte topographique. Sur l'édition la plus récente, rien n'indique la présence du monument, ni mention, ni symbole. Il faut avoir recours à une édition plus ancienne (avant 2016) pour le voir signalé, sans mention particulière, par le symbole traditionnel d'un monument, un minuscule carré, d'à peine 1 mm de côté, que seul un œil exercé peut discerner.

 

Le monument du maquis franco-polonais

 

Nous voici donc au « cimetière des Polonais », comme disaient les anciens. Un petit enclos, une croix de Lorraine en gazon, trois marches, et une croix de granite adossée à une murette, voilà à quoi ressemble le monument. Un peu plus haut, à l'autre bout de la clairière, on voit aussi le dernier pan de mur restant de la maison qui servait de base aux maquisards. Le devoir de mémoire nous impose de raconter cette triste histoire, sans nous faire l'écho des ragots et calomnies qui circulent encore sur Internet. En mars 1944, un groupe de travailleurs de la Ricamarie, mineurs pour la plupart, et presque tous d'origine polonaise, décida de défendre contre l'occupant nazi le pays qui les avait accueillis. Affiliés à la branche Main d'Œuvre Immigrée (MOI) des Francs-Tireurs et Partisans (FTP), considérés comme la mouvance communiste de la Résistance, ils prirent le maquis et s'installèrent dans des bâtiments de ferme entre le Grand Bois et Saint-Genest-Malifaux. Leur but était d'attaquer les véhicules allemands passant par le col. Ces maquisards étaient au nombre de 24, dont une femme.

Comme il leur fallait bien trouver de quoi manger, ils décidèrent de réquisitionner la nourriture là où elle était, chez les paysans aux alentours ou dans les épiceries des villages. Certains s'y prêtèrent de bonne grâce, mais cela déplut à d'autres personnes, à tel point que ceux qui se disaient victimes de pillages se plaignirent à la Kommandantur de Saint-Étienne. Doit-on les blâmer ? Dénoncer les maquisards leur permettait de se dédouaner aux yeux des autorités d'occupation, et on sait que parmi ceux qui aidèrent la Résistance certains le payèrent au prix fort. Le 12 juillet, 7 maquisards se lancèrent dans une opération de plus grande envergure. Ils réquisitionnèrent un camion et le conduisirent à Saint-Régis du-Coin. Là ils investirent la villa du président de la Légion des Combattants du canton, par ailleurs administrateur du Nouvelliste, un journal vichyste lyonnais. Ils firent main basse sur les denrées alimentaires, qu'ils chargèrent dans le camion. Le propriétaire déposa plainte à son tour. La Kommandantur chargea la police militaire allemande, la redoutable Feldgendarmerie, de résoudre le problème.

Comme la situation devenait tendue, vers le 16 juillet les maquisards décidèrent de changer de base, et ils s'installèrent dans un bâtiment inoccupé des Loges de Monteux, dans le Grand Bois, sur la commune de la Versanne. Deux d'entre eux commirent l'erreur d'aller faire un tour vers l'auberge du Grand Bois, l'un armé d'une mitraillette et l'autre d'un fusil de chasse. On les reconnut, on les épia, on les suivit peut-être. Toujours est-il qu'une femme prit la décision de les dénoncer à la police militaire allemande, contre une récompense de 7000 Francs. Sans doute ne se doutait-elle pas de la portée dramatique de son geste, et on peut espérer qu'elle fut ensuite atterrée d'avoir entraîné la mort de plus de 20 personnes.

 

Plaque du souvenir

 

Le 20 juillet à l'aube, une importante troupe de la Feldgendarmerie investit les lieux, aidée par la Gestapo et quelques miliciens français, soit 400 hommes au total. Des barrages furent mis en place sur les routes. Les Allemands obligèrent l'aubergiste du Grand Bois à leur montrer le chemin des Loges de Monteux. Les militaires se déployèrent autour de la ferme, qu'ils prirent en tenaille. Les feldgendarmes, connus pour leurs méthodes expéditives, lancèrent l'attaque et ouvrirent le feu sans sommations préalables. À 24 contre 400, les maquisards n'avaient aucune chance. Un premier fut tué sur le pas de la porte. Repliés dans la ferme, les autres ripostèrent de toutes leurs armes, mais plusieurs tombèrent sous les balles allemandes. Les survivants, à court de munitions, résolurent de se rendre. Ils furent aussitôt fusillés, et les blessés furent achevés d'une balle dans la tête. Puis les feldgendarmes firent sauter la ferme. Après le départ des Allemands, les paysans virent un homme sortir d'un trou sous un gros rocher, où il avait réussi à se cacher ; c'était le seul survivant du massacre. Ils se demandèrent ce qu'il fallait faire de ce « terroriste ». Finalement le maire le fit reconduire chez lui.

Le lendemain les villageois, accompagnés du secrétaire de mairie, décidèrent d'inhumer les 23 cadavres, que les Allemands avaient laissés sur place. On creusa une fosse, qui accueillit les Polonais. Le cimetière improvisé fut entouré d'une barrière, et marqué d'une croix. En 1954 sept corps devaient être exhumés pour être inhumés à la Nécropole de la Doua à Villeurbanne. En juillet 1946 la croix provisoire fut remplacée par le monument, qui, pour ceux qui réussissent à le trouver, perpétue le souvenir du maquis.

 

Inauguration du monument en juillet 1946

 

SAINTE-AGNÈS

En remontant vers le col du Grand Bois, nous arrivons, peu avant de l'atteindre, au hameau de Sainte-Agnès. Quelques maisons, et surtout un grand terrain arboré, où nous attendent de nombreuses « pierres mystérieuses ». Nous avons déjà eu l'occasion par le passé d'évoquer ce site, dont l'histoire est bien connue. Il doit son existence à Philibert Réocreux, l'ingénieur chargé de la construction de la « route bleue ». Lors des travaux de percement, diverses pierres aux formes curieuses furent découvertes. L'ingénieur eut l'idée de les rassembler et de les agencer dans un terrain qu'il venait d'acheter, dont il voulait faire un lieu de promenade où son épouse, prénommée Agnès, pourrait profiter du bon air. Dans ce parc il voulait aussi construire un oratoire dédié à sainte Agnès.

 

L'oratoire Sainte-Agnès

 

On entre dans le parc aux pierres en passant sous une sorte de dolmen, mégalithe moderne s'il en est. Les pierres, dressées pour la plupart, portent des noms évocateurs : l'ermite et son chien, la Vierge et l'oiseau, le singe, le grand serpent, etc. Il y eut au début du XXe siècle toute une collection de cartes postales qui leur fut consacrée, ce qui permet de connaître tous ces noms, sans quoi ils seraient perdus aujourd'hui. L'oratoire est un petit édicule avec une niche grillagée, surmonté d'une croix. Il manquait à notre première évocation des  photos du site, les voici pour clore ce nouveau « coin sympa ».

 

Les « dolmens »

 

Un « menhir » - le grand serpent de pierre


La Vierge et l'oiseau





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