Les
Brumes Du Pilat
|
L'intégralité du roman
à succès tiré de faits réels
|
Ecrit
par
Daniel Rouet Préface
de Jean Andersson
|
![]() |
2022 |
![]() Les Brumes du
Pilat © Du mÊme
auteur : Le
Dernier Plongeon © Roman,
2006, à compte d’auteur Ortiz Roman
2016, Herdé Créations
Daniel
Rouet Les Brumes
du Pilat Roman Herdé
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photo : Première
et quatrième de couverture : Thierry Crestan « Pixelman »,
Montage Herdé Créations. ©
Herdé Créations, 2016 54
b, rue Salvador Allende – 38150 Salaise-sur-Sanne http://www.les-brumes-du-pilat.com/ ISBN
978-2-9537556-0-2 À
Guy Cartellier… Avertissement Ce récit est
une
fiction ; toute ressemblance avec des personnes connues ou ayant
existé ne
saurait être que fortuite. Préface
Je
me demande souvent si une préface est lue, et par qui… Ou plus
exactement, ce
qu’en attend l’auteur de l’ouvrage et le lecteur. À mon sens,
l’auteur n’en
espère que du bien, le lecteur, rien, car en
réalité ce qui l’intéresse avant
tout c’est l’ouvrage. Quand bien même il ne serait pas
accompagné d’une
préface, le lecteur ne s’en apercevrait même pas et ne
s’étonnerait pas de son
absence. J’ai
cherché dans mon Robert de
poche la définition du mot
« préface ». Elle tient en deux
lignes : « texte placé en tête
d’un livre et qui sert à le présenter au
lecteur ». Je
vous présente donc « Les
Brumes du Pilat », roman (ou polar pour être plus
précis) de Daniel
Rouet, un ami fidèle que je connais depuis des calendes, sinon
grecques (les
Grecs n’avaient pas de calendes), au moins du siècle dernier, le
vingtième. Ma
surprise a été amusée lorsque Daniel m’apprit
qu’il taquinait la
plume (lorsqu’on est voisin du Rhône, je pensais que ce serait
plutôt le
goujon… encore que du goujon dans le Rhône…). Et bien non. Daniel
a commis un
premier ouvrage en 2006, « Le Dernier Plongeon »
(Préfacé par Nicole
Rieu qui, elle, prit son travail très au sérieux) et un
deuxième trois ans plus
tard. À lire donc. J’irais jusqu’à dire, à
découvrir. Je
pourrais me contenter de ces simples mots et laisser le lecteur
partir seul à l’aventure de cette histoire (ou énigme)
qui, chez Daniel Rouet,
encore cette fois, est inspirée de faits réels et
tragiques survenus dans cette
région du Pilat, pour lesquels la lumière fut assombrie
par un silence
étourdissant. À
chaque chapitre me reviennent en mémoire les interrogatoires
dans les
commissariats, reproduits sur une machine à écrire,
grâce aux doigts de l’agent
de service… et puis, soudain l’auteur
s’échappe et poursuit le cours de son roman en essayant de
garder le fil
conducteur intact dans sa logique impitoyable. Cela pourrait tenir du
western à
condition d’y ajouter un brin d’imagination quelque peu aventureuse. Daniel
Rouet s’entoure de personnages réels ou fictifs ainsi que de
faits historiques, non pas pour noyer le poisson (au fait, y-a-t-il du
goujon
dans le Rhône ?), mais au contraire, pour ajouter selon la
formule mille fois
utilisée, l’utile à l’agréable. C’est
le seul conseil que je me permets d’adresser au lecteur. À
Daniel
je me garderais bien de lui signifier ni compliments, ni critiques et
encore
moins une opinion. Par incompétence et aussi parce que, dans le
domaine de la
création, on peut s’enrichir d’influences, mais en
réalité, on est seul… de la
plus belle des solitudes… avec soi. Pour
le prochain, Daniel Rouet, si tu tiens à une préface,
adresse-toi
à un écrivain, un vrai… Au
fait une préface n’est peut-être pas écrite pour
être lue ?
Jean
Andersson Chapitre
I Région
du mont Pilat, 20 mai 1987, 11h 20.
ux
commandes de son appareil le lieutenant-colonel Rémy Dubreuil se
sentait bien.
Une douce quiétude l’envahissait peu à peu. Il gardait
encore en bouche le goût
du café pris à la base peu de temps avant son
décollage. Le feulement de la
tuyère du réacteur, au milieu de sa puissance, le
rassurait. Ce sentiment
d’invulnérabilité l’avait toujours habité
dès lors qu’il prenait place dans le
cockpit du Mirage. Cet
appareil il le connaissait par
cœur. Au Tchad,
d’où il revenait, l’avion et lui avaient appris à
s’apprivoiser mutuellement.
Avec deux mille sept cents heures de vol ensemble, ils formaient un
vieux
couple. Cette énième sortie, c’était leurs noces
d’or en quelque sorte ! Il avait laissé Lyon à une
minute à peine derrière lui et suivait maintenant le
ruban argenté du Rhône qui
scintillait en jouant à cache-cache à travers le tapis
brumeux. Ce dernier se densifiait et
enveloppait de plus en plus le Mirage, sans pour autant
inquiéter outre mesure
Rémy. En
pilote expérimenté, il avait satisfait aux difficiles
épreuves de pilotage par
conditions extrêmes. En patrouille au-dessus du Hoggar, il
s’était même
retrouvé coincé dans des vents de sable terribles et il
s’en était sorti sans
casser du bois, alors… Il
obliqua très légèrement de trois degrés
pour survoler le mont Pilat, massif
montagneux situé au sud de Lyon, et rentrer à la base
d’Istres point final de
sa mission. « Allez
"Piquette"
ça sent l’écurie, ma vieille ! » Au-dessous
de lui, tapie sous l’épais
matelas ouaté, il
devinait la montagne. Figure de proue des hauts plateaux
ardéchois, elle
surplombait la vallée du Rhône du haut de ses mille quatre
cent trente-deux
mètres d’altitude.
L’émetteur relais de
télévision (TDF) prolongeait un de ses sommets en le
coiffant de sa haute tour
de 80 mètres d’une blancheur immaculée. Rémy
connaissait bien le relief pour
l’avoir survolé à maintes reprises. Il vérifia son
altimètre. Il indiquait 8200
pieds. Jugeant la marge de manœuvre sécurisante, il entama son
virage, immédiatement copié par
les deux appareils suiveurs qui avaient bloqué leur
" Furet "
Flying-Unlimited-Radar-Evolution-Technology
(système de pilotage automatique dont l’armée de l’air
française venait d’être
récemment dotée) sur leur leader. C’est
précisément ce système que les trois hommes
avaient pour mission de tester. Le
plan de vol était clair : Navigation à basse
altitude pour déjouer les
radars, formation serrée en patrouille d’interception,
simulation de combat (la
D.C.A du mont Verdun les avait taquinés peu de temps
auparavant
lors de leur survol lyonnais). Le nom de
code de leur mission était "
Euphonie ". Le
chasseur s’inclina sagement à droite. Son pilote avait la
sensation de conduire
par les rennes une pouliche de course bien docile. Au travers de la
verrière de
son cockpit, où se réverbérait
l’éblouissante clarté du soleil, il apercevait
les Mirages accompagnateurs qui volaient en formation serrée.
Ils évoluaient à
travers les nuages dans un bel ensemble, éloignés
d’à peine plus de 200 mètres
les uns des autres. Leurs silhouettes dessinaient dans les airs un
triangle
isocèle d’une géométrie parfaite dont Rémy
était le sommet, le fer-de-lance. Sur
ses flancs, à trois heures, entre deux volutes de brouillard,
quand la
visibilité le permettait, il pouvait presque apercevoir son ami
Dautry qui
l’épaulait et, à neuf heures, le sous-lieutenant Lambert,
un jeunot de cinq ans
son cadet qui fermait le triangle. Au-dessous
d’eux, l’azur bleuté avait fait place à une purée
de pois. Ils n’y voyaient
plus à cent mètres. Le plafond s’abaissait de plus en
plus. Au sol, il
distinguait encore, quand les nappes de brume se diluaient, le
patchwork des
parcelles de terre. Géométries baroques et couleurs
bigarrées s’y conjuguaient
pour composer un tableau cubiste du plus bel effet. Le
lieutenant pensa alors qu’il faisait le plus beau métier du
monde. Tout à coup
le brouillard s’opacifia. Une pluie fine vint battre l’habitacle. « Quelle
poisse, pesta Rémy, drôle de printemps ! » L’avion
traversa une zone d’éclaircies. Ceint d’échardes de
brumes qui s’effilochaient
comme les fils de la laine sous le peigne du cardeur, du brouillard, le
Pilat,
émergea. Sur son flanc, plein sud-est, à mille trois cent
soixante-deux mètres
d’altitude voisinait le massif des Trois Dents. Une crête de pics
en triptyque
semblable aux crocs d’un chien. La
stupéfaction recouvrit de son masque de Gorgone le visage de
Rémy. « Putain
de Dieu ! Comment se trouvait-il là ? Ce
n’était pas possible… »
Quelque chose clochait. Il n’aurait jamais dû se trouver si
près, ni l’avion si
bas ! D’un
des crocs, soudain, jaillit une lueur violente qui le surprit et
l’aveugla. Mû
par un réflexe conditionné, il détourna la
tête. Presque immédiatement, un bip
lancinant s’invita dans la cabine. En simultané, le
témoin d’alerte rouge au
centre de ses commandes clignota. Une onde froide lui parcourut
l’échine. Ses
yeux se révulsèrent. Ses muscles se
tétanisèrent. Devant lui les appareils de
contrôle s’affolaient. Il rectifia la position, sa main gauche
interrogea la
pleine puissance du turboréacteur SCEMA, rien ! Dans un
basculement
inexplicable en quelques dixièmes de secondes, l’avion
était devenu
incontrôlable. Il essaya toute la procédure de reprise en
main, en vain !
Toute sa science du vol, toutes ses années à bourlinguer
dans ce ciel devenu
soudain inhospitalier ne lui servaient plus à rien. Il
lui fallait prendre une décision et vite. La sueur lui perlait
par tous les
pores. La stupeur marquait son faciès d’une impression
imbécile. Dans sa tête,
engendrée par la pression des jets et la
décélération, des milliers d’abeilles
bourdonnaient.
Des halos bleutés lui voilaient la vue. Il n’arrivait plus
à trouver son
souffle. Le masque d’arrivée d’air semblait engorgé.
L’avion continuait de piquer du nez, comme
attiré
vers le sol par une polarité
mystérieuse. Dans
son micro, il hurla comme un damné à l’attention de ses
coéquipiers : « Mayday…
Mayday… Décrochez ! Décrochez ! Pour l’amour
de Dieu… Décrochez ! » Rien.
Aucun écho. Comme si les ondes étaient parties en
vacances. Comme si le monde
autour de lui n’existait plus. Il tira sur le manche en essayant de
pousser le
réacteur au maximum, palonniers à fond. Rien ne
répondait. L’avion continuait à
une vitesse effrayante sa tragique et inexorable inclinaison vers la
terre. Le
sol se rapprochait à vitesse grand V. Devant ses yeux
exorbités, au travers du
brouillard, il vit d’une manière
diffuse le
village se rapprocher, grossir, enfler démesurément. Il
pouvait presque maintenant distinguer le toit des bâtiments, les
deux églises,
le viaduc. Ses doigts effleurèrent la commande de mise à
feu du siège
éjectable. Non ! Il ne pouvait pas faire cela. Il lui
fallait attendre ;
attendre encore, attendre le dernier moment.
Du fond de sa mémoire, le
manuel d’instruction ressurgissait, occultant de sa froide
rigidité ses
velléités d’autonomie. Il lui fallait éviter
à tout prix le carnage, s’écraser
au milieu des bois et avec un peu de chance… Cramponné
au manche Rémy Dubreuil jouait son va-tout. C’était trop
bête de finir là. En
quelques poignées de secondes grappillées sur
l’éternité, il revit toute son existence
: l’école d’officier de Salon-de-Provence,
le jour de l’obtention de son brevet, ses parents drapés de
fierté, la
cérémonie de son mariage, Nelly, le Tchad ! Encore
vivant, mais déjà
condamné. Dans sa mémoire un méli-mélo de
souvenirs dansait une folle
sarabande. Projetées au-devant de lui les images
défilaient en accéléré. Dans
l’habitacle, sa jeune épouse, la tête appuyée tout
contre son épaule, dormait à
présent à ses côtés. Il n’osait pas faire un
mouvement de peur de la réveiller,
il la trouvait craquante dans cette posture lascive, fragile,
abandonnée. Le
temps semblait comme suspendu au cadran d’un bonheur sans fin,
immatériel. Il
se revoyait, en août de l’année dernière, à
la Garden party donnée à l’occasion
des journées portes ouvertes de la base 112 à Reims.
Pendue à son bras, toute
auréolée de la lumière diaphane du bel
été, Nelly resplendissait. La fanfare de
l’armée de l’air, bien à l’ombre sous les grands arbres
du parc, accompagnait
la fête de ses flonflons entrainants.
De grandes tables, toutes de blanc nappées,
étalaient en abondance
victuailles et boissons. Rémy
se sentait bien. Anormalement bien. Un nuage de gaze noir drapa le
soleil. Le
paysage, pris en otage par un camaïeu de gris sordide, se
délaya. Sous le
souffle d’un vent fraîchement levé, une escadrille de
gobelets en plastique
traversa le ciel gris. Les grandes nappes blanches en perdition
s’envolèrent à
leur tour. Nelly, sans qu’étrangement il ne pût esquisser
aucun geste pour la
retenir, lâcha sa main. Sa vue se brouilla. Son rêve
se perdit dans le fouillis luminescent des instruments de bord. Il
plissa les
paupières. Sa conscience, petit à petit, l’abandonnait.
Un cerf-volant
tricolore, rouge, orange et noir volait dans le ciel, tout à
côté de lui. Venue
d’on ne sait où, la voix de sa mère emplit le poste de
pilotage et le
sermonna : « Rémy
ne monte pas si haut dans l’arbre. Laisse ce cerf-volant dans les
branches, tu vas
te casser la figure. » Dans
la bulle de plexiglas qui composait (pour combien de temps encore ?) le
cockpit,
Nelly lui souriait. Jamais Mirage
n’avait si
bien porté son nom. Accompagné
d’un hurlement apocalyptique, l’appareil amorça sa chute
vertigineuse,
entrainant avec lui, ses deux compagnons
d’infortune. Au tout dernier moment Rémy réussit pourtant
à cabrer légèrement
l’appareil. Immédiatement, ses coéquipiers qui n’avaient
apparemment pas réussi
à déconnecter leur " F.U.R.E.T "
l’imitèrent. Jusqu'à la dernière seconde il
s’accrocha à ce fol espoir, autant
qu’à son manche et à sa vie qui s’en allait. Une grande
lumière blanche à
l’intensité fulgurante lui brûla les yeux. Il
était onze heures vingt et une sur l’écran radar de la
tour de contrôle de la
base du mont Verdun, le vol 758 n’existait plus. ****** — Qu’est-ce
que
c’était ? —
Mon dieu je ne sais pas ! On aurait dit un avion qui franchissait
le mur
du son. À l’intérieur de la salle de
restaurant, immobiles,
tous leurs sens en éveil, ils interrogèrent le silence
sourd de menaces qui
venait de s’installer. Pierre Bonnardel, l’architecte affecté
à la réfection de
l’auberge, venu pour une réunion de chantier, jeta un regard au
travers de la
vitre. Une boule orange traversa son espace visuel. « Un
avion en feu sans
doute ? » pensa-t-il. Juliette
Panel, la commanditaire des travaux, patronne du café restaurant
“ L’Auberge de
la Croix ” interrogea d’un rapide coup d’œil le carillon. Il indiquait
onze heures
vingt passées. Trois plaintes stridentes,
décalées, déchirèrent le ciel.
Simultanément, trois explosions se répercutèrent
d’échos en échos jusqu’aux
contreforts des montagnes. Elles étaient si intimement
mêlées que leurs sons
s’y engouffrèrent en une seule et même plainte lugubre. "
Boum… Oum… Oum ! " Un
grondement de tonnerre roula, enfla, envahit l’espace,
traversa les murs, jusqu’à faire bourdonner leurs tympans.
Pierre se jeta au-dehors,
en renversant deux chaises au passage. Stationnée devant l’auberge, sa grosse BMW noire
l’attendait. Le
brouillard était dense, la pluie fine et froide. À
quelques encablures en
amont, au pied de la grande ligne droite qui montait au col, dominant
les sapins, il aperçut trois
langues de feu aux couleurs
orangées qui s’élevaient vers le ciel. Enveloppées
dans leurs ganses de brume,
elles formaient à leur sommet trois champignons bleutés.
Instinctivement, cette
vision quasi surréaliste lui fit penser à une explosion
atomique. La lueur
diminua rapidement. Débauchés de leur travail, les
maçons, abasourdis, leurs
truelles à la main, envahissaient la route, cherchant à
comprendre. —
Fais gaffe Pierre ! recommanda Juliette qui était sortie sur le
bas de la
porte. — Qu’est-ce
que tu veux
qu’il m’arrive ? — Je ne sais
pas moi, c’est
étrange. — C’est
tombé sur le crêt,
là-bas. J’y file ! Sur
les chapeaux de roue, la puissance berline démarra. Le
Crêt en question n’était
pas loin de l’auberge, quatre cents mètres tout au plus.
Très rapidement, celui
que l’on appelait familièrement "l’archi" fut sur les lieux. Ses
yeux
scrutaient l’épais brouillard, l’interrogeaient. Il roulait
vitres ouvertes. Il
arriva à proximité de la crête. Une odeur
indéfinissable mélangée aux senteurs
de résine des conifères
parvint à ses narines. Au
volant de sa voiture il descendit aussi bas qu’il put. Des
débris de plus en
plus nombreux jonchaient la route. Il jugea plus prudent de continuer
à pied. Il
tira le frein à main, se gara tant bien que mal, moitié
sur la route, moitié
sur la butte. Il emprunta le chemin du bois de Bancelle et courut de
toutes ses
forces, sentant que là-bas un drame s’était joué
et que peut-être il pouvait se
rendre utile. Pour
gagner du temps il délaissa le chemin goudronné et coupa
à travers bois. En
cette fin de mois de mai, les fougères, abondantes, recouvraient
d’un matelas
verdâtre particulièrement dense l’intimité du
sous-bois. À leur contact, il se
trouva rapidement trempé jusqu’aux genoux. Il
réalisa soudainement qu’il n’avait pas la tenue adéquate
pour sa course
champêtre. Les accrocs laissés sur son pantalon par les
épines étaient si
nombreux qu’il finirait en chiffon avant la fin de la journée.
L’exaltation du
moment le poussa à continuer sans plus se soucier de son
apparence. L’heure lui
semblait grave. L’odeur se faisait de plus en plus insistante. Soudain
il
l’identifia : c’était de l’essence ! Des
vapeurs de
carburant polluaient l’air pur et leur densité ne laissait rien
augurer de bon
quant à la suite des événements. Après
avoir parcouru deux cents mètres environ, il arriva
essoufflé en haut de la
combe. En lisière du bois, essaimées ici et là,
quelques fermes éparses
trainaient leurs solitudes. Les prés pentus
dégringolaient jusqu'à la route du
col qui se perdait dans le brouillard. Un
spectacle hallucinant s’offrit à lui. Pour un peu il se serait
cru à
Noël ! Les sapins étaient couverts de couleurs, comme
s’il l’on avait vidé
la hotte du vieux monsieur barbu,
en un puzzle
de milliers de pièces au-dessus du Pilat ! Trois coupes
sombres et
distinctes formant trois clairières artificielles
zébraient la forêt. Dans leur
sillage les arbres étaient éclatés,
éventrés, déchiquetés. Stupéfait,
il ne savait plus où donner du regard. Les
pylônes électriques avaient été
sectionnés. Leurs fils pendaient comme des
guirlandes et crépitaient en lançant des gerbes
d’étincelles. L’empennage d’un
des avions s’était fiché en terre tel un soc de charrue
au moment des labours.
En contrebas, un morceau de carcasse se consumait. La roue d’un train
d’atterrissage perchée au faîte d’un sapin
témoignait de la violence du choc. À
la lisière de la forêt, un morceau d’aile était
resté suspendu dans les
branches. Des amoncellements de ferraille entremêlés aux
branchages arrachés
jonchaient le sol : L’apocalypse de Dante! Au
vu de l’importance des débris, il comprit qu’il ne s’agissait
pas d’un avion, mais
de plusieurs, deux, voire trois appareils. Soudain
l’horreur le changea en statue de sel. Lové autour d’un pommier,
le corps d’un
des pilotes gisait. Son premier
réflexe
fut de lui porter secours, hélas ! Il n’y avait plus rien
à faire. D’une ferme
voisine, il prévint la gendarmerie. ******* À
Pélussin, dans la caserne des pompiers, Jacques Martin,
« Jacky »
pour les intimes, trompait son ennui en jouant aux cartes. Il n’aurait
pas dû
se trouver là, mais un mauvais rhume au début de la
semaine l’avait contraint,
fiévreux, à garder le lit. Célibataire endurci, il
vivait seul. Confiné par la maladie
dans son petit appartement au centre du bourg, il s’ennuyait. Les
journées lui
semblaient longues et le désœuvrement peu à peu le
gagnait. Aucun sapeur ne se
trouvant disponible pour assurer la garde de la caserne, il entreprit
d’y
passer sa convalescence. Elle était un peu sa deuxième
maison. Son
copain Jean parti faire une course au-dehors, il était
resté seul au poste et
partageait sa solitude avec les cartes. Il enchainait réussite
sur réussite,
quand soudain… le klaxon relié au téléphone dans
le fond du garage où dormaient
les véhicules d’intervention meugla. Il décrocha le
combiné. Nul besoin d’être
mélomane pour reconnaître la voix de stentor du
capitaine Roumanille : —
Réveillez-vous là-dedans, tout le monde sur le pont,
bordel de merde ! —
C’est que… Je suis tout seul. —
Démerdez-vous ! Enfin… Démerde-toi. Bouge-toi ! Lance
la sirène. Trouve du monde. Chaque minute compte. J’arrive
à la caserne illico.
Prépare le VSAB. Démarre l’ambulance. De mon
côté je préviens le S.M.U.R, la
protection civile et je bats le rappel des effectifs. —
Mais qu’est-ce qui se passe, il y a la guerre? —
Ne discute pas ! Il n’y a pas une seconde à perdre. Des avions
se sont écrasés
sur la crête de la Croix de Montvieux. —
C’est une plaisanterie ? —
C’est sérieux mon petit, au moins trois appareils ! Pour ton
baptême du feu, tu
vas être servi ! Rameute le plus de monde possible. Je compte sur
toi. Obéis ! Jacky
raccrocha. Il était abasourdi par la nouvelle. Groggy. Mais bien
vite il
retrouva son sang-froid et ses automatismes. Il courut jusqu’à
son casier où il
enfila à la hâte sa tenue d’intervention. Toujours au pas
de course, il
rejoignit le hangar où se trouvaient entreposés les
véhicules. Le portail
électrique grinça en s’enroulant. Il jubilait : « Oublier
la maladie ! Au diable les réussites ! Voilà enfin
quelque chose de sérieux, d’important. » Il se
dirigea, au pas de
course, vers le bureau de son chef de corps. L’armoire aux clefs
trônait à
l’arrière. L’excitation engendrant la maladresse, il pesta sur
le manque de coopération
que celle-ci montrait à l’ouverture. Finalement
elle daigna s’ouvrir. « Ce
n’est pas trop tôt », grommelât-il en essayant
de repérer parmi la
cinquantaine de clefs, la couleur qui l’intéressait. « L’ambulance
c’est… Voyons… Le porte-clefs rouge ! Oui, le voilà. » Il
le brandit fièrement comme
un champion
olympique aurait brandi sa
médaille sur le
podium. Il courut jusqu’au véhicule d’intervention et s’installa
au volant. Le
vieux Berliet, malgré le nombre pharaonique de kilomètres
affichés à son
compteur, démarra au quart de tour, à la grande
satisfaction de son
conducteur : « Au
passage je prendrai Jean. Il doit être à la scierie,
ça va lui faire drôle ! » Il
pensait à la tête de l’autre, quand fièrement, il
lui jetterait à la face. « Des
avions ! Oui mon vieux, c’est comme je te le dis, des avions
! » Tous
feux allumés, toute sirène hurlante, pourfendant le
brouillard, le véhicule
prit la direction du sommet. Il partait pour une intervention qu’il
n’était pas
prêt d’oublier… ***** Patrick
Pépinot se tenait un peu plus bas, dans les locaux de la D.D.E.
Il faut dire que Pélussin, comme la
Sainte Trinité,
présente la particularité d’avoir deux entités qui
au final n’en font qu’une :
Pélussin le haut, regroupé autour de la place des croix
et de l’église Saint
Jean et Pélussin le bas avec l’église Notre-Dame. Une
grosse bourgade située
sur ce que l’on a coutume d’appeler " La lucarne rhodanienne de la
Loire. " Forte
de ses deux mille huit cent soixante-treize âmes, la commune
abrite la
subdivision de l’équipement dont Patrick fait partie depuis huit
ans
maintenant. Le travail ne lui manque pas, surtout l’hiver à
déneiger et à saler
la toile d’araignée des sentiers et des routes qui sillonnent
les pentes du
massif du Pilat. Occupé à lire des plans, il sursauta
à la première sonnerie du
téléphone. À
l’autre bout du fil, la petite voix du maréchal des logis Hanner
s’éleva,
aigrelette : —
Papé ? —
Comment tu m’as reconnu ? Je n’ai pas parlé. Tu ne serais
pas le frère de
madame soleil, toi ? — Ne
déconne pas ! Ce n’est
vraiment pas le moment ! Au
ton de la voix, " Papé " (c’est ainsi que l’on avait l’habitude
de le
surnommer) comprit que l’heure était grave. Rengainant ses
habituelles
plaisanteries, il écouta attentivement son interlocuteur. —
Réunis le " max " de gars et monte vite. Des mirages de
l’armée de
l’air viennent de se crasher. — Tu te fous
de moi, c’est
une plaisanterie ? —
File je te dis! J’ai tout mon état-major et la moitié de
l’armée française qui
rapplique dans moins d’une heure ! Barricadez en urgence ! Balisez tous
les
accès forestiers dans un périmètre d’un
kilomètre mètres au moins. Barrez tous
les voies : Le bois de Celle par la route du col et la D7
en direction de Pavezin, dans les deux sens. Fissa ! Même une
fourmi ne doit
pas passer ! Une patrouille est déjà partie sur les
lieux. Je t’envoie tout
l’effectif dont je dispose, je bats le rappel des absents, je
préviens les
pompiers, de ton côté averti EDF pour parer à tout
incident. File vite! —
Si tu prends le temps de me dire où ça se passe, j’y
cours derechef ; mais
si tu ne me dis rien, je reste là. Je n’ai pas envie de me
perdre dans le
massif, surtout avec ce foutu brouillard. —
A Montvieux mon pote, à Montvieux.
Tu
devrais déjà y être! ******* Costume,
cravate, les mains enfouies chaudement dans les poches de son pardessus
en
alpaga, le maire, André Duvert, poussa la porte vitrée de
l’hôtel de ville. Il
s’apprêtait à affronter le brouillard. Sur le perron, il
remonta son col en
maugréant : « Brrr !
Quel temps de chien ! Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’on verra le
soleil ! »
Cinquante
ans, le regard malicieux qui se doublait d’une faconde de bon aloi, le
cheveu
dru et ondulé, le sourire à l’américaine, la
poignée de main ad hoc, un
charisme à faire pâlir un président du conseil,
l’édile était l’archétype du
politicien rural et il ne doutait pas d’être élu, un jour
prochain, conseiller
régional. Il
y a quinze ans, la mairie s’était offerte à lui.
Opportuniste, il lui avait suffi
d’être là, au bon moment, et devenir l’homme providentiel
que tout un chacun
attendait. La querelle des clans qui se disputaient l’hôtel de
ville, en
s’entre-déchirant, l’adoubait sans le vouloir ! Auparavant, il
était maire du
village voisin. Il y habite encore aujourd’hui, un paradoxe ! Les deux
clochers
étant distants d’une dizaine de kilomètres. Là-bas
on l’avait remercié sans
ménagement, le chargeant de tous les maux. Pour faire taire ses
détracteurs,
après sa défaite aux élections, il avait
brigué la mairie du village voisin, où
se trouvait la maison familiale de ses
parents. À sa
grande satisfaction, la liste qu’il manageait était
passée avec une majorité
confortable. Une revanche sur l’adversité, qu’il savourait
aujourd’hui
pleinement. Sa
matinée n’avait pas été de tout repos. Il avait
présidé une réunion de crise à
son bureau. Les pluies diluviennes qui avaient sévi ces derniers
jours avaient
laissé des traces. Une bonne partie de son emploi du temps passa
à faire
l’estimation, la plus juste possible, des dégâts
occasionnés. Avec l’aide des
services techniques, des agents de la D.D.E, munis du plan cadastral,
ils
dressèrent l’inventaire des travaux à effectuer en première urgence. Puis ils
chiffrèrent les
besoins en matériel de chacun de ceux-ci. Enfin, ils
définirent les priorités
des différentes interventions. Maintenant,
il ne pensait plus qu’à un dégât des eaux : celui
qui viendrait troubler
bientôt le pastis qui l’attendait au bord du zinc de son ami,
Jacky Vermeulen, débitant
de boissons de son état, dont l’enseigne au néon " Les
Armes de France "
luisait dans le brouillard, à quelques pas seulement de
l’hôtel de ville. L’arôme
de l’anis lui caressait déjà
le gosier,
quand, au coin de la place, se pointa l’estafette de la gendarmerie
avec le maréchal
des logis Hanner à son volant. Elle semblait plus pressée
qu’à l’habitude. Duvert
pensa : « De
vrais limiers ! Ils ont senti le pastis de loin. On peut dire qu’ils
ont du
flair ! Mais cette fois-ci pas question que je paye la tournée,
ce pingre
d’Hanner en sera de sa poche. » À
la grande stupéfaction de l’édile, la camionnette
fonça droit sur lui,
finissant sa course freins bloqués, à moins de cinquante
centimètres de ses
pieds, où elle cala. D’un pas de côté, l’élu
évita prudemment la touchette. Jaillissant
du véhicule, tel un diable qui bondit hors de sa boîte,
Hanner apparut. Duvert,
furieux, l’invectiva : —
Ne te gêne plus ! Que tu écrases le champignon passe
encore, mais que tu m’écrases,
alors ça, c’est le comble ! Un ami
de
dix ans, tu te rends compte ! —
Ne monte pas sur tes grands chevaux, mais plutôt dans ma voiture.
Laisse l’ami
de côté, c’est du maire dont j’ai besoin. —
Tu sais ce qu’il te dit le maire, il te dit m… le maire. Aujourd’hui il
ira
prendre son pastis tout seul, parce qu’en compagnie d’un chauffard, ce
n’est
pas bon pour les prochaines élections. —
Arrête ton cinéma, veux-tu. Tu ne peux pas savoir ce qui
vient de nous tomber
sur les bras, enfin quand je dis sur les bras, c’est un doux
euphémisme. —
Cesse de tourner autour du pot ! Qu’est-ce qui est tombé ? —
Trois Mirages ! Ni plus, ni moins. C’est là-haut à la
Croix de Montvieux. Je ne
crois pas qu’il y ait de survivant. —
Nom de Dieu ! Qu’est-ce que tu attends pour démarrer ? — Toi ! L’édile
s’engouffra dans le fourgon. Celui-ci démarra sur les chapeaux
de roues,
emmenant les deux hommes vers une rude journée. ******** Sur
les lieux du drame, une dizaine de minutes plus tard, les secours et
les
premiers curieux commencèrent
à affluer. L’équipe du SAMU
arriva la
première, suivie, plus tard, d’un hélicoptère de
la protection civile et d’une
alouette IV venu de Saint-Étienne. Les hélicos se
posèrent non sans mal, l’un
des appareils ayant dû sectionner les fils électriques, au
moyen de ses pales
pour pouvoir se poser. Pierre
Bonnardel, resté sur place, regarda sa montre. Il était
onze heures
cinquante-huit. Le premier avion avait fini sa course dans un ruisseau
à cent
cinquante mètres d’une ferme habitée. Le second
s’était écrasé à mi- pente du
col. Le troisième gisait un peu plus haut,
éparpillé dans la forêt. Par miracle
la zone était peu habitée. Grâce au courage et au
sacrifice des pilotes, une
tragédie beaucoup plus lourde avait été
évitée. Le
périmètre en partie sécurisé par la
gendarmerie, avec l’aide de la D.D.E,
l’armée arriva. Elle prit possession des
lieux et du commandement. Le plan SETTER
fut mis en place. Priorité fut
donnée à la
recherche des armes et des boîtes noires. Un
début d’incendie éclata, rapidement circonscrit par les
sapeurs du capitaine
Roumanille. Dès lors, une activité intense se
développa à cet endroit de la
forêt, habituellement si tranquille. De drôles de touristes
en treillis kaki, les commandos de l’air
de la base de Nîmes,
envahirent les pentes boisées, à la cueillette
d’étranges champignons.
Mitraillettes à la hanche, chiens en laisse, ils
quadrillèrent les lieux à la recherche de débris
de plus en plus petits,
éparpillés sur un rayon de douze kilomètres
environ. Précieuses,
des grues venues de la Valbonne, aidèrent à la
récupération des grosses
structures rendant très rapidement au
site un semblant d’aspect originel. Le ballet
des hélicos les accompagna, emplissant le ciel du battement de
leurs pales. Sous
la haute autorité du général Maurice, un PC de
campagne baptisé COBRA
s’installa. Le périmètre fut déclaré zone
militaire et des
experts en balistique furent détachés sur les lieux.
Épaulés par des ingénieurs
de chez Dassault, ils effectuèrent un travail remarquable. Sous
la violence du choc, un des moteurs fut retrouvé plusieurs mois
après, à
quelque cinq cent mètres de son point d’impact, à
proximité d’une ferme, sous
le couvert d’un bosquet de sapin. Cette trajectoire invraisemblable fut
le seul
bémol à mettre au passif des experts militaires. La
presse locale ne manqua pas
de se faire la gorge chaude au sujet de cette « bavure
». Certains
chanceux arrivés en premier sur les lieux, possèdent encore
quelques
reliques de ce crash
historique. Les
missiles, des Matra 550 Magic étaient fort heureusement
factices. Quelques
munitions, des balles de trente millimètres, profondément
enfouies dans le sol,
ne furent pas retrouvées, tout de suite. Quelques mois
après, au hasard des
labourages saisonniers, elles explosaient encore. Les
boîtes noires, récupérées peu après,
ne délivrèrent aucune autre explication
sur l’origine de l’accident. L’enquête conclut à une
erreur de pilotage, due
aux conditions atmosphériques extrêmes qui
régnaient ce jour-là sur le massif. Juliette
Panel, quant à elle, finit ses travaux avec un peu de retard…
mais son
restaurant prit rapidement beaucoup d’étoiles : celles des
généraux qui
avaient fait de l’auberge leur quartier général et, ipso
facto, leur mess. Chapitre II PARIS 11h : Ministère de la
Défense,
place Denfert Rochereau, un an après.
raîchement
nommé ministre des armées, Maurice Payen, la paume de la
main nonchalamment
appuyée à l’espagnolette de la fenêtre, observait,
pensif, la cour d’honneur du
palais. L’objet de son attention, une jeune femme brune de taille
moyenne, quêtait
au planton de service, le chemin de son bureau. Une
femme dans le bel âge, élégante, trente et un,
trente-deux ans, tout au plus. « Trente-quatre
exactement ! » Se remémora le ministre, l’esprit
encore tout imprégné
par l’étude du volumineux dossier qui allaient les réunir
tous les deux dans
une poignée de secondes. Il
y a fort peu de temps encore, il dirigeait le ministère de la
Culture. Une
fonction forte agréable qui semblait convenir très bien
à sa femme, éblouie par
le monde des arts et surtout, hélas, par celui des
artistes ! Une vie
ponctuée de soirées fastueuses, de fêtes, de
paillettes, dans laquelle ils
s’étaient installés tous deux avec une facilité
convenue. Mais
le hasard d’une vie politique mouvante ne lui avait pas laissé
le loisir
d’apprécier longtemps cet Eldorado. Une sordide affaire de
pot-de-vin, dans un
trafic d’armes, avait amené
son prédécesseur à
démissionner. Le lendemain même, par le truchement d’un
coup de fil émanant du
secrétariat de Matignon, le premier ministre, Charles Cartier,
le convoquait à
l’Elysée. Il
revoyait l’entrevue comme si elle datait d’hier. En présence de
son ministre de
tutelle, sous les lambris et le décorum solennel du palais, le
président
Gabriel Lachaume l’avait apostrophé
d’un
ton empathique : — Si
nous vous avons convoqué sans délai mon cher
Payen, c’est que des circonstances aussi déplaisantes
qu’inopinées dont vous
n’êtes pas sans ignorer l’existence nous conduisent à vous
mandater au poste de
ministre de la Défense. Maurice
Payen voulut prendre la parole, mais le président ne lui laissa
pas le temps
d’ouvrir la bouche. — Vos
éloges ne sont plus à faire. Nous connaissons votre
attachement à notre cause. À
maintes reprises vous avez su vous montrer digne de la confiance que
nous vous
avions témoignée. Je ne vous cache pas que nous avons
fait un large tour
d’horizon, pour savoir qu’elle était la personne la plus
habilitée à diriger ce
poste stratégique. À l’issue de
celui-ci, un consensus s’est formé rapidement sur votre nom. Une
fierté toute légitime gonfla les poumons de Payen. Le
président enchaina sur un
ton plus confidentiel. — C’est
une lourde charge qui vous échoie, je vous le concède
bien volontiers. Vous
n’êtes pas obligé de nous donner votre réponse de
suite. Vous pouvez
réfléchir. Du
regard, il alla quérir l’approbation de son Premier ministre.
Celui-ci confortablement
assis dans le fauteuil en cuir rouge du boudoir approuva en hochant la
tête. — Au
vu du caractère urgent de la situation, je ne vous cache pas
qu’une réponse
rapide de votre part nous obligerait. À contrario, il va
sans dire que
nous serions fort déçus d’essuyer un veto. Nous
considérons notre offre comme
une promotion. Vous comprenez ? Maurice
Payen savait bien ce que ces sous-entendus signifiaient. Des bruits de
couloir
annonçaient un prochain remaniement ministériel. Un refus
de sa part
signifierait une éviction. Décliner le poste,
c’était s’offrir un enterrement
politique de première classe et ça, il n’en n’avait pas
les moyens ! Il
était de condition modeste, son père lui ayant
légué plus des valeurs morales que de biens immobiliers.
Les frasques de sa
jeune épouse lui coutaient
les yeux de la tête
et il se voyait mal recommencer sa carrière au point
zéro. Il sauta sur
l’opportunité qui lui était offerte : —
Monsieur le président, considérez la cause comme entendue. —
À la bonne heure ! À la bonne heure ! s’exclama
le président en se
frottant les mains. Je n’en attendais pas moins de vous. C’est une
décision
pleine de sagesse et qui vous honore ! D’un
geste paternel, il prit Payen par les épaules et l’entraina vers
son bureau. —
Un petit cigare mon cher ? Une petite fine ? —
Comment pourrais-je dire non à une offre aussi tentante ?
Il était écrit qu’aujourd’hui
que je ne pourrais rien vous refuser ! —
Ne faites pas l’enfant Payen, laissez-vous aller, que diable !
C’est un
grand jour, un jour de mariage ! Cela s’arrose. Joignez-vous
à nous
Cartier et trinquons ensembles, à l’union du bon sens et de
l’intérêt d’État,
aux lendemains qui chantent. Ajoutant
le geste à la parole il fit pivoter une mappemonde dont les
origines semblaient
remonter à la genèse de la cartographie. Sur sa partie
arrière, tronquée comme
une orange coupée en deux, elle dissimulait un petit bar, dont
il sortit trois
étuis de Davidoff et une bouteille de fine Napoléon. Tirant
sur leurs cigares, verres de cognac bien en main, ils
bavardèrent d’un ton
badin, comme de vieux collégiens. Dans
les volutes de fumée, le soleil plantait des banderilles
dorées. C’était une
belle journée du mois de juin… ******* Abandonnant
ses pensées à leurs vagabondages, Payen revint à
des considérations plus
terre-à-terre. Dès sa prise de fonction, sa
première priorité fut d’étouffer « l’affaire » des
pots-de-vin, dans l’œuf.
Pour ce faire, il lança en pâture une multitude de fausses
pistes,
de leurres à la presse et à sa meute de chiens
limiers. Il menaça même de
retirer à certains journalistes un peu trop curieux, leurs
cartes
professionnelles. Fort de ces méthodes que n’aurait pas reniées Machiavel, il sauva le
gouvernement
Lachaume du scandale et d’une chute qui paraissait inéluctable. En bon
capitaine, il excellait dans la
tempête. Face aux écueils qui se présentaient en
chaine, il barrait d’une main
ferme le navire ministériel qu’on lui avait confié.
Néanmoins, il en avait
conscience, le récif qui pointait aujourd’hui était plus
acéré que les autres.
La démarche de la jeune veuve l’intriguait, le rendait perplexe. Son
collègue de l’Intérieur lui avait fourni d’excellents
renseignements à son
sujet. Elle n’était pas communiste. Son père avait
terminé une brillante
carrière avec le grade de capitaine au sein du 1er
R.I.M.A. : campagne
d’Algérie, d’Indochine, de Cochinchine et pour finir le Tchad
où sa fille
Nelly, avait rencontré le tout jeune sous-lieutenant Dubreuil
avec qui elle
s’était mariée, pour le meilleur et pour le pire. « Le
pire hélas ! » Songea Payen. Le
front soucieux, le ministre se cala dans son fauteuil de travail.
Pourquoi
cette veuve lui avait-elle demandé audience ? L’attrait
d’une pension plus
confortable ? Possible se dit-il. Les femmes sont si
vénales. La
reconnaissance pour son héros de mari ? Peu probable. La
nation l’avait
élevé au grade de colonel, décoré à
titre posthume de la valeur militaire, fait
chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur. Que pouvait-elle
briguer de
plus ? Le Panthéon !!! Pourquoi voulait-elle remuer cette
affaire enfouie depuis un an et qui n’intéressait plus personne
? Agissait-elle
de sa propre initiative, ou était-elle manipulée
? Il
déplaça le volumineux dossier, du bord de son bureau au
centre de celui-ci en
le " couvant " de la paume de sa main droite, comme pour
mieux s’imprégner de son contenu. L’opuscule,
épais, sous son enveloppe en Skaï
vertex, rassemblait l’ensemble des pièces archivées,
ainsi que les nombreux
rapports d’experts et autres sommités du monde militaire. À
l’intérieur de celui-ci, sous une jaquette de bristol noir, se
cachait une
annexe sur laquelle on avait apposé l’étiquette " Secret Défense. " Le
genre de dossier épineux que
l’on ne prend pas
à la légère, même, et surtout, quand on est
ministre de la Défense. Maurice
Payen escamota cette partie des pièces dans le tiroir secret de la façade du secrétaire.
Une voix nasillarde
s’empara de l’interphone. —
Madame Dubreuil demande à être reçue par Monsieur
le Ministre. Maurice Payen
appuya sur la
touche de l’interphone. — Faites entrer, je vous prie. La
porte à deux battants, capitonnée de cuir vert, s’ouvrit.
L’huissier s’effaça. Dans
l’entrebâillement, la silhouette gracile de la jeune femme
moulée dans un
tailleur Chanel, s’avança. Elle tenait fermement son sac
à deux mains. D’une
démarche élégante, décidée,
sûre d’elle, elle se dirigea sans hésitation vers
le bureau et planta son regard clair, effronté, droit dans les
yeux du
ministre. —
Nelly Dubreuil, monsieur le ministre. « Voilà
une entrée en matière qui promet, quelle drôle de
bonne femme ! » pensa
Payen. Il
l’invita à s’asseoir. —
Heureux de vous rencontrer Madame Dubreuil. Quelles que soient les
raisons qui
vous amènent, je serais ravi de vous être utile. Si vous
venez pour une
révision de votre pension, je tiens à vous rassurer tout
de suite, son montant
est en cours de réévaluation, je tenais à vous le
dire d’emblée pour éviter
tout malentendu. —
Merci, mais ce n’est pas là le but de ma démarche. Payen
prêta une oreille discrète à la réponse de
la jeune femme et continua sur sa
lancée. —
À la lecture de votre dossier, j’ai appris que votre mari a
été élevé récemment
au grade supérieur. Je m’en félicite. Vous voyez, nous
mettons tout en œuvre
pour vous aider. Nous plaçons en exergue ses brillants
états de service. Nous
minimisons au possible, la défaillance qui a entrainé sa
perte et celle de ses deux
camarades. Cette défaillance restera confidentielle, nous la
porterons au
compte de ses vertiges. Nelly tombait des nues. — Quels
vertiges ? —
Voyons, vous ne pouvez pas ne pas être au courant. J’ai sous les
yeux le
rapport du médecin-chef de l’hôpital militaire de
Fréjus : le capitaine
Martel. Il y est fait état de malaises
répétés, sur une période très proche
de
l’accident. Trouble de l’activité sensorielle, je crois. La
jeune femme, sans ménagement, lui coupa la parole. Ces outrances
l’irritaient.
Elle répondit du tac au tac : —
Sauf le respect que je vous dois, mon mari, Monsieur le Ministre, se
portait
comme un charme la veille de sa mort et n’essayez pas de me persuader
du
contraire ! Je suis quand même la mieux placée pour
en juger. Jamais, au
grand jamais, il n’a souffert de ces vertiges ou de ces malaises dont
vous
semblez l’accabler. Le
front du ministre se plissa. Il avait voulu tester son interlocutrice,
c’était
plutôt réussi. « Coriace
la petite ! La convaincre sera plus ardu que je n’aurais pu le
supposer. » Il
se reprit. Son front se dérida et un sourire circonstanciel
glissa sur son
visage. —
Je suppose qu’il ne vous aura rien dit, afin ne pas vous
inquiéter, voilà
tout ! C’est la réaction normale d’un homme soucieux de
préserver sa vie
professionnelle de sa vie privée. —
Vous vous moquez de moi ! Il n’y avait aucun secret entre nous,
aucun,
vous m’entendez ! Pourquoi essayer de rejeter la faute de cet
accident sur
mon mari ? C’est un acharnement dont le sens profond
m’échappe. Rémy était
un pilote chevronné. D’une
voix qui se voulait convaincante, Payen répliqua : —
Tout pilote chevronné peut avoir une défaillance
passagère, c’est humain. Il
est de notre devoir de prendre en compte ce facteur. Ses
propos eurent le don d’exaspérer un peu plus Nelly,
sèchement elle
demanda : —
Montrez-moi ces documents voulez-vous ! —
Je ne devrais pas, mais afin de vous être agréable, je
veux bien prendre sur
moi de vous les confier. Vous voyez, je me montre compréhensif,
de votre côté… Il
tendit les feuillets à Nelly. Elle les étala sur ses
genoux et commença leur
lecture à voix basse. Payen guettait ses réactions. Elles
ne se firent pas
attendre. Nelly
très en colère jeta les feuilles sur le bureau : —
Ce n’est pas possible, pas possible ! Ces documents sont
faux ! Payen
prit un air affecté. —
C’est grave ce que vous dites là ! Je vais mettre vos
propos sur le compte
de la colère, Dieu sait si elle peut-être mauvaise
conseillère ! Soyez
raisonnable, il faut vous rendre à l’évidence, ceci est
un document officiel,
tout ce qu’il contient est transparent. Ce rapport ne comporte rien qui
ne
puisse conclure à autre chose qu’un accident. Vous
m’entendez ? Rien. Tout en assénant ses arguments, le
ministre tripotait
nerveusement un bibelot, une sculpture en ébène
représentant un buste de femme
africaine. La
tête baissée, faussement résignée, Nelly
l’écoutait passivement. Soudain comme
un boxeur qui jaillit hors de ses cordes, elle se leva, se pencha sur
le
bureau, fixa son interlocuteur au fond des yeux et
déclara : —
Alors comme ça Rémy était en proie à des
vertiges et ses supérieurs l’on
laissé voler ! Cela frôle
l’irresponsabilité ! Où puis-je trouver ce
capitaine Martel ? —
Votre demande est tout à fait légitime, le capitaine
Martel a pris sa dernière
affectation au cimetière de Fréjus. Cet
humour noir, malvenu de la part d’un ministre en fonction, ne fut pas
du goût
de Nelly. Courroucée, elle demanda : — À
quand remonte sa
mort ? — Il y a six
mois environ. Mentalement,
Nelly calcula. —
Voyez comme c’est bête, j’ai mis trois mois à me
décider avant de solliciter
cet entretien et vous avez mis six mois avant de me l’accorder. Avec un
peu de
célérité dans nos démarches respectives,
j’aurais pu encore recueillir son
témoignage. Piqué
au vif, Payen répliqua sèchement : —
Votre demande a atterri sur le bureau de mon
prédécesseur. Les dossiers en
attente étaient si nombreux, qu’à ma prise de fonction,
j’ai dû faire dans
l’urgence. Cette explication vous satisfait-elle ? Nelly ne
répondit pas, elle
se contenta de demander : — Et le
reste des pièces, me
les confiez-vous ? —
Je le voudrais que je ne le pourrais pas. Ces pièces sont
marquées Top Secret. Déjà que je
n’aurais pas dû
vous mettre entre les mains ce rapport médical… —
Et si je m’en emparais,
comme ça, par une pulsion incontrôlée,
irréfléchie. —
Ce serait pure folie de votre part, en moins de trente secondes, le
service de
sécurité investirait cette pièce. Ils ne sont pas
très regardants sur la
méthode, même s’il s’agit d’une femme. Je ne suis pas
persuadé que ce geste
servirait votre cause. L’agressivité
de la réponse fit bondir Nelly. Une colère sourde qui
bouillait en elle depuis
le début de l’entretien, éclata. Elle se leva brusquement —
Maintenant je sais. Je sais que je ne pourrais compter que sur moi
même ! Puisque
vous ne voulez pas m’aider, il ne me reste plus qu’à prendre
congé. —
Quel tempérament, mon Dieu ! Prenez le temps de vous
rasseoir et
laissez-moi vous faire une confidence qui n’est pas portée au
dossier. Un
regain d’intérêt passa dans les yeux de Nelly. Elle
obtempéra. —
Je vous écoute, dit-elle. —Plusieurs hypothèses
ont été envisagées, puis abandonnées, quant
aux circonstances qui ont entrainé le crash. Pour ma part je
n’en retiendrais
qu’une : la
désorientation spatiale.
Le
terme spatial intrigua la jeune femme. Fort de son
attention, Payen
déroula sa thèse : —
Ici nous ne parlons pas d’une erreur humaine, mais d’un risque
inhérent au
métier de pilote. La " désorientation
spatiale "
intervient, lorsque celui-ci, trompé par la perception de son
oreille interne,
se trouve privé de repères visuels extérieurs. Ces
phénomènes peuvent se
produire lors d’un vol nocturne, ou, dans le cas de votre mari, d’un
vol par
visibilité réduite. Ne perdons pas de vue qu’à
cause du brouillard, la vision
ce jour-là n’excédait pas deux cents mètres. Dans
ces conditions le pilote
apprécie mal la position de son appareil par rapport au plan
horizontal. Les
instruments de bord traduisent toujours la vérité, or, la
grande majorité des
pilotes a, un jour ou l’autre perçu cette contradiction
fondamentale entre
leurs ressentis et les indications fournies par leurs instruments.
Cette supposition
me paraît tout à fait plausible. Qu’en pensez-vous ? Nelly
n’était pas femme à se laisser abuser aussi facilement.
Elle le fit savoir,
clairement à son interlocuteur : —
De toute façon, supposition ou pas, c’est toujours la
responsabilité de Rémy
qui est engagée, n’est-ce pas ? —
Plus ou moins… —
Alors, permettez-moi de prendre congé, j’en ai appris
suffisamment pour
aujourd’hui. Dérouté,
Payen balbutia quelque chose comme : —
Désolé, permettez-moi de vous raccompagner. Escortée
du ministre, elle s’en retourna, persuadée qu’on la menait en
bateau. « Ce
mec me prend pour une idiote ! Et les deux pilotes qui
accompagnaient Rémy,
ils souffraient eux aussi du même
traumatisme ? » Le
ministre la regarda partir. Apparemment ses explications n’avaient pas
convaincu. Il fit volte-face, regagna son bureau et appela le standard. —
Mademoiselle, passez-moi le bureau du président s’il vous plait… Chapitre III Mareuil
sur Ay,
Champagne, lundi 24 Avril : 8h30.
’un
revers de la main, négligemment, Nelly écarta les rideaux
de la cuisine. À
l’angle de la rue des Résédas et de l’impasse Yves du
Manoir, les éboueurs, au
petit matin, sans ménagement, rompaient le silence de la nuit.
Le tam-tam des couvercles
des poubelles qu’ils déplaçaient bruyamment, lui
rappelait le Tchad, ses grands
espaces, les dunes de sable fin, les années bonheur. Sur
son visage, au travers de la loupe des vitres où transparaissait
un pâle
soleil, la morsure du sable porté par le vent du désert,
semblait la brûler à
nouveau… Le
café fumait. La cafetière gargouillait ces
dernières gouttes de marc. Son odeur
n’en finissait pas de se répandre à travers le pavillon
endormi. Riverain de
l’Ay, petit cours d’eau affluent de la Marne, elle habitait un de ces
petits
ensembles de logements de fonction, homothétique, que
l’armée avait alignés là,
comme un jeu de dominos, sauf que, les chiffres des plaques ne
comportaient pas
de double-six. Prunelle,
le chat persan, nonchalamment endormi en boule sur le canapé du
salon, sauta en
miaulant sur le parquet, quand la sonnerie du téléphone
retentit. Nelly courut
jusqu’au couloir. Dans
sa hâte, la poche de sa robe de chambre s’entrava dans la
poignée de la porte
vitrée qui séparait la cuisine de l’alcôve. Le
tissu craqua. « Encore
une reprise à faire, ma vieille »
maugréa-t-elle en jaugeant la déchirure
qui ornait le bas de son vêtement. « Qui diable
peut bien appeler à
une heure aussi matinale ? » Depuis
peu, elle sursautait, allergique au
moindre
appel. Elle avait beau changer fréquemment les tonalités du combiné téléphonique,
rien ni faisait,
l’angoisse ne la quittait pas ! Dans sa tête
résonnait toujours,
sentencieuse, la même sonnerie : celle qui l’avait,
plongée un matin de mai,
dans un cauchemar sans nom dans lequel elle pataugeait encore. Le
cœur battant, elle décrocha le téléphone sans fil
de sa base en butant
maladroitement dans le pied du guéridon sur lequel il demeurait. « Ah
m…! » Le
juron lui avait échappé. La crainte qu’à l’autre
bout du fil on l’ait entendu la
plongea dans l’embarras. Une voix, masculine, résonna dans le
combiné. —
Nelly…Nelly
Dubreuil ? Elle racla la
gorge pour
éclaircir sa voix : —
Hum… Hum… Oui, c’est à quel sujet monsieur… Monsieur ? —
Steve… Steve Daniele. Steve c’est mon prénom et Daniele mon nom. Nelly
réfléchit. La voix reprit, elle semblait deviner ses
pensées. —
Oh, ne cherchez pas, vous ne me connaissez pas. Je suis journaliste
à L’Indépendant. J’effectue un
reportage
en vue de rédiger un livre. C’est son écriture qui
m’amène à vous contacter. —
Vraiment ? —
Vraiment. Je vous expliquerai. Savez-vous que nous avons tous deux un
point
commun ? —
Vous me surprenez ! En tout cas, ce ne peut être
l’écriture. Je suis nulle
en français. —
Mon prochain ouvrage traitera de crashs d’avions inexpliqués,
à l’intérieur
d’un mystérieux triangle dit “ de la burle ”. Le
Pilat, un
massif montagneux aux bords du Rhône, semble en former la pointe
avancée. Sur
ses flancs, nombre d’avions se seraient perdus
ou crashés sans
raison apparente. J’ai commencé sur place mes investigations.
J’avance, à
petits pas, mais j’avance. Un blanc
s’intercala dans la conversation. Nelly n’était pas dupe ;
si la voix
évoquait le Pilat ce n’était pas innocemment. Où
voulait-elle en venir ? Elle
passa ses mains dans ces cheveux ébouriffés, remit de
l’ordre dans l’échancrure
de sa robe de chambre. Un peu comme si son
interlocuteur avait la faculté de la voir mal
réveillée et mal mise.
Agacée, elle s’amusa un bref instant à faire tourner une
de ses mules roses
autour de son pied droit, le temps de trouver une réponse.
Au bout de quelques tourniquets, elle fusa : —
Restons-en là ! J’ai tout dit à l’époque
à vos confrères journalistes. Documentez-vous.
Je ne reviendrai pas sur cette vieille affaire. On vous aura mal
renseigné. Je
ne peux vous être d’aucune utilité. Je regrette. Un
moment déroutée par la sècheresse de la
réplique, la voix se fit coite. Puis
elle reprit, plus persuasive encore : —
Je vais vous parler franchement. Je crois qu’il serait bon de nous
aider
mutuellement. Nous avons un point d’intérêt commun :
l’accident des
mirages. Moi, pour les besoins de mon livre ; vous, pour
réhabiliter la
mémoire de votre mari. Arrêtez-moi si je me trompe. Je
vous propose d’unir nos
forces, à moins bien sûr que mon aide ne vous
intéresse pas. Dans ce cas et,
dans ce cas seulement, je n’insisterai pas. Décontenancée
Nelly se pinça les lèvres, comme pour se mortifier : —
Pardonnez-moi, je suis d’une humeur massacrante ce matin. J’ai
passé une très
mauvaise nuit. Je tiens à vous prévenir tout de suite,
s’il s’agit d’une
plaisanterie… —
Rassurez-vous, je n’ai
rien d’un plaisantin. —
Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. C’est vrai que je suis à la
quête d’une
certaine vérité, mais pas à n’importe quel prix.
Nous nous comprenons n’est-ce pas ? — Je ne suis
pas un maître
chanteur si c’est ce que vous pensez. —
Parfait. Alors votre petit marché est toujours à
l’étude. —
Merci de le prendre en considération. J’ai appris que vous
envisagiez de vous
rendre dans le massif du Pilat très prochainement. Nelly
tomba des nues. —
On ne peut rien vous cacher. J’envisage un pèlerinage
là-bas la semaine
prochaine. Vous m’espionnez ou quoi ? —
Pas du tout ! Il se trouve que vous avez retenu dans le même
hôtel que
moi. La patronne est une amie, quand elle a inscrit Dubreuil sur sa
fiche de
réservation, le rapprochement avec feu votre mari a
été très vite établi. On
est journaliste ou on ne l’est pas. —
Oh, oh, j’aurais dû prendre un nom d’emprunt. —
Peut-être, en attendant il faut que nous nous rencontrions. Je
suis à Reims,
Mareuil n’est pas très loin. Je propose que nous fassions chacun
un bout de
chemin. On se retrouve à Epernay, au Versailles. Vous savez le
bar de
l’aéro-club au bord de la nationale, vous voyez ? —
Oh je vois, je vois même très bien ! C’est le
rendez-vous incontournable
des aviateurs. J’étais une habituée des lieux, mais le
destin… enfin, c’est une
histoire ancienne. Pour l’instant je ne suis pas encore prête.
À quelle heure
comptez-vous vous y rendre ? — À
l’heure qui vous
conviendra le mieux. La voix
était engageante,
presque amicale. —
Alors, disons à dix-huit heures, dix-huit
heures trente ? — Dix-huit
heures trente,
c’est parfait. À toute à l’heure donc. — C’est
cela, à toute à
l’heure. Elle
raccrocha. Prunelle ronronnait en se frottant contre ses jambes. Ses
grands
yeux verts semblaient interroger sa maîtresse. — Qu’est-ce
qu’on fait maintenant
? Nelly
n’en savait fichtrement rien ! Cet homme paraissait
sincère, du moins
essayait-elle de s’en persuader ! Pourtant, elle se blâmait
d’avoir
accepté trop hâtivement ce rendez-vous. D’où
sortait-il ce… Steve Daniele ? Un
cadeau de Payen peut-être ? L’Indépendant c’était quoi ce canard ? Elle se
perdait
en conjonctures. Au fond de son être, une petite entité
familière se
réveilla. Son “ inconscience ” comme elle
l’appelait, la tança
vertement. « Tout de même, faire
confiance à une voix. Tu te
prends pour Jeanne d’Arc ma fille ! » Elle
bâillonna l’impudente en se replongeant dans ses
réflexions. Comment l’inconnu avait-il
eu vent de ses difficultés ? Elle n’avait pas eu le
réflexe de lui poser la
question. Qu’importe ! Elle ne manquerait pas de le faire lors de
leur
prochaine rencontre. L’enquête
qu’elle avait entamée n’avait guère avancé. Depuis
son entretien avec le
ministre six mois auparavant, elle stagnait.
Si seulement les deux autres veuves, des amies de vieille date
pourtant,
avaient épousé son combat ! Contactées, elles
avaient poliment refusé.
L’une d’entre elles s’était remariée, l’autre vivait
à l’étranger. Leurs
préoccupations étaient ailleurs. Aux antipodes de celles
qui habitaient Nelly. À
l’évocation de leur défection et du long chemin de croix
qui l’avait amenée là, elle se sentit soudain bien seule.
Au
lendemain de son veuvage, anéanti par la mort injuste de
Rémy, elle n’eut
d’abord aucune réaction. Une bonne année lui fut
nécessaire pour retrouver sa
lucidité et ses forces. Revigorée, elle lutta alors bec
et ongles pour
l’honneur perdu de Rémy, avec la conviction profonde qu’en haut
lieu on la
prenait pour une idiote. Le raisonnable à cet instant, eût
été de s’incliner
devant les soi-disant évidences
qu’on voulait lui faire ingurgiter à tout prix, mais sa raison
ne lui
appartenait plus tout à fait. Elle conversait avec Rémy
des heures entières
comme s’il n’avait pas quitté la maison. Ce dialogue, à
la limite de la
paranoïa, décuplait ses forces. Prunelle,
en se frottant contre ses jambes, ronronna. Le coup de blues de Nelly
s’évanouit
aussitôt. Elle avait la faculté de se remotiver
très vite. Le mystérieux coup
de fil avait réveillé en elle des ardeurs nouvelles,
porteuses d’espérances. L’affaire
rebondissait. C’est du moins ce dont elle voulait se persuader. « Il
n’existe qu’un seul moyen de savoir à qui j’ai à
faire : Me rendre à ce
rendez-vous, poser les bonnes questions, jauger le bonhomme et tout
s’éclaircira, peut-être »… Elle
se dirigea vers la salle de bains. Inexplicablement, ce
matin-là, elle prit
plus de soins à sa toilette et à son maquillage
qu’à l’accoutumée. Un nuage de
fond de teint finement appliqué souffla des nuances estivales
sur la plage de
ses joues. La frange de ses yeux s’ourla d’une touchette de liner noir.
Puis, avec
application, elle rehaussa ses cils d’un nuage de mascara, pour bien
mettre en
valeur son regard noisette. Elle
lissa ses pommettes d’un peu de blush. Pour finir, elle souligna d’un
soupçon
de rouge à lèvres sa bouche gourmande et noua ses cheveux
châtains clairs sur
sa nuque en un chignon sage. Malencontreusement en voulant retenir un
camé qui
lui avait échappé, elle renversa le godet, contenant les
brosses à dents. En
tombant sur le sol carrelé elles s’éparpillèrent
en éventail comme les
bâtonnets d’un jeu de Mikado. En s’accroupissant pour les
ramasser, sa gorge se
noua. Elle tenait entre ses mains la brosse bleue de Rémy. Fallait-il
la jeter à la poubelle ? Elle s’y refusa, remisa
délicatement la relique
dans son récipient et resta prostrée, accoudée au
lavabo, au bord des larmes. La glace du miroir quand elle
releva la tête, lui renvoya une
image contrastée. Si le
reflet n’avait
rien d’une de ces pin-up
que l’on croisait au hasard des
magazines, il soutenait encore fort bien la comparaison. Elle y puisa
des
forces et s’encouragea : « Tu
es encore sortable ma
vieille ». La journée
s’écoula trop lentement. Après un déjeuner frugal,
l’impatiente s’octroya une longue balade le long de la rivière
Ay, histoire de
s’occuper l’esprit. La demie de quinze heures la trouva dans le
même état
qu’une collégienne
surexcitée se rendant
à son premier rendez-vous. Un détail
la
tracassait : comment allait-elle s’habiller ? De
retour à la maison, estimant qu’une tenue trop sexy pourrait
être mal
interprétée ; elle trancha en faveur d’un tailleur
couleur pêche qui lui
collait bien au teint. La jupe serrée avantageait sa taille de
guêpe et sa
longueur, juste au-dessus du genou, restait dans le raisonnable. Le
chemisier
était échancré d’une manière coquine. Juste
ce qu’il faut. Elle
laça ses bottes. Les chausser lui conférait une certaine
assurance. Ainsi
bottée, elle devenait une amazone qui dominait ses peurs et ses
angoisses. Le grand miroir Psyché
qui voisinait aux abords de la fenêtre, lui
renvoyait l’image consensuelle d’une silhouette qui ne manquait pas d’allure. Elle
ne se
lassait pas de s’admirer. La petite voix, à nouveau, se fit
entendre : « Quelle
idiote tu fais ma pauvre petite ! Une vraie
collégienne ! Ce
narcissisme est d’un ridicule ! » Nelly
n’accorda aucun
crédit à ses commérages. Elle
se sentait bien. Une sensation qu’elle semblait avoir oubliée.
Un frémissement
charnel parcourait son corps. Sa féminité, qu’elle avait
délibérément mise en
sommeil, n’attendait qu’un signe de la vie pour renaître, plus
intense que
jamais. Depuis
plusieurs mois, la jeune femme ne délogeait
plus que pour son enquête. Elle vivait avec ses souvenirs,
cloîtrée, ne
répondant pas aux invitations amies. Les appels du pied, les
stratagèmes employés
par son entourage pour la faire sortir de sa claustration, restaient sans effet. L’action seule pouvait la
tirer de la morosité dans
laquelle elle s’enfonçait. Elle
avait touché le fond et ressentait le besoin vital de reprendre
son souffle. De
remonter à la surface. De respirer à pleins poumons. De
vivre. Elle
boucla la ceinture de son imperméable couleur mastic et
verrouilla la porte
d’entrée. Elle cacha la clef dans une grosse jarre en terre
cuite. Attenant au
pavillon, caché en partie par le feuillage d’un hibiscus
du Japon, le garage de bois abritait sa vieille Austin mini
beige et
noire. Malgré son grand âge et le nombre pharaonique des
kilomètres affichés au
compteur, elle démarra au quart de tour. À
Epernay, la circulation était dense. La petite anglaise
très maniable s’y
faufila aisément. À la périphérie de la
ville, le flux de véhicules se
liquéfia. Nelly ouvrit la radio. Le
CD mis en perfusion sur le lecteur, égrainait sans cesse le
même morceau : Une
vieille balade country Karin’s Dream
un bon vieux titre de Charlie MCoy.
Hier, c’était leur chanson porte-bonheur et depuis, elle ne
l’enlevait jamais.
Au rythme cadencé de la musique, les essuie-glaces balayaient la
pluie fine.
Tout à sa conduite, Nelly s’interrogeait sur
l’incongruité de ce rendez-vous.
Ce piano-bar c’était le club house incontournable de tous les
amateurs du
ciel : parachutistes, ULM, vieilles ailes, etc. Elle connaissait
par cœur
la taverne et sa propriétaire était autrefois une amie. Arrivée
à hauteur de l’enseigne dont les lettres en néon
soufflé annonçaient en caractères
de feu : “ Bar Restaurant Le Versailles
”, elle obliqua sur la gauche, coupa la route et franchit le porche de
la
grande entrée. Le gravier crissa sous l’empreinte des pneus de
l’Austin. La
voiture se gara proprement parmi la petite trentaine de
véhicules qui
attendaient, sagement alignés le long de la main courante, le
retour de leurs
propriétaires. Le ciel
s’était arrêté de pleurer. Le beau
temps de toute évidence semblait s’être invité au
rendez-vous. Elle rangea ce
phénomène au rayon des heureux présages et coupa
le contact. Elle
appréhendait cette rencontre. D’habitude
c’était elle qui fixait les rendez-vous, pas le contraire !
Machinalement,
elle vérifia son sac à main. Dans la petite poche
latérale qui lui servait
fourre-tout, la plaque militaire de Rémy dormait. Elle en avait
fait son gri-gri.
Dans la paume de sa main droite, comme on égrène un
chapelet, elle la roula
sous ses doigts fuselés plusieurs fois. Ce simple contact suffit
à la rassurer.
Elle jeta un coup d’œil sur le tarmac. Le
vernis des avions aux couleurs vives avec leurs hélices aux
reflets argentés luisait
sous le soleil. Ils attendaient, sagement alignés le long des
hangars, le temps
de l’envol. Dans un coin, un petit groupe de personnes
s’afféraient à plier des
parachutes pour des baptêmes de l’air. Un bipper C38 s’envola.
Elle le suivit
du regard jusqu'à ce qu’il ait atteint son plancher. Son cœur
cogna comme si
c’était Rémy qui décollait, une fois encore.
Chapitre IV Épernay, lundi 24 Avril, 18h 30.
a
porte d’entrée franchie, elle resta quelques secondes dans le
sas à observer
discrètement la salle. Les tables étaient toutes
occupées. Les clients s’agitaient,
conversaient et riaient dans un brouhaha digne d’un souk oriental. Le
décor n’avait guère changé depuis sa
dernière visite. Sur les murs de briques
rouges étaient placardées de vieilles affiches,
retraçant l’épopée héroïque de
l’aéropostale. Au faîte des
étagères, posés comme des
trophées : casques, lunettes d’aviateurs, boussoles,
sextants et autres
reliques toutes de cuivres, laitons, nickel et cuirs
mélangés, rutilaient. Le
long des murs on avait aménagé des boxes : six
places au maximum. Les clients s’asseyaient sur de vieilles banquettes
en
croûte de cuir, couleur havane, autour d’une table basse en bois
massif. Sur
son plateau en loupe de noyer, brillait
un
abat-jour style Art déco des années 1900. L’ensemble
baignait dans un faisceau de
lumières
tamisées bleu et or. On
déambulait entre les tables en suivant une moquette couleur gris
souris. Sur
son pelage imprimé façon tarmac, l’entrée de
chaque box s’affichait en lettres
bâtons, style pochoir : Hangar n°1, Hangar n°2… Le reste
du marquage était à
l’unisson : la piste d’envol menait au bar, la piste de secours
aux
toilettes, la fin de piste à la sortie. L’ambiance
était chaleureuse et
conviviale. Nelly se sentit bien. Elle
s’engagea sur la piste d’envol et se dirigea droit sur le bar. Au
passage elle
tenta discrètement de repérer son contact ; en vain.
Derrière le comptoir, une
jeune fille aux cheveux d’un rouge outrageusement flamboyant, piercing
à
l’arcade, mini-jupe et cuissardes noires provocantes, lui adressa un
sourire
mollasson. Ses lèvres noires outrageusement fardées
façon “ gothique ”
s’animèrent pour laisser échapper un banal : — Je vous
sers quelque
chose ? —
Non, merci, ce sera pour plus tard. Colette n’est pas là ? Colette était la
propriétaire du bar. Nelly avait fait sa
connaissance quand Rémy s’était inscrit à
l’aéroclub. Cela ne datait
pas d’hier, mais depuis elles s’étaient
un peu perdu de vue. Tout en mâchonnant son chewing-gum, la
barmaid lui
répondit d’un ton vulgaire : —
La patronne est sortie. Elle ne reviendra qu’en fin de soirée
pour faire la
caisse. Voulez-vous lui laisser un message ? — Dites-lui
seulement que
Nelly est passée. —
Nelly ? — Nelly
Dubreuil. Elle
comprendra. — O.K, c’est
noté. En catimini
Nelly lui
demanda : — Dites,
j’aurais besoin
d’un petit renseignement. — Allez-y,
si je peux vous
être utile. — Je suis
attendue par un
certain Steve Danièle — C’est le
monsieur là-bas
dans le coin, celui à la veste de cuir, box n°13. — Merci,
vous êtes bien
aimable. —
À votre service, répondit la serveuse en reluquant Nelly
d’une manière
effrontée. La jeune
femme s’en offusqua
intérieurement.
« Non, mais ! Qu’est-ce qu’elle s’imagine celle-là. Elle
croit que j’ai rendez-vous
avec mon amant ? » Pour faire bonne contenance, elle se dirigea
d’une
démarche assurée, vers le box au numéro
porte-bonheur. L’homme la regardait
venir à lui. Détendu, souriant, il portait un jean de
marque, sanglé d’un de ces
larges ceinturons de l’armée en toile kaki, que Nelly
connaissait si bien. Un
blouson d’aviateur, assorti d’une chemise blanche du même type,
parachevait
l’ensemble d’une touche couleur locale. Il se leva pour l’accueillir.
Nelly le
toisa : un mètre quatre-vingt-trois… quatre-vingt-cinq…
plus peut-être ? « Si
ses bottines n’ont pas des talons compensés ! »
Ironisa
intérieurement la jeune femme. D’un coup d’œil discret, elle
continua
l’inventaire. Ses cheveux étaient
châtain foncé, mi-longs. Une cicatrice
griffait légèrement son arcade droite. Une fossette,
perdue au creux de son
menton, lui donnait un petit côté baroudeur, non
dénué de charme. Leurs regards
se croisèrent. Nelly se perdit dans celui espiègle de son
hôte. Il avait la
couleur des noisettes qu’on cueille à l’automne. Il lui serra la
main,
délicatement. Elle apprécia :
« Voilà qui me change de Teddy »,
pensa-t-elle. Teddy c’était son
voisin. Un gros balourd qui ne sentait pas sa
force. Tous les matins il lui broyait généreusement, la
main en la gratifiant
d’un bonjour énergique. Elle avait bien essayé de lui
faire la bise pour
détourner la souffrance, mais son tortionnaire lui avait
rétorqué : « Les bises c’est
bon pour les taffioles, moi je n’aime
pas ça ». Même avec une femme. C’est ainsi que chaque matin,
sur le coup des neuf heures, Nelly s’en
revenait chez elle, une douleur lancinante à la main droite, une
sainte colère
en poche et une rancœur tenace contre les pique-assiettes de tout bord
qu’ils
soient. * * * * * Sa main lui fut rendue tout
aussi délicatement qu’on l’avait
prise. Elle apprécia. Joignant le geste à la parole, son
hôte l’invita
gentiment à s’asseoir. La voix chaude entendue
précédemment au téléphone fit
vibrer de nouveau Nelly : —
Vous vous rappelez de mon nom, n’est-ce pas ? Steve Daniele. C’est
facile,
deux prénoms, pour un nom ! —
J’essayerai de ne pas me tromper Daniel, euh… Steve… Enfin… Je ne sais
plus.
C’est stupide ! Elle
allait de bévues en bévues. Il s’amusait de son embarras. —
Appelez-moi Steevy si cela vous arrange. Je suis journaliste à L’Indépendant, un journal
canadien. —
Vrai ? Vous êtes canadien ? Je me disais aussi… Je
n’arrivais pas à
identifier cette pointe d’accent, c’est à peine perceptible et
si
amusant ! —
Pour tout vous dire, j’ai la double nationalité, ma mère
était Française et mon
père canadien. Grâce à eux, entre autres, je suis
parfaitement bilingue. —
Moi aussi ! Je parle couramment l’anglais. Nous allons pouvoir
nous
comprendre facilement. —
Souhaitons-le ! Comment
avance votre enquête ? —
J’aimerais vous dire à pas de géant ! Mais il serait
plus juste de dire à
pas de souris ou à pas de fourmi, vous avez le choix. — Oubliez
tout ça. Je vais
vous aider. La
serveuse, tout sourire dehors, s’approcha de leur table. Elle
interrogea Steve
du regard. —
Vous prenez quelque chose Nelly ? Vous permettez que je vous
appelle par
votre petit nom ? —
Bien sûr ! Il n’y a pas de mal, au contraire. Pour la
boisson se sera un gin
fizz. —
Et pour monsieur ? Ajouta la serveuse d’une voix
énamourée. — Vodka
banane pour moi,
trancha l’intéressé d’un ton sec. —
C’est noté ! conclut la barmaid Elle
tourna les talons, très haut perchés et traversa
l’allée en chaloupant des
hanches. Sa jupe, généreuse dans son
dépouillement, dévoila des jambes
superbement fuselées. Une attitude de midinette qui amusa
follement Nelly. — Elle est
plutôt sympa
non ? Vous paraissez lui plaire. Steve haussa
les épaules et
changea de sujet. —
Connaissez-vous le jeu du
bonneteau ? La
question était pour le moins saugrenue. L’interpellée
fronça les sourcils et
balbutia : —
Ma foi… Je ne me souviens pas. —
Dommage ! C’est un jeu très instructif, permettez que je
vous fasse une
petite démonstration. Passant
les bras par-dessus la cloison qui séparait les boxes, il
kidnappa trois tasses
qui trainaient leur ennui sur la table d’à côté,
puis il les aligna devant lui.
Au passage, Nelly constata qu’il ne portait pas d’alliance. “Un cœur
à prendre”,
songea-t-elle. Elle ne pouvait s’empêcher de regarder son
interlocuteur avec
étonnement. Ils ne se connaissaient que depuis quelques minutes
et déjà il lui
offrait un tour de passe-passe. Sans détacher son regard du sien,
l’inconnu
extirpa du ravier qui traînait sur
la
table, une cacahuète. —
On peut aussi jouer avec des cartes, mais comme il faut s’adapter aux
circonstances, ces tasses et cette modeste cacahuète feront
très bien
l’affaire ! Vous êtes prête ? Nous allons faire
un essai. Repérez
bien la tasse qui recouvre la cacahuète. Il
retourna les tasses et les aligna. Il plaça la cacahuète
sous celle du centre
et les intervertit. Ses mains se mouvaient avec une
dextérité déconcertante. —
Vous l’avez bien repérée… Est-elle ici ? Est-elle
là ? Le doigt posé
sur la tasse du centre, il insista. Elle
fit non de la tête, réfléchit un bref instant et
acquiesça, toujours de la tête,
à l’instant où le doigt du bonneteur effleurait la tasse
gauche. — Vous
êtes sûre de
votre choix ? Nelly fit la
moue. Elle doutait. D’un
mouvement circulaire, il entremêla à nouveau les
récipients en leur imprimant
une allure encore plus folle que la première fois. Nelly fut
incapable de
trouver celui qui cachait la cacahuète. Au hasard, elle se
résolut à designer,
sous le regard narquois de Steve, celui du centre. —
Perdu ! C’est comme ça neuf fois sur dix. Vous ne trouvez
rien et vous
repartez la mine déconfite en abandonnant au bonneteur votre
mise. Vous
acharnez-vous à parier ? Vous y laissez votre chemise. — Où
voulez-vous en
venir ? —
À ceci : on croit trouver la vérité en
enfonçant une porte et c’est
derrière une autre qu’elle se cache. —
Que dois-je comprendre ? —
C’est simple ! Vous vous heurtez à forte partie : ceux
qui tiennent
le jeu, les bonneteurs, vous manipulent. Avez-vous entendu parler du
Triangle
de la Burle, Nelly ? —
Le “ Triangle de la Burle ”… Non. Le “Triangle des
Bermudes ”,
oui ! — Le
Triangle de la Burle c’est un peu de tout ça,
l’océan pacifique en moins.
À l’intérieur de ce triangle, tout aussi
mystérieux que l’autre, beaucoup
d’avions se sont écrasés sans raison apparente. — Dans quel endroit sévit-il ce fameux
triangle ? —
Il couvre un périmètre qui s’étend de
l’Ardèche à la Haute-Loire. Un vortex
géant dont l’épicentre, comme dans une tornade, serait le
mont Mézenc. Sur
cette région de hauts-plateaux entre
Velay et
Vivarais où l’âpreté des paysages se dispute
à la rudesse des hivers, où
les forces telluriques règnent en maître. C’est un couloir
maudit, au survol
dangereux. —
Et la Burle ? —
Oh, la Burle… C’est plus qu’un vent ; c’est un esprit ! Pas facile
de la
décrire avec des mots. Dure et glacée, elle tourbillonne
pendant les mois
d’hiver, chargée de frimas, sculptant les congères aux
bords des routes,
cinglante comme la lanière d’un fouet, étendant sur le
Haut Vivarais son règne
de froidure et de légendes. Elle gémit d’une plainte qui
ne ressemble à aucune
autre. Malheur à qui l’entend et se laisse prendre dans ses rets. Nelly
frissonna. Steve marqua
un temps d’arrêt et fixa le regard de la jeune femme avant
d’ajouter : —
La pointe avancée, le phare des naufrageurs de cet entonnoir
diabolique, c’est
le mont Pilat. Nelly
écarquilla des yeux ronds comme des soucoupes. Dans leurs
prunelles se
reflétaient incompréhension et étonnement. Satisfait de ses effets, Steve enchaina : —
Vous vous demandez pourquoi je connais si bien cet endroit, n’est-ce
pas ?
C’est simple. Mon journal m’a envoyé là-bas pour
écrire un article sur la
malédiction du clan Kennedy. D’où mon
intérêt pour ce fameux triangle et le massif
du Pilat. — Quel
rapport avec les
Kennedy ? —
Kathleen Kennedy, la sœur du président, a trouvé la mort
au-dessus du mont
Mézenc. Son avion s’est écrasé en 1948 en un lieu
appelé “ la terre des
loups ”. Depuis on a surnommé Kathleen “ la fée
du pot au noir ”. — Le
pot au noir ??? —
Les Américains comparent ces phénomènes à
une vieille boite contenant du cirage
noir. Quand on plonge au plus profond de celle-ci, on est dans le
cirage. En
clair pour un avion : les instruments ne répondent plus, le
sol vous
attire, vous n’avez plus aucune notion de l’espace, le noir complet, “
Le pot
au noir ” ! Kathleen s’affichait comme étant la
première victime connue
d’une malédiction lancée indirectement contre le clan
Kennedy par le chef
indien Tecumseh dont le nom signifie : “Flèche volante”. Steve
se révélait un conteur hors pair. Captivée, la
tête entre les mains, Nelly
buvait ses paroles. —
Tecumseh aurait lancé une malédiction sur tous les chefs
d’États américains, le
premier visé étant son adversaire, le futur
président Harrison. Cette prophétie
proférée sur une colline en 1811 prédisait une fin
tragique à tous les
présidents élus lors d’une année finissant en
zéro. On peut penser
qu’indirectement sa prophétie se serait étendue aux
frères, sœurs et parents de
ceux-ci. —
C’est farfelu ! —
Pas tant que ça, et je le prouve : —William
Henry Harrison, élu en 1840, meurt d’une pneumonie, un mois
après son élection.
—Abraham
Lincoln, élu en 1860, meurt assassiné en 1865. —James
Garfield, élu en 1880, meurt assassiné en 1881. —William
McKinley, réélu en 1900, meurt assassiné en 1901. —Warren
Gamaliel Harding, élu en 1920, meurt d’une pneumonie en 1923. —Franklin
Delano Roosevelt, réélu en 1940, meurt en 1945, d’une
hémorragie cérébrale. Enfin
plus près de nous, John Fitzgerald Kennedy, élu en 1960,
meurt assassiné à
Dallas en 1963. —
Ahurissant ! —
Je ne vous le fais pas dire. —
Vous croyez que ce triangle aurait quelque chose à voir avec la
mort de mon
mari ? —
Je ne suis sûr de rien. J’enquête et je ne néglige
aucune piste. —
On se tutoie ? Steve
sourit. —
Pourquoi pas. C’est la conjonction “ Kathleen Kennedy - Crash
d’avions -
Triangle de la Burle ” qui m’ont amené à
m’intéresser aux Mirages. Je
ressens beaucoup de mystères autour de ce crash. Comme il s’agit
du dernier en
date, je m’étais autorisé à penser qu’il devrait
être facile de retrouver des
témoins. C’est du moins ce que j’espère. —
Et moi aussi, ardemment ! —
J’ai profité de mon séjour en terre champenoise pour me
rendre hier à la base 112
à Reims. Je voulais en savoir plus sur les mirages. Mon entrevue
avec le
capitaine Lachal chargé des relations extérieures s’est
avéré très révélatrice
du cloisonnement mis en place par l’armée autour de l’accident.
Mon
interlocutrice, une femme intelligente et sympathique, s’est
révélée tour à
tour habile, méfiante et rusée comme une renarde. De ses
propos, rien n’a
filtré de confidentiel sur l’accident. Elle s’est
contentée du strict minimum,
de la thèse officielle, celle de la défaillance d’un des
pilotes. En
l’occurrence hélas, celle de votre mari. Je pense qu’elle avait
des consignes.
Si j’étais docteur, je dirais : « Cette
femme fait de la rétention
d’informations. » La
formule était joviale. Le visage de Nelly se fendit d’un large
sourire. Steve
enchaîna. —
Il nous faut chercher la vérité sur le terrain. J’ai
commencé ma petite
enquête, je vous… Oh… Pardon, je t’attendrai là-bas !
Je nourris beaucoup
d’espoirs pour la suite. Il sortit un petit calepin rouge de sa poche,
un de
ces carnets fermé par un élastique qu’on utilise sur les
chantiers et qui prennent
peu de place. Il l’agita comme un éventail en
précisant : « C’est
mon petit livre rouge. Pas de précepte là-dedans, mais
autant d’adresses que
dans le bottin de Montréal et nous ne serons pas trop de deux le compulser ! » Elle
avait envie de se pendre à son cou, pour lui témoigner sa
reconnaissance. Mais
à mi-chemin de le faire, elle se retint. Leur conversation roula
jusqu'à ce
point de la journée où la petite souris grise de la nuit
grignote doucement la
lumière du jour. Tout autour d’eux, les néons, un à
un, s’éteignirent. L’un
après l’autre les
clients s’en allaient. Du coin de l’œil, la serveuse, tout en essuyant
ses
verres, observait la table où Nelly et Steve s’attardaient au
risque de
compromettre son rendez-vous galant. Nelly
n’avait cure de l’heure qui tournait. Elle se sentait bien. Comme
envoutée,
elle aurait écouté le jeune journaliste des heures
durant. Il consulta sa
montre. Son geste rompit le charme. —
Je m’excuse, j’ai un train à prendre. —
Et moi un chat à nourrir. —
On échange ? —
Si vous voulez. À quelle heure le
train ? —
Vingt heures trente ! Quel prénom le chat ? —
Prunelle. C’est une chatte ! Ils
éclatèrent de rire. La serveuse les prit pour des fous. —
Alors on fait comme çà, rendez-vous mercredi prochain, le
26, à
l’aéroport ? —
On se le confirme par téléphone. Au fait comment fait-on
pour se joindre ? Steve
lui glissa une carte couleur jaune canard à l’en-tête de
la « Ferme
de la Croix » restaurant-auberge, altitude huit cent onze
mètres,
accompagnée d’un numéro de téléphone. —
Appelle-moi à l’auberge, pas avant dix-neuf heures, promis ? —
Promis ! —
On se fait un bec ? —
Pardon ? C’est quoi ” se
faire un bec” ? — Une expression
de chez moi, quand on veut
se faire la bise. —
C’est adorable ! fit Nelly en tendant la joue. —
Chez moi c’est quatre, précisa Steve. Nelly
pensa : « Dommage… une demi-douzaine n’aurait pas
été superflue ! » —
Nous allons faire du bon travail, j’en suis persuadé. —
Je l’espère également. La
jeune femme n’avait pas vu passer l’après-midi que
déjà le temps des adieux
prenait son quart. Elle proposa de conduire Steve jusqu'à la
gare, mais celui-ci
avait loué une voiture. Elle en conçut une petite
déception, une réaction
épidermique dont elle fut la première surprise. Il
fut décidé que les retrouvailles se passeraient à
Lyon et que Steve
l’attendrait à l’aéroport. Elle s’y voyait
déjà…
CHAPITRE V Bibliothèque
municipale de Lyon Part-Dieu, mardi 25 avril,
11h15.
’ascenseur
propulsa Steve au quatrième niveau de la bibliothèque.
L’architecture du
bâtiment gravitait autour d’une tour, le “Silo”. Véritable
moelle épinière où
l’on stockait des tonnes de données. Dans
un mouvement feutré, les portes coulissèrent pour
permettre aux visiteurs
l’accès au pensum. Steve s’interrogeait : « Ce
monstre de verre et
d’aluminium expurgerait-il de ses entrailles les indices qu’il
espérait? »
Coline
Lestrat prévenue de son arrivée descendit l’accueillir.
Il s’était imaginé une
bibliothécaire proche de la soixantaine, au visage ingrat,
sévère, genre intellectuelle
coincée. Nicole était le parfait contre-pied
de ce pontifiant portrait. Elle se dirigeait vers lui en
souriant : mince,
sportive, légère, la quarantaine dynamique, vêtue
plutôt cool. Le contact passa
entre eux immédiatement. Il lui
expliqua
le but de sa démarche et l’informa du peu de temps dont il
disposait pour sa quête
d’informations. —
Laissez-moi vous guider, lui dit-elle. À partir de maintenant,
je prends les
choses en mains. Elle
l’entraîna aussitôt dans l’ascenseur, direction le
quatrième étage :
documentation régionale. « Quel
peps cette fille !
S’enthousiasma Steve. Si
je veux suivre son rythme, la journée risque d’être
harassante », pensa-t-il.
Tôt levé, il avait passé une bonne partie de sa
matinée dans le bureau d’André
Duvert, le maire de Pélussin… ****** —
Dans ma jeunesse, j’ai toujours été fasciné par le
paranormal. En tant qu’élu
aujourd’hui, je me dois d’être plus pragmatique, vous comprendrez
aisément ma
position. Peut-être avez-vous raison. En tous cas le doute n’est
pas permis,
ces faits enveloppés de mystères devraient fasciner
nombre de vos lecteurs,
surtout si vous possédez, et je n’en doute pas, l’art
consommé de distiller le
suspense. Beaucoup d’avions sont tombés, attirés par la
montagne, comme des
papillons qui se brûlent les ailes à la lumière
d’un réverbère. Quand on met
bout à bout tous ces crashs, la liste est impressionnante,
certes, mais
échelonnée dans le temps, cette proportion devient plus
que modeste, presque
acceptable. La
réponse de l’édile était inattendue. Steve, en
préambule lui avait confié son
intérêt pour le crash des mirages. En l’imputant ”in situ” dans
le périmètre du mystérieux triangle dit de
la Burle, il s’attendait à ce que son interlocuteur le prenne
pour un
plaisantin. Ravi de voir qu’il n’en était rien, il poussa plus
avant son
questionnaire : —
Ces propos n’engagent que vous. Faisons abstraction des cas anciens.
Tout de
même, vous ne trouvez pas que c’est bizarre, trois appareils,
ultrasophistiqués
comme l’étaient les Mirages qui s’écrasent en même
temps ? —
Cette histoire est embarrassante à plus d’un titre, je vous le
concède
aisément. Il eut été préférable
que les
avions ne tombent pas, où s’écrasent plus loin, sur une
autre montagne. —
Vous êtes cynique ! —
Jeune homme, je n’ai pas pour habitude de taire ce que je pense. Qui
suis-je
pour remettre en question les conclusions d’une commission
d’enquête ? Écoutez-moi
bien, je vais vous livrer un petit détail, qui vous donnera
matière à écrire,
peut-être… —
Allez-y, je suis preneur. — Deux
de mes administrés, Ollagnier et Morel, m’ont confié
avoir été témoins d’événements
insolites, quelques secondes avant le crash. —
C’est étrange !
—Doublement
étrange. Puisqu’aucun de ses témoignages n’a
été porté au procès-verbal. —
Vous en êtes sûr ? —
Aussi sûr que la terre est ronde. D’ailleurs les
intéressés m’ont fait part de
leurs griefs au sujet de cet oubli. —
Ce sont des gens dignes de confiance ? —
Ollagnier est un mystique, à moitié guérisseur,
à moitié manipulateur,
intelligent, mais un peu couard. Morel était tout son
contraire : simple,
rustique, un brin buveur, un peu bagarreur, mais un brave homme et un
bûcheron
hors pair. L’un et l’autre sont des témoins crédibles. —
Vous avez dit au sujet de Morel : « était ».
Il est mort ? —
Un accident stupide, au cours d’une séance d’abattage, un arbre
l’a écrasé. Il
souffrait d’un début de surdité et n’a pas entendu
l’appel. Il laisse une femme
et trois gosses. —
Il y a longtemps ? —
Attendez que je m’en souvienne… C’était voyons… Quelques mois
après le crash
des mirages. Oui c’est ça ! C’était la même
année. Nous l’avons enterré en
octobre 1987. « Encore
une piste qui s’envole ! » pensa Steve. Il
enchaîna aussi sec. —
Il me faut l’adresse, le numéro de téléphone
d’Ollagnier. —
Michèle mon assistante, vous communiquera ses
coordonnées. Je ne saurais trop
vous conseiller, avant de lui rendre visite, d’aller faire un tour du
côté de
Rochetaillée, la propriété de Claude Pelletier.
Les avions se sont écrasés tout
près de chez lui. C’est un ancien militaire, peut-être
vous apprendra-t-il
quelque chose que je ne sais pas. —
Steve sortit son petit calepin rouge, fourbi d’un non moins petit
crayon à
papier et, avec l’écriture appliquée d’un épicier
prenant une commande, il nota
l’adresse tout en remerciant Duvert pour sa collaboration.
Éludant le
compliment l’édile lui rétorqua : —
Ne me remerciez pas. Contentez-vous seulement d’être discret sur
notre
conversation. Tout ceci doit rester entre nous. Pour le reste, mon
secrétariat
est à votre disposition. Si vous avez besoin de recevoir ou de
passer un télex
ou un fax, n’hésitez pas. Je passerai la consigne auprès
des filles, elles vous
donneront nos coordonnées. Suivez-moi, j’ai là un petit
bureau où nous
archivons de vieux dossiers, ce n’est pas le Pérou, mais avec un
peu de tri et
un bon nettoyage, il se montrera presque confortable. Il poussa une
porte qui
se cachait sous une montée d’escaliers. Elle ouvrait sur une
petite étude,
basse de plafond, hébergeant des rayonnages où
somnolaient de poussiéreux
dossiers. Une fenêtre borgne éclairait chichement
l’endroit. Steve fit la moue.
Duvert s’en aperçût et le rassura : —
Après un bon nettoyage vous ne reconnaîtrez pas les
lieux ! Je vous ferai
mettre un inter. Si vous avez besoin d’une pièce administrative,
appelez
Michèle ma collaboratrice, elle se fera un plaisir de vous la dénicher.
— Je ne sais pas si je dois accepter. —
Grand dieu un sujet de fâcherie, déjà ?
Laissez-vous faire ! Je n’ai
pas envie que vous vilipendiez l’hospitalité de ma commune dans
les colonnes de
votre journal. Il referma, non sans peine, la porte du réduit, car le cadre avait voilé sous
l’effet de l’humidité. « Le
passage ne doit pas être très fréquenté » s’amusa Steve. —
Ça force un petit peu, mais quand vous serez venu cinq ou six
fois il n’y
paraîtra plus. —
À propos, ajouta Steve, questions documents, je n’ai pas
grand-chose à me
mettre sous la dent au sujet de l’accident des Mirages. — Même pas un article de journal ? — Même
pas. — Je crains de
vous être d’aucune utilité de ce
côté-là. J’avais
découpé des articles de journaux à
l’époque. Ils ont trainé à la maison assez
longtemps, aujourd’hui je ne suis pas sûr de remettre la main
dessus. Madeleine,
ma femme, n’a pas l’esprit aussi conservateur que moi, j’ai bien peur
que ces
revues n’aient fini aux ordures… Attendez ! Je pense à
quelque chose. Il
porta son index à sa tempe, façon Colombo,
réfléchit un instant, et ouvrit la
porte qui séparait son bureau du secrétariat. — Michèle,
soyez gentille, appelez-moi Coline Lestrat, à la
bibliothèque municipale de
Lyon la Part Dieu. Dès que vous avez la ligne, basculez-la sur
mon poste. Sa requête
formulée, l’édile revint s’asseoir en face de Steve et
lui expliqua : —
Coline est une amie, c’est la personne tout indiquée pour vos
recherches. La
sonnerie du téléphone emplit la pièce, il s’excusa
et s’empara du combiné. —
Coline ? Duvert au téléphone, oui… Ça va
très bien, merci. Dites, j’ai une
faveur à vous demander… J’ai à côté de moi,
un ami qui cherche de la
documentation sur le crash des avions, vous savez cette vilaine affaire
des Mirages…
Pourriez-vous le recevoir rapidement ? Cette
après-midi ? Il
interrogea Steve du regard. Ce dernier opina de la tête. C’est
parfait !
Sans vouloir abuser, pourriez-vous lui préparer les archives de
presse parues à
cette époque, oui ? Et bien merci pour tout, chère
amie ! On se voit
toujours dimanche chez les Fournier ? Oui, alors bonne fin de
journée et à
dimanche donc. Il raccrocha le combiné et se tourna vers
Steve : « « Voilà,
c’est arrangé, vous êtes attendu. » —
Merci, avec ça, je vais connaître Lyon de A à Z. —
Pourquoi me dites-vous ça ? —
Dès demain, je retourne à
l’aéroport pour
accueillir une amie. Duvert
posa sa main sur l’épaule de son visiteur et l’accompagna
jusqu’à la porte de
son bureau. —
Les voyages forment la jeunesse. Allez, faites vite et surtout
n’oubliez pas
nos petits arrangements : motus et bouche cousue. —
Rassurez-vous, la déontologie du journaliste, ça existe. —
Je vous fais entièrement confiance de ce
côté-là. Au
fronton du perron, ils se saluèrent une dernière fois. Il
était environ dix
heures. ****** Le
contenu de l’ascenseur s’éparpilla. Après
avoir laissé
sa carte d’identité canadienne et son passeport à Coline
(formalité obligatoire
pour pouvoir remplir les demandes de pièces) Steve se
dirigea vers le
hall d’accueil du quatrième niveau où étaient
installés les lecteurs de
microfilms et les grandes tables de consultation. Au cœur de celle-ci,
les
allées et venues étaient nombreuses, on se serait cru
dans un hall de gare. La
salle était bien agencée, fonctionnelle et bien
éclairée. Les postes de travail
s’y montraient confortables et accueillants. L’air frais et
régénérateur,
diffusé généreusement par le système de
climatisation, procurait une sensation
de bien-être agréable. Sur les côtés, une
dizaine d’ordinateurs se tenaient à
la disposition des usagers. La sono délivrait une musique de
fond discrète. Un
havre de paix propice au travail où une bonne trentaine de
personnes,
principalement des étudiants, planchaient studieusement. Dans un
coin, un peu à
l’écart, il remarqua penché sur son labeur, un grand
gaillard au crâne chauve,
la cinquantaine bien entamée. L’homme releva la tête et
lui sourit. Il n’était
pas beau à voir. Une bonne partie de son visage était
atrocement brulé. Steve détourna
la tête et s’installa à sa table de travail. Son attente
fut de courte durée.
Coline le rejoint, poussant un petit chariot encombré de
journaux, elle lui apportait
ses demandes : coupures de journaux et microfilms classés
par titre ou par
époque. —
Comment cela fonctionne-t-il ? Questionna Steve. —
Il vous suffit de glisser les micros fiches ici et d’allumer là.
Elle
cliqua sur un interrupteur situé
sur le côté
de l’appareil. Le rétroprojecteur illumina la table de travail
et la page d’un
grand quotidien Rhône-Alpes se trouva projetée en pleine
lumière, sur toute sa
surface. —
Vous n’aurez qu’à faire la même manipulation
pour les autres fiches
et si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas,
appelez-moi. Steve
remercia. Resté seul, il plongea avec avidité dans la
documentation que lui
avait abandonnée Coline. Habitué
aux articles de fond des grands éditoriaux de la presse
mondiale, il dut se
contenter des comptes rendus étriqués et indigents de la
presse locale. « Il
me faudra lire à travers les lignes, » pensa-t-il
amusé. Il
se pencha sur le plan incliné et commença sa lecture. La Dépêche-Le Progrès claironnait: « Triple collision en plein vol »,
soulignant en sous-titre que l’accident aurait pu être plus
dramatique, la
carlingue d’un des trois Mirages s’étant écrasée
à quelques mètres d’un hameau.
Une
photo montrant dans un fossé, au bord d’une route
forestière, les restes
magmatiques d’un des appareils margeait l’article. Au premier plan, sur
le bord
de la chaussée, proche de l’amas de tôle, un badaud et un
pompier paraissaient
désorientés par leur insolite trouvaille. Le soldat du
feu tâtant d’un pied
prudent cette compression que n’aurait pas renié César. Plus
loin, en page départementale, le journal titrait : « Une
patrouille militaire anéantie dans la Loire. Trois Mirages F1
s’écrasent. » Sous
la plume emphatique des journalistes locaux, la tragédie
s’étalait en lettres
de deuil : « Les
débris des avions ont été éparpillés
sur environ dix kilomètres carrés. […] Le corps d’un des trois pilotes
n’a été
retrouvé qu’en fin d’après-midi. […] Les
trois pilotes de chasse sont morts sur le coup. » Selon les termes du journal, les pilotes
volaient très
bas. Fort heureusement, leurs appareils étaient armés de
missiles d’exercice
neutralisés. Le leader de la patrouille sur lequel
s’étaient réglés les deux
autres appareils s’est écrasé près du sommet de la
Croix de Montvieux, suivit
aussitôt par les deux autres mirages, volant aux instruments,
dans son sillage.
L’article concluait :
« Une catastrophe d’une plus grande
ampleur a été évitée de peu : les trois
avions s’étant écrasés sur la zone la
moins habitée de la région entre la ville de
Saint-Étienne et la vallée du Gier. » En
fin de colonne, sous le titre de : « L’avion
brûlait dans le brouillard », un architecte venu
d’un chantier proche,
témoignait sous le couvert de l’anonymat… « Il ne va pas être facile
de le retrouver celui-là ! »
déplora Steve en enclenchant une nouvelle microfiche dans
l’appareil. Le journal Loire Matin, sous la puissante clarté du
rétroprojecteur, se
montrait plus prolixe. Son accroche était sobre : « Massif du Pilat
(Loire). Trois Mirages
F1 s’écrasent : trois morts. Lire l’article en page Faits
divers. » Pour l’atteindre, Steve cliqua sur une autre
diapo. Le
journal n’avait pas lésiné sur les moyens : trois
envoyés spéciaux avaient été
dépêchés sur les lieux, ainsi que trois
photographes. Leurs récits, étayés de
nombreuses photos, montraient les débris épars
disséminés dans la forêt tout en
mettant en exergue le travail difficile des équipes de pompiers,
de gendarmes,
et de pilotes d’hélicoptères. L’éditorial
titrait laconiquement : « Crash dans le Pilat, Trois
«Mirages» s’écrasent, aucun
survivant. » L’article
faisait état d’une controverse : les avions s’étaient-ils
télescopés en vol ou
avaient-ils percuté la montagne ? « Enfin quelque chose à se
mettre sous la
dent ! » Se réjouit Steve. Il continua sa lecture en dégageant
les principales
lignes du reportage : « Le périmètre est
interdit. Forte
émotion à Reims…» Dans
la rubrique “ Réactions de
personnalités ”, il lut. « André
Duarig, ministre de la Défense,
s’associe au président Gabriel Lachaume, pour louer le
professionnalisme des
pilotes, qui, restés aux commandes de leurs appareils, jusqu’au
bout, ont évité
une catastrophe d’une plus grande ampleur.» En
bas de page, le lecteur avait droit à une description technique
du Mirage F1,
ainsi qu’à l’historique des accidents qui jalonnèrent son
parcours. Les noms des trois
victimes suivaient : « L’aspirant Christophe Lambert 27
ans, marié 1 enfant. Le Lieutenant Jean-Philippe Dautry 32 ans,
marié, deux enfants.
Le Lieutenant-colonel Rémy Dubreuil, 35 ans, marié, sans
enfant. » Le
récit se poursuivait avec les témoignages des personnes
présentes au moment de
l’explosion : l’architecte anonyme, des maçons, un
électricien, un
plâtrier-peintre. Ils intervenaient tous sur le même
chantier : celui de
l’agrandissement de l’auberge de la Croix de Montvieux.
Hormis
ces articles à chaud, plus rien, ou presque. En cherchant bien
il trouva dans l’édition
du 24 mai de Loire Matin
soit trois jours après l’accident, un entrefilet pas bien plus
important que
les sorties de route dominicale : « Après
le crash des mirages, le site
interdit ». On
y décrivait les lieux gardés par une escouade de
gendarmes et de miliaires et on
en déconseillait l’accès aux éventuels ramasseurs
de champignons. Puis plus
rien. Les voix s’éteignirent. Le silence à nouveau
régna sur le Pilat. Paris-Match
distilla bien encore quelques photos du crash, mais l’actualité
pressante reprenant
le dessus, on titra sur autre chose. Pourtant, un article
intitulé « Mirages
sous la brume » tiré du mensuel « Lumières
dans la nuit » éveilla sa curiosité. « Que
s’est-il passé
réellement le 20 mai 1987 ? Des forces occultes, des
êtres venus
d’ailleurs sont-ils à l’origine du crash des trois Mirages qui
se sont abattus,
en plein brouillard, dans le massif du Pilat ? Nous avons rouvert
pour
vous ce dossier et le moins qu’on puisse dire c’est que
la nébuleuse qui
entoure ce mystère, n’est pas prête à
disparaître. Nos reporters ont ramené
de
là-bas des témoignages troublants, d’autant plus
troublants qu’ils ont été
sciemment occultés du procès-verbal de l’époque. Deux autochtones, dont la
parole ne saurait être mise en doute, nous ont affirmé
sous le couvert de l’anonymat,
avoir entendu au passage des avions des détonations suivies
d’éclairs lumineux,
et avoir aperçu des boules
orangées
monter en direction des avions. Faut-il voir là la marque du
Triangle de la Burle ?
Ce triangle maudit qui couvre un périmètre qui
s’étend des montagnes de
l’Ardèche jusqu’au bord des Cévennes, en passant par le
Puy-en-Velay, est déjà
responsable de nombreux accidents d’avions. Le mystère aujourd’hui
reste
entier. Les brumes du Pilat garderont-elles longtemps leur
hermétique secret ?
L’enquête sera-t-elle rouverte ? On est en droit de se poser
la question. » Plongé
dans sa lecture, Steve n’aperçut pas Coline qui venait le
chercher pour manger.
Il s’étonna : —
Déjà ? Mais quelle heure est-il ? —
Il est douze heures quarante-cinq. À quelle heure
mangez-vous au Canada ? —
Nous mangeons quand notre estomac nous appelle. —
Qu’est-ce qu’il dit votre estomac ? —
À c’t’heure, il me commande de vous suivre. Un
sourire illumina le visage de la jeune femme. Elle adorait la langue
québécoise. —
Attendez-moi, je vais mettre la documentation en attente au bureau du
S.I.S,
nous ne pouvons pas nous permettre de la laisser trainer. Au « Kiosque »,
le snack-bar du rez-de-chaussée, ils avalèrent un
sandwich, Coca et café. Quand
ils remontèrent à l’étude, il ne restait plus que
trois personnes : une
jeune étudiante d’origine asiatique, un grand rouquin à
l’allure étriqué et
l’homme chauve. Steve
se concentra sur les dossiers qui lui restaient à consulter.
Quelques pages,
tout au plus. Comme il disposait de deux bonnes heures avant la
fermeture. Il
en profita pour demander à Coline, la documentation relative aux
crashs
d’avions sur la région du Pilat et ses proches environs. —
Ça va prendre un moment. —
Prenez votre temps, j’attends. Il
regarda autour de lui. Les affiches placardées aux murs
annonçaient les
expositions, les dédicaces et autres rendez-vous
incontournables de l’actualité littéraire.
Son coup d’œil furtif surprit le quidam au crâne chauve qui
paraissait l’épier.
Sur le moment il crut s’être trompé. Mais l’instant
d’après, nouveau coup
d’œil, nouveau sourire gêné. Cette fois-ci, ses doutes
s’envolaient. Il pensa : « Si ce type est de la ”Jacquette”, il se fourvoie. Qu’il tente
une seule approche ou un geste déplacé et je lui
”chrisse” mon poing dans la
figure ! » Du
coin de l’œil, il surveilla le gaillard. Ouf ! Le crâne
chauve ne
regardait plus dans sa direction, il semblait avoir jeté son
dévolu sur le
filiforme étudiant rouquin. Coline
arriva, les bras chargés de documents, mettant fin à ses observations. —
Pas de microfiches pour ses revues anciennes. Elles sont simplement
reliées
entre elles, voilà qui vous occupera un bon moment ! Je
vous confie le
bébé ! lui dit-elle, en se soulageant du fardeau au
profit des bras de Steve. —
Et bien c’est du lourd ! lança-t-il ironiquement, tout en
réceptionnant le
volumineux paquet de journaux. —
En attendant, ne laissez pas tomber les dossiers et appelez-moi
dès que vous aurez
fini, il faut que je remette tout en ordre avant la fermeture. Elle
tourna les talons et s’en alla d’un pas décidé. Il
entreprit la lecture de ce
qui n’était qu’une longue liste de catastrophes. D’un index
nerveux, il
parcourut les lignes. Trois des crashs concernaient le massif du
Pilat : Le
plus ancien, le plus horrible, eut lieu le premier novembre 1944
près de
Doizieux sur le versant Est du massif. Le journaliste, un certain
Ferrand
écrivait : « En ce
jour de Toussaint, par un temps exécrable (brouillard
intense, pluies,
givre) aux environs de quinze heures, le C47 Th Troop Carrier Squadron
appartenant au 64th Air force, s’est écrasé au lieu-dit
« Le Chirat d’Escoutay ».
L’appareil procédait à une évacuation sanitaire.
Il se rendait de Luxueil à
Istres afin de rejoindre, dans la Drôme, l’hôpital
américain de Montélimar. Treize corps furent dégagés par
les FFI,
sept autres par les Américains (vingt soldats, six prisonniers
allemands et une
infirmière) ». La Une
du journal
titrait en lettres de deuil : « Toussaint
noire sur le Pilat : vingt morts. » « Lugubre !
»
déplora Steve, en dépliant un autre journal. « Près de Doizieux,
un avion
de tourisme de type Robin s’écrase. Son pilote est tué
sur le coup. Son corps est
retrouvé seulement deux jours plus
tard par un hélicoptère Alouette 2 de la protection
civile.» « Deux
jours après ! Voilà qui dénote du
caractère sauvage de la région. » Pensa
Steve impressionné ! Il poursuivit en égrenant au
fil des pages, une
litanie morbide où les avions tombaient comme des pipes au stand
de tir de la
foire d’été d’Hudson, au bord du lac des Deux-Montagnes. « En 1963, Un piper Aircraft
Apache
s’écrase au Crêt de Botte, pas loin du sommet. Les quatre
occupants trouvent
refuge à l’hôtel du col de l’Oeilllon tout proche. Le
brouillard, semble être
encore une fois à l’origine du drame. L’année
suivante, un lundi de Pentecôte,
un appareil de tourisme s’écrase à trois cents
mètres du précédent crash.
Hasard ou fatalité ? » Concluait avec à-propos l’auteur de
l’article. C’était
le dernier journal du lot apporté
par
Nelly. Steve replia la feuille et soupira ironiquement : « Eh bien, ça
tombe les avions par ici ! » Il rassembla ensuite
l’encombrante pile de journaux vers le bord
du bureau. Un objet qu’elle cachait glissa le long de la table
inclinée. Il le
rattrapa de justesse en fermant les cuisses. C’était une
microfiche qui avait
échappée à sa vigilance. La dernière. Il se
félicita de sa découverte. « Il
s’en est fallu d’un cheveu pour que je ne reparte sans connaître
son
contenu ! Voyons un peu ce qu’elle a dans le ventre… au cas
où elle me
réserverait une bonne surprise ! » Joignant
le geste à la
parole, il l’engagea dans le chargeur. Sa curiosité était
à son paroxysme.
Qu’allait-il découvrir encore sur ce Pilat,
qui n’en finissait pas de le surprendre ? Le clic
s’ouvrit sur une
page blanche, un carré de lumière aveuglante d’où
semblait sortir le néant. Steve
désappointé refit une marche arrière et revint se
positionner au même endroit. Nouveau
clic, nouveau blanc. Cette fois-ci il lui fallait se rendre à
l’évidence :
la pièce 925 pointait aux abonnés absents. Que
faire ? Il choisit
d’appeler au secours Coline… ****** Au cœur du Silo, sur le
clavier de l’ordinateur central, Cloé
Lathoud rentra son code confidentiel afin d’interroger le serveur.
Depuis sa
prise de fonction, c’était la première fois, qu’elle se
trouvait confrontée à
un tel imbroglio. De mémoire de bibliothécaire en chef,
elle n’avait jamais vu
ça ! Elle remontait des archives où les copies de la
pièce s’étaient,
comme par miracle, évaporées. Elle ne comprenait pas et
s’interrogeait : « Comment un
document d’apparence sans importance, pouvait
susciter un intérêt tel qu’il poussait au
vol ? » L’écran s’alluma. Sa
lumière irradia la pièce d’un vert fluorescent.
La souris glissa sur le plan en 3D du bâtiment jusqu'à la
partie centrale de
l’architecture, le Silo où étaient conservées les
racines de tous les
documents. Cloé, d’un clic droit,
fit défiler les numéros des pièces et
leurs classements par rôles. Dans les câbles, les
informations se bousculaient
et se croisaient à la vitesse de la lumière. Quelques
millisecondes après, elles
lui revenaient négatives : exit le fichier 925. Elle questionna
les sauvegardes,
rien non plus de ce côté-là. Un profond
désarroi s’empara de son être. Des
scénarios plus loufoques les uns que les autres
traversèrent son esprit. Non, il
ne pouvait s’agir d’un bug. Quelqu’un
avait bel et bien accédé aux données et les avait
éradiquées ! Il ne
restait qu’une date d’entrée, une racine pas facile à
supprimer et qui avait dû faire de
la résistance.
Grâce à elle, avec un
peu de recherche, Cloé pourrait retrouver la provenance du
fichier manquant.
Quant à démasquer le coupable, ce serait une autre paire
de manches. Une bonne
vingtaine de personnes parmi le personnel avait accès au
fichier. L’enquête
s’avérait délicate. En attendant, il lui fallait faire
bonne figure auprès de
l’utilisateur et déclencher en parallèle une
enquête interne. Trouver le, où la
fautive et procéder à son renvoi manu
militari. Une fois les consignes
données à Coline de ne pas ébruiter
l’incident et de s’excuser auprès du journaliste, elle promit de
se dépanner
auprès de la bibliothèque de Saint-Étienne
où elle avait conservé de nombreux
amis après sa mutation… ****** Steve attendait le retour de
Coline, il était perplexe. Le Pilat
faisait-il partie du fameux Triangle de la Burle ? Que signifiait
l’absence
de ce fichier ? L’arrivée de la jeune femme mit fin
à ses supputations. Il
l’interrogea. — Alors, ce microfilm ?
Qu’en est-il advenu ? — Trois fois rien, un fichier
altéré. De toute façon la bibliothèque
va fermer dans quelques minutes, vous n’auriez pas eu le temps de le
consulter. — Dommage. — Désolée, mais
il vous faudra revenir. Ma chef vous fait dire
qu’elle procède à son remplacement et que nous vous
tiendrons au courant dès
que le document sera de nouveau
disponible. Pour le reste avez-vous trouvé ce que vous
étiez venu
chercher ? —
Oui, grâce à vous j’ai bien avancé, c’est un bel
instrument de travail que vous
avez là. —
Oh, vous savez, quand on passe toutes ses journées ici, on ne
fait plus
attention au décor. Au fait, n’oubliez pas de reprendre vos
pièces d’identité à
l’accueil. —
Merci de me le rappeler.
Ah ! J’oubliais,
voici ma carte. —
Très aimable à vous, je vous appellerais pour me tenir au
courant de la sortie
de votre livre. —
Ce ne sera pas utile, je vous en enverrai un exemplaire d’office. —
Promis, juré ? —
Promis juré ! Pour vous remercier de votre accueil. C’est
mérité,
non ? —
C’est généreux de votre part. Bonne chance pour la suite
de vos recherches. Une
cordiale poignée de main scella cette journée. Steve s’en
retourna en espérant
que la chance évoquée par
Coline soit toujours fidèle
au rendez-vous. Dehors, la fraîcheur le saisit. Il enfila son
blouson. En palpant
ses poches, il s’aperçut qu’elles étaient vides. Il se
remémora subitement la
recommandation de Coline « Surtout n’oubliez pas de
reprendre vos papiers. »
Il fit demi-tour et repassa le sas. L’hôtesse, à
l’accueil, s’apprêtait à fermer. — Vous n’allez
pas me croire, j’ai oublié mes papiers lui dit-il tout sourire
en lui tendant
la carte numérotée qui correspondait à son
entrée. — Vous avez de la
chance ! Une minute de plus et vous ne trouviez plus personne lui
dit elle
l’air pincé. Déstabilisé par
la réplique agressive, il rangea son sourire et la
dévisagea. Elle était plutôt jolie, mais son air
coincé et le peu d’amabilité
dont elle faisait preuve l’enlaidissait. Il ne put s’empêcher de
lui répondre
sur un ton sarcastique. — C’eut été
dommage ! Me priver d’un si beau sourire. Elle prit un air
offusqué et se pencha sous sa banque. Elle batailla
pour ouvrir un classeur à rideau retors et partit à la
recherche des papiers. Steve
l’abandonna un instant. Il se tourna face au hall. Son regard en
même temps que
l’ascenseur, s’éleva dans les étages. Le bâtiment
était conçu comme un temple
de verre, de sa place il pouvait voir
tous les niveaux. L’ascenseur s’arrêta au
troisième. Les visiteurs comme catapultés
bondirent hors de leur bulle de verre. Alors qu’il suivait
distraitement leurs
dispersions, il surprit une scène insolite : appuyée
à la balustrade, Coline
conversait avec l’étrange homme chauve. Steve ne savait plus
quoi penser. Comme
leur conversation paraissait bien agitée, il en vint à
supposer que l’individu
avait eu une attitude incorrecte à l’encontre de Coline et
qu’elle était en
train de le réprimander. Dans son dos la voix
sèche de la préposée l’interpella : — Vos papiers, monsieur !
— Ah oui où avais-je la
tête ? Merci, décidément, vous êtes
charmante, lui dit-il d’un ton obséquieux. La jeune femme soupira et leva
les yeux au ciel en pensant :
« Les compliments à deux balles, ça suffit
pour aujourd’hui. » Steve empocha les papiers,
tourna les talons et se dirigea vers la
sortie. Sur le trottoir, il gonfla
fièrement le torse et tâta la poche à nouveau
renflée de son blouson. « Je ne suis plus
anonyme maintenant,
je laisse ça aux alcooliques. Je suis citoyen, citoyen canadien
et fier de
l’être! » Au coin de l’avenue, il tourna
à gauche et remonta la petite
ruelle qui l’emmenait jusqu’au parking souterrain, où il avait
garé son véhicule.
Il descendit quatre à quatre la cage d’escalier couverte de
graffitis qui le
menait aux sous-sols. La clarté du jour fit place à la
lumière glauque des
néons. Le sol peint d’un
revêtement caoutchouteux vert pomme, crissa
sous ses bottines. Il s’en amusa. À mi-parcours, derrière
lui, le bruit caractéristique
d’un trousseau de clés qui chutait, l’amena à se
retourner. Il reconnut l’homme
chauve. Penaud, celui-ci ramassa les clés, puis, sans demander
son reste, il partit
s’installer au volant d’une Mercédès beige tapie dans
l’ombre d’un box. Il ne
bougea plus, paraissant attendre quelque chose ou quelqu’un. Son
attitude intrigua
Steve. Il rejoignit son 4x4 et démarra. Quand il passa
à la hauteur de la
Mercedes, elle déboita. Ils sortirent du parking roues dans
roues. Le 4x4
remonta le boulevard Vivier
Merle,
flanqué de la Mercédès. Dans le rétroviseur
comme dans un remake de " Duel " de Steven Spielberg, elle
profilait son inquiétante calandre au faciès de brute.
Steve était nerveux. Il
flairait un danger : « Cette fois c’est sûr, cet
obsédé me suit ! » À
distance respectable la berline lui filait le train. Il passa deux feux
à
l’orange bien mûr, pour s’en débarrasser, sans
résultat. Au bout de l’avenue,
il bifurqua pour prendre la rue Servient. La voiture pot de colle
tourna elle
aussi ! À l’extrémité de la voie, à la
hauteur du pont Wilson, il choisit
de redescendre par la rive gauche du Rhône et s’engagea sur le
quai Marcel
Augagneur, direction Marseille. À son grand soulagement, le
véhicule suiveur
fila tout droit en empruntant le pont Gallieni. Steve
se blâma intérieurement. « Mon
pauvre
vieux, il faut te faire soigner, tu te fais un de ces films »…
Chapitre VI Aéroport
de Lyon Saint-Exupéry, mercredi 26 avril, 18 h.
l
pleuvait sur Lyon ce matin-là. Une pluie fine de printemps,
traversière, comme
la chantait Brel, sauf qu’on était loin des Marquises. Sur les
parkings et jusque
dans les couloirs de l’aéroport, les coupe-vent
aux couleurs vives volaient la vedette aux parapluies. Le
vol Paris-Lyon s’était posé, avec un peu de retard. Les
minutes passaient, impersonnelles et
lentes. Steve n’était toujours pas
là. Seule, au milieu de la salle des pas perdus de
l’aéroport Nelly promenait
sa solitude. Elle finit par s’asseoir sur un banc à
côté d’un couple de Magrébins
en partance vers l’Afrique. Son regard cherchait un passe-temps. En
face d’elle
sur le mur du hall, une immense toile tendue déroulait le
portrait de
Saint-Exupéry. Quand elle était enfant, ”Le Petit
Prince” l’avait fait
rêver, au creux de l’oreille, il semblait lui susurrer : « S’il te plaît, dessine-moi un
mouton ! » Écrivain
pilote ou pilote écrivain ? Elle se posait cette question
œdipienne sans
pouvoir lui trouver une réponse. Comme
Rémy, Saint-Ex était mort en mission. Elle eut une
pensée tendre pour chacun
d’eux, puis elle revint à des considérations plus terre
à terre. Que faisait
donc Steve ? Des
aérogares elle en avait tellement fréquenté aux
quatre coins du monde, qu’elle
aurait pu faire éditer un guide ! Mais aujourd’hui, son
cœur en transit s’emballait, comme
si c’était la première
fois qu’elle mettait les pieds dans une enceinte de ce type. L’émotion
de revoir son “ petit écrivain ” comme elle le nommait
déjà et le
fait qu’il ne soit pas là à l’attendre avait
altéré sa belle sérénité. Depuis
leur rencontre, elle ne se reconnaissait plus. Elle se leva et fit
quelques pas
pour calmer sa nervosité. Son
sac en bandoulière, croisé sur son imperméable
mastic, elle l’attendait
impatiemment. Sur son absence, elle échafaudait des
scénarios, qui, dans son esprit,
se bousculaient, tous aussi farfelus les uns que les autres. Tel
un métronome géant, la pendule électronique qui
campait au-dessus de la
desserte à bagages scindait d’un clic métallique les
minutes qui s’écoulaient.
Le regard inquiet de la jeune femme allait et venait entre le cadran
doré de sa
montre et celui des diodes lumineuses qui s’affichaient sur
l’écran noir du
caisson lumineux. Sa nervosité apparente trahissait le doute qui
l’habitait :
Avait-elle indiqué le bon horaire à
Steve ? Autour d’elle, la
foule s’agitait. Des gens
pressés la bousculaient, sans même s’excuser. Elle se
sentait étrangère à cette
effervescence. Son idée fixe s’appelait Steve. Plusieurs fois
elle crut
l’apercevoir dans la cohue des
voyageurs. Elle scrutait l’espace,
attentive au
moindre indice de sa présence. Sur sa droite, une bousculade au niveau du
sas
d’entrée, attira son attention. La foule se dilua. Elle
reconnut, au beau
milieu de l’agitation, la silhouette familière du jeune
journaliste. Ce dernier
venait de renverser la valise d’un homme de forte corpulence. Il
vilipenda
Steve : —
Non, mais ! Regardez-moi ça, espèce de petit
morveux, vous ne pouvez pas
faire attention ? —
Je suis vraiment désolé… mais je suis pressé.
Excusez-moi, je n’ai pas de temps
à vous consacrer, on m’attend. —
Vous ne vous en tirerez pas comme ça, vous allez savoir comment
je m’appelle
petit minus ! Steve ne put
s’empêcher de se moquer : —
" Petit minus " joli nom, et… si bien
porté ! Sous l’invective le bonhomme
faillit s’étrangler. Remonté comme une pendule, il
menaçait d’en venir aux
mains. Son comportement agressif n’impressionnait guère Steve.
Apercevant Nelly
qui se dirigeait droit sur eux il laissa choir son antagoniste en lui
lançant
en guise d’adieu : —
Tabarnak ! On ne va pas se "coltailler"» jusqu'au jour du
jugement dernier. Tenez, voici ma carte. Si vous avez quelque chose de
cassé,
de toute façon, je suis assuré. À
genoux dans une posture qui frisait le ridicule, Jurant, suant comme un
charretier,
le gros homme ramassa ses effets épars. Tout à sa collecte, il affubla Steve
de quelques noms d’oiseaux bien sentis. La réaction de
l’interpellé ne se fit pas
attendre. —
A-t-on jamais vu un imbécile pareil ?
Débrouillez-vous donc tout seul ! Jetant
sa carte aux pieds du butor il courut jusqu’à
Nelly et l’embrassa :
quatre fois. Ses joues étaient fraîches comme la
rosée. Il la saisit par le
bras et l’entraina vers la sortie. Elle regimba. — En
voilà des
manières ! — Venez, il
faut faire vite !
— Attendez
voyons, je n’ai
pas mes bagages. —
Dépêchons-nous de les récupérer, je me suis
garée à la dépose-minute.
Il n’y a pas de temps à perdre, sinon, je vais écoper
d’une amende. Sur
le tapis roulant, le manège des bagages avait commencé,
mais Nelly ne
reconnaissait toujours pas les siens. Mickaël s’impatientait. Il
maugréait : « Ces
transports aériens, c’est toujours pareil… On passe plus de
temps à l’aérogare
que dans l’avion, vous allez voir qu’ils sortiront les derniers !
Encore
heureux s’ils n’ont pas soufferts à la manutention, sinon, nous
serons obligés
de perdre un temps précieux à remplir des formulaires et
des paperasses à n’en
plus finir. » —
Les voilà, Steve ! Les voilà ! La valise rouge,
là-bas derrière le
gros sac, non pas celui-ci ! Le marron en cuir… bien… et le petit
sac
écossais… Oui, oui, celui-là. Voilà ! J’ai
tout mon monde. N’est-ce pas
merveilleux ? Sans plus prêter attentions pour ses effusions
toutes
féminines, Steve se mua en bagagiste entrainant à grandes
enjambées, la valise
rouge, le petit sac écossais et Nelly vers la sortie. Nelly le
suivait péniblement. La sangle
du petit
sac en tissu écossais n’arrêtait pas de glisser son
épaule. —
On fonce ! Commanda-t-il
sans même la regarder. « C’est
tout l’effet que je lui occasionne ? se lamenta Nelly. Question
décor, j’ai
pourtant mis le paquet. » C’est
vrai qu’elle était plutôt en beauté. Elle avait
pris un soin extrême à sa toilette
matinale pour lui plaire. En pure perte. « Nelly
ma fille ne te fais guère d’illusions ; ce garçon ne
t’est pas destiné. Sûrement
pris, quelle veinarde celle-là ! » Sur
la déserte un 4x4 noir de marque allemande attendait Steve. Un
magnifique papillon
bleu pervenche ornait son
pare-brise. Ce coléoptère, d’une espèce qui
n’était pas répertoriée au
catalogue, pourtant fourni, du parfait entomologiste, le mit dans une
colère
noire. Il pesta en agitant le papier comme un ostensoir. —
Quelle poisse, le deuxième en quinze jours ! À ce
petit jeu, si cela
continue, toutes mes économies vont s’envoler. Nelly s’amusa de
son infortune : « Malheureux
au jeu, heureux en amour » pensa-t-elle. Steve
démarra sur les chapeaux de roues, très remonté
contre la bureaucratie et les
bureaucrates de tous poils, gendarmes ou policiers. Leur
véhicule se fondit dans le trafic très dense de
l’autoroute A7, direction le Sud.
— Avons-nous
beaucoup de
route ? interrogea Nelly. — Non,
à moins d’être bloqué
par un bouchon, à peine trois quarts d’heure. L’autoroute épousait les
méandres du Rhône. Son déroulé monotone
favorisait le dialogue. Steve raconta à Nelly ses
déboires de la vieille :
l’histoire du fichier manquant et de l’étrange homme chauve. La
jeune femme écoutait
en silence. Elle paraissait septique. —
Hostie !
Vous ne me croyez pas ? — Si ! Et votre histoire
m’effraie. Aurions-nous un risque à
courir dans notre enquête ? Steve la rassura : —Vous savez un journaliste a
toujours beaucoup d’imagination. Je
me fais sans doute un sang d’encre pour rien. — De toute façon risque
ou pas risque, j’irais jusqu’au
bout ! affirma Nelly. Steve admira la
ténacité et le courage qui habitaient la jeune
femme. —
Ne vous
inquiétez pas. Je suis là pour vous protéger. Du coin de
l’œil, Nelly l’observa. Il était beau comme un
Dieu. Elle pensa : « Mouaais,
comme garde du corps
il est plutôt beau gosse. J’en connais d’autres qui aimeraient
bien être à ma
place »… Ils
traversèrent Feyzin, sa raffinerie, ses puanteurs. À
Vienne, ancienne
primatiale des Gaules, ils enjambèrent le fleuve, abandonnant la
Nationale 7
pour emprunter la nationale 86. Léchant les pieds des collines,
la route
longeait les vignobles en coteaux. Au petit village de Chavanay, ils
bifurquèrent vers Pélussin et le Massif du Pilat. La
route encaissée montait en
lacets en suivant le lit d’un ruisseau. Large et bien
goudronnée, elle permit à
Steve de se faire plaisir en attaquant un tantinet l’asphalte. Les
pneus
crissaient à chaque virage. Nelly
se taisait. Elle paraissait contrariée. Il s’en
inquiéta : — Tu n’as
pas
confiance ? —
Confiance si ! Mais je crains la voiture, où
allons-nous ? —
Chez Juliette Panel, tu te sentiras chez elle comme chez toi, mieux que
chez
toi… —
“Home sweet home” soupira
Nelly. —
Je ne mens pas. Juliette est une amie. Tu verras. Je vais ralentir un
petit
peu, ça ira ? — Merci,
ça ira. La
route sortait des lacets, son tracé devenait plus rectiligne. La
pente
s’adoucissait. Une poignée de kilomètres plus loin, ils
émergèrent sur un
plateau. Le village de Pélussin baigné de soleil,
s’alanguissait,
paresseusement adossé à la montagne qui mangeait
l’horizon de sa masse vert
sombre. À
son sommet l’antenne de télévision, majestueuse dans sa
toque blanche,
chapeautait le paysage. « C’est
magnifique ! »
S’exclama Nelly. Ils
traversèrent le village aux deux églises, prirent la
direction du sommet
puis bifurquèrent en direction du collet de Montvieux,
altitude : huit
cent onze mètres. Droite comme un I, bordée de
sapins, la route s’envolait
littéralement vers lui. Ils passèrent tout à
côté des lieux du drame. Steve, à
la dérobée, observa Nelly. Toute à la joie de
découvrir les beaux paysages que
la montagne offrait, elle souriait. Il jugea inopportun de lui en
parler. « Demain, il
sera bien assez
tôt » songea-t-il. Au
faîte du col, à l’endroit où la route plonge sur
l’autre versant en direction
de la vallée du Gier, deux auberges comme celles d’Alphonse
Daudet dans
les ” Contes du Lundi ” séparé par la route, se
faisaient face. Mise à
part la route, aucune animosité ne séparait les deux
propriétaires. L’une
propose une carte plus élaborée, l’autre une cuisine plus
familiale à base de
produits de terroir. L’a première occupe le côté
gauche de la route dans le
sens de la montée, l’autre le côté droit, c’est
l’auberge de la Croix tenue par
Juliette Panel. Passé l’édifice, son minuscule
parking à l’allure
champêtre, accueille la clientèle. Une quinzaine de
véhicules tout au plus trouvent
leurs places. Le 4x4 se gara, non sans mal. Au sortir de la voiture
Steve prit
la main de Nelly. —
C’est beau non ? Regarde-moi ce paysage ! D’un geste
ample de la
main, il balaya l’horizon. Des
sentiers de randonnée s’enfuyaient vers les pointes des
crêts tout proches :
crêt de la Perdrix, crêt de l’Œillon. —
C’est grandiose ! Grandiose et… vivifiant ! commenta Nelly en
remontant le col de son imperméable pour se protéger de
la fraîcheur
environnante. À
l’ouest, une barrière de nuages noirs et menaçants
mâchurait le ciel. Steve
s’en inquiéta. — Ces nuages
ne me disent
rien de bon. —
Mouais… Je suis d’accord. Ils ne me paraissent pas très
sympathiques. Le
vent se levait. Il poudra le nez de Nelly d’un peu de terre
soulevé. Le fond de
l’air fraîchissait. —
Le temps se gâte. Hâtons-nous de rentrer, conseilla
prudemment Steve. Nelly
ne se le fit pas dire deux fois, elle avait peur des orages. Ils
hâtèrent le
pas. À
fleur de route, au pied de la porte d’entrée d’une
simplicité toute paysanne,
une marche en pierre taillée leur fit la courte échelle.
Une enseigne la
coiffait, suspendue à une potence en fer forgé, elle
représentait un vieux
parchemin sur lequel on pouvait lire en lettres gothiques : « À la ferme, restaurant. » Le
seuil franchi, ils pénétrèrent dans une petite
salle accueillante, basse de
plafond, aux dimensions modestes. C’était une ancienne
étable que l’on avait
aménagée. Le plafond,
bardé d’imposantes poutres brutes
d’équarrissage, donnait un caractère rustique à la
pièce. Aux murs courait de
la frisette. Une douzaine de tables en cerisier massif, avec leurs
chaises à l’identique,
semblaient attendre quelques maquignons venus traiter une affaire, un
jour de
marché. La lumière rentrait, timidement, par une petite
fenêtre basse qui
donnait sur un enclos. La pièce sentait bon la cire, la
propreté, la
simplicité. Une
ouverture avait été aménagée sur le mur du
fond. Deux marches à monter et l’on
rejoignait la partie rajoutée : une salle de restaurant
vaste et
lumineuse, d’une facture plus moderne. Sur la gauche de celle-ci on
trouvait
l’entrée des cuisines et du service, en face, les toilettes,
l’accueil et
l’accès aux chambres. Un havre de paix après la longue
route qui les avait menés
là ! Ils se laissèrent tomber littéralement
sur les chaises. Ils n’eurent
pas le temps de se reprendre que la propriétaire, torchon
à la main, mains sur
les hanches, apparut et les tança : —
Si c’est pour manger vous êtes trop en avance si c’est pour des
chambres, vous
tombez mal, elles sont toutes occupées ! Interloquée
Nelly interrogea son compagnon du regard, comme pour lui dire : « Qu’est-ce
que tu m’as fait croire, où allons-nous coucher
maintenant ? » —
Très bien, il ne nous reste plus qu’à dormir à la
cloche de bois ! répondit
Steve, d’un air faussement résigné. La
patronne, ne put s’empêcher de pouffer de rire. Nelly comprit
qu’elle était
victime d’une cabale. Elle était furieuse contre Steve et
confuse de sa
naïveté. —
Ce n’est pas possible d’être si bêtes ! Vous
êtes de grands enfants ! —
C’était une blague Nelly ! Une blague. Je te
présente la patronne :
Juliette Panel dite « La Liette ». Satisfaite
du bon tour qu’elle venait de jouer, la Liette s’avança vers
Nelly. Elle lui
délivra une solide poignée de main qui la surprit. —
On n’oublie tout ça ? Sans rancune ? Nelly opina de la
tête. J’avais
hâte de vous connaitre. Elle se tourna vers Steve. Le grand
gaillard que vous
voyez-là n’a pas tarit d’éloges à votre sujet, Je
dois avouer que le portrait
pourtant flatteur qu’il m’avait fait de vous était à des
années-lumière de l’original. L’éloge
était inattendu, inespéré. Les
joues de Nelly s’empourprèrent. Elle adressa un regard
gêné à Steve dans lequel
se mêlaient satisfaction et reproche. Il lui souriait, fier comme
un gosse qui
aurait fait une bonne blague. La Liette enchaîna : Mais je
cause, je
cause, je vous ennuie peut être, vous devez avoir faim,
après tout ce voyage…
Je vais vous préparer un petit en-cas. Installez-vous où
vous voulez. Le
repas servi fut frugal, mais délicieux. La Liette,
délaissant tablier et
fourneaux, leur apporta le café et partagea le dessert avec eux.
La
conversation tourna autour de mille choses. Par pudeur, pour
épargner à Nelly
des souvenirs douloureux, on évita d’aiguiller la
conversation sur
l’accident des avions. Il était plus de vingt-deux heures quand
le premier coup
de tonnerre éclata. Nelly sursauta. La Liette la rassura : « Ne
vous inquiétez pas, les orages ici sont violents, mais ils ne
durent
pas ». La
lumière vacilla. Leur hôtesse se montra plus circonspecte. —
C’est du sérieux. On dirait que nous sommes en plein dedans.
Heureusement, j’ai
gardé les bonnes vieilles lampes à pétrole. —
Fin de souper aux chandelles, voilà qui est marrant, non ?
s’exclama Steve
enjoué. Avant
que Nelly n’eût répondu, Juliette crut bon
d’ajouter : — Comme des
amoureux. La
jeune femme rougit de nouveau. Cet embarras eut le don d’attendrir son
compagnon de table. Sur les conseils de la Liette les convives
bâclèrent la fin
du repas par peur d’une coupure d’électricité. —
Allons, il est temps que je vous montre vos chambres, suivez-moi. Ils accompagnèrent leur hôtesse
jusqu’à l’étage. Le
tonnerre grondait et le plancher craquait. Sur le palier, en remettant
la clef
de sa chambre à Nelly, la Liette s’aperçut de
l’angoisse qui s’était
emparée de la jeune femme. —
Ne vous faîtes pas de bile ! Je vous ai mis côte
à côte, vos chambres sont
contigües, vous Nelly au 3 et vous Steve au 5. Il vous sera facile
de
communiquer, une simple cloison vous sépare. Bonne nuit. Moi je
vais me
coucher, essayez d’en faire autant malgré ce tintamarre. Ils
restèrent dans le couloir, sur le pas de leur porte, à se
regarder sans dire un
mot. Les coups de tonnerre hachaient le silence de leurs grondements
sourds. Steve
rompit l’enchantement : —
Bonne nuit. Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas.
Joignant le geste à
la parole, il tapota un S.O.S sur la cloison toc…toc… toc… toc, toc,
toc… toc…
toc… toc… ce qui eut pour effet de
détendre un peu Nelly. —
Je suis morte de peur, mais tellement fatiguée que je devrais
trouver le
sommeil assez rapidement. —
Il le faudra. Demain nous avons rendez-vous avec Pelletier, un ancien
militaire.
Les avions sont tombés à proximité de chez lui.
J’espère beaucoup de cette
rencontre. Et maintenant, dodo ! Steve,
la joue droite posée sur ses mains jointes, mima le sommeil. Un
timide sourire
accompagna la jeune femme dans sa chambre. Elle alluma la lampe de
chevet et
s’affala sur le lit où paresseusement elle entama un
numéro de contorsionniste
pour se déshabiller tout en restant couchée. À
demi dévêtue, elle resta allongée
un bon moment à contempler son univers. La
sobriété des lieux conférait à la
pièce une allure monacale, elle sentait la cire, la
propreté, la rusticité. Sur
une chaise, son vieux sac à main, avachi comme une marotte
après un spectacle
de marionnettes, semblait lui dire : « Où m’as-tu
entrainé cette fois-ci,
au bout du monde ? » En
petite tenue, elle se leva et entreprit de ranger
ses affaires. L’armoire s’ouvrit en exhalant des relents de lavande. « Délicieusement
kitsch » s’extasia Nelly. Son
travail accompli, elle
s’approcha de la
fenêtre et jeta un coup d’œil furtif à travers les
carreaux. Dehors c’était l’enfer.
En bourrasques violentes, le vent s’engouffrait
entre les bâtiments. Il chahuta la lanterne de
la cour qui éclaira pudiquement au travers des carreaux,
le corps de
Nelly. Elle se recula de crainte qu’on ne la vît à
moitié nue. « C’est
idiot d’avoir peur, qui donc se
hasarderait à sortir par un temps aussi
exécrable. » pensa-t-elle
en s’avançant de nouveau. Les
éclairs flashaient la lisière de la forêt,
l’habillant de sourdes menaces. Elle
tira le rideau, mais ne fut pas plus rassurée pour autant. Elle
ne trouvait pas
le sommeil. Elle arpenta la chambrette nerveusement et s’arrêta
devant la
porte. Elle regardait fixement la poignée. De folles
pensées se bousculaient
dans sa tête : Fallait-il tourner la clef ou laisser la
porte
ouverte ? Et si Steve avait la bonne idée de la
pousser ? Elle
se résolut à ne pas la fermer, laissant libre cours
à son imagination. Un coup
de tonnerre la fit sursauter. Elle sauta dans son lit et s’enfouit sous
les
couvertures. Elle tremblait. Elle avait l’impression que la montagne,
comme une
intruse, la rejetait, lui signifiant de toutes ses forces vives qu’elle
ne
voulait pas d’elle. Le vent redoublait d’efforts. Sous
ses assauts, la maison s’arc-boutait en craquant. Nelly sortit
timidement la
tête hors des draps. Elle scruta le plafond. Les éclairs,
l’illuminaient comme
des feux d’artifice au firmament d’un ciel de Quatorze Juillet. Des
ombres
inquiétantes envahirent la pièce. On marchait sur la
gouttière. Etait-ce
une chouette, un hibou, ou… autre chose ? Des fantômes effrayants ressurgissaient
et revenaient hanter
sa mémoire. Elle avait à peine six ans quand la foudre
était tombée à quelques
mètres d’elle… De
l’autre côté de la cloison, dans la chambre n° 5,
Steve, assis sur son lit
gambergeait lui aussi. L’envie de rejoindre Nelly le tenaillait, mais
le risque
d’aller trop vite en besogne, de tout gâcher dès le
premier soir, tempérait quelque
peu ses ardeurs. La jeune femme ne paraissait pas insensible
à ses
charmes, mais quel prétexte trouver pour frapper à sa
porte ? Il la
devinait prisonnière de son passé et se battre contre des
ombres ne
l’enchantait guère. Il haussa les épaules. Peut-être
qu’en l’aidant à exorciser ses vieux démons, elle en
assumerait le deuil. Mais
comment aborder un sujet aussi délicat sans la froisser ?
Ce soir tout lui
paraissait compliqué et avec le bruit du tonnerre,
réfléchir devenait une
gageure. Il s’allongea. « Laissons
passer l’orage. Demain, après une bonne nuit de sommeil,
l’éclaircie viendra
toute seule. » Il
essaya de s’endormir, mais à chaque fois qu’il fermait les yeux,
la plaque en
laiton gravé du numéro 3 semblait le narguer. Nelly
de son côté essayait de se reposer, sans plus de
réussite. Comme un pilonnage
d’artillerie, les grondements du tonnerre s’intensifiaient et se
rapprochaient.
Leurs échos roulaient de crêt en crêt,
jusqu’à l’intérieur de sa tête. À chaque
coup de semonce, elle se terrait un peu plus profondément sous
les draps. Elle
grelottait. ******** La
petite fille aussi grelotait. Gribouille, son chien, un gentil
bâtard à poil
ras avec un œil noir et un œil blanc se cachait apeuré entre ses
jambes.
Profitant d’un moment d’inattention, la gamine avait
échappé à la surveillance
de ses grands-parents et s’était perdue. L’orage l’avait
rattrapée alors
qu’elle cherchait à retrouver le chemin de la maison. Une
forêt de pins
providentielle lui apparut comme un abri convenable. Elle se
réfugia sous le
plus grand d’entre eux, ferma les yeux, enlaça le tronc et fit
corps avec lui.
Ses vêtements étaient trempés, elle tremblait de
froid. Ses petites jambes
flageolaient et ne la portaient plus. Petit bouchon balloté dans
un océan de
tempête, elle essayait tant bien que mal de survivre. Les coups
de tonnerre et
les éclairs se rapprochaient dangereusement. Soudain, l’un
d’entre-deux explosa
sur son refuge improvisé. Il l’arracha à son
étreinte et la projeta au sol,
hébétée et groggy. Gribouille
le poil hérissé, s’enfuit, en aboyant. Le ciel cracha une
langue de feu qui
embrassa le pin voisin. Il explosa presque aussitôt. Dans les
prunelles
écarquillées de la petite fille, les flammèches
s’envolaient en rougeoyant. Abandonnant
le couvert de
l’arbre, elle s’enfuit à toutes jambes, en hurlant de terreur. ****** Dans
le calme retrouvé d’un nouveau matin, Steve et Nelly
descendirent l’escalier en
colimaçon qui menait à la salle de restaurant. Des
arômes de café et de cacao s’envolaient
jusqu’aux chambres. De
la cuisine leur parvenaient des bruits de casseroles
entrechoquées et des
éclats de rire. La salle de restaurant, quant à elle,
était déserte. Aucun
convive ! À l’évidence ils étaient les
premiers. Ils s’installèrent. Ce
n’était pas la place qui leur manquait ! Ils en
profitèrent pour
s’octroyer la meilleure, tout à côté de la grande
baie vitrée. Un plus. Le
petit déjeuner arriva en même temps que la première
taquinerie de madame Panel. —
Non, mais ! Vous avez vu l’heure ? protesta-t-elle. Si nous
nous
levions aussi tard, les clients deviendraient anorexiques. Le petit
déjeuner
vous attend depuis plus d’une heure. Il est patient lui. Pas moi. Vous
êtes les
derniers grogna-t-elle avant de rejoindre sa brigade en cuisine. Les
derniers ! Steve
rassura Nelly : « Ne
t’inquiète pas, elle fanfaronne, mais c’est une brave
femme ! » Ils
gagnèrent leur table. Elle était garnie de grosses
tranches de gros pains
bis, de confitures d’airelles et de mûres, faites maison. Le miel
de pin
coulait de son pot comme de l’or en fusion. Le
beurre, baratté à la ferme, s’étalait
tendrement sur les tartines et le
lait bourru sentait bon l’herbe des montagnes. Steve était aux
anges et il ne
manqua pas de le faire savoir : —
C’est comme chez moi ! Il ne me manque que le sirop
d’érable ! —
De quoi nous remettre de nos émotions ! Mais c’est trop
copieux constata Nelly. —
Tu parles pour toi ! Je vais manger pour deux, parce que… quand je
t’ai
entendu crier hier au soir… Avec l’index
délicatement,
elle lui clôt les lèvres. —
Chut ! On pourrait
nous entendre. — Je n’ai
rien fait de mal,
après tout. — Ce n’est
pas moi qui dirais
le contraire. Leurs
yeux, seuls, continuèrent la conversation. Puis ils se mirent
à manger d’un
égal appétit. Du coin de ses fourneaux, où elle
s’affairait à la préparation du
déjeuner, la " patronne " épiait leurs moindres
gestes.
Elle parlait toute seule en se frottant les mains :
« Ils ont faim,
ça c’est bon signe ! » Nelly
engloutissait les grosses tartines avec
appétit. Elle
se sentait toute ragaillardie. De nouveau le bonheur lui souriait. Il
avait le
visage de Steevy et ses beaux yeux marron en forme d’amandes. Elle
ferma les
siens et rêva… D’autres
bruits de cuillères entrechoquées, d’autres rires
complices revinrent titiller
sa mémoire. Rémy était là, assis devant
elle, à la place de Steve. Son sourire
s’effaça, ses soleils se noyèrent dans l’eau froide de la
carafe qui lui
faisait face. Le remords se substitua au bonheur. Les beaux sentiments
de tout
à l’heure s’éparpillèrent aux quatre coins de la
pièce. La petite voix au
timbre familier, qui l’habitait, l’admonesta : « Tromper Rémy, à
l’endroit même
où il est mort, tu n’as pas honte » ? Steve
lui prit la main. — Tu
rêves ? Elle
jeta ses mauvaises pensées aux orties et le sourire de Steve
effaça ses
derniers doutes : — Non… Je
suis heureuse
chéri. — Il se
pencha vers elle,
leurs lèvres s’effleurèrent. En
cuisine, Juliette qui n’avait rien perdu de la scène jubilait.
Au passage, elle
attrapa le bras de Marion, la jeune serveuse, qui débarrassait
la table et la
sermonna : —
Viens ici toi, ne t’avise surtout pas de dire que c’est moi qui ai
coupé
l’électricité hier soir, tu m’as comprise ?
Gare à toi si tu ne sais
pas tenir ta langue… Allez ! Va. La
jeune fille, lui sourit, elle fit oui en dodelinant de la tête.
Un regard
complice brillait au milieu de ses joues roses et potelées. La
Liette retourna à ses fourneaux, satisfaite du bon tour qu’elle
venait de jouer
au destin. Une bonne odeur de pintade rôtie qu’on arrosait de son
jus,
s’évadait déjà des cuisines… Chapitre VII Massif du Pilat : Bois de Bancelle,
altitude 1150 mètres. Jeudi
27 avril : 10h30.
i
cela ne vous dérange pas de converser dans la buanderie… ma
femme est en train
de nettoyer. C’est un véritable adjudant de gendarmerie.
Hé oui, que
voulez-vous on ne se sépare pas comme ça de
l’armée, même à la retraite,
surtout quand on se marie avec la femme de son colonel ! Sur son
petit
carnet rouge, Steve avait noté, sur les indications de
Duvert : « Pelletier,
voisin du drame, ancien militaire, très
important » ; il
répondit : —
Ne vous excusez pas, c’est déjà gentil de nous recevoir,
n’est-ce pas
Nelly ? —
Plus que gentil en effet… ajouta
l’interpellée en affichant une mimique de
circonstance. Claude
Pelletier était un homme affable, de grande taille, quoiqu’un
peu voûté. Sous
son épiderme, à fleur de peau, saillaient de grosses
veines aussi noueuses que
les racines d’un vieil olivier. Une carcasse sans fin et des jambes
arquées
finissaient de lui conférer l’allure dégingandée
d’un vieux baroudeur. Toisant
cette architecture atypique, son visage au teint mat mettait en valeur
la
transparence bleutée de son regard. Malgré un cancer de
la peau qui n’était
plus qu’un lointain souvenir, il portait allégrement ses
cinquante-neuf
printemps. Apparemment, il était
à la
fois content de voir du monde et satisfait que l’on s’intéresse
encore à cette
vieille affaire qui l’avait, en son temps, passionné. — C’est
qu’il ne passe pas
grand monde par chez nous ! lança-t-il à l’adresse
des visiteurs. —
Cela ne pas m’étonne pas, répliqua Steve, les chemins
sont très mal indiqués. Nous
avons eu un mal fou à vous trouver. Le
jour où on
inventera un instrument capable d’indiquer un itinéraire,
appelez-moi ! Je
suis preneur. L’homme
esquissa un sourire. La naïveté de son visiteur le
déconcertait. « En
voilà un utopiste ! Et pourquoi pas un instrument qui
parle, où qui vous
dirige depuis l’espace pendant qu’on y est ! »
Agacé, il changea de
sujet : —
Vous connaissez le proverbe : « Pour vivre
heureux… » —
… « Vivons cachés ! » conclut
Nelly, atterrée par la tournure
affligeante dans laquelle s’engageait la conversation. —
Pas trop quand même ! Sinon vous ne m’auriez pas
trouvé ! répondit Pelletier.
La réplique n’amusant guère que lui, il enchaîna
rapidement : suivez-moi,
je vous prie. À
sa suite, le duo s’engagea dans la pièce. Nelly fermait la
marche. Sur le seuil
de la porte d’entrée, la jeune femme se retourna. Le paysage
était plutôt
sauvage. La ferme était construite en lisière d’un bois.
Au fond d’une clairière,
plein ouest, on pouvait voir les premiers éboulis du Chirat de
Rochetaillée.
Entourée de collines, la
bâtisse paraissait
écrasée sous le joug des crêts. À sa
périphérie, les arbres, épicéas,
hêtres, fayards-,
tissaient un rideau très dense. Côté
Est, voisinaient des champs où quelques pommiers épars
s’accrochaient
péniblement à la pente. Les parcelles étaient bien
entretenues. Les clôtures de
fils barbelés en bon état attestaient de la
présence de l’homme et occultaient
le caractère sauvage de l’endroit. Alentour peu de voisinage.
Seul, sur l’autre
versant, un petit hameau de trois fermes où les cheminées
fumaient encore
formait comme un ilot de vie. —
Vous êtes tranquille ici, un vrai paradis ! S’extasia Nelly. Pelletier
finassa. — Question voisins, c’est un
peu juste. Les premiers habitent à
plus d’un kilomètre. Ceci dit,
faites bien attention où vous mettez les pieds, les marches sont
glissantes et
pas forcément étudiées pour des talons hauts. Nelly,
emboita prudemment le pas à Steve. Un long appentis,
vitré sur toute sa
longueur, prolongeait la ferme sur son côté Est. Ils
accédèrent à la porte d’entrée en
montant une dizaine de marches. À
l’intérieur, il ne faisait
pas très clair.
Leur hôte n’alluma pas. « Plus
d’électricité peut-être ? » songea
Nelly. Elle interrogea Steve d’un regard incrédule. Il haussa
les épaules d’un
geste d’impuissance. Il ne comprenait rien non plus. Dans le sillage de
leur
hôte, sans plus se poser de questions ils longèrent une
immense table. Faite de
bric et de broc, recouverte de vieux journaux faisant office de nappe,
elle
s’étirait tout au long de la pièce. Des pommes et des
noix, en vrac, rescapées
du dernier automne squattaient son étal. Au plafond,
ficelé sur des cannes de bambou
suspendues aux poutres, des guirlandes de saucissons séchaient. Pelletier s’excusa de leur présence. —
Ce sont mes saucissons, je les fabrique moi-même, mes amis
s’accordent à dire
qu’ils sont très bons. —
En tout cas, ils ont une mine très sympathique et ils sentent
très bon, vos
amis ont de la chance, s’enthousiasma Nelly. Le compliment
sembla réjouir
le propriétaire des lieux. —
De la chance et de l’appétit ! C’est tout ce qu’il me
reste, si le cœur
vous en dit, je vous couperai quelques tranches, tout à l’heure. —
Très volontiers ! Se réjouit Steve qui salivait par
avance à la vue des
charcuteries. — J’en
serai ! Surenchérit
Nelly. Ils
gagnèrent le fond de la pièce. Dans l’âtre d’une
vieille cheminée finissaient
de se consumer quelques braises. Le presque quinquagénaire se
pencha au-dessus
du foyer. —
J’ai dû allumer, le mois d’avril est frisquet et cette
pièce n’a pas été
chauffée de tout l’hiver. —
Il ajouta une bûche, tisonna les braises à l’aide d’un
vieux pique-feu. La
flambée se remit à crépiter joyeusement. La
chaleur, instantanément, leur sécha
les joues. —
Installez-vous, leur dit-il en désignant deux tabourets à
l’aspect bancal qui n’incitaient
guère à la pause. Devinant l’hésitation de ses
hôtes, il ajouta : Vous
pouvez y aller, c’est du solide ! Sur leurs assises, trois
générations de
Pelletier ont posé leurs séants. Steve
remercia en s’asseyant avec prudence. Nelly en fit autant en souriant
poliment.
L’humour d’un inconnu, à froid, n’était pas sa tasse de thé. Saisissant le dossier d’une
chaise Pelletier
s’assit à leurs côtés. Sa main gauche,
étrangement raide, le pouce engagé dans
le premier passant de sa ceinture, ne quittait pas la poche de son jean, Nelly fixa
intensément le bras inerte
de Pelletier. Elle avait déjà remarqué cette
posture anormale en entrant, mais elle
l’avait apparentée à de la décontraction. L’homme
sentit le regard posé sur
lui. — Quelque chose vous
titille ?
demanda-t-il. Confuse, la jeune femme
bredouilla un « oui »
à peine audible. —
C’est ma main qui vous
intrigue ? Vous avez raison. C’est une prothèse. Bien
imitée, certes, mais
stérile et sèche comme une branche morte. Nelly se garda bien de faire un
commentaire. Elle
ne voulait pas faire d’impair. Elle se contenta d’écouter les
explications de
Pelletier. — Laissez-moi deviner vos
pensées, lui
dit-il soudain. Vous subodorez une blessure de guerre, n’est-ce
pas ? « En plein dans le
mille ! Cet
homme est le Diable incarné », songea Nelly
décontenancée par la sagacité
du militaire. Pelletier profita de son étonnement pour
enchaîner d’un ton
ferme : — Eh bien, vous n’y êtes
pas du tout.
J’aimerais pourtant qu’il en soit ainsi. Je bénéficierais
aujourd’hui d’une
pension confortable. Mais, à mon corps défendant, si je
puis m’exprimer de la
sorte, c’est à un cancer que je dois mon handicap. Dans mon
malheur, j’ai eu la
chance qu’il ait commencé son sale boulot à cet endroit.
Pour sauver l’arbre,
il a fallu sacrifier la branche, trancher… au propre, comme au
figuré. — Ce ne doit pas être
facile de vivre avec
ça au quotidien compatit Steve. — On s’y fait. Toute ma force
s’est
transférée dans mon bras droit. Vous n’allez pas me
croire, mais je soulève des
charges de deux à trois fois plus lourdes qu’auparavant.
Cet accident
a fait de moi un jeune retraité. J’ai quitté
l’armée à quarante-sept ans. — Steve sortit
discrètement son carnet pour
prendre quelques notes. Pelletier parut contrarié. — C’est vous que j’ai eu au
téléphone. Vous
êtes journaliste ? Steve acquiesça du menton. — Je vais vous mettre à
l’aise tout de
suite, de journaux je ne connais guère que La Tribune-
Le Progrès …. Pour ma
femme qui est iséroise, ce serait plutôt
le Dauphiné Libéré …
C’est
une source de conflit dominical, car nous n’achetons
le journal que le dimanche. —
Le Progrès et le Dauphiné
sont de très bons journaux… même le dimanche !
souligna
Steve. L’humour
n’était pas le point
fort de Pelletier. Il ne releva pas la plaisanterie et se tourna vers
Nelly. —
Vous êtes la veuve du pilote qui commandait la patrouille, le
lieutenant-colonel Dubreuil ? —
Colonel ! À titre
posthume, hélas ! —
L’armée à bien fait les choses. C’est une grande
famille ! J’en parle en
connaissance de cause. En fait, je crois qu’il est grand temps de me
présenter.
J’ai toujours vécu ici. Rochetaillée est ma
deuxième peau. La propriété
appartient aux Pelletier depuis plusieurs générations.
J’ai passé mon enfance
ici, heureux et libre. Nous n’étions pas bien riches, un rien
nous amusait. À
force de tailler des bateaux dans des écorces de pin et de les
lancer dans les
jours de pluie au fil des rigoles, j’ai fini par avoir envie de les
suivre. Je
me suis mis à rêver d’horizons différents,
d’océans et de pays lointains. Hélas
mon père, avait pour moi des vues plus terre-à-terre. Il
s’était mis en tête de
faire de moi un paysan. Je n’en avais pas l’âme, Alors, je me
suis engagé dans
l’armée de l’air. C’était la première fois que je
lui désobéissais. Pas une
seule fois je n’eus à regretter ma rébellion. J’ai
passé vingt-sept ans de ma
vie au service de la nation, vingt-sept années merveilleuses
à courir le monde,
à épancher ma soif de voyages. C’est grâce à l’armée
que j’ai connu ma deuxième épouse, elle était PFAT[1]
dans
une caserne de l’armée de terre qui nous hébergeait
temporairement. « Voilà
qui explique le caractère martial de son
ménage » songea Nelly. —
À bientôt cinquante ans je me sens en pleine forme. Je suis chasseur, sans me vanter une des
meilleures gâchettes de la région, pêcheur, et
même président de « la
gaule capétienne ». J’occupe depuis plus vingt ans le
poste de secrétaire
des anciens combattants de la FNACA dont je suis également le
porte-drapeau. Je
suis juge des tutelles. Accessoirement, je sers de guide aux touristes
qui
traversent le massif du Pilat. Pour parfaire cette
énumération, j’ajoute que je
suis très impliqué dans l’économie locale. Enfin
pour couronner le tout, à mes
heures perdues et Dieu sait si elles sont rares, je m’occupe de
placements
financiers. Mais ça, c’est juste pour dépanner un ami et
payer mes cigarettes.
Comme vous pouvez le constater, je ne suis pas en manque
d’activité. Au
contraire, tout le monde vous le confirmera ici. À
l’énoncé de cette copieuse énumération,
Steve ne manqua pas de s’étonner : —
Vous arrivez à chasser malgré votre handicap ? —
Il n’y a rien que je ne puisse faire comme avant ! affirma
Pelletier d’un
ton péremptoire. Vous n’êtes pas au bout de vos surprises.
Je suis une des
meilleures gâchettes de la région. —Et
bien, souhaitons-nous une vieillesse
aussi gaillarde que la vôtre ! N’est-ce pas Nelly ? La jeune
femme nuança le propos. —
Soit ! Mais alors le plus tard possible. —
Cela va sans dire ! souligna Pelletier goguenard. Un
blanc s’installa dans la conversation. Steve prit la parole : —
À la mairie, on nous a conseillé de venir jusqu’ici. On
nous a laissés entendre
que vous étiez le dépositaire de l’accident des Mirages. —
" On " qui-est-ce ce " On " ? Sans attendre la réponse
à sa question, Pelletier enchaîna. —
Inutile de dénoncer votre informateur. Il y a fort à
parier que ce soit mon ami
Duvert qui vous ait aiguillé par ici. —
C’est fort probable en effet. J’écris un livre sur la
malédiction des Kennedy
et le mystérieux Triangle de la Burle. Croyez-vous qu’il soit
à l’origine de
l’accident des trois Mirages ? —
Moi vous savez… par atavisme avec les gens d’ici, j’ai plutôt les
pieds sur
terre. Toutes ses histoires fumeuses qui gravitent autour du Pilat me
laissent
indifférent. —
C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de crashs inexpliqués par ici,
mais n’est-ce pas
le propre de toutes les montagnes ? Je ne crois pas aux forces
telluriques
ni aux autres explications plus ou moins fumeuses qu’on ressort du
placard à
chaque accident. Vous êtes venu chercher de l’aide ?
Posez-moi des
questions cohérentes, je vous répondrai, si je le peux…
mais de grâce, laissons
de côté ces enfantillages. Steve prit note et continua à dérouler le fil de ses
questions : —
Bien. Revenons donc à l’accident des mirages. Quels souvenirs en
avez-vous
gardé ? Pesez bien vos mots, le moindre détail qui
vous apparaitrait
anodin, pourrait s’avérer de la plus haute importance pour nous. Le
regard de Pelletier fixa au-delà des vitres, un point
imaginaire. Son front se plissa.
Il interrogea sa mémoire et raconta : — Je m’en souviens comme si
c’était hier. Nous étions le vingt mai. Au calendrier
c’était le printemps,
mais au-dehors, tout laissait à penser que nous
étions en automne. Les
cinq jours précédant le drame, il avait plu sans
discontinuer. Un paysage
englué de début novembre : un ciel bas, un sol
gorgé d’eau et l’humidité
qui suintait de partout. La montagne saignait de tous ses rus, un
de ces
pans menaçant même de s’effondrer. Le déluge ! La
veille pourtant, nous avions eu une accalmie. La pluie avait
soudainement cessé
de tomber. On s’interpellait entre voisins pour se rassurer :
« J’ai ouïe
dire que demain il fera beau ! », disaient les uns.
« Les
oiseaux chantent. C’est bon signe », disaient les autres. On
avait même
droit à des références bibliques : «
Cela ne va pas durer trente jours et
trente nuits quand même ». Les plus optimistes
claironnaient : « Le
soleil perce au col. La lumière change. C’est bon pour nous…
» Et chacun de
prévoir la mise en chantier de travaux dès le lendemain,
pour réparer les
dégâts occasionnés par la pluie. On
s’est réveillé, au matin de cette funeste journée,
les yeux pleins d’humeur,
dégrisé. Toujours pas de soleil ! Le brouillard
avait envahi le paysage. Derrière
lui, le soleil rougeoyait.
Une présence, grasse,
collante, adipeuse. On ne distinguait pas à dix mètres.
Il absorbait tout : les
fermes, les arbres, les chemins qui paraissaient partir pour nulle
part. Il
étouffait les sons sous une chape de silence. On se serait cru
dans un
cercueil. De la terre humide exhalait des peurs ancestrales. Un vieil homme qui habitait
à deux pas de chez moi passa sans me
voir. Il avait sa trogne des mauvais jours. Il déparlait. Je
l’interpellai. Il
s’approcha : — C’est toi Pelletier ? — Qui veux-tu que ce soit, le
Diable ? — Le Diable je l’ai
déjà rencontré. C’est ce foutu brouillard. Il
me tarde de rentrer à la maison, car il ne fera pas bon à
trainer sa carcasse par
ici, aujourd’hui. — Qu’est-ce que tu veux
dire ? — C’est la brume rouge !
Elle est revenue la garce ! Elle
ne repartira pas avant d’avoir trouvé son content de victimes. Je puisais mes souvenirs. Il y
avait très longtemps qu’on ne
m’avait plus parlé de cette vieille légende. Ma
mère à la veillée, alors je
n’étais alors qu’un enfant se plaisait à nous arracher
quelques frissons à son
évocation. Je lui demandais : — Tu crois à toutes ces
sornettes toi ? — Bien sûr que j’y
crois ! Tu ferais bien d’y croire toi
aussi. Un homme averti en vaut deux ! Salut la compagnie. Il
s’enfonça
dans le brouillard en hâtant le pas. Je suivis son ombre qui
s’évanouissait
doucement. Je l’entendis maugréer, puis le brouillard l’absorba,
complètement. Ce
jour-là, je me suis rendu à mon travail plus prudemment
qu’à l’habitude.
Jusqu’à Lyon on roulait au pas. Hormis le mauvais temps qui
perdurait, ce
devait être une journée comme les autres et puis… son
récit resta suspendu. Il
se tourna vers Nelly. J’ai appris plus tard ce qui c’était
passé. Le Colonel
Danish devait conduire la patrouille lui-même, mais au dernier
moment il a dû
renoncer, des ennuis gastriques, je crois. C’est votre mari Madame qui
l’a
remplacé à la tête de la patrouille. —
Oh je ne le sais que trop bien allez ! Il eût mieux valu
qu’il se cassât
une jambe, se lamenta Nelly. Elle
baissa la tête, pour ne pas avoir à supporter le regard de
compassion des deux
hommes. — Continuez
Pelletier, lui
enjoignit Steve. Pelletier
lui obéit et reprit son récit d’une voix empreinte
d’émotion. —
J’ai pris mon service comme de coutume ce jour-là. Nous avions
une journée
chargée, une de ces journées où il vaut mieux ne
pas mollir…
À cette époque, j’étais intendant des
cuisines à la base du mont Verdun, à Lyon. Je
gérais tout l’administratif, y
compris les cuisines : une batterie d’une trentaine de personnes.
Nous
avions ce jour-là, outre les huit cents couverts habituels de la
troupe, un
repas d’officier dans lequel se trouvait toute l’équipe
logistique de
l’opération « Euphonie ». L’avant-veille
le général Le Goff responsable
de la base m’avait prévenu : —
Pelletier, après-demain il faudra vous surpasser. La base
reçoit la crème de
l’armée de l’air. Je compte sur vous. ! Tout
l’état-major sera là, ainsi
que le sous-chef de cabinet du ministre de la Défense, monsieur
Lannoy. Tout
doit être irréprochable ! Vous m’entendez :
«I-r-r-é-p-r-o-c-h-a-b-l-e ! » J’avais
envie de lui répondre : « La crème, je connais, c’est un peu mon domaine… ».
Mais on
ne plaisante pas avec le général Le Goff.
Comme à l’habitude, il me laissait le soin, avec peu de moyens,
je le savais
car j’étais aussi l’économe de service, de
préparer un repas de roi. Le
challenge ne m’effrayait pas, bien au contraire. Par commodité
j’ai toujours eu
chez moi, c’est-à-dire ici,
un congélateur
bien rempli. Il faut vous dire que c’est dans ma nature de faire
plaisir aux
amis, je me sens utile ainsi. Les mois d’été, avec ma
femme, nous arpentons la
montagne, munis de peignes, à la cueillette des myrtilles. Les
sous-bois en
sont recouverts. Mon dessert était tout trouvé : ce
serait une charlotte aux
myrtilles. Pour le reste, je savais pouvoir compter sur les talents de
mon ami,
le brave Martin Roumagnac. Martin était notre chef cuisinier. Un
personnage
haut en couleur, tout en rondeurs. Un gascon, truculent à
souhait, jamais le
dernier à faire des blagues. Mais quand il était aux
fourneaux, c’était un
cuisinier hors pair. Le meilleur que nous ayons eu à la base
depuis longtemps. Fort
de son aide je relevais le défi. Je me souviens du menu que nous
avions
concocté comme si c’était hier : cuissots de chevreuil
(tirés du même
congélateur) sauce Grand-Veneur, gratin dauphinois,
fromage de chèvres
(blanc et sec) du Pilat, et la fameuse tarte aux myrtilles qui fit
l’extase de
plus d’un palais ce jour-là. Le
repas consommé, flanqué du brave martin, nous nous
faufilâmes le plus
discrètement du monde, nous dans la
petite salle, annexe du restaurant. Là, dans la fumée des
cigares et les arômes
du café fraîchement filtré, nous observâmes.
La trogne des invités nous parla
mieux que les applaudissements qu’ils nous prodiguèrent
dès qu’ils s’aperçurent
de notre présence. Leurs visages trahissaient leurs
estomacs : épanouis,
rassasiés et reconnaissants. Je trinquais avec eux d’un verre
d’Armagnac en
provenance directe du cellier du général. Un
peu à l’écart, ce dernier affichait une drôle de
tête. Je m’en inquiétai et
l’approchai et lui demandait : —
Quelque chose qui cloche, mon général ? Le repas n’a
pas répondu à vos
espérances ? —
C’était parfait Pelletier, parfait ! Comme d’habitude
d’ailleurs. Non, je m’inquiète
pour une chose plus grave. Nous n’avons plus aucune nouvelle des trois
Mirages
de la mission. —
Aucune !!! Comment est-ce… —
Rien vous dis-je ! Plus d’écho radar depuis onze heures
vingt. J’interrogeais
ma montre. Il était onze heures vingt-cinq. Je le
rassurais : —
Ne vous en faites pas mon général, tout va renter dans
l’ordre, il n’y a pas de raison
d’être inquiet… —
Je l’espère Pelletier… Je l’espère… Je
laissais le général soucieux et je retournais en cuisine,
bien ébranlé
également par cette confidence. Je tenais à
féliciter le personnel et à lui donner
mes dernières directives, un " Tea-Time
" étant prévu en milieu
d’après-midi. J’étais à peine arrivé que le
général me rejoignait, le visage
livide. —
Alors mon général ces avions, les a-t-on
retrouvés ? —
Oui Pelletier. Ils sont tombés, me répondit-il d’une voix
blanche. —
Tombés ??? Tous les trois ? —
Tous les trois. Tout à côté de chez vous, dans le
Pilat. De
surprise, je me brûlai les doigts sur le rebord d’une poêle. —
Nom de Dieu chez moi ! Aucun survivant ? —
Aucun ! Filez vite là-bas. Une fois sur place vous nous
servirez de
relais, jusqu'à ce que tout se mette en place. —
Mais mon général… je n’ai pas autorité à… —
Filez c’est un ordre ! Dans
la voiture, tout au long du trajet qui me sembla interminable, je n’ai
pas
arrêté de gamberger. Je pensais aux pilotes. Au poste, RTL
annonçait le crash.
Arrivé au village je suis passé à la gendarmerie.
J’ai demandé à voir le
brigadier Hanner. Le planton de service m’a dit que tous les effectifs
se
trouvaient sur place, qu’il était seul. Je lui demandé le
lieu du crash. Il m’a
répondu : « Là-haut,
au bois de Bancelle. » J’ai
cru défaillir. J’ai tout de suite pensé à ma femme
et à un scénario des plus noirs.
Je suis monté en conduisant comme un fou. J’ai franchi les
barrages grâce à ma
carte militaire. Elle m’attendait. Elle s’est jetée dans mes
bras en me hurlant
aux oreilles : —
J’ai peur, Claude, j’ai peur… —
C’est fini je suis là. J’ai
réconforté mon épouse du mieux que j’ai pu. Puis
j’ai passé le reste de mon
temps à coordonner les actions des uns et des autres, civils et
militaires.
J’étais devenu l’espace de quelques heures, l’interlocuteur
privilégié de tout
un chacun. Ma connaissance de la topographie locale s’avéra fort
utile aux
experts en balistique. Vers dix heures le général arriva
en hélicoptère. Dès sa
descente, il me gratifia d’un généreux : « Bon
boulot Pelletier ! Restez à mes côtés, vous me
servirez d’aide de camp.
Les journées à venir risquent de s’avérer
difficiles. Tout est prévu, j’ai déjà
procédé à votre remplacement à la
base. » Cette
première journée m’a parue interminable. J’ai beau la
chasser de mon esprit,
elle me revient comme un boomerang. Je repense aux pilotes, ils ne
méritaient
pas une sortie aussi triste. —
Vous accréditez la thèse officielle, rien ne vous a paru
suspect dans le
déroulement de l’enquête ? —
Deux théories ont alimenté le débat au sein de
l’équipe d’experts. La première émettait
l’hypothèse que deux des appareils étaient entrés
en collision en plein vol à
cause du brouillard, les débris ayant fait exploser le
troisième. La deuxième
vous la connaissez mieux que moi, c’est celle qui a été
retenue, la version
officielle : pour une raison inconnue, le leader, sur lequel les deux
autres
avions règlent leurs trajectoires, aurait percuté une
crête, entraînant dans
son sillage les deux autres appareils. Nelly fit
entendre sa petite voix : —
Une question me brûle les lèvres, pourquoi les appareils
sont-ils passés
au-dessus du sommet ? N’avaient-ils pas un plan de vol
établi à
respecter ? —
Je ne suis pas pilote de chasse, mais je sais qu’en simulation de
combat, ces
derniers ont toute liberté de choisir la trajectoire qui leur
convient. Steve
caressait son front, il réfléchissait. —
Il me vient une idée soudaine. Pourquoi ne pas avoir
envisagé une défaillance
des instruments de navigation ? Pelletier
s’emporta : —
Nous avons hypothéqué tous les cas de figure. Mais
celui-ci était plus qu’improbable.
Il était impossible ! Ces appareils étaient
équipés des derniers cris de
la technologie. Les boîtes noires auraient décelé
une anomalie ! La
réaction épidermique
de Pelletier était
équivoque. Steve enfonça un peu plus le clou : —
Parlez-nous des boîtes noires ! —
Les deux premiers boîtiers
furent retrouvés assez
facilement. Le troisième avec un peu plus de difficulté.
Leur examen n’apporta
aucun élément susceptible d’orienter l’enquête sur
une piste nouvelle. Tout
était normal. C’est pourquoi la commission d’experts,
chargée de leur
déchiffrage, a tenu à rendre son rapport public.
Déontologiquement elle n’y était
pas astreinte. Vous voyez ? Pas de quoi fouetter un chat, pas de
scoop. — Une dernière
question, très personnelle. — Allez-y, si je peux vous
répondre. — Connaissiez-vous les pilotes
? Les aviez-vous croisés, au
hasard de vos affectations? Pour
la première fois depuis le début de l’entretien, l’ancien
militaire hésitait.
Il s’octroyât quelques secondes de réflexion avant de
répondre ironiquement : —
Demander à un simple intendant de côtoyer l’élite
de l’aviation, c’est comme
demander à un simple curé de campagne, s’il connaît
intimement le pape. Je
connais le général Le Goff, quelques officiers de la
base, c’est tout. L’humour
de Pelletier, fut loin de faire l’unanimité. Devant les moues
désabusées de son
auditoire, il crût bon de préciser : —
Je supervise les fourneaux du mont Verdun depuis très
longtemps. Je n’ai jamais vu passer les
pilotes concernés, je suis navré
de vous décevoir !
— Déçue,
moi ? Vous plaisantez, je continuerai mon enquête vaille
que vaille. Seule contre tous s’il le faut ! répondit
crânement Nelly. — Hé là !
Et moi je ne compte pas ! Protesta avec
véhémence Steve. Sa revendication combla de joie
Nelly. De la paume de sa main,
discrètement, elle caressa la joue de son amoureux. — Bien sûr que si, sans
toi je n’en serais pas là. Je t’adore. La caresse n’avait pas
échappée à Pelletier. Il ne put
s’empêcher de penser : « Ainsi donc ces
deux-là sont ensemble, elle a
eu tôt fait de l’oublier son pilote. » Il mit fin
à leurs effusions
en jouant les rabat-joie. —
Je ne saurais trop vous
conseiller d’être prudents. Il y a beaucoup
d’intérêts en jeu. —
Moi aussi j’ai de l’intérêt souligna Nelly,
l’intérêt du cœur. — "
Le cœur a ses raisons, que la raison ignore. " Souvenez-vous-en, lui
conseilla Pelletier. En attendant, je vous raccompagne. Ma femme doit
commencer
à s’impatienter. Précédés
de leur hôte, ils sortirent et repassèrent en revues les
saucissons, toujours
aussi appétissants, toujours aussi offerts à leur
convoitise. Le vœu pieux de
Pelletier de les lui faire faire goûter resta lettre morte.
Aucune dégustation
ne s’ajouta à la visite. Avant
leur départ le bonhomme se fit un devoir de montrer à
Nelly où le corps de Rémy
avait été trouvé, dans un champ, à
proximité de sa demeure, enroulé autour d’un
pommier. Steve abreuva
de question l’ancien militaire. Avec
force détails, ce dernier lui expliqua qu’un avion était
tombé ici, un autre
là, puis du doigt, il pointa la ferme où, à
côté d’un bosquet de sapins, fut
retrouvé un réacteur. Il se retourna et
désigna du doigt la ligne de crête qui dominait
le paysage. Sur son échine les sapins crénelaient le ciel
en une ligne de front
qui paraissait infranchissable. Seule, une partie
déboisée, formait sur 300 m
environ un passage naturel. Avec un air contrit il ajouta : «
Voyez comme c’est bête, à deux cents mètres
près l’avion passait sans accrocher… » Nelly se tenait
à l’écart. Elle n’écoutait plus les propos
des deux hommes. Comme hypnotisée, les yeux fixés sur la
ligne de crête qui
ébarbait l’horizon, elle revivait, seconde après seconde,
le drame qui l’avait
entrainé jusqu’ici. Dans son subconscient, la brume rouge, par
petites touches,
s’emparait du paysage. Émergeant
du cloaque cotonneux de sa mémoire, un grondement
sourd, profond, venu de nulle part monta. Nelly prêta l’oreille.
Elle reconnut
le grondement caractéristique des moteurs à
réaction: trois appareils qui se
dirigeaient dans sa direction. L’avion de Rémy, déchirant
le brouillard, se
présenta en premier. Elle voulut lui
crier de remonter, mais aucun son ne sortit
de sa bouche. Une langue de feu couru le long des sapins et des
milliers de
flèches lardèrent le corps de Nelly. Offerte en supplice
à je ne sais quel dieu
barbare, elle revivait en symbiose les derniers instants de Rémy. Son regard
devenait hagard. La sueur perlait à son front.
Elle souffrait le martyr. Au bord de l’évanouissement, une
douleur suprême,
comme une lame de fond, l’emporta. Elle
lâcha un cri de terreur. Steve et Pelletier accoururent. Ils la
virent
chanceler. Le premier la rattrapa dans ses bras. Elle était
livide. Steve la
secoua énergiquement : — Nelly, Nelly, répond
moi, je t’en prie, je t’en supplie, répond
moi ! supplia-t-il. La voix résonnait dans
la tête de la jeune femme, imperceptible
tout d’abord, incohérente ensuite, d’abord lointaine, puis
floue, avant de
devenir, peu à peu distincte et proche, jusqu’à la faire
sortie de sa torpeur. — Que m’est-il
arrivé ? Questionna-t-elle hébétée. — Je ne sais pas. Tu as eu un
étourdissement. — Ah bon ! Je ne me
souviens de rien. Pelletier proposa : — Retournons à la
ferme, vous boirez un verre d’eau… Nelly se remettait
difficilement de son oppressante vision. Sa
poitrine la serrait. Son cœur battait à tout rompre. Les deux
hommes, inquiets,
l’observaient. D’un regard las, elle implora Steve.
— Rentrons à
l’Hôtel. Cet endroit me file le cafard. — Ça ira ?
interrogea Pelletier. — Il le faudra bien. La jeune femme, avait du mal
à se montrer convaincante. Son teint
pâle la trahissait. L’homme réitéra sa
question : — Vous êtes
sûr ? — Oui, ne vous
inquiétez pas pour moi, c’est gentil. Ils
l’aidèrent à se relever et s’en retournèrent. La
jeune
femme appuyée au bras de Steve retrouvait peu à peu, sa
lucidité et une partie
de ses forces. Seule une migraine tenace ne décrochait pas.
Pelletier fermait
la marche. Dans la cour de
la ferme ils retrouvèrent leur véhicule et
prirent congé de leur hôte. L’occasion pour ce dernier
d’égratigner Steve : — Rochepierre vous sera
toujours ouvert. Vous savez maintenant où
me trouver, plus besoin de boussole électronique. Steve
n’apprécia qu’à moitié, mais il ne répondit
pas, par
politesse. De l’ironie à la galanterie il n’y avait qu’un pas,
Pelletier le
franchit allégrement en se tournant vers
Nelly : — Vous êtes encore bien
pâle. Vous ne voulez vraiment pas venir
prendre un verre d’eau avant de repartir ? — Merci. Cela va beaucoup
mieux. Il me tarde de rentrer. — Je comprends. Si vous avez
du nouveau, faites-le-moi savoir. — Nous n’y manquerons pas,
acquiesça poliment Steve. Ils prirent la route de
l’auberge. À la grande satisfaction de son
compagnon, Nelly peu à peu, à l’idée qu’un bon
souper les attendait, retrouvait
des couleurs. Steve, lui, paraissait
contrarié. Elle s’en inquiéta : — Quelque chose qui ne va
pas ? — Tu ne trouves pas ça
bizarre, toi ? — Quoi donc ? — Un avion qui s’écrase
à deux cents mètres de la maison d’un
autre militaire. — C’est le hasard. — Tabarnak ! Il est
des hasards que j’aimerais bien
élucider… Chapitre VIII Massif du Pilat, col de la Croix de
Montvieux, vendredi 28 avril, 7 heures 05.
elly
pointa le nez à la fenêtre, à l’aide d’un mouchoir
en papier, elle essuya le
carreau recouvert de buée. Elle avait
passé une nuit
paisible et oublié sa cauchemardesque vision de la veille. Au-dehors, une aube humide s’attardait.
Sur la
callune[2]
endormie, lardant d’une écharpe de brume la pointe des
crêts alentours, elle
trainait son ennui et ses humeurs blanchâtres
aux quatre coins de l’horizon. La
demi-journée de
repos de la veille l’avait ragaillardie et, malgré la
fraîcheur ambiante, sa
nuit avait été merveilleuse. « Les bras de
Steevy, décidément, valent bien
le meilleur des édredons ! » Songea-t-elle
émue, en croisant les
siens sur sa poitrine. Elle se sentait en paix avec
elle-même, retrouvée. Au contact de
son nouvel amour, peu à peu, elle renaissait. Fil après
fil, elle démêlait le
voile noir qui endeuillait sa vie. Mais pour gommer
définitivement ce passé
trop présent, il lui fallait honorer son serment, laver l’honneur de
Rémy et, en
comptant sur la chance, refaire sa vie. Elle s’accrochait à ce
fol espoir comme
une naufragée à une bouée de sauvetage. Un courant
d’air frais se faufila sous
la porte et enrhuma ses pensées. —
Brrr !!! Il n’a pas l’air de faire chaud. Il faudra penser
à prendre les
pulls tout à l’heure, murmura-t-elle. Une voix
dans son dos s’éleva et la fit sursauter. —
C’est comme ça tous les matins que Dieu fait ! Il faudra
vous y faire ma
petite. Ici l’air est frais, mais pur. Après, le soleil se
lève et fait le
ménage, comme moi ! » La
Liette ne maniait pas la langue de bois. Prévenue par Steevy,
Nelly ne se vexa
pas. L’aubergiste continua de débarrasser une table proche de la
fenêtre, veuve
de convives depuis fort peu de temps. Ponctuant
ses propos d’un ultime coup d’éponge, elle ajouta : —
En attendant, mettez-vous donc à cette table, elle vous tend les
bras ! La
rêveuse s’installa pendant que la patronne finissait
de mettre le couvert en ronchonnant toute seule. —
Ça ne va pas ? lui demanda Nelly. —
Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Des voitures ont
tourné sur le parking. Je
me suis levée trois fois. —
Des rodeurs ? Des
rodeurs ou des braconniers. C’est courant par ici. Ils chassent la
nuit. Mieux
vaut ne pas les déranger. Ils ont la gâchette facile. Steve
descendit quatre à quatre les escaliers et les rejoignit. Il se
sentait dans
une forme exceptionnelle... Espiègle, il lança un : —
Comment vont mes deux petites chéries ce matin ? Qui amusa
beaucoup Nelly,
mais beaucoup moins la Liette qui le remit en place sèchement. —
Arrêtez de faire le joli cœur. Goûtez-moi donc
cette confiture d’airelles : cent
pour cent bio, assuré ! Cueillie et confite par
moi-même. —
Nelly sans plus de façon, trempa son index dans le pot et le
porta à ses lèvres. —
Mama Mia ! Goûte Steevy ! Steve
se montra réticent. Il buvait toujours un verre d’eau à
jeun avant de prendre son
petit déjeuner. C’était un rituel chez lui. Nelly insista. —
Laisse-toi faire, je t’assure, c’est très bon. Allez pour me
faire
plaisir ! Le
ton éploré de la jeune femme eut raison des atermoiements
de Steevy. Juliette
Panel épiait sa réaction. —
Ça vaut notre sirop d’érable. Rien à dire,
conclut-il d’un ton qui frôlait la
suffisance. —
Du sirop d’érable ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas
entendre ! Ah non, je
préfère m’en aller ! Plutôt être sourde
que d’entendre çà. Allez ! Je
ramène mon pot. —
Pas question, je le garde pour moi ! fit Nelly en s’en emparant
énergiquement. Reconnaissante,
la Liette adressa à la jeune femme un sourire
généreux. Steve par
contre, essuya une sévère remontrance : —
Monsieur Danièle, s’il vous plaît… n’ouvrez plus la bouche
que pour manger,
cela vous évitera de vous répandre en bêtises plus
grosses que vous ! Elle
retourna à ses fourneaux, contrariée. Dès qu’elle
eut tourné le dos, Steevy
glissa à Nelly : —
Pas commode la patronne ! Encore un peu et elle ne nous beurrait
pas nos
tartines. Nelly
ne trouva pas la plaisanterie à son goût. —
Garde ton humour de pacotille. Tu n’es pas gentil avec elle, c’est une
vraie
mère poule ! —
Ah l’éternelle solidarité
féminine ! Soupira
Steevy. — Très
drôle ! Je me retiens de rire pour ne pas lui faire
du tort. Des fois qu’elle revienne inopinément et qu’elle croit
qu’on se moque
d’elle… — Je plaisantais ma
chérie. J’adore Juliette. Mangeons
tranquillement, j’irais m’excuser auprès d’elle
tout à l’heure. Le repas
terminé, ils passèrent prendre congé de leur
hôtesse. Steve se montra très affable avec elle. — Oh vous ! Vous
êtes trop gentil, vous avez quelque
chose à vous faire pardonner… Ça
tombe bien c’est moi qui vais vous engueuler. Avez-vous seulement pensé à
emporter des vêtements de pluie et des chaussettes
de rechange ? Et à boire ? Avez-vous seulement
pensé à amener à
boire ? Il
la rassura. Oui, il avait tout prévu. Elle pouvait vaquer en
toute tranquillité
à ses tâches ménagères. Quand
ils franchirent le seuil de l’auberge, sous le regard bienveillant de
sa propriétaire,
il était huit heures et quart environ. Le col de l’Œillon, leur
destination, se
situait à une poignée de minutes. Sitôt dehors, ils
se trouvèrent mêlés à un
groupe de marcheurs qui se dirigeait lui aussi vers le minuscule
parking situé
derrière l’auberge. Au sein du groupe, les conversations
allaient bon train. Toutes
à leurs retrouvailles matinales, ils ne prêtèrent
même aucune attention aux
deux intrus. —
Quel est l’imbécile qui a dit : « L’habit ne
fait pas le moine ? »
ironisa Steve. —
Il faut admettre que l’on est bien déguisé !
rétorqua Nelly. C’était
vrai. Leurs tenues vestimentaires se mariaient harmonieusement avec
celles des marcheurs : Knickers jaunes et
rouges pour
monsieur, chaussures Tracks en
cuir retourné pour madame. Bâtons de marche, sacs à
dos, blousons en Gore-Tex complétaient
leur
panoplie du parfait marcheur. Un peu de rosée
recouvrait le 4x4. Ils chargèrent le coffre. Quand
vint le moment de démarrer, le véhicule regimba. Il
toussota, crachota, fuma
noir, mais ne démarra pas. Steve dut lever le capot et nettoyer
la tête de
Delco. Il revint se mettre au volant avec un tournevis dans la main. — Il m’a bien
été utile. Sais-tu où je l’ai trouvé ? — Au supermarché du
coin, je présume, répondit Nelly. — Tu as tout faux. C’est dans
une gouttière du capot que l’ait trouvé,
sans doute oublié par un mécano négligent. La
location de voitures n’est plus
ce qu’elle était. Tu te rends compte s’il était
tombé sur les pales du
ventilo ? Nelly ne
répondit pas. L’énervement de son compagnon l’amusait. — Je vois que cela te laisse
de marbre. — Tout à fait.
Dépêche-toi de démarrer et de mettre le chauffage.
S’il te plaît. Au premier tour
de clé, le moteur démarra. Steevy se félicita
de ses dons de réparateur. Il enclencha le chauffage en
même temps que la
première. Il leur fallut rouler un bon kilomètre avant
que le système ne fasse
preuve d’efficacité. Ils
redescendirent en direction de Pélussin. Un peu avant le
village leur véhicule s’engagea à droite, sur la route
qui monte au col. L’ascension
fut de toute beauté. Le soleil s’invita à la fête
en allumant des perles de
rosée aux feuilles des genêts. Nelly
émerveillée regardait défiler le paysage. À
mi-parcours, elle éprouva une gêne. Ses oreilles se
bouchaient. Elle entendait
mal. Elle s’en confia à Steve, qui s’empressa de la rassurer. —
C’est l’altitude qui produit ses premiers effets. Certaines personnes
les
ressentent plus intensément que d’autres. Il suffit de
bâiller un bon coup et
neuf fois sur dix cela passe. Nelly
bailla à s’en décrocher la mâchoire.
« Sponk !» comme une bonde de
fond qu’on ôte à un évier pour le déboucher
la gêne s’en alla comme elle était
venue. —
C’est ridicule ! Mais miraculeusement efficace, me voilà
guérie, merci
docteur. Un
sourire coquin illumina le visage de Steve. —
De rien ! Pour les honoraires ce sera comme d’habitude,
naturellement… —
Naturellement… ben voyons ! Steve
se concentra sur sa conduite. Sous ses yeux, la route, accrochée
aux flancs pentus, montait à
l’assaut du col. Passé les
dernières fermes, elle coupait la forêt d’un trait gris,
en musardant. Le
paysage alternait entre sous-bois ombragés jonchés de
branches mortes, fougères
verdoyantes et trouées de lumière
ruisselantes
de soleil. La montagne, comme si l’on avait percé ses flancs
rocailleux, saignait de centaines de petits rus. Ceux-ci se
répandaient en
ravinant le long des accotements rocailleux et défoncés. Au
fur et à mesure de l’ascension, la pente s’enhardissait. Sur son
côté gauche,
face à la vallée, les
grands Douglass
devenaient plus clairsemés. Le regard plongeait
vertigineusement. Il survolait
les pâturages et glissait jusqu’aux premières
métairies. Après une dernière
enfilade de virages, bien négociée par Steve, une grande
ligne droite à
découvert, semblable à une rampe de lancement fortement
inclinée, les propulsa
jusqu’au sommet. Ils jaillirent en plein
ciel.
À la pointe du dôme, sur le plateau, ils garèrent
leur véhicule sur le parc de
l’hôtel du crêt. L’endroit était désert.
L’établissement n’était pas ouvert
toute l’année. À la morte-saison, on trouvait souvent
porte close. La faute en
incombait à l’hiver rigoureux et au manque de clients. Sur ce
parking rustique
au relief chaotique et pierreux, la place ne manquait pas et seuls
trois
voitures stationnaient. Il en
aurait fallu
cent fois plus pour le remplir ! Leurs occupants, probablement des
randonneurs étaient partis courir les sentiers balisés
qui quadrillaient comme
une toile d’araignée le massif à ses quatre points
cardinaux. La plupart de ses
lève-tôt étaient montés quelques centaines
de mètres plus hauts, au pied de l’antenne
du relais de télévision où se trouvait une table
d’orientation très fréquentée. Le
ciel, d’un bleu céleste, était zébré de
stries blanchâtres, comètes de coton
essaimées par les avions de passage. Un filet d’air vif, agrémenté d’essence de
conifères dilata les narines
de Nelly. Tourné vers l’horizon, Steve, gonflait
fièrement ses poumons en
s’étirant. Après s’être imprégnés
du cadre,
ivres d’air pur, ils s’équipèrent assis sur
l’arrière du véhicule, coffre
ouvert. En
contrebas de l’esplanade, ils empruntèrent un sentier de
randonnée, encaissé,
malaisé, bordé de
bruyères, de genêts,
de rossolis, de joubarbe et de campanules sauvages. Son parcours
recelait de
nombreux pièges. Au bout d’une poignée de minutes, Steve
qui marchait en
éclaireur fit une pause pour prévenir sa compagne. —
Ces sentes sont piégeuses. Ces genêts, par exemple, ils
recouvrent un trou
entre deux rochers, tu mets le pied dessus et hop ! Tu y laisses
une
cheville. Le
conseil fut retenu cinq sur cinq. Nelly se méfia. La marche
reprit. Les Knickers jaune et rouge
semblaient
posséder des ressorts. Elles sautaient de pierre en pierre avec
l’assurance
d’un jeune bouquetin. Derrière les Tracks hésitaient.
Elles balbutiaient leurs trajectoires, mégotaient leurs appuis
et soumettaient
à de fortes torsions les chevilles de leur propriétaire.
Après trois cent
mètres, le sentier les abandonna au pied du chirat qui
dévalait de la base
de radars du mont Botte. Ils firent une courte pause et se
retournèrent.
Derrière eux, coiffant le sommet du col de l’Œillon, la tour de
télévision du
haut de ses quatre-vingts mètres, dressait sa tubulure blanche
vers le soleil. Campés
sur les éboulis, ils profitèrent de ce break
pour souffler, ouvrir les gourdes et se désaltérer.
Dans ce paysage de géant, ils semblaient minuscules. Impressionné,
Steve
kidnappa la main de Nelly pour l’enfouir aux creux des siennes. —
Cet endroit me plaît. Il a des airs de chez nous. On se croirait
au cœur des
Appalaches. Il parlait d’un ton détaché empreint de
nostalgie et son regard
s’envolait par-dessus les crêts, vers l’ouest, l’océan,
les Amériques. —
C’est aussi beau que ça ton pays ? Ironisa gentiment Nelly. —
Aussi beau, puissance dix ! Jubila Steve. Je ne
désespère pas de
t’emmener là-bas un jour. —
J’espère bien. On jouera peut-être ça au
bonneteau ? —
Alors c’est gagné d’avance ! —
Il ne faut pas vendre la peau de l’ours…. Avant même
que Nelly n’ait fini sa
phrase, Steve l’enlaça et l’embrassa fougueusement. —
En voilà des manières ! dit-elle en se
dégageant mollement de l’étreinte,
si c’est l’usage au Canada de prendre des femmes de cette façon,
je ne suis pas prête de te
suivre là-bas. —
Et comme cela c’est mieux ? dit-il en l’embrassant à
nouveau tendrement. —
On
approche de la perfection, s’exclama Nelly au comble du bonheur. —
Pour me faire pardonner, laisse-moi
te « chanter la pomme »
chuchota-t-il à son oreille. —
Quoi !!! —
Te faire la cour, si tu préfères. Elle
sourit et se blottit tout contre lui, la tête à
moitié sur son épaule, à moitié
dans les étoiles. —Vous
êtes incroyables vous autres au Canada ! Sous
leurs yeux, à perte de vue, le panorama à trois cent
soixante degrés s’étalait
magnifique. —
Tu es reposée ma chérie ? —
À tes côtés, j’irais jusqu’au bout du monde,
fatiguée ou pas. —
Le bout du monde c’est là-bas ! Tu verras, le point de vue
est encore plus
beau ! —
Une désigna un éperon rocheux suspendu en contrebas
au-dessus du vide, entre
ciel et terre. — Tu vois ces trois chicots de roche qui
pointent vers
le ciel ne diraient-on pas des dents ? —
Des dents de fortes belles tailles ma foi ! — Et bien je te présente les
« Trois Dents »
appelées autrefois, trident ou pic des Trois Têtes. Le
regard de Nelly se promena sur le pic. Dénué de
végétation, l’endroit avait un
caractère sauvage et inquiétant. —
Brrr, l’endroit n’est pas très sympathique ! Quelle
mâchoire gigantesque a
pu engendrer des canines aux tailles aussi impressionnantes ?
dit-elle en
ricanant. — Retiens-toi de
rire. Dans le pays aux
veillées, les paysans racontent que la gueule qui les porte est
toujours là, béante, prête à happer celui
qui aurait l’impudence de la défier, avide de sang, tutoyant le
ciel, aux
portes de l’enfer. Nelly
l’arrêta. —
Tu voudrais me faire peur que tu ne t’y
prendrais pas autrement. —
Amusé par son trouble, Steevy reprit. —
Une légende raconte que Ponce Pilate a fini sa vie tout
près d’ici, à Vienne,
alors capitale des Allobroges. L’âge venu, le remords le
rattrapa. Il se jeta
dans le vide, depuis le pic, qui lui rappelait les trois croix du
calvaire du
Golgotha. — Vienne
c’est loin
d’ici ? —
Laisse ton regard remonter le Rhône. Là-bas c’est Condrieu
et dans le virage
plus loin c’est Vienne, gitée aux portes de Lyon. Le
regard perçant de la jeune femme suivit les méandres du
fleuve. Au loin, la
vieille cité romaine disparaissait, escamotée par les
brumes. Un souffle d’air
vivifiant caressa son visage. Elle se retourna. Steve lui tournait le
dos. En
silence il contemplait le pic. Elle posa sa tête sur son
épaule. —
Il est impressionnant, n’est-ce pas ? —
Il faut en convenir. Ce triptyque est visible de très loin, on
peut
l’apercevoir depuis Lyon. — Par temps
clair, je
suppose ? — Et avec de
bons
yeux ! Évidemment. Elle
lui sourit généreusement avant de regarder en contrebas.
L’accès au piton
rocheux lui apparut difficile. Inquiète, elle interrogea son
guide. —
Comment va-t-on le rejoindre ?
On ne va
pas descendre ces éboulis de pierres c’est trop dangereux ! — Ce ne sont
pas des éboulis
comme les autres, ce sont des chirats ! — La
différence ne
m’apparaît pas. — Ici c’est
comme ça qu’on
les appelle. Il faudra te faire une raison. —
C’est dingue ! On dirait des cascades figées pour
l’éternité. Tu crois
qu’ils ne risquent pas de s’ébouler ? Steve
qui commençait la descente, se retourna et lui répondit
d’un ton enjoué : — Cela m’étonnerait ! Cela fait
des siècles
qu’ils sont là, immobiles. Chatouille-les, peut-être que
tu les feras
avancer ! Pas
rassurée du tout, Nelly s’engagea derrière lui, essayant
de mettre ses pieds
sur les mêmes cailloux que son éclaireur patenté. —
Ce que tu peux être bête ! On se demande comment ça
tient. Ils
progressaient doucement. Le pierrier caillouteux
rendait leur approche difficile. Parfois des lézards verts
s’enfuyaient sous
leurs pas, à la grande frayeur de Nelly. — Steevy tu
es sûr qu’il n’y
a pas de serpent ? —
Oh, il y a bien quelques vipères ou quelques couleuvres
girondines, mais elles
se montrent discrètes en cette saison. Nelly,
resserra l’écart qui la séparait de Steve. Elle
n’était pas dupe du petit jeu
instauré par son ami et elle se doutait bien qu’il cherchait
à lui faire peur,
mais par espièglerie elle rentrait dans son jeu. Au
pied des éboulis, la pente s’adoucit. Ils empruntèrent
les minuscules sentes
qui couraient dans les genêts jusqu’au pied du pic. L’approche
était plus aisée,
mais les deux marcheurs redoublèrent néanmoins de
vigilance, afin de ménager
leurs chevilles. Il leur fallut une bonne demi-heure pour atteindre les
éperons
rocheux. Sur le sommet le plus au sud, étrave de navire offert
aux flots
brumeux des horizons lointains, le panorama éclatait, grandiose.
L’œil suivait
le Rhône du nord de Lyon jusqu’au mont Ventoux. La dentelle
blanche des Alpes
flottait sur l’horizon, déclinant paresseusement ses sommets en
dents de scie
jusqu’au Préalpes du Sud. Nelly s’émerveilla : —
C’est fou ce qu’on distingue bien les montagnes, on les croirait
à portée de
mains ! — C’est
signe de pluie ! —
Quoi ? Il fait si beau. —
Les autochtones font
référence à un vieux
dicton qui affirme : « Quand la pointe des Alpes
crève le ciel à
l’horizon, prends ton parapluie, demain il pleuvra à
foison ». —
Tu en sais des choses toi, tu ne les inventes pas au moins ? —
Tu oublies que, pour les besoins de mon livre, je traine mes
guêtres ici depuis
plusieurs semaines déjà. Je ne t’ai pas attendue pour
prendre connaissance des
coutumes locales. La
pseudo-suffisance de Steevy agaça Nelly. —
Alors monsieur je sais tout… Steevy
lui coupa la parole. —
Dans nos contrées, on dit : “ P’tit Jo connaissant. “ —
Si tu veux, c’est amusant. Détaille-moi les montagnes
« P’tit Jo
connaissant. » —
C’est enfantin. Face à nous c’est la chaîne des Alpes, je
la connais par cœur.
Les plus hauts sommets tout à gauche, c’est le Massif de la
Chartreuse et la Grande
Sure, qu’accompagnent le Massif des Grandes-Rousses et de Belledonne.
Fermant
la marche arrive l’Oisans et le Vercors, puis là-bas à
l’extrême droite enfouie
dans la brume, le Massif du Diois. Un demi-tour sur notre droite, tous
bleus,
tous ronds, ce sont les monts du Vivarais, enfant de l’Ardèche,
tout au fond
c’est le mont Mézenc : mille sept cent cinquante-trois
mètres d’altitude,
excusez du peu… — Le pot au
noir ? —
Lui-même, en chair et en os. En roches devrais-je dire ! — Ton fameux
Triangle de la Burle ? —
Oui, l’entrée du vortex. Le Pilat est la limite naturelle de ce
périmètre
maudit. Nelly
fixa l’horizon. Sa main maladroitement chercha celle de Steevy. Ils
s’accroupirent
dos à dos et contemplèrent le panorama. Pour Nelly
c’était un mausolée à la
mémoire de Rémy, une passerelle entre deux mondes. Un
souffle de vent caressa
sa nuque. Elle ferma les yeux. Il était là, elle le
savait, elle le sentait, elle était
en osmose avec lui. Le
temps semblait suspendu. L’instant était délicieux,
l’abréger pour rentrer fut
un crève-cœur. Sur le chemin du retour, ils saluèrent au
hasard des sentiers
étroits, de nombreux marcheurs. Nelly était contente de
revoir du monde. Impressionnée
par le côté sauvage des lieux elle
se sentait l’âme d’une exploratrice qui revenait à la
civilisation après un
long séjour en brousse. Pourtant en s‘en allant, elle avait
l’impression de
perdre Rémy une nouvelle fois au profit de la montagne. Que
pouvait-elle
faire ? Se jeter du haut des Trois Dents comme Ponce Pilate le fit
jadis afin
de le rejoindre ? L’absurdité de cette pensée lui
apparut dans toute sa
démesure. « Ce que tu peux être bête, ma
pauvre fille ! » Elle
se glissa bien vite dans la chaleur douillette de l’habitacle. Steve
esquissa
un geste pour l’étreindre. Les bras de la jeune femme
restèrent impassiblement
croisés. —
Démarre ! Je ne sais pas pourquoi, cet endroit, me glace le
dos. Il
la regarda d’un œil amusé,
n’insista pas et démarra. Le ronronnement familier du moteur
rassura sa
passagère. En cahotant, le 4x4 quitta le parking pour rejoindre
la route
goudronnée. Elle était peu fréquentée. Le
véhicule entama sa descente sans
croiser d’autres usagers. Nelly jeta un coup d’œil sur le
côté. En contrebas,
les Trois Dents semblaient l’épier. Elle ne pouvait
détacher son regard de ces
géants de pierres. Les masses sombres semblaient vouloir lui parler. —
As-tu froid ? —
Un peu. Steve
alluma le chauffage. L’air pulsé envahit l’habitacle,
procurant à sa passagère une sensation de
bien-être. Elle ne pensait plus à
rien. Elle était bien. Devant elle, se reflétant sur le
pare-brise, la lumière
tranchée par les sapins d’une manière
séquentielle, défilait en images
saccadées. Les yeux mi- clos, elle commençait à
somnoler. Soudain la voix de Steve
brisa son rêve. Elle sursauta. — Nelly les
freins ne
répondent plus ! Les
yeux exorbités, l’interpellée regardait incrédule
la route qui défilait. Les
tranches de lumière sur le pare-brise
s’accéléraient à un rythme
effréné. Le 4x4 lancé à vive allure
dévalait
la grande ligne droite. Son tachymètre indiquait un peu plus de
cent à l’heure.
Au loin, tapis à l’ombre des sapins les premiers tournants se
profilaient dangereusement. —
Fais quelque chose Steevy ! J’ai peur ! hurla Nelly. Le
véhicule flirtait dangereusement
avec le
ravin. Dans la tête de Steve, tout se bousculait. Tirer
le frein à main ?… Non !!! À cette allure se serait
de la folie, l’embardée
assurée et les tonneaux à la clé. Il essaya
de rétrograder. Les pignons,
récalcitrants s’y refusèrent en craquant d’une plainte
affreuse. Au compteur
l’aiguille s’affolait. Elle filtrait maintenant avec les cent trente
kilomètre-heure.
Tétanisé sur son siège, cramponné au
volant, mû par un réflexe conditionné, Steve
écrasait les freins inutilement, en espérant un miracle. —
Nous allons mourir ! hurla Nelly. —
Non, accroche-toi ! Nelly
se cramponna des deux mains à la poignée du pavillon
au-dessus de la porte et
ferma les yeux. Les Trois Dents lui parlaient : « Viens,
Nelly… viens… ton mari est là, avec nous. Il
t’attend. » La
ligne droite prenait fin, la lumière aussi. Les premiers sapins
étalaient leurs
ombres de mort sur l’asphalte. Tout aller se jouer là, en une
poignée de
secondes, en un coup de dé. Steve le comprit. Il lui fallait
tenter quelque
chose et vite. Ses doigts moites tremblaient de peur. Il tira plusieurs
fois
par petits coup secs la poignée du frein à main. Après
plusieurs embardées le véhicule ralentit
légèrement sa course. À l’entrée de la
première courbe, il tenta le tout pour le tout et tira
sèchement le manche. Le
véhicule transformé en toupie ivre parti en
tête-à-queue. Le
paysage sembla tourner autour d’eux. Un vacarme épouvantable
déchira
l’habitacle. Il n’y avait plus ni ciel ni terre. Ils dérivaient,
ballottés
comme des pantins désarticulés, satellites sans
orbites d’un univers où le plus anodin des objets se transformait en arme de guerre. Le
temps n’avait
plus cours. Les secondes duraient des heures. La chute leur parut
interminable,
incalculable. Puis plus rien, le néant. Un silence de mort,
troublé par les
sinistres craquements de la carcasse qui agonisait, s’installa. Chapitre IX Massif du Pilat, vendredi 28, 17 h.
oseph
Bombard que ses amis avaient surnommé “Sucette ”,
inspiré sans doute par
le bâton de réglisse qu’il mâchonnait sans cesse du
matin du soir, se frayait
péniblement un chemin au travers de la végétation.
Vêtu d’un treillis délavé,
d’une chemise sans âge et d’une casquette militaire on eût
pu facilement l’assimiler
à quelque guérilléro d’Amérique du Sud,
défiant la jungle. Il faisait chaud et
l’homme suait de tous ses pores. Il était très en
colère, contre lui-même : «
Tu vois mon Zé, ce n’était pas une bonne idée de
venir. Ici, il y a plus de
montées que de descentes ! C’est inhumain et c’est plus de
ton âge. »
Les
branches tentaculaires des mûriers entravaient sa progression, le
griffaient,
le lacéraient. Les gouttelettes de sang
mélangées à la souillure des baies,
en auréoles violacées, maculaient
ses vêtements. Tout le petit peuple des buissons et des
fourrés s’enfuyait sous
les pas de ce géant. Des nuages de moucherons, s’agitaient
frénétiquement
autour de son visage. Agacé, il les chassait, de
généreux revers de la main.
Sous le couvert d’un éboulis, un lézard vert
apeuré s’enfuit de sa démarche
déhanchée et pendulaire. Sucette
ne les voyait pas. Sucette avançait, une idée fixe bien
ancrée dans sa tête.
Ses sens exacerbés le projetaient dans une surexcitation proche
de la paranoïa.
Il se déplaçait lentement avec précaution. Une
pierre plus instable ou plus
fourbe que les autres eut pourtant raison de sa vigilance.
Déséquilibré, il fit
un faux-pas. Le bocal de verre qui flanquait son côté
gauche, en profita pour
se dégager et heurter un rocher. D’une main ferme, il plaqua le
fuyard sur sa
hanche, pour éviter qu’il ne fit plus du bruit. À l’aide
du bâton qui armait
son bras droit, il rétablit son équilibre. Son
œil exercé scrutait la végétation, attentif au
moindre détail, au moindre
bruit. « Flac » ! Sous son pied un filet
d’eau ruisselait. Il le
suivit du regard et son observation l’amena jusqu’à un amas de
pierres plates.
Maintenant il en était certain
la « chose » là-bas, l’attendait.
À pas feutrés il s’approcha du pierrier. Son
regard perçant cherchait sa cible. Le soleil était
à son zénith. C’était le
moment idéal où ses victimes en quête de
chaleur sortaient. Il savait avec certitude
où les trouver. Soudain il
l’aperçut. Étalée sur une roche plate, on
eût dit une branche noire que le vent
de la veille avait posée là. Tous ses sens en
éveil, il amorça son approche,
précise, mesurée, mécanique. Le chasseur se trouva
bientôt au contact de sa
proie sans que celle-ci ne soupçonne un instant sa
présence. C’était
une vipère péliade de la plus belle espèce. Elle
semblait dormir. Il savait
comment la capturer. Ce rituel il l’avait pratiqué des centaines
de fois. À
soixante-cinq printemps passé, il connaissait les reptiles comme
personne dans
la région. D’ordinaire c’est dans la vallée qu’il
exerçait sa passion. Les
rives du Rhône regorgeaient de serpents pour son plus grand
bonheur. Des
voisins l’avaient prévenu de lâchers de vipères
dans le massif du Pilât tout
proche, alors il avait pris sa musette, enfourché son
vélomoteur. Cette
activité lui permettait d’arrondir sa maigre
retraite, en revendant le venin récolté à un grand
laboratoire lyonnais. Il
se trouvait à présent à cinquante
centimètres du reptile. Il retint sa
respiration et d’un mouvement de mâchoire brusque, il changea son
chicot de
réglisse de côté. Il étendit son bâton
en prolongement parfait de son bras
droit et approcha doucement son extrémité fourchue
derrière la tête du reptile.
D’un mouvement sec, il coinça le triangle entre les fourches de
bois. La vipère
se lova autour du bâton. Il jubilait. Il la maintint fermement et
de sa main
restée libre, il décrocha le bocal du ceinturon et le
posa à même le sol. C’était
le moment le plus délicat de l’opération. Il aurait
était plus facile de ramener
la victime captive au fond d’un sac jusqu’à la maison. Puis
effectuer la ponction du venin intramuros tranquillement et pratiquement sans danger.
Mais il
mettait un point d’honneur à relâcher les animaux dans leur milieu naturel. Il
avait trop
de respect pour ceux-ci. Doucement,
sans infléchir la pression
sur la fourche qui
maintenait la tête de l’animal, il amena son autre main, la paume
largement
ouverte, par derrière la tête et la saisit avec
fermeté. C’était
une belle prise, elle mesurait bien quarante centimètres.
Sucette la brandit
fièrement. Il planta son regard dans celui de la bête. Des
yeux froids sans
expression, un regard à vous glacer un mort, une odeur de mort.
Il se pencha,
mit un genou à terre à côté du bocal. La
vipère se noua autour de son bras. Sous
la pression conjuguée de son pouce et de son index, le reptile
ouvrit la
gueule, les crocs prêts à mordre. Sucette les
approcha au contact de
la fine membrane de téflon qui recouvrait le récipient.
Il s’apprêtait à les planter
dedans quand… Une
ombre le recouvrit presque totalement. D’instinct il pensa à un
aigle. La mésaventure
lui était déjà arrivée. Ce jour-là,
il avait eu à peine le temps de brandir sa
proie, qu’un rapace chapardeur la lui avait volée. Il leva la
tête et ce qu’il
vit le glaça d’effroi : le dessous d’une voiture qui
semblait planer au
beau milieu d’un nuage de branches éclatées, dans un
magma de gravillons, de
verre pilé, où tournaient tels des satellites,
d’hétéroclites objets, aux trajectoires
imprévisibles et dangereuses. Aïe !
Une violente douleur à la main le ramena à la
réalité. Tirant profit des
événements alors que la voiture s’écrasait dans
les fourrés, la vipère l’avait
mordu. « Merde ! »
Sous le coup de la surprise, Joseph laissa échapper un juron et
jeta le reptile
loin de lui. Le miraculé ne demanda pas son compte et disparut
dans le saillant
ombragé d’une pierre moussue. Joseph regarda sa main. Elle
portait la signature
du diable : deux points rouges entre le pouce et l’index. Voilà
qu’il se retrouvait maintenant avec un véhicule
accidenté, peut-être des morts et
une sale blessure à la main gauche. Son cœur battait à
tout rompre, pris en
étau entre le double effet de la
morsure
et son arythmie cardiaque qui ressurgissait. Il savait qu’il lui
restait une
heure tout au plus pour chercher du secours. Il reprit son calme et son
pouls
se régula. Il suça sa blessure, recracha le venin et se
dirigea vers la
carcasse fumante de la voiture. Dans une posture ridicule, comme la
carapace d’une
tortue renversée, elle gisait sur le toit. Les roues tournaient
encore. Côté
passager, une tignasse brune s’extirpa du véhicule.
C’était une jeune femme, fort
belle au demeurant, mais surtout bien vivante. C’est tout ce qui
importait à Sucette.
Elle le regarda avec cet air hébété des gens qui
se réveillent, elle lui sourit
et s’évanouit. Il l’empoigna avec peine et la traina à
l’écart du véhicule de peur
qu’il ne prît feu. Le sang, sous la violence de l’effort qu’il
avait fourni,
battait à ses tempes. La
passagère reposait à présent sur un lit de
fougère. Il prit son pouls, Dieu
merci il battait encore ! Derrière lui dans un bruit de
tôles froissées la
porte côté conducteur se dissocia de la carcasse.
Émergeant de l’épave un homme
aux allures d’épouvantail apparut. Ses vêtements
étaient en loques, ses cheveux
ébouriffés et son visage était en sang. Il se
redressa péniblement en
s’appuyant sur l’amas de tôle, grimaçant de douleur, les
deux mains enserrant
son genou droit, il se rapprocha de Sucette en titubant. Dans ses yeux
hagards,
la peur se lisait aussi distinctement
que l’angoisse. Il l’interpella son sauveteur d’une voix
rauque : —
Elle n’a rien ? —
Je ne crois pas. Je ne suis pas docteur, mais ce que je sais en
revanche, c’est
que j’en aurais fichtrement besoin ! —
Dieu soit loué ! Elle va bien ! s’exclama l’homme en
s’affalant sur
une souche. Sucette soupira. « C’est
étrange, on dirait que ta vie n’intéresse plus personne
mon vieux. » Court-circuitant
ses pensées, la voix de l’homme s’éleva à
nouveau : —
Allons bon, voilà mon portable qui est détruit, quelle
guigne ! Vous n’en
avez pas, vous, de portable ? Joseph
regarda l’homme avec l’allure d’un pitbull prêt à mordre. —
Un portable ? Qu’est-ce que c’est que ça ? En
haut du talus, le bruit d’une voiture lancé à vive allure
se fit entendre. —
Vite ! L’homme
se leva, mais il ne put ébaucher qu’un pas, sa jambe droite se
déroba. Son
visage, telle une gargouille grimaçante exprimait la
souffrance : —Vite,
répéta-t-il dans un souffle à l’adresse de Sucette. Ce dernier grommela dans sa
barbe : « Je
voudrais bien le voir à ma place ce jeunot. Soixante
ans passés et
courir sur la muraille de chine. Est-ce bien
raisonnable » ? Sucette
savait que remonter jusqu’à la route
lui
demanderait un effort
considérable ce qui
activerait le poison dans son corps ; avec son âge et son
arythmie, cela
pourrait lui être fatal. Il n’y avait pourtant pas d’autre
solution. Il n’avait
pas envie de mourir ici, bêtement en attendant
d’hypothétiques secours. À
quatre pattes, il entreprit de se hisser vers
le
macadam… Chapitre X Gendarmerie de Pélussin, mercredi 28,
19h35.
ien
calé dans le fauteuil de son bureau, l’adjudant Hanner achevait
d’enregistrer les
dépositions. D’un coup œil furtif, il jaugea les plaignants.
« Ils ont une
tête à attirer les ennuis…» pensa-t-il. Il
parlait en connaissance de cause, sa vie n’ayant été
qu’une longue cohorte
d’ennuis. Il avait hérité à sa naissance d’un
physique ingrat, d’une allure
étriquée et d’une voix de fausset. Tout au long de sa
scolarité, ces avatars
génétiques lui attirèrent les sarcasmes de ses
camarades de classe. Souffre-douleur
patenté et résigné, il avait gardé de cette
époque un mal être profond, de
nombreux tics et un faux air de gerboise aux aguets. Ainé
d’une fratrie de six enfants, il dut s’improviser très tôt
chef de famille pour
se substituer à un père alcoolique et fainéant. Il
puisa dans ce sacerdoce une
motivation supplémentaire pour sortir du marasme social
où le sort l’avait
plongé. À
vingt ans, sa majorité atteinte, il s’engagea dans la
gendarmerie. Une première
affectation à Soissons, un mariage, deux enfants, un grade de
brigadier-chef en
poche, plus tard, il fit le choix de revenir au pays. Une
décision qui ne fut
pas du goût de son épouse : « Mon
pauvre Hervé ! Tu es revenu t’enterrer ici, tu n’as pas
d’ambition, il ne se
passe jamais rien. Prions le ciel qu’il nous arrive quelque chose,
parce
qu’une retraite de maréchal des logis… tient ! Je
préfère ne pas l’envisager.
» C’est
du ciel justement que vint le salut. Le destin, en choisissant le
massif du
Pilat pour théâtre d’un drame aérien sans
précédent, changea l’ordre des
choses. Les crédits affectés pour la construction de la
nouvelle gendarmerie se
débloquèrent comme par enchantement. La brigade
déménagea et prit des quartiers
plus modernes. De beaux galons d’adjudant-chef vinrent fleurir la
boutonnière de
Hanner. Puis
la brigade reprit son train-train quotidien : quelques vols
à la tire,
quelques querelles de voisinage, des sorties de route sans importance,
des enquêtes
de routine, de la tôle froissée, pas
de
quoi fouetter un chat, juste de l’occupation pour glisser
tranquillement
jusqu'à la retraite sans risquer d’attraper une balle perdue. Mais
aujourd’hui avec la présence de ces deux touristes hors normes
ce prévisionnel
cousu main, s’écroulait comme un château de cartes. Depuis
une semaine, dans le
village, il ne se passait pas un jour sans qu’on ne lui rappelle leur
arrivée : «
Alors Hanner, il paraît qu’un
journaliste vient
faire un bouquin sur les avions. Tu vas encore prendre des
galons ? » Les imbéciles ! S’ils savaient…
pensait Hanner. Il
passa sa colère en martelant d’un doigt rageur le clavier de son
vieil
ordinateur. Le tap-tap des touches
qu’il massacrait fit grincer les dents de Nelly. La dactylo de
formation
qu’elle était ne put s’empêcher, malgré son
épaule douloureuse, de sourire. Elle
se revoyait à Reims, au cours du soir de l’institut Pigier… face à elle, une harpie
décrépite portant lunettes et
chignon rabâchait sans cesse : « Vos doigts bien
écartés, comme des petits
marteaux mademoiselle Bruno, comme des
petits marteaux…» L’adjudant
Hanner tapa la pointe de son stylo plusieurs fois de suite sur son
bureau.
Nelly lâcha ses souvenirs. Le gendarme pestait. Il ne supportait
pas le
désordre. C’était un maniaque du rangement. Toute la
brigade craignait ses colères. —
Encore un qui ne marche
pas ! Ma parole, ils
jouent aux fléchettes avec ou quoi ? Ce n’est pas
gérable, le stylo de
remplacement devrait être là ! Mes tampons sont en
désordre, on a encore
touché à mon bureau. Perrier va m’entendre. Il est bon
pour la prochaine garde
de nuit. Au fait, ça prend un T où deux T :
« attention ? »
demanda-t-il aux plaignants. —
Deux, répondit Nelly, stupéfaite. —
Merci, c’est bien ce que je pensais. Steve
discrètement glissa à l’oreille de sa compagne. —
Comment les a-t-il obtenus ses galons ? —
Je ne sais pas moi, il sait coudre ! Ironisa Nelly. Son
compagnon maîtrisa péniblement un fou rire. Nelly
observait le gendarme ;
leur hilarité complice, l’agaçait visiblement. Il
s’adressa à Steve : — Votre
véhicule, c’est un
véhicule de location ? — Oui,
pourquoi me demandez-vous
ça ? — Pour rien,
c’est vous qui
l’avez loué ? — Oui, c’est
moi, pour le
compte de mon journal. — Quel
journal ? — L’indépendant
du Québec. — Ah !
C’est vous qui
enquêtez sur le crash, j’aurais dû m’en douter. —
Oui, c’est bien moi, en chair et en os, n’en déplaise à
certains ! Hanner
ne releva pas l’allusion. Le nez dans les papiers il questionna : — Vous avez
prévenu la
société Locar ? —
Comment l’aurais-je pu ? Nous sommes passés de la clinique
à votre bureau,
de l’état de moribonds à celui de prévenu. —
N’exagérez pas ! Vous êtes ici en tant que
témoins. Pour ce qui est d’avertir
l’agence, je m’en charge. Il faut qu’ils me fournissent le carnet
d’entretien
du véhicule. Sa
mise au point effectué, Hanner, pièce par pièce, se remit
à éplucher méthodiquement le dossier. Du coin de
l’œil Nelly interrogea Steve. Le
zèle soudain du gendarme ne lui laissait présager rien de
bon. L’intéressé se
redressa. Son regard de fouine chercha celui de Steve. Il tenait dans
la main
droite un papier qu’il agitait comme
un éventail. — C’est
votre permis ? — Oui
pourquoi ? —
C’est un permis extracommunautaire, vous l’avez fait valider ? —
Je pense. C’est ma rédaction qui s’est occupée de toutes
les formalités. —
Vous pensez ? Eh bien moi j’espère pour vous qu’elle a fait
les choses en
règle... Vous alliez très vite ce matin, pas de trace de
freinage, une sortie
de route… je devrais plutôt dire… une envolée ! C’en
était trop ! Devant tant de mauvaise foi, Steve s’emporta. —
Mais puisqu’on vous répète que l’on avait plus de
freins ! —
Ça, c’est vous qui me le dites, je ne suis pas obligé de
vous croire. Nelly, qui
s’était montrée
discrète jusque-là, explosa. —
Vous êtes culotté ! Nous sommes victime d’un
accident, peut-être même d’un
sabotage et vous nous accusez. C’est un peu fort de café !
D’ailleurs mon
ami a trouvé un tournevis oublié sous le capot de la
voiture le matin même de
l’accident. Je ne l’invente pas ça tout de même ! — Vous
l’avez ce
tournevis ? Non naturellement. —
Il faudrait fouiller les bois sur les lieux de l’accident, c’est votre
boulot,
non ? Tempêta Steve. —
Autant chercher une aiguille dans une meule de foin et pour quel
résultat, je
vous le demande. Il
s’adressa de nouveau à Nelly. —
Madame, vous évoquez un sabotage. Comme vous y
allez ! Vous prétendez que je vous accuse. Je ne vous
accuse pas. Je me
renseigne. Madame… Dubreuil, c’est bien votre nom n’est-ce pas ? —
Comment pourrais-je vous le cacher ? C’est vous qui détenez
mes papiers
d’identité. — Vous êtes la veuve du pilote qui
commandait la
patrouille. J’aimerais connaître le motif qui vous amène
dans notre région, en
compagnie de… monsieur. — Je n’ai pas à me justifier, mes
motivations sont d’ordre
personnel ! Je m’insurge ! Cet interrogatoire n’a rien
à voir avec
notre accident. — Permettez ! C’est à moi de
discerner ce qui est
bon ou mauvais pour mon enquête. Si j’ai un conseil à vous
donner, vous devriez
vous montrer plus raisonnable ; ce n’est pas ici que vous
trouverez ce que
vous êtes venu chercher. Steve
s’emporta : —
Raisonnable ? Vous
vous moquez de nous ! — Selon
vous, que sommes-nous
venus chercher ? Que savez-vous exactement à notre
sujet ? —
Nelly a raison. Vos allusions sont éloquentes, vous en avez trop
dit ou pas
assez. Ancien
boxeur Hanner, sentit que l’issue du combat lui échappait. Ses
adversaires
menaient aux points. Il esquiva l’attaque et répondit sur un ton enjoué : —Votre
enquête n’est pas passée inaperçue, le pays est
petit et j’ai mes informateurs.
Ce n’est pas bon de remuer des cendres, aussi vieilles soient elles !
Pas bon
pour vous, pas bon pour moi, pas bon pour les morts ! Il faut
faire
confiance aux autorités. —
Laissez-nous le soin d’en juger ! Vous êtes militaire, nous,
non ! Il
y a un monde entre vous et nous. Pour ce qui nous concerne, nous
n’avons de
comptes à ne rendre à personne ! claironna Nelly. Steve
lui lança un regard rempli de fierté qui semblait
dire : « Quelle femme
courageuse tu es ma chérie ». Imperturbable
à la pique de Nelly, le gendarme continua : —
Tout le monde a un jour ou l’autre des comptes à rendre. Vous
n’échapperez pas
à la règle. Quant à votre affaire, un rapport
d’enquête a rendu ses
conclusions, je m’en contenterais
si j’étais
vous ! —
Mais vous n’êtes pas moi et cela change tout. Cet ersatz de
vérité officielle
semble arranger tout le monde… Tout le monde… sauf moi ! Hanner
se tourna vers Steve : —
Je vous aurais avertie. Devant témoin. S’il vous arrivait
quelque chose, il me
serait bien difficile de vous protéger. —
Je ne vous demande rien ! Mais de qui et de quoi voulez-vous me
protéger ? —
De vous-même ! N’allez pas vous mettre en tête des
choses qui n’existent
pas. Cela pourrait vous faire du mal. Steve sauta
sur l’occasion. — Vous
admettez donc que
l’accident de cet après-midi n’en était pas un ? —
Je n’admets rien du tout ! Vous interprétez mes propos. Si
nous avions
trouvé la durite de liquide de freins coupée, je ne dis
pas. Apparemment c’est
le collier qui était mal serré et qui a
lâché. — Vous
croyez que ça lâche
comme ça un collier ? —
Ça peut arriver. Je ne suis
pas
mécanicien. Dites donc, c’est moi qui pose les questions, pas
vous !
Heureusement que vous avez croisé la route de Sucette. — Au fait
comment va-t-il ?
S’enquit Nelly. —
Il s’en tirera. Ne vous inquiétez pas pour lui, sa peau est plus
dure que celle
d’un vieux bouc. Ce n’est pas la première fois qu’il se fait
piquer. Il est
immunisé naturellement. Ces morsures à
répétitions le tuent pourtant à petit
feu. Il n’est plus très jeune. Il est usé. Un jour, une
de ces maudites bestioles
aura sa peau. J’ai essayé de le prévenir, mais c’est une
vraie tête de mule. Nelly fixa
l’adjudant droit
dans les yeux. — C’est vous
qui étiez de
service le jour du crash. Vous coordonniez
les
opérations. —
Je ne coordonnais rien du tout !
C’est le
colonel Leblet du peloton de gendarmerie de Saint Etienne qui
commandait toutes
les opérations. Si vous voulez des renseignements, c’est
là-bas qu’il vous faut
les chercher. — Vous
n’avez rien vu
d’anormal ce jour-là ? —
Rien ! À part des enquiquineurs comme vous, à la
pelle. —
Cela sera consigné dans votre rapport ? demanda Nelly. — Quoi
donc ? —
Enquiquineurs ? —
Parfaitement ! Vous m’avez bien entendu. Je vais être franc
avec vous ;
Je n’aime pas votre profession. —
Je vous rends votre amour au centuple, croyez le bien ! —
Je n’en doute pas, peu m’importe. Ce jour-là et les jours qui
ont suivi le
crash j’ai fait mon devoir du mieux possible. S’il ne s’était
agi que de moi,
pas un de vos confrères n’aurait pénétré
dans le périmètre interdit. Je ne suis
pas dans le secret des dieux, pour des révélations allez
voir ailleurs. Mes
chefs m’ont commandé, j’ai obéi, voilà tout. —
Pourrions-nous avoir accès au procès-verbal de
gendarmerie ? interrogea Steve. —
Sans un papier officiel, je ne peux rien vous confier, même pas
une
allumette ! Et quand bien même le voudrais-je que je ne le
pourrais pas. Ces
procès-verbaux sont portés dans un dossier
classé Top Secret. Demandez-le au ministre
de la Défense, c’est lui qui le
détient. Nelly
fit la moue. Elle repensait à son entrevue stérile et
mouvementée avec Payen.
Hanner sentit le doute envahir son interlocutrice, comme la
conversation
devenait périlleuse pour lui, il jugea opportun de
l’écourter : —
Tenez, je vous rends vos papiers. Vous viendrez signer votre
dépôt de plainte
demain. Il n’y a pas urgence. La nuit porte conseil. Des fois que vous
choisissiez de la retirer. —
Ça m’étonnerait ! répondit Nelly que le
bonhomme agaçait de plus en plus. Ce dernier
appuya sur l’inter : —
Perrier !
Veuillez reconduire ces messieurs dames. Quand
ils se levèrent, les ecchymoses dues à l’accident se
rappelèrent à leurs bons
souvenirs. Nelly porta la main à son épaule et Steevy
à son genou. Leur interlocuteur
n’eut pas un geste de compassion. Il prit congé
sèchement. Perrier, le planton
de service les raccompagna. Il avait une bonne bouille. Son accent
trahissait ses origines méridionales. Il avait
la tchatche. Dès qu’il
les vit, claudiquant, se soutenant l’un à l’autre, la mine
défaite, il
entreprit de leur remonter le moral :
—
Ne vous formalisez pas. Le chef est toujours comme ça, un peu
soupe au lait, un
tantinet bougon, même avec nous. Mais ce n’est pas un mauvais
homme ! Il a
ses humeurs, voilà tout. —
Nous ne sommes pas enclins à supporter ses états
d’âme, précisa Steve. Il est
tard, je suis fatigué et mon amie souffre comme ce n’est pas
permis. —
Moi si j’étais vous, pour votre épaule blessée, je
n’hésiterais pas ! J’irais
voir Ollagnier ! —
Ollagnier ! Tiens donc ! Steve fit celui qui n’avait jamais
entendu
parler du guérisseur et lança un coup d’œil à
Nelly. —
Est-t-il sérieux votre Ollagnier ? demanda cette
dernière. —
C’est un original, mais il peut guérir toutes sortes de
maladies. Tenez, il y a
quinze jours ma cousine… Steve
coupa la parole au bavard. — Où
se cache-t-il, votre
oiseau rare ? —
Ce n’est pas bien difficile, sa maison est la dernière du
village, sur la route
du col, une grande bâtisse avec un œil-de-bœuf sur la
façade et une grande
véranda en bois noir. —
Croyez-vous qu’à cette
heure-ci il nous recevra ? —
Vous n’avez qu’à venir de ma part : brigadier Perrier, comme la
source. Vous
vous rappellerez ? — C’est
ça, Perrier.
Répondit Steve amusé. — Comme la
source !
ajouta Nelly en riant sous cape. Chapitre XI Pélussin
le haut, quartier de Virieu, mercredi 28,
20h10.
a
bande de tulle gras tomba par terre. La brûlure n’était
pas belle. Elle
couvrait une bonne partie de l’épaule gauche et descendait
jusqu'à l’avant-bras.
La plaie nettoyée, les doigts du guérisseur se
promenèrent à sa périphérie. Les
mains, paumes largement écartées, l’effleurèrent
en passes lentes. Une chaleur
intense brûla la patiente de nouveau. Les ondes parcouraient son
épiderme en
vagues ininterrompues. En préambule le magnétiseur avait
prévenu : « Il
faut soigner le
mal par le mal. » Souffrir ! Elle
n’en avait plus envie. Pourtant, même sans croire à ces
pratiques
thérapeutiques d’un autre âge, elle s’abandonnait. Un
frémissement bienfaisant
parcourait son corps. Sur sa plaie, les mains sans relâche
s’activaient. Cela chauffait
de plus en plus. Le fluide passait et fatiguait son géniteur. La
sueur perlait
à son front. L’homme savait qu’il ne possédait que
quelques minutes devant lui
pour mener à bien cette séance, la prolonger
c’était prendre un risque
inconsidéré pour lui comme pour sa patiente. Dans
la salle d’attente, Steve s’impatientait. La presse people, ça
va bien un
moment, mais ça lasse ! Aucun bruit ne lui parvenait du
bureau voisin. Depuis
maintenant trois quarts d’heure il faisait antichambre. Pour se
dégourdir les
jambes, il se leva et arpenta la pièce. Par désœuvrement,
il s’intéressa aux
sous-verre qui décoraient
les murs. C’étaient
des reproductions de dessins à la plume et au crayon
Conté des années 1900,
signées d’un certain Giranne. Elles partageaient l’espace
avec de
vieilles photographies couleur sépia dont la légende
stipulait :
« Visages du Pilat ». Une série de photos
l’interpella :
« Les chirats ». Un long moment, fasciné,
il resta en tête à tête
avec eux. Même réduits au format Poster leurs masses
étaient impressionnantes.
Un mystère impénétrable émanait de ces
éboulis. Dans
son dos, la porte s’ouvrit. Souriante, Nelly apparut, l’avant-bras
gauche chiffonné
dans des bandes de tulles. Derrière elle, la masse imposante du
guérisseur
mangeait la lumière du bureau. — Je vous la
rends dit-il,
en s’adressant à Steve. — Alors
ça y est ? Elle
est guérie ? — Pas
encore, mais c’est en
bonne voie. La
patiente tourna vers le guérisseur un regard plein de gratitude. —
Je vous suis très reconnaissante. Combien vous dois-je ? —
Donnez-moi ce que vous voudrez, je n’ai pas d’honoraires fixes. Ici on
paie
selon ses moyens, selon son humeur. La
formule scotcha Nelly. Elle sortit de son sac à main un
billet de cent francs.
Elle s’apprêtait à payer le guérisseur, le
remercier, lui demander : « Cela
vous suffit-il ? » quand Steve la devança en
apostrophant leur
hôte : —
C’est marrant, mais je ne vous vois
pas du tout dans
la peau d’un philanthrope ! « Le
philanthrope »
toisa Steve avec dédain. D’un mouvement de la
tête, le journaliste désigna les photos : — C’est
votre passion le
Pilat ? — Plus
qu’une passion, le
sel même de ma vie. — Et
celui-ci qui
est-ce ? Il
pointait du doigt le portrait photographique d’un homme dans la
cinquantaine
qui semblait dater du début du siècle. Son nez long et
fin comme une étrave de
navire partageait son visage émacié en
deux parties d’une dissymétrie supérieure à la
moyenne. Ses lèvres pincées
semblaient esquisser un sourire contenu. Il était coiffé
d’un chapeau rond à
larges bords d’où s’échappaient des mèches de
cheveux longues et frisottées. Un
foulard lardait son cou. Par-dessus
sa chemise
boutonnée sur le côté gauche, façon blouse
d’antan, flottait une veste aux
larges revers. Malgré les injures que le temps avait faites
à la couche de
gélatine, l’intensité du regard perçait
encore. Le sujet semblait vouloir
hypnotiser l’objectif. Une légende manuscrite au bas du
cliché indiquait :
« Laurent Odoual
dit Saint-Savin ou
Savarin ». Ollagnier
tourna vers lui un
regard chargé de respect. —
C’est notre maître à tous : un guérisseur qui
officia dans le massif de
1815 à 1886. Pendant près d’un demi-siècle, il y
soigna des milliers de
malades. Nelly
s’immisça dans la conversation. — Vrai ? Vous êtes un
spécialiste du
Pilat ? L’homme acquiesça. — Chouette ! Parlez-moi des
chirats, ils
me fascinent, s’enthousiasma Nelly. Ollagnier
jubilait, une
flamme passa dans son regard. —
Asseyons-nous ! Parce
que, si je vous
parle du Pilat, je risque d’être intarissable. Steve
retrouva la banquette et la table aux revues qu’il connaissait par
cœur. Nelly
prit place à ses côtés. Ollagnier leur fit face, sa
grande carcasse calée dans
une chaise inconfortable. —Versants
pentus, roches claires et froid sec, c’est la conjugaison de ses trois
phénomènes qui a donné naissance au chirats.
À l’ère quaternaire, la roche
sommitale sous l’effet du gel s’est fragmentée en blocs. Ceux-ci
ont ensuite
glissé en masse à la manière d’un glacier. Leur
étalement peut s’étirer sur
plus d’un kilomètre. Ce phénomène est connu sous
le nom de « Dynamique des
chirats ». —
Quel paradoxe pour des choses aussi
inertes, s’étonna
Nelly. —
Combien en dénombre-t-on ? Une dizaine ? Une
vingtaine ? demanda
Steve. —
Il y a pas mal de petites formations, des vrais et des fausses. Les
gens d’ici
ont tendance à appeler chirat le moindre monticule de cailloux.
J’en connais au
moins cinq : l’Œillon, le
Maupas, le grand Chirat, le Chirat de Cherblanc, de Rochepierre et
celui de
Rochat. — Mais
comment font-ils pour
tenir en équilibre ? —
Les phénomènes de gravité ont joué un
rôle essentiel au cours de la formation
des Chirats, mais ils ont été relayés ensuite par
des mouvements en masse, les
blocs étant alors cimentés par la glace. C’est un
phénomène très rare, unique
au monde pour une montagne d’altitude moyenne comme le Pilat. La fin de la
phrase fit
bondir Steve. —
Tabarnak ! Vous êtes à côté de la
track ! Excusez-moi de vous
démentir, mais je viens d’une contrée où l’on
trouve ce même genre de
« Cailloux » ; là-bas
on
les appelle… Ollagnier
l’interrompit : — Simple
curiosité, mais
d’où venez-vous ? —
Du Québec, de la province de Chaudières-Appalaches. —
Dieu du ciel ! Vous êtes Québécois. Comment
aurais-je pu m’en
douter ? À part ce vilain juron, vous n’avez pas le moindre
accent. —
Ma mère est originaire de la région. J’ai du sang
français dans les veines. —
Ceci explique cela. L’Amérique du Nord et en particulier les
montagnes
Appalaches sont les seuls endroits dans le monde à
posséder les mêmes
formations, je vous le concède bien aisément. — C’est
curieux non ? Comment
expliquez-vous cela ? —
Je n’ai aucune explication plausible à vous fournir ; la
roche peut-être… La
nature est bizarre… J’en ai pour preuve une légende qui a cours
au sujet des Chirats. — J’adore
les légendes se
réjouit Nelly. Pas toi Steve ? —
Oh moi ! Tout ce qui est matière à faire un papier
m’intéresse. À plus
forte raison les légendes. Je vous
écoute. Je
m’efforcerais d’être bon public. —
Dans l’empilement inextricable des Chirats, il existerait,
paraît-il, une
pierre dotée d’un pouvoir incroyable : la pierre de
clivage, celle qui
tient les chirats en équilibre. Malheur à celui qui la
déplacera, il verra la montagne
de pierres s’écrouler comme un château de cartes. —
Existe-il une part de vérité dans cette histoire ?
S’enquit Nelly. —
La part de vérité est congrue, mais elle existe. !
Cela fait des siècles
que ces géants de pierre défient les lois de
l’équilibre. Croyez-moi, ce n’est
pas demain la veille qu’ils s’écrouleront. —
Décidément cette région est remplie de
mystères, constata Steve. —
Et le pic des Trois Dents, interrogea Nelly, que savez-vous
à son
sujet ? —
Fuyez-le comme la peste ! Ce nemed[3]
pierreux est un endroit maléfique. Autrefois les druides y
pratiquaient des
sacrifices humains. La pierre sacrificielle s’y trouve toujours, prête à
servir. De bien étranges
histoires courent à leur sujet. On dit que ces chicots rocheux
formeraient la
partie avancée du Triangle de la Burle, toujours avide d’avions
à absorber. Si
le diable avait une mâchoire, sûr que ces trois-là
seraient de la fête ! Steve
sauta sur la perche que venait de lui tendre Ollagnier. —
À propos d’avions, où étiez-vous le jour du
crash ? La
question parut décontenancé l’interpellé. —
Quel crash ? —
Ne feignez pas la surprise, vous attendiez
ma
question. —
Je l’admets. Tout le monde sait que vous êtes là pour les
Mirages. C’est un
secret de polichinelle. Il baissa la tête comme en
pénitence. Dans le ton de sa
voix, ce n’était pas la surprise, mais la déception qui
primait. —
Ainsi toute cette conversation sur le Pilat n’était donc qu’un
prétexte ? Vous
auriez dû être plus direct, cela nous aurait
épargné du temps. Nelly
crut bon de se justifier. — Vous
vous trompez. Tout ce qui touche au Pilat nous intéresse. Vos
explications ont
été fortes instructives. Votre connaissance du terrain
nous aidera peut-être
dans nos recherches. —
Vous savez… je ne suis pas obligé de vous répondre. —
Dites-nous simplement ce qui s’est passé ce jour-là. Nous
nous en contenterons. Ollagnier
prit une longue inspiration et commença son récit. —
Ce matin-là, je me suis
rendu à Saint Sabin,
pour ramasser une herbe, l’alchémille des Alpes, une plante
très rare, aux
vertus médicinales remarquables. On ne la trouve que
là-bas. De cet endroit,
d’habitude, on aperçoit bien le pic des Trois Dents et le
col de
l’Oeilllon. Mais le brouillard, ce jour-là, masquait tout. Je
m’en retournais
ma cueillette terminée, quand j’ai entendu les avions. Je ne les
voyais pas, à
cause de la brume. Ils semblaient voler bas, anormalement bas. Il faut
vous
dire que des avions par ici, nous sommes habitués à en
voir, à en voir tomber
aussi. Mais ça, c’est une autre histoire ! Tout
de suite après, j’ai perçu
une série de
détonations. Elles provenaient du mont Botte en surplomb des
Trois Dents.
Presque instantanément des lueurs rouges sont parties dans le
ciel, quelques
secondes après j’ai entendu
trois explosions
et des boules de feu ont rougi le brouillard. Je ne comprenais rien.
Quand je
suis descendu au village, il était en effervescence. C’est
là que j’ai appris
l’accident. Le lendemain, la maréchaussée cherchait des
témoins oculaires. Bien
que je n’aie pas vu grand-chose, si ce n’est les boules de feu, je me
suis
rendu spontanément à la gendarmerie pour
témoigner. —
C’est curieux, votre déposition n’apparaît pas au
procès-verbal lui dit Nelly. Ollagnier
parut contrarié par la remarque. — Rien
n’apparaît ? — Je vous
assure, lui confirma-t-elle. —
C’est que… j’ai déposé verbalement. — Quand bien
même ! —
Alors, on aura jugé mon témoignage inutile. Pourtant, je
ne suis pas le seul à
les avoir vues, d’autres témoins… Mon ami Morel par exemple… —
Où pourrait-on interroger votre ami ? Questionna Steve. Ollagnier
parut troublé. — Nulle
part. Il est mort. — Comment
est-il mort ?
— Un accident d’abattage.
C’était pourtant un bûcheron hors pair,
mais il
y avait du brouillard ce jour-là. Pour son plus grand malheur. —
Vous croyez au
paranormal Ollagnier ? — Pour moi entre le paranormal
et le normal, il y a peu d’écart,
la valeur de deux syllabes, l’ajout d’un préfixe. Ils vont de
pair, comme Dieu
et Diable, qui croit à l’un, croit à l’autre. —
On peut voir les choses comme ça. Que vous inspire l’omission de
vos
témoignages ? —
Oh pas grand-chose ! Ce n’est pas à moi d’en tirer des
conclusions, c’est
à vous. —
S’il y a quelqu’un dans ces montagnes qui cache la
vérité. Nous le trouverons.
Soyez-en sur, affirma Steve. —
Si vous savez quelque chose, je vous conjure de nous le dire, implora
Nelly. Le
guérisseur parut troublé. Il
répondit sèchement : — Je vous ai
tout dit,
n’insistez pas. —
Vous écumez le Pilat par monts et par vaux, il est impensable
que des rumeurs, ou
mieux, des hypothèses ne soient pas parvenues à vos
oreilles. —
Les gens d’ici sont des montagnards. Ils ont gardé de leurs
ancêtres cette
rudesse chevillée au corps, les faire parler c’est comme
arracher des aveux à
un mort. —
Tout le monde vous connaît ici, vous les soignez, ils doivent
vous faire des
confidences. Le
guérisseur réfléchit. Nelly et Steve crurent qu’il
allait flancher, mais il esquiva
la question en détournant la conversation. —
Donnez-moi une raison, une seule, pour vous aider. Pourquoi le
ferais-je ?
On se connaît à peine. Non vraiment, je ne le peux pas. Je
suis simplement
toléré ici. Pourquoi croyez-vous que je ne vous ai pas
demandé d’honoraires
tout à l’heure ? Je le faisais avant d’être
dénoncé. Le redressement
fiscal et les amendes qui ont accompagné cette délation
ont failli me mettre
sur la paille. Nelly
s’insurgea : —
Arrêtez de vous lamenter sur votre sort et regardez-moi. Mon mari
est mort, on
a sali son honneur et du même coup le mien. Mon combat ne le fera
pas revenir,
mais rien ne me fera baisser les bras. —
Je vous admire. Mais essayez également de me comprendre.
Exercice illégal de la
médecine, vous savez ce qu’il en coûte ? La
conversation s’enlisait. Steve tenta un coup de poker : —
Qui craigniez-vous : Hanner ? Au
seul nom d’Hanner la mine d’Ollagnier se durcit. Steve avait fait
mouche, du
moins le croyait-il. Nelly crut opportun d’enfoncer un peu plus le
clou. —
C’est Hanner, n’est-ce pas ? Ollagnier
se mordit la lèvre inférieure. Il hésitait. Ils crurent
qu’il allait craquer. Au dernier moment, il s’en sortit par une
pirouette. —
Nous ne sommes plus au temps de l’inquisition pour m’obliger à
subir cet
interrogatoire. Je veux bien vous aider, mais il y a des limites. Si je
savais
quelque chose, je vous l’aurai déjà dit. Nelly
dépitée, l’invectiva : — Je
suis désappointée, je vous trouvais plutôt sympa et
franchement je pensais que
vous nous aideriez. —
Désolé de vous avoir déçu. Vous
m’étiez également très sympathique avant cet
interrogatoire en règle. Promettez-moi d’être prudente.
Votre accident… je ne
voudrais pas que cela se reproduise. Était-ce
de l’intimidation ou un appel à la prudence ? Le couple
sentit dans l’intonation
du guérisseur poindre une menace. —
C’est un avertissement ou un conseil ? demanda Nelly. Ollagnier,
estimant la
conversation à son terme, se leva. —
Prenez-le comme vous voudrez. Je n’ai rien d’autre à ajouter. Je
vous
raccompagne. Ma journée a
été longue et
fatigante et demain je me lève tôt. Nelly et Steve
quittèrent la table dépités. Leur hôte les reconduisit. Cette
journée fertile en
rebondissements avait marqué leurs corps et leurs esprits. Sur
le perron,
Ollagnier prit poliment congé. À travers la porte
vitrée, il les regarda
s’éloigner dans la pénombre. Une lutte intestine le
rongeait. Il s’en voulait
de sa pleutrerie et se rassurait en pensant qu’il s’était
évité bien des ennuis
en se taisant. Il haussa les épaules, envoya ses états
d’âme ad patres et partit se coucher. Les
visiteurs avaient le cœur lourd.
Dès qu’ils
eurent regagné leur véhicule, dans l’intimité de
l’habitacle, ils échangèrent
leurs impressions. Steve, le premier, prit la parole : —
Drôle de bonhomme ! Chaud comme la braise, au moment de
parler du Pilat,
fuyant comme une anguille au moment de causer du crash. Qu’est-ce que
tu penses
de ces lueurs toi ? — Celles qui
provenaient du
pic des Trois Dents ? — C’est cela que je voulais
t’entendre dire, trois, le chiffre
trois : Trois dents, trois Mirages enfermés dans un même
triangle… c’est
curieux non ? — Tu ne vas tout de même
pas me dire que dire que tu crois à la
symbolique des chiffres ? — Pourquoi non ? — C’est ridicule voyons, on se
croirait dans un livre
fantastique. — Tu as sans doute raison, mon
imagination me joue des tours. Tu n’as
rien remarqué au sujet d’Ollagnier ? —
Rien ! On sentait bien qu’il voulait nous mettre sur la voie, mais
quelque
chose l’arrêtait. — Quelque
chose, ou… quelqu’un ! Une
nuit d’encre tombait sur le Pilat. La lumière du bureau
s’éteignit, la lueur
d’espoir entrevue au contact d’Ollagnier aussi. Chapitre XII
u
travers du prisme formé par les gouttes de pluie et la neige
fondue, Édouard
Lorieux observait la ville. Le long des rives du Saint-Laurent,
Montréal
étalait sa carcasse de mégalopole anthropophage.
L’horizon semblait s’être
évanoui, ciel et terre enfouie dans un même sarcophage de
plomb. Quelques
trente-cinq étages plus bas, le long du boulevard Saint-Laurent,
les giboulées
froides lacéraient de leurs pointes d’acier les passants aux
échines courbés.
Une fin de mois de mai, plutôt convenue, les Montréalais
en avaient vu
d’autres. L’homme
de presse paraissait soucieux. Enfoncé dans son fauteuil de
cuir, l’œil rivé
sur son téléphone, il attendait un appel qui tardait
à venir. Petit à petit,
ses paupières s’alourdirent. Il entra en somnolence. Dans sa
tête, les années
défilèrent à reculons… ****** C’était
un dimanche matin. Au croisement de la rue Dorchester et du boulevard
Chareste,
son ami Franck l’attendait. En souriant, il l’invita à le
suivre : « Les Coches font
une descente, ce n’est pas le moment de
trainer par ici ! » Sans plus se poser de question,
Édouard suivit son jeune camarade. Il était cinq heures.
Une aube pâlotte envahissait Montréal. Les
deux adolescents galopèrent à perdre haleine. Le bruit de
leur cavalcade
résonna dans les ruelles désertes. Quelques
pâtés de maisons plus loin,
essoufflés, ils arrivèrent devant l’entrepôt
désaffecté d’une ancienne
brasserie. Loti
au fond d’une
impasse sordide, le local leur servait de repaire. Son portail
était condamné,
barricadé par des planches de bois clouées à la
hâte. Les « fuyards »
avaient leurs habitudes. Ils se glissèrent à
l’intérieur par un soupirail situé
sur l’arrière du dépôt. Celui-ci était trop
étroit pour laisser passer un
adulte, mais leur minceur, pour le coup, avait valeur de passepartout.
À
l’intérieur, hormis quelques araignées dont les toiles
trahissaient la
présence, le vaste entrepôt était inoccupé. Ils s’étaient
aménagé un petit coin bien à eux, sur un quai
désert. Deux ou trois caisses de bières retournées
faisaient office de chaises
et une palette posée sur des fûts de bière vides,
leur offrait un semblant de
table. Pour égayer cet univers pitoyable, ils avaient
épinglé aux murs quelques
pin-up et quatre posters du Grand Nord : un pour chaque saison.
Dans un
bel ensemble, les soirs de nostalgie, leurs rêves se perdaient
dans la
quadrichromie acidulée des affiches. Mais pour
l’heure ils n’avaient pas le cœur à la
contemplation. De tous leurs sens
tendus, ils épiaient les bruits de la rue. Le lancinant concert
des sirènes de police
s’éloignait peu à peu. Pour meubler leur attente,
ils grillèrent deux ou trois
cigarettes. Au bout d’une demi-heure, le silence régna à
nouveau. Jugeant tout
danger écarté, ils décidèrent de rentrer
sagement chez eux. Ils habitaient dans le
faubourg à mélasse, dans la banlieue pauvre
de Montréal où leurs appartements étaient
mitoyens. C’était un quartier mal
fréquenté. Leurs parents, des Immigrés
français, ne l’avaient pas choisi. Le
bureau de l’immigration, arbitrairement, les avait cantonnés
là sans leur
demander leurs avis. À cette époque,
la rue était à qui voulait la prendre. C’était un
champ de bataille où les gangs se livraient une guerre sans
merci. Dans cet
univers glauque, Édouard et Franck apprirent à se faire
respecter très tôt. Ces
épreuves les soudèrent comme des frères. Ils
devinrent inséparables. Quand on apercevait
l’un, on voyait l’autre. Dans le quartier on
les surnommait « Les Twins ». Dès qu’ils en avaient
le loisir, ils grimpaient au sommet du mont
Royal qui dominait la ville. Ils restaient là des heures
entières, assis en
tailleur. Délaissant les autres points cardinaux, avec la
régularité de
l’aiguille d’une boussole leurs vues convergeaient uniformément
vers le Nord.
Par-dessus les toits, par-dessus les cheminées des usines aux
effluves
pestilentes, leurs regards d’aigle s’envolaient. Rien ne pouvait
les
arrêter, pas même les clochers de pierre qui dressaient
leurs flèches hautaines
jusqu’à en crever le ciel. La ville, à leurs pieds, leur
paraissait
ridiculement petite et l’horizon, par comparaison, immense.
Ils imaginaient, tapis
derrière la ligne d’horizon, les grands lacs aux reflets
d’or qui
brillaient au soleil : Winnipeg, Rennie, Athabasca, lac des
Esclaves, Grand
Lac de l’Ours, Lac Érié… Un beau matin, n’y tenant
plus, ils partirent, laissant tout
derrière eux. Direction, leurs rêves et un terrain de
jeux à la grandeur
de leurs chimères : le Grand Nord. Ils furent tour à
tour,
bûcherons, trappeurs, camionneurs, orpailleurs… libres comme
l’air, un air pur
et sauvage qui semblait descendre du Labrador, rien que pour eux. Mille
métiers, mille misères ! Se lamentait Franck. Il se
trompait…
En convoyant du matériel
vers les mines d’or du cercle polaire, dame fortune leur sourit enfin.
Au
volant de leurs mastodontes de plusieurs tonnes, dans l’enfer
glacé des
blizzards, où sur la croûte des grands lacs gelés,
ils défiaient la mort à
chaque voyage. Leur flotte de camions grossit, leurs comptes en banque
aussi.
En cette fin d’année
1939, alors qu’un orage de fer et de feu s’abattait en Europe,
l’ambiance était
à la fête au sein de la petite communauté des
camionneurs. Elle honorait ce soir-là,
son saint patron. Tout semblait sourire aux deux amis. Le champagne, de
ses
reflets vermeils, teintait le cristal des flûtes. Édouard, tout en
somnolant, avait encore en bouche son goût,
fruité et pétillant. À cet instant, il ignorait
que le destin s’activait en
coulisses. Franck, lui, paraissait soucieux. De toute évidence
sa tête était
ailleurs. Depuis le 10 septembre de
cette même année, date de l’entrée en
guerre du Canada, la noria des bataillons chargés de renforcer
le front allié,
avait plus que doublé. Franck s’engagea le 19 janvier de
l’année suivante. Édouard se rappelait
cette veillée d’armes comme si c’était hier.
À la double question de son ami : « Ai-je bien
fait ? Me pardonnes-tu
de t’abandonner ? Il répondit sans ambages :
« Que puis-je
te dire ? Sinon de prendre garde à toi. De toute
façon ta décision est
prise, non ? Reviens-moi vite, et entier de
préférence. C’est tout ce que
je te demande.» Entre les deux amis,
l’émotion était palpable. Comme pour se
justifier, Franck balbutia : — Du sang français
coule dans mes veines. — Ce n’est pas une raison pour
aller le répandre là-bas !
répliqua Édouard. — Ne t’inquiète pas. Je
suis affecté au service cinématographique
de l’armée, le risque est mimine. — C’est la guerre, tu pourrais
te trouver en première ligne. — Ce que tu peux être
pessimiste ! Dans six mois, au plus
tard, je suis de retour. Une longue
accolade mêla les deux amis dans un adieu pathétique. Franck
parti, Édouard dut
gérer seul l’entreprise. Quatre longues années
s’écoulèrent avant que son ami,
ou plutôt l’ombre de son ami ne
revint. Édouard
tout entier à la joie de le retrouver sain et sauf, ne
perçut pas tout de suite
les profonds changements qui s’étaient opérés chez
lui. Son compagnon naguère
si joyeux et volubile était devenu taciturne et triste. Il
pouvait rester prostré
des heures entières, sans décrocher une parole. La folie des hommes l’avait marqué au fer
rouge. Il déprimait à longueur de journée. Il
était ailleurs. Loin. Dans un monde, où Édouard
n’avait pas sa place. Au comble du désespoir, ce dernier
consulta, de cabinet
en cabinet, les meilleurs spécialistes. Leurs diagnostics se
rejoignaient, il
n’y avait rien à faire. Seul, un choc ou un changement profond
pouvait le
sauver de ce mal incurable et invisible qui le dévorait de
l’intérieur. Les premiers temps,
Édouard, tout au
bonheur de retrouver son vieux complice, ne se posa pas de questions.
Mais
chaque jour qui passait il voyait son ami s’enfoncer un peu plus dans
son
mutisme et dépérir à vue d’œil. Il comprit alors
que le temps de décrocher
était venu. L’opportunité
se présenta sous l’apparence d’un milliardaire
texan. Le Yankee désireux d’investir dans le transport en
Amérique du Nord leur
proposa de racheter leur affaire. La somme était rondelette,
trop belle pour être
refusé. En moins de quinze jours, l’entreprise avait
changé de mains. L’arrivée du
chèque au courrier du lundi donna droit à des
scènes
de liesse, digne de gosses autour du sapin, un matin de Noël.
Franck décacheta
l’enveloppe et jura en sautant de joie.
«Triple Ciboire ! C’est
jour de fête. Prépare tes valises compagnon, demain nous
partons en
vacances ! » Exulta-t-il en tendant le papier à
son ami. Édouard était
heureux émue par la liesse manifestée par son ami,
il versa discrètement une larme de joie. Franck, jubilait :
le chèque à l’en-tête de
la North Dallas Bank Trust
& Co avait mis si longtemps à arriver ! La
somme en dollars
U.S. lui donnait le tournis. Il jubilait :
« Quelle belle image !
Quelle belle image ! » Le chèque
encaissé, les deux compères s’octroyèrent deux
années
sabbatiques, deux années de bon temps. Un jour ici, un jour
ailleurs, au gré de
leurs envies. L’argent s’envolait dans leurs doigts comme la neige sous
le souffle
du blizzard. Franck, petit à petit, retrouvait goût
à la vie. C’était plaisir
de le voir s’amuser, rire, s’émerveiller de tout. Mais il est
des glaces plus
cruelles que celles du Grand Nord qu’ils avaient si longtemps
côtoyées. Édouard
l’apprit à ses dépens. Un matin, à l’hôtel, l’une d’entre
elles lui refléta les premiers fils blancs qui se cachaient dans
sa chevelure.
Il en conçut un vif agacement et en déduit que,
l’âge venu, il lui fallait
tourner la page. Un cycle s’achevait. Un autre commençait. L’année 1950 vit leur
retour à Montréal. Un petit capital en poche et le
diplôme de journaliste de
Franck dans l’autre, ils surfèrent, dans le sillage d’une
poignée de doux rêveurs
indépendantistes dont René Lévesque était
le chef de file et fondèrent L’Indépendant, un
quotidien prônant
l’autonomie du Québec. À
l’exaltation du début, succéda le temps des
vaches maigres, des années Trudeau et de la gueule de bois. Le
mouvement
s’essouffla. Les tirages du journal également. Édouard se maria.
Franck en fut très affecté. Il lui fallait
partager son ami et il n’était pas préparé
à cette éventualité. Était-ce le fait cette
contrariété ? Difficile de le dire.
Toujours est-il que, peu de temps après cette union qu’il
considérait
comme une désertion, Franck tomba gravement malade. Le
diagnostic des
chirurgiens fut sans appel : cancer du pancréas. Face
à la fatalité, il ne
baissa pas la garde et choisit de se battre. Sa grande carcasse, qui en
avait vu
d’autres sur les champs de bataille européens, se coltina
gaillardement au mal.
Mais la lutte était disproportionnée. Après une
empoignade terrible,
le « crabe » finit par le terrasser.
Édouard, fidèlement,
accompagna son ami dans son combat puis dans sa longue
déchéance, il l’assista
de toutes ses forces, jusqu’au bout de sa nuit. Sur son lit d’hôpital,
Franck confessa à l’oreille de son ami, un
lourd secret. Il avait vécu en France, dans les heures folles
qui avaient
suivies la libération, une liaison brève et passionnelle.
De cette liaison, un
enfant était né. Il se prénommait Steve.
Édouard tombait des nues. Jamais les
deux amis ne s’étaient cachés quoique soit. D’une voix
à peine audible ce
dernier lui confia : « J’ai laissé
dans cette guerre une partie
de moi-même, quelques lambeaux de chair et plus encore, puisque
quelque part
dans les monts du Lyonnais, un petit garçon qui ne connait pas
son père est
mien. Retrouve-le, je t’en prie, parle-lui de moi, implore son pardon,
dis-lui
que je l’aime, que tout cela, est de la faute de la guerre… fais en
sorte qu’il
ne manque de rien. Jure-le-moi, je t’en supplie. »
Édouard jura, en serrant
très fort la main de Franck.
Ce dernier continua son
récit en se hâtant. Il savait que le temps lui
était compté : « Sa mère,
une infirmière française, l’a élevé seule.
Elle ne
tenait pas à ce que je le vois, pas plus que je ne le
reconnaisse devant l’état
civil. Elle prétextait que c’était mieux pour l’enfant,
qu’un éloignement total
lui serait profitable. Elle n’a rien réclamé, mais je me
suis senti en devoir
de lui verser une pension confortable. Au début c’était
dur de ne pas voir le
petit, mais année après année, j’en ai pris mon
parti. Elle me donnait
régulièrement des nouvelles de lui. De ce
côté-là, je n’ai jamais
manqué. Voilà,
j’avais juré que je ne me marierais jamais, j’ai tenu ma
promesse et la mort
scelle mon serment. » Dans les bras
d’Édouard, comme un berceau, Franck rendit son
dernier souffle. Il l’étreignit longuement, jusqu'à ce
que le froid de la mort et une
infirmière ne le
sépare à jamais de son « jumeau ». Le mourant, lui légua
ses parts et l’ensemble de ses biens,
jusqu'à la majorité de Steve. Fidèle à sa
promesse, Édouard continua à payer la
pension à sa place. Cinq années plus tard, la mère
décéda. Dans une lettre
poignante, elle confia l’enfant aux époux Lorieux. Steve
débarqua au Canada le
jour de son neuvième anniversaire. Les Lorieux avaient souffert
toute leur vie
de ne pouvoir avoir d’enfant, cette arrivée
inespérée, fut pour eux, une vraie
bénédiction. Ils accueillirent l’enfant comme leur fils.
Plus il grandissait,
plus Édouard semblait revoir son ami. À son contact, il
rajeunissait. C’était
un garçon espiègle, un peu turbulent, affectueux et
intelligent. À l’âge de
vingt et un ans, après de brillantes études de
journaliste effectuées à l’UQAM
de Montréal, il l’embaucha au journal. Rapidement le jeune homme
s’y fit une
place, conquérant l’estime de tout le personnel. Édouard
en avait fait son fils
spirituel et, à l’insu de celui-ci, son légataire
universel. Édouard ressassait le
passé. Que de chemins parcourus ! Que
de bonheurs et de malheurs partagés ! Steve était
reparti là-bas, vers
cette terre de France qui l’avait vu naître. « Et s’il ne
revenait pas ? » Il chassa cette
mauvaise pensée de son esprit. Ce soir, plus que jamais, le
gamin lui manquait. ****** Il
ouvrit un œil. Négligemment, il interrogea la pendule au
mouvement perpétuel
qui rythmait sur son bureau le chapelet des heures. Les billes d’acier
roulaient sur les plates-formes à bascule en s’entrechoquant
avec un petit
bruit métallique : toc-toc, toc-toc, toc-toc… Sur un
boulier lumineux, les
diodes luminescentes affichaient l’heure :
vingt-deux
heures cinquante-sept. Que
faisait donc Steve ? Il était environ huit heures du matin
en France, son lève-tôt de
journaliste se serait-il
oublié ? Lorieux s’inquiétait et ne songeait
qu’à une chose : aller
se coucher ! Il traversa le bureau, fit glisser la cloison qui
séparait
celui-ci de la grande salle de réunion et se glissa en
tête de la table de
conférence. Bien calé dans le giron du
fauteuil qui lui était traditionnellement réservé,
il promena en
traveling son regard le long de l’immense table de bois
stratifié et sa trentaine
de fauteuils vides. Il soupira, ferma les yeux et repartit dans ses
pensées… ****** Le décor était le
même, mais les sièges
étaient tous occupés. On conversait à voix basse.
L’atmosphère était tendue. Cette réunion
sur fond de crise, ce n’était pas de
gaité de cœur qu’Édouard l’avait provoquée. Le
mois de février avait été
calamiteux. Avant de prendre la parole, il fixa un par un les cadres de
l’entreprise. Les visages étaient graves. Les ventes du journal
pointaient au
plus bas. Tous le savaient. Il lui fallait impérativement
rassurer son
auditoire et le remotiver à nouveau. Il commença son
discours en remerciant les
participants de leur disponibilité, puis rentra In
facto dans le vif du sujet : « Vous connaissez les
difficultés que nous éprouvons.
Ce n’est pas un scoop, mais c’est un mauvais moment à passer.
C’est ensemble,
main dans la main que nous franchirons cet obstacle ! Inutile de
vous le
cacher, la situation est sérieuse. Mais elle n’est pas
désespérée. Il n’est pas
de problème qui ne trouve sa solution. Nous allons relancer la
dynamique du
journal, la repenser entièrement. Changer la mise en page, la
rendre plus
jeune, plus attractive. En bref, nous allons nous adapter, proposer
à nos
lecteurs des formules d’abonnement plus souples, plus
intéressantes. C’est une
première étape vers la reconquête, elle ne se fera
pas du jour au lendemain. J’en
suis conscient. C’est un challenge que je vous propose. J’ai besoin de
votre
soutien sans condition, j’ai foi en votre engagement, en votre
confiance. Afin
de renflouer notre trésorerie, je vais maintenant soumettre
à votre approbation
une nouveauté : pourquoi ne pas écrire un
livre ? Un grand
livre. Nous avons tout pour le concevoir et le réaliser :
les plumes pour
l’écrire, les presses pour l’imprimer, le journal et son
réseau de distribution
pour le diffuser ». Il
se tourna vers Candice Lavril, responsable de la rubrique
littéraire du journal :
« Et
même une critique littéraire pour le promouvoir !
» Hilare,
l’assemblée applaudit. Édouard était aux anges,
son projet semblait faire
l’unanimité. Satisfait de l’enthousiasme qu’il avait
soulevé, il continua sur
sa lancée : « Il
nous reste à trouver un sujet
porteur ! Toute proposition sera la bienvenue. » Un
brainstorming fut mis en
place. Les avis les plus divers furent déballés en vrac,
même les plus farfelus : « Pourquoi ne pas
envisager un best-seller sur la religion ?
» Avancèrent les uns. « Et pourquoi pas
une controverse de la bible, une
anti-bible » surenchérirent les autres. O’Hara, un assistant de
rédaction, petit et rondouillard, balbutia timidement
: « Pourquoi pas une
saga sur mes lointains ancêtres irlandais
et leur exil vers le rêve américain ? » L’idée plut et fit le
tour de la table. Rapidement, on délaissa
les O’hara au profit des Kennedy. Les Kennedy ! Dans son coin,
Édouard
jubilait. Il s’imaginait déjà à la veille de la
réussite. Il respira
profondément. Le goût âcre du cigare lui incommoda
la gorge. Il ferma les yeux.
L’odeur familière de l’encre d’imprimerie infiltra sa
mémoire… ******* Le bruit caractéristique
des rotatives lancées à vive allure
s’ajouta à l’odeur incommodante des encres. Édouard se
tourna et interrogea
Robert Verbois, son chef d’atelier : — Vous êtes
réglé à combien ? — Cinq cent mille monsieur,
pour les U.S.A. seulement. Ce n’est
qu’un commencement. Les commandes affluent au standard. — C’est bien, c’est
très bien. Il en faudra beaucoup d’autres. — Voici la couverture,
fraîchement sortie de la petite Offset. Édouard la prit en
main. Il jaugea de ses effets en la tenant à
bout de bras. Marianne, la maquettiste, avait fait du bon travail. La
Lettre K
en titre, qui occupait une bonne moitié de la hauteur, se
détachait sur une
photo en noir et blanc: celle de John-John saluant militairement la
dépouille
de son père assassiné. Le sous-titre The Blood of América était
incrusté dans une tache de
sang dont les contours évoquaient l’Irlande, la terre natale des
Kennedy. — Il faudra forcer
légèrement sur le magenta, Robert je veux
quelque chose de plus chaud. — C’est déjà
fait monsieur. — Bravo Robert. C’est de
l’excellent travail. — Merci, monsieur. ****** La main de Steve se posa sur
l’épaule d’Édouard : — Qu’en penses-tu oncle
Édouard, tu rêves ? — Hein, de quoi ? Steve était loin de se
douter que son geste amical venait
d’interrompre une vision. — Et bien le livre, les
Kennedy ! — Excellent ! Tous
les ingrédients nécessaires à un bon
roman sont là : réussite, pouvoir, amour, mystère
et mort ! J’ai même le
titre ! L’assistance fit cercle autour
de lui. L’intéressé regarda un à un
ses collaborateurs et leur délivra avec assurance :
« Ce livre
s’appellera « K. Le sang
de l’Amérique » il commencera en France par la
mort de Kathleen
Kennedy, au-dessus du mont Mézenc en pays Vivarais et finira par
la mort de son
frère John à Dallas, Texas. » Un tsunami balaya l’auditoire.
C’était tellement lumineux et
spontané que l’assemblée exulta. Les applaudissements et
les congratulations
s’élevèrent des quatre coins de la salle.
Indifférent au brouhaha qu’il avait
engendré, Édouard méditait. On ne s’entendait
plus. Il tapa avec un dossier sur
la table pour réclamer un peu de silence : « Encore un peu
d’attention s’il vous plaît… Ils nous
restent un dernier point à débattre, la
désignation d’un reporter qui partira
pour la France, afin d’écrire la première partie du
livre, celle qui parle de
la mort de Kathleen Kennedy. » Un murmure parcourut
l’assemblée. L’attention se reporta sur Levasseur
le plus chevronné des journalistes. Mais Édouard avait
une idée qui lui
trottait derrière la tête… « Il nous faut une
personne qui connaisse bien le terrain,
capable de nouer rapidement le contact avec la
population locale, connaissant parfaitement la contrée, le
profil idéal ce
serait quelqu’un qui a vécu
longtemps en France. Ce
qui éviterait à ces « maudits
Français » de se moquer de notre fichu
accent. Qu’en penses-tu Steve ? » Tous les regards se tournèrent vers le
jeune garçon. La
tête baissée, comme prostrée, il ne s’exprimait
pas. Édouard se prenait à douter
« Il ne va pas refuser tout de
même ? » L’auditoire, qui dans un
premier temps avait mis son attitude sous le compte de la
timidité, commençait
à trouver son comportement étrange. Le silence se faisait
pesant. Satisfait d’avoir
monopolisé l’attention, Steve laissa son mutisme aux vestiaires
et laissa
éclater sa joie. Il sortit de sa claustration, se redressa et
lança ses documents
en l’air et criât jusqu'à s’époumoner un tonitruant
: « Vive la
France ! » Son
excès d’enthousiasme fut contagieux et déclencha un
triple hourra général. Steve
était aux anges. Cette mission arrivait à point
nommé, tant son désir de
retrouver sa terre natale était grand. À
main levée et à l’unanimité le comité de
rédaction entérina sa candidature.
Lorieux s’adressa ensuite à Steve en désignant la paroi
amovible qui fermait
l’entrée de la salle de conférence : «
J’ai, derrière cette porte, deux jeunes filles qui n’attendent,
qu’un geste de
moi pour entrer et fêter avec nous ta nouvelle affection,
attendent mon signal
pour rentrer. Veux-tu les voir ? » Steve écarta
les mains en signe d’impuissance,
l’air de dire : « Comment pourrais-je m’y
opposer ? » Le
maître de cérémonie claqua des doigts. La cloison
s’ouvrit. Poussé par deux
jolies soubrettes un chariot transportant deux mathusalems de Don Pérignon fit son apparition arrachant
un « Ooooh » de satisfaction à tous les
convives. La
fête dura tard dans la nuit. Steve dut essuyer les
félicitations de tous. Marylène,
sa secrétaire, tomba dans ses bras en pleurant à chaudes
larmes. Elle n’était
pas très belle, mais c’était une collaboratrice hors
pair. Au journal, ses
sentiments pour Steve n’étaient un secret pour personne, pas
même pour Lorieux.
Steve la consola du mieux qu’il put : —
Il ne faut pas pleurer, voyons, je reviendrai. Édouard
qui passait à côté d’eux, une flute de champagne
à la main, le prit au mot. —
Je l’espère bien ! Nous avons besoin de toi ici. Je ne
voudrais pas te
mettre la pression, mais l’avenir du journal est dans ta plume.
Fais-moi
plaisir petit, et fais-toi plaisir aussi, tous nos espoirs
t’accompagnent. Cet
encouragement, ponctué d’une brève
accolade, fit chaud au cœur de Steevy. Le
départ prévu le 14 fut annulé en raison d’une
grève des aiguilleurs du ciel. Steve
en conçut une vive déception. Ce n’est que trois jours
plus tard, le 17, qu’il
put enfin s’envoler. Dans sa tête, c’était jour de
fête. Chez les Lorieux, il
n’en était pas de même. Geneviève l’embrassa comme
si elle perdait un fils. Au
contrôle de la zone franche, dernière étape avant
l’embarquement, Édouard lui prodigua
ses dernières recommandations : —
N’oublie pas les rapports journaliers que tu dois me faire fiston ! —
Ne t’inquiète pas, tu auras de mes nouvelles plus vite que tu ne
le penses. Il
se passa trois jours avant que le premier rapport Steve ne lui
parvienne. Le
« gamin » d’une prose exaltée lui
expliquait que son enquête
l’avait amené à s’intéresser à de
mystérieux crashs d’avions, situés dans le
périmètre d’un énigmatique triangle. Le
caractère fantastique qui entourait ces
faits semblait fasciner le jeune reporter.
Édouard se
remémorait sa conclusion en forme de prière : « J’ai
là un sujet formidable, peut-être un best-seller. Je te
demande la permission
de rester un peu plus. » La
permission à peine accordée, voilà que son
protégé s’octroyait une autre
prolongation afin, disait-il, d’orienter son enquête vers un
accident dont
auraient été victimes trois Mirages F1, aux abords du
dudit triangle. Édouard
avait du mal à suivre. « Ce gamin est
ingérable ! » pestait-il. Mais
il avait une confiance aveugle en Steve, alors il accéda
favorablement à l’ensemble
de ces demandes sans plus se poser de questions. « Toutes
ces pièces sont imbriquées les unes aux autres comme un
casse-tête, lui
expliquait-il. Je dois trouver le truc pour l’ouvrir. » ****** Le
froid sorti Lorieux de ses réflexions. Le système de
chauffage préréglé s’était
éteint et la chaleur déclinait. Il referma la cloison de
séparation et regagna
la tiédeur de son bureau. Les pièces voisines
s’éteignaient une à une. Resté le
dernier, il attendait le coup de téléphone de son
reporter pour s’en aller.
Celui-ci tardait toujours à venir. La fatigue accumulée
au cours de la journée
commençait à se faire pesante. Il allait s’assoupir
à nouveau quand, le single du
téléphone envahit la pièce. Le
répondeur qu’il avait oublié de couper commença
à débiter sa litanie habituelle :
« Bienvenue au siège de
l’Indépendant,- Welcome to the Indépendant
Directory…» En
décrochant, il interrompit la voix que Janet, sa
sémillante secrétaire, avait
enregistrée sur la messagerie : — C’est toi
Steve, tu aurais
pu m’appeler avant ! — Tu sais
quelle heure il
est ici ? Il est sept heures du matin. Le décalage parrain,
le décalage... — Oh, moi tu
sais les
mathématiques… tout va bien de ton côté ? — Le mieux
du monde. Vous me
manquez. — Toi aussi
mon petit, toi
aussi, prends garde à toi. —
Ne te fait pas de bile ! Quand tu m’enverras faire un reportage
dans la
jungle, ce sera différent. —
Il y a des villes qui sont plus dangereuses que bien des jungles. Si tu
ne te
méfies pas, tu l’apprendras à tes dépens. Au fait,
j’attends toujours ton
papier sur Kathleen Kennedy ! —
Ça ne va pas tarder, rassure-toi. Je touche au but. Aujourd’hui
j’ai beaucoup
mieux à te proposer. Figure-toi que j’ai rencontré une
fille, une française. —
Ton père aussi avait rencontré une Française et
s’il s’était méfié… — … Je ne
serais pas là à
discuter avec toi. — Suis-je
bête ! Tu as
raison, méfie-toi quand même ! — Il faut
que tu prolonges
ma mission. —
La note commence à être salée, j’espère que
tu as de bonnes raisons pour me
demander ça, j’ai un conseil d’administration la semaine
prochaine, il faudra
que je me justifie. —
Figure-toi que, de fil en aiguille, mon enquête m’a amenée
à m’intéresser au
crash des Mirages sur le mont Pilat en mai 1987. —
Cela, tu me l’as déjà dit dans ton dernier fax. Ce n’est
pas nouveau. —
La nouveauté c’est que j’ai fait la connaissance de la veuve
d’un des pilotes.
C’est une femme formidable, elle se bat pour réhabiliter la
mémoire de son
mari. —
Est qu’est-ce qu’il fait pour elle, le chevalier blanc du
journalisme ? — Il l’aide,
naturellement. — Je m’en
serais douté,
vois-tu. —
Encore une fois tu es à côté de la track. Les
circonstances de cet accident sont
vraiment troublantes. Le rapport des commissions d’enquête
comporte des
incohérences. Accorde-moi une semaine où deux le temps
que je débrouille
l’affaire et je t’apporte le scoop de l’année. —
Ce genre de truc tu sais, c’est quitte ou double. Je ne saurais trop te
conseiller de vérifier tes sources. Une fausse nouvelle
éditée, c’est le filon
qui s’envole et le journal qui plonge dans l’embarras. —
Alors tu te décides ? C’est quitte ou double ? À
l’autre bout du fil, Lorieux hésitait. Il flairait le bon coup
et avait une
confiance illimitée dans le feeling du gamin. Dans
son esprit se
projetait déjà la Une de L’Indépendant : “ Mirages :
Hallucinations ou réalité ? Les
révélations exclusives de notre envoyé en
France : Steve Daniele ”. Presque malgré lui, il
s’entendit
répondre : —
Double ! Chapitre XIII Auberge de la croix de Montvieux, samedi
29 avril, 11h30.
’était
jour de relâche à l’auberge. La salle à manger
était déserte. Enfin presque… Seuls
quelques habitués privilégiés avaient leurs ronds
de serviette sortis. Nelly et
Steve avant de prendre leur petit déjeuner firent un
détour par les cuisines
pour donner le bonjour à Juliette. Le personnel absent, elle se
démenait seule
en cuisine pour satisfaire les pensionnaires. En catimini, ils
l’observèrent. Elle dirigeait sa cuisine comme un chef
d’orchestre
ses musiciens. Sur le feu, dans une tonalité de basse, une sauce
glougloutait.
Deux marmites plus loin, le couvercle d’une casserole balloté
par la vapeur
rythmait le tempo. Dominant l’ensemble de sa tonalité alto, une
cocotte-minute
sifflait. Au milieu de tout ce petit monde, le “ Maestro en jupons
”
affichait une humeur exécrable. Quand elle aperçut les
voyeurs, elle s’essuya
les mains au torchon qui pendait à sa taille et les
interpella : —
Enfin vous voilà, j’ai bien cru que vous étiez partis
à la cloche de
bois ! L’irascibilité
de Juliette, décontenança les amoureux. Steve osa une
plaisanterie : —
C’est vrai que vous êtes impayable ! — Ah c’est
malin ! Débarrassez-moi le
plancher tous les deux, je n’ai pas de temps à perdre ce matin,
Marion m’a fait
faux bond et puis je n’aime pas qu’on traine dans mes pattes à
l’heure du coup
de feu. —
Voulez-vous que je vous aide ? proposa Nelly. —
La cerise sur le gâteau ! Autant s’attacher un boulet au
bout du pied et
se jeter à l’eau, ironisa Juliette. Nelly
regarda au travers d’un des hublots de la porte à deux battants
qui desservait
la salle. Deux tables seulement étaient occupées. L’une
par un couple, l’autre
par un vieil homme vêtu d’une Saharienne, couleur sable et
coiffé d’un bob de
même ton qui mangeait, la tête à moitié dans
ses livres, à moitié dans son
assiette. —
Qui est-ce ? demanda-t-elle à Juliette. —
Les Anglais ? Ce sont les Abbott. Des gens charmants. Toutes les
années à
cette période ils s’autorisent un
pèlerinage.
Leur fils est mort dans un accident de la route, tout près
d’ici, —
Et lui ? On dirait un explorateur. —
C’est un savant de Saint-Étienne. Chaque saison, depuis six ans,
il vient une
semaine ou quinze jours indifféremment. Ce n’est pas un client
embêtant. Tôt le matin, je lui
prépare un déjeuner
rapide, il part pour la journée, sa musette en
bandoulière et revient tard, très
souvent à la nuit tombée. Elle
répondait à Nelly tout en continuant à faire sa
cuisine. Du four, les mains protégées
par deux serviettes, elle sortit un rôti. Elle bouscula
Steve : —
Chaud devant ! Je vous aurais
prévenus. Les deux amis soudains devenues
indésirables s’écartèrent. —
Oh ! Je crois qu’il est temps d’aller nous attabler,
conseilla
prudemment Steve. — Je le pense aussi, dit Nelly
en épousant son conseil. —
Je vous ai mis à la table voisine de
“ l’explorateur ». Précisa
Juliette. Bannis
de la cuisine, ils rejoignirent leur place et s’installèrent.
Leur voisin de
table s’extirpa de ses bouquins et les salua poliment en soulevant
discrètement
son chapeau. Les deux amis, à l’unisson, lui souhaitèrent
un bon appétit. Tout
en observant l’individu du coin de l’œil, Nelly murmura à
l’oreille de
Steve : —
Tu trouves ça normal toi ? —
Quelqu’un qui mange avec son chapeau. — Et
pourquoi, non ? Nelly
baissa la voix. —
Ce type est étrange, il n’arrête pas de me regarder. —
Peut-être qu’il est amoureux de toi. —Arrête
tes bêtises ! Je ne suis pas d’humeur à plaisanter. Juliette
avait fait le plein d’attention, un bouquet de violettes parfumait la
table.
Dehors, le ciel voilé drapait d’ombres changeantes le paysage.
Dans le dos de
Nelly à travers la loupe des vitres, le soleil, entre deux
nuages, perçât. Sa
caresse chaude parcourut l’épaule meurtrie de la jeune femme.
Elle ferma les
yeux et crut sentir l’espace d’un instant la main bienfaisante
d’Ollagnier
courir sur sa plaie. La douleur était toujours présente.
Le guérisseur l’avait
prévenue : “ Il faudra
bien quatre à cinq jours,
avant que vous ne soyez guérie tout à fait. ” Les
traits du visage de la jeune femme étaient tirés. Sa nuit
n’avait été qu’un
long calvaire. Même couchée
sur le flanc, son épaule
douloureuse l’avait empêchée de trouver le sommeil.
Son compagnon n’avait
pas bien dormi non plus. Dans l’impossibilité de l’aider, il
avait partagé sa
souffrance, la réconfortant du mieux qu’il pouvait, à
grand renfort de
tendresse et de caresses amoureuses. Au petit matin, lové dans
ses bras, la
malade connut un semblant de sommeil et s’endormit. Le soleil qui
commençait à
fuser au travers des persiennes la réveilla. La douleur
s’éveilla aussi. Il lui
fallait des calmants. S’habillant à la hâte, occultant le
petit déjeuner, ils
se rendirent à la pharmacie du village pour y faire le plein de
médicaments. Au
passage ils se rendirent en mairie pour récupérer le
courrier de Steve. De retour
à l’auberge, ce dernier lui appliqua les
onguents prescrits par Ollagnier. Les cachets absorbés firent le
reste. Nelly
se sentit beaucoup mieux. Ils
descendirent déjeuner. Le sourire retrouvé de Nelly
combla d’aise son compagnon.
À table, la jeune femme posa la boite d’anti-inflammatoire
devant elle, au cas
où… Juliette leur servit l’entrée. Un assortiment de
Charcuteries de pays,
accompagné d’un pâté de campagne maison. Nelly fit
la grimace. Elle n’avait pas
très faim. Leur hôtesse, en posant les plats, s’en
inquiéta : —
Il faut manger, si vous voulez guérir, regardez-moi ce teint
pâlichon ! Nelly
s’excusa timidement : —
C’est très appétissant, mais je suis un peu
« brassée » voyez-vous. —
Vous ne voulez pas autre chose ? Voulez-vous que je vous coupe une
moitié
de pamplemousse ? Nelly
prit un air de madone implorée et dodelina de la tête,
négativement. La
patronne n’insista pas et tourna les talons. Steve se pencha vers Nelly. —
Juliette a raison, tu ne manges pas ? —
Je n’ai pas très faim... —
Alors je peux finir ton assiette ? —
Si tu veux. —
Vrai, tu n’en veux pas ? —
Vrai, sers-toi. C’était bonheur de le
voir manger de si bon cœur. En l’observant,
la jeune femme oublia un instant son épaule douloureuse.
L’entrée disparut de
l’assiette au profit de l’estomac de Steve et la ronde des plats commença. Juliette
assurait elle-même le service,
ponctuant l’arrivée de chacun des mets de sa gouaille
habituelle. Le repas
touchait à sa fin. Nelly se détendait, sa douleur
s’estompait. Au
café, « La patronne » les rejoignit. Elle
avait laissé sa mauvaise
humeur en cuisine. Au passage elle échangea quelques
amabilités avec le couple d’Anglais
qui quittait la table. « Ce
sont de braves gens, expliqua-t-elle en rejoignant la table de Nelly et
Steve.
Je me devais de leur souhaiter la bonne journée. » Autour
des tasses où le café fumait, Nelly et Juliette
papotèrent. Leur conversation
s’orienta rapidement cuisine et petits plats. Steve, hors-jeu, en
profita pour
prendre connaissance de son courrier. L’indépendant
bien emballé dans son blister de plastique bleu attendait son
bon vouloir. D’une
main impatiente, il déchira l’emballage qui protégeait le
quotidien, fit
glisser le fourreau qui le retenait prisonnier et le déplia. Sa
Une affichait
sur cinq colonnes : « Marée
noire sur le Saint-Laurent : Le pétrolier
Amoros déverse onze
mille tonnes de mazout dans l’estuaire. Lire en page 4, l’article de
notre
envoyé spécial, Tony Levasseur. » Steve
leva les yeux au ciel, « Levasseur ! Tabarnaque !
C’est cet
incapable qui couvre un événement pareil ?
Qu’est-ce qu’ils foutent à
la rédaction ! C’est la plume la plus molasse que nous
ayons. Ils n’ont
donc personne d’autre à mettre ? Une épidémie
sévirait-elle au pays ?
Je regrette de ne pas être sur place pour engager un bras de fer
avec ces
lobbies pétroliers qui se croient tout permis, voilà un
challenge qui ne
m’aurait pas déplu ! » Il
rengaina sa rancœur. Les quatre à cinq lettres,
étalées en éventail sur la
table, attendaient d’être ouvertes.
Il abandonna
sa lecture pour décacheter les enveloppes. « Le
journal peut bien attendre cinq minutes, si c’est pour lire les
âneries de
Levasseur… » Un
à un, il ouvrit les envois. Leur contenu était banal : le
loyer du mois écoulé,
les impôts, de la pub et… « Ciboire !
Une amende !!! Encore
une pièce pour ma collection, Édouard va fulminer. Je
vais encore échopper d’un
serment à rallonge ! » Le
dernier envoi trainait sur la table. Il ne l’ouvrit pas tout de suite
et se
contenta de le prendre en main, de le détailler. Pas de cachet
de la poste, pas
d’adresse d’expéditeur au verso. Un simple pli de kraft beige,
avec un léger
relief sur son coin gauche. L’adresse était tapée
à la machine. Les caractères
étaient grossiers. Steve s’interrogea : « Une
Remington? Sans doute, en tous cas les fontes paraissent bien
usées. Il s’agit
peut-être du clone de l’une de ses bécanes
entreposées au musée du journal, qui
sait ? » Malgré les imperfections de la
typographie, il lut
distinctement l’adresse : Monsieur Steve
Danièle Auberge des Croix 42510
Pélussin Il
resta perplexe. Qui pouvait bien lui écrire ? Juliette qui
avait levé la
tête, s’aperçut de son embarras : — Les
nouvelles ne sont pas
bonnes ? demanda-t-elle. —
Je ne sais pas encore. Ce courrier n’est pas oblitéré.
Par quel miracle est-il
arrivé à la mairie ? Mystère ! Le
journal, me fait suivre le mien ;
personne d’autre qu’oncle Édouard ne connaît cette
adresse. C’est étrange,
vraiment étrange… J’ai comme un mauvais pressentiment. S’aidant
d’un couteau de
table, Steve décacheta l’enveloppe. Le petit cercle d’amis se
resserra. En manipulant
la missive, une horrible chose noire chut dans l’assiette. Steve
surprit, lâcha l’enveloppe et le pli. Nelly poussa un cri
strident. Juliette,
prudemment, s’écarta de la table. La
« chose » gisait, inerte,
inquiétante. Elle donnait l’impression qu’elle allait s’en
aller, courir sur la
table, mais rien ne se passait, la « chose »
était morte. C’était un
gros insecte noir de la famille des scarabées. Deux filaments,
en moustache,
s’étiraient des mandibules, jusqu’au milieu de son abdomen. En
chutant, les
pattes velues de l’insecte s’étaient détachées de
son corps. Le
« cadavre » n’était pas très
ragoutant. La tache noire se
détachait dans l’assiette blanche comme une mouche tombée
dans un bol de lait. Nelly
se ressaisit la première : — Qu’est-ce
que c’est ?
demanda-t-elle. À
l’aide de sa fourchette, Steevy poussa l’intrus au bord de l’assiette. — N’ait pas
peur, ce n’est qu’un insecte.
Regarde, il est mort. — Tu en es
sûr ? — Certain,
sinon il y a
longtemps qu’il aurait déguerpi. — Permettez,
je suis
entomologiste ? Alerté
par le cri de Nelly, leur voisin de
table s’était approché. On s’écarta. Du bout de
ses doigts noueux, l’homme
s’empara de la bête avec précaution, pour ne pas la
casser. Nelly grimaça de
dégout. Il observa minutieusement la
« chose » en la promenant en
pleine lumière, au-dessus de sa tête. Les écailles
de ses lunettes rondes
brillaient dans le soleil. Avec un sourire énigmatique
accroché aux coins des
lèvres, il se retourna vers la tablée : — Oh !
Oh ! Que voilà
une vieille connaissance. —
Vous… vous connaissez… cette chose ? Balbutia Steve. Pour
toute réponse, l’homme tendit à Juliette sa capture.
À ses côtés, Nelly eut un
mouvement de répulsion : —
Madame Panel, voilà un convive qui devrait vous parler ! —
Oui, j’ai déjà aperçu quelques-unes de ces
bestioles par ici, mais très
franchement, je serais incapable de lui donner un nom. L’homme au
chapeau jubilait. —
Vous avez sous les yeux un spécimen, un peu cabossé, je
vous l’accorde, du
Nebria Lafresnayei —
Le Nebria quoi ? interrogea Steevy dans une grimace. — Lafresnayei, il appartient à la famille
des
carabes. Il est de type boréal. —
Comment cette… enfin… ce cafard, a-t-il atterri dans mon
enveloppe ? —
Ça je ne saurais vous le dire, une plaisanterie
peut-être ? Dans la région
on a coutume de l’appeler le carabe des Chirats. Le
mot de « chirat » eut un effet magique sur
l’auditoire. On entendait
voler les mouches. Tous les regards se focalisèrent sur l’homme.
Sans se
soucier de l’intérêt qu’il suscitait, il continua
tranquillement son petit
exposé : —
Un drôle de phénomène ce petit bonhomme ! Sa
particularité est d’être
l’unique habitant des Chirats. Ce n’est pas un pensionnaire
indélicat, il se
plaît à l’intérieur des cavités humides et
fraîches qui sont situées entre les
blocs de granit des chirats. Personne ne songerait à lui
disputer son royaume,
la végétation y presque inexistante et la survie des
espèces est
particulièrement difficiles. Il se nourrit de mousses ou de
lichens qui
recouvrent les abords du chirat… Il n’eut pas le loisir d’en dire
plus.
Nelly l’interrompit en s’exclamant. —
Regardez ! Il y a un papier qui dépasse de l’enveloppe. Steevy,
avec précaution, s’en saisit. Avant de le déplier, il
interrogea du regard la
petite troupe, comme pour dire : —
Qu’est-ce qui nous arrive encore sur
le coin
de la figure ? Autour de la
table on retenait son souffle. Les attentions se
focalisaient sur les faits et gestes de Steve. Ce dernier
déploya la feuille et
la parcourue en silence. Son visage marqua l’étonnement,
ses sourcils épousèrent
la forme d’un accent circonflexe, indubitablement il ne comprenait rien
à rien. —
Qui a-t-il d’écrit ? Pourquoi fais-tu cette
tête ? interrogea Nelly. Steevy
étala la lettre sur la table. Pour la composer, on avait
découpé, comme dans le
plus mauvais des polars, des lettres dans des journaux. À l’aide
de celles-ci,
collées sans souci d’alignement, on avait composé le
texte suivant : « Trouvez
la clé de voûte
et vous trouverez la vérité. » Le message passa de mains en
mains. Un long silence s’installa où
tout un chacun cherchait dans le regard de l’autre, la promesse d’une
réponse. L’homme aux
lunettes d’écailles que ce silence
mettait mal à l’aise, s’excusa : —
Si vous n’avez plus besoin de mes lumières, je vous donne mon
congé, j’ai à
faire dehors. —
Merci pour le petit exposé d’entomologie remercia poliment Nelly. — Ce n’est
rien, j’ai pris
beaucoup de plaisir à le faire. —
À tout à l’heure, Mr Berteau. Je vous attends pour le
souper, ajouta Juliette. —
C’est cela, à tout à l’heure. Bonne après-midi
à tous et… cogitez bien ! —
Nous essayerons de faire de notre mieux, affirma Nelly. Au
travers des baies vitrées, ils accompagnèrent du regard
sa silhouette jusqu'à
ce qu'elle s’évanouisse engloutie par le feuillu dense du
sentier qui montait jusqu’au
bois. Les Abbott, leur déjeuner fini, avaient regagné
leur chambre. Dans l’intimité
enfin reconstituée, les langues des trois amis se
délièrent comme par
enchantement : —
Quand j’étais petite j’adorais les devinettes, mais là,
vraiment, cela ne
m’amuse plus du tout, dit Nelly. Steve
se contenta de positiver. —
Quelqu’un essaie de nous aider, c’est plutôt bon signe non ? —
Ou de nous égarer ! fit remarquer Juliette. —
C’est vrai. Cette subtilité m’avait échappé. Merci
Juliette. Nelly
réfléchit tout haut. —
Une clé de voûte, c’est très évasif, les
pistes sont nombreuses : est-ce
une personne ? Un objet ou un détail qui nous aurait
échappé ? —
Avant de trouver l’énigme, trouvons le sphinx, la personne qui
se cache
derrière de tout ça, proposa Steve. —
L’énigme ne t’intéresse
donc pas ? interrogea Nelly. —
Bien sûr que si ! Mais si le corbeau a pris toutes ses
précautions, c’est
qu’il voulait rester anonyme. —
Ou alors c’est que nous le connaissons ! s’exclama la jeune femme.
N-est-ce-pas Steve ? —
Perfect ! C’est là
que je voulais t’amener. Discrète
depuis un petit
moment, Juliette se défila : —
Et bien moi toutes ses finasseries me passent au-dessus de la
tête. Je ne vous
suis d’aucune utilité. Excusez-moi,
mais
ma plonge m’attend. Restés
seuls, les deux amis passèrent une bonne partie de
l’après-midi à échafauder
des hypothèses. Cinq heures venaient de sonner, quand Steevy eut
un déclic : — Eurêka ! Le
message, c’est Ollagnier et la clé de voûte nous
emmène vers Pelletier! —
Pelletier ??? — Lui-même. Où
habite-t-il ? À Rochetaillée ! La roche
qui est taillée ! La voilà notre clé de
voûte ! Nelly, admirait la
perspicacité de Steevy. Elle s’extasia : — Comment as-tu fait pour
arriver à ce résultat ? lui
demanda-t-elle. — Quand j’ai pensé
à Ollagnier, je l’ai revu énumérer le nom des
chirats :
Œillon, Maupas, Cherblanc, Rochetaillée, cela a fait
" tilt "
dans ma tête ! — Tu es sensationnel mon
chéri ! Mais Pelletier, quel rôle
joue-t-il là-dedans ? — Je n’ai ni le
scénario, ni la distribution du film, mais fais-moi
confiance, je vais me les procurer. — Oh pour ça je te fais
confiance, mais pourquoi toute cette mise
en scène de la part d’Ollagnier ? — Il a peur. — Peur, mais
de quoi ? S’étonna
Nelly. —
De représailles : « Exercice
illégal de la médecine » rappelle-toi, il
nous l’a dit clairement le
jour de notre visite. Les
yeux de Steve brillaient d’excitation. Nelly abonda dans son sens : —
A posteriori, quand on ressasse tout ça, tout se tient. Dans son
bureau il y
avait une vieille machine à écrire, une antiquité. — Une
Remington ? — Oui, c’est
ça une
Remington ! —
Tabarnak ! Maintenant
cela ne fait aucun
doute, c’est lui qui nous a envoyé ce message en forme de
devinette. — Restent
les représailles.
Qui a pu le menacer ? —
Moi, je parierais sur Hanner, dit Steevy, mais ce n’est que la partie
émergente
de l’iceberg. À qui avons-nous affaire ?
Mystère ! Je n’en sais
fichtre rien. Un complot ? Une secte ? Les deux
peut-être… —
Pour qu’Ollagnier soit effrayé à ce point, c’est du
sérieux, ajouta Nelly. —
Et si c’était Pelletier qui détenait la clé du
sanctuaire ? avança Steevy. La jeune femme ne
répondit pas tout de suite. Elle jubilait. Les
écrans de fumée tombaient un à un. Les brumes du
Pilat se dissipaient et les
contours d’une vérité qu’elle devinait favorable à
son intérêt, se dessinaient.
Elle allait venger Rémy. — Si tu as raison et je le
pense, il faut le prendre au gite,
dit-elle, et vite. Steve réfréna ses
ardeurs : —
Ne brusquons rien ! D’abord comment l’aborder ? Il va se
dérober,
mentir, nous enfirouaper[4]
une fois de plus… trouvons plutôt la clé de voute et… —
Existe-t-elle vraiment
cette clé ? interrogea Nelly. — J’en suis
persuadé ! —Alors
il faut brusquer les choses ! Trancha l’impétueuse Nelly. —Elles
se débloqueront bien toutes seules, conseilla Juliette qui
était revenue
débarrasser la table. —
Ce n’est pas tellement mon genre l’attentisme ! précisa
Nelly. Juliette
s’apprêtait à tempérer les ardeurs de sa jeune
cliente, quand, venue du fond de la salle,
la sonnerie du téléphone retentit. Elle
s’en alla décrocher, bien décidée à claquer
son bec à cette fichue sonnerie. Au
passage elle lâcha quelques jurons que Nelly et Steve crurent bon
de ne pas relever. « On ne peut même
pas être tranquille cinq minutes, fichu
métier ! »
grogna-t-elle avant de décrocher. — Allo ? Oui, c’est ici.
Bien sûr. Qui demandez-vous ? Ne
quittez pas... je vous le passe. Elle tendit le combiné
en direction de Steve : —
C’est pour
vous, le journal, un certain Lorieux. Steve se précipita sur
le téléphone. D’un geste de la main il
invita Nelly à le rejoindre et lui tendit
l’écouteur : —
Hey Dad,
qu’est-ce qui se passe ? — Pas mal de choses, mon
garçon, pas mal de choses, des bonnes et
des moins bonnes… À propos, as-tu reçu l’article
concernant les incidents survenus
aux Mirages pendant les périodes d’essais du F.U.R.E.T. ? —
Non, pourquoi ?
J’aurais dû le recevoir ? À l’autre bout du fil,
un silence s’installa que Steve interpréta
comme une surprise : — Comment as-tu envoyé
cet article ? Questionna Steve. — Comme d’habitude par fax. — Tu as fait le bon
numéro, au moins ? — J’ai une confiance
inébranlable en madame Drumont. Elle demande
toujours une confirmation de réception. On ne t’a rien dit
à la mairie ? — Non, pas de problème
de fax en panne ou de quoi que soit. — Alors c’est très
grave. Prends garde à toi, peut-être que les
forces mystérieuses qui gravitent autour de ton
triangle, sont
moins occultes qu’elles n’y paraissent. Je vais te lire le fax que j’ai
reçu de
Lord Hamilton, il y a moins d’une heure, celui-ci au moins, arrivera
à son
destinataire : “Please stop
French Mirages investigations” — On peut difficilement faire
plus court, commenta Steve. En tout
cas, on dirait que notre enquête à l’air de faire des
vagues. — Cela m’en a tout l’air.
Veillons en tout cas qu’elle ne se
transforme pas en tsunami. Lord Hamilton est à Londres
jusqu’à la fin de la
semaine. Je vais essayer de le joindre par l’intermédiaire de
l’ambassade. S’il
a jugé bon de me prévenir, c’est que l’affaire est
sérieuse. —
On arrête tout ? — Au contraire ! Cette
affaire commence à m’amuser
diablement. Continue, mais méfie-toi quand même. Je vais
essayer d’en savoir
plus. En attendant, redouble de prudence, mon garçon. —
Reçu cinq sur
cinq, bisous à Madeleine. — C’est comme si
c’était fait ! So long Steevy,
and be prudent, please. — So
long Daddy, and see you later. Il raccrocha. Le mystère
s’épaississait. Il essaya d’avoir
l’esprit clair ; pas facile, les brouillards du Pilat embrumaient
son
cerveau. La voix de Nelly s’immisça dans ses pensées. —
Qui est ce
Lord Hamilton ? dit-elle. — Un vieil ami de mon
père, un ancien ambassadeur du Canada en
France. — Ce fax ne s’est pas
volatilisé tout de même ? interrogea
Nelly. —
On l’a fait
disparaître ! —
Qui ça « On » ? — Je donnerais cher pour le
savoir, grommela Steevy avant
d’ajouter : « Soyez Patiente Nelly, chaque heure
qui passe nous
rapproche du dénouement. Demain sera une nouvelle autre
étape vers la
vérité. » D’un air faussement distrait il
sortit son carnet rouge et surligna
un nouveau nom : Cartelier. Chapitre XIV Une commune quelque
part en Isère… samedi 29 avril, 13h30.
’homme
éleva la diode. Dans la clarté de la baie vitrée,
entre pouce et index, il la
fit tourner pour l’examiner. Des petits filets de peinture cerclaient
la
circonférence de sa tubulure, étaient-ils verts et
marrons où marrons et
rouges ? : « Difficile
à distinguer, quand on est daltonien.
Je
ferais bien de changer de
métier. » S’insurgea-t-il en pestant contre
le handicap oculaire qui l’affligeait. Par déduction, il pencha
pour le rouge
et retourna à son établi. Un
poste de télévision disséqué l’y narguait.
La vieille carcasse lui donnait du
fil à retordre. L’ensemble n’était plus de
première jeunesse, mais il pouvait
encore fonctionner, André Cartellier en était convaincu. Il
allait employer
tout son savoir-faire à sa remise en marche. La
T.H.T[5]
changée,
le poste, dès sa remise en marche avait grésillé
comme s’il eut voulu s’allumer.
Puis, plus rien. L’écran noir, en reflétant le visage
perplexe du dépanneur semblait
le braver. Il analysa la panne à nouveau. D’évidence, il
lui fallait changer le
transistor d’allumage. À
l’aide d’un fer à souder électrique, il fit fondre les
petites soudures qui
fixaient la diode défectueuse sur le circuit imprimé.
Enfin, s’armant de pinces
de brucelles, il procéda d’un geste chirurgical, à son
ablation. D’une main tremblante,
il mit en place le nouvel élément. Pour parachever son
travail, à l’aide de son
fer à souder encore chaud, il posa deux gouttes d’argent
à chacune des
extrémités, pour incruster le nouveau composant. Il
s’apprêtait à rallumer le poste, quand le bruit d’un
moteur au-dehors, détourna
son attention… ****** Au
bout de la cour, le véhicule s’était arrêté.
Son moteur, au ralenti,
ronronnait. Il stationnait, entouré d’ateliers et de garages
plutôt vétustes.
On aurait pu croire les lieux désaffectés, si la
lueur d’un néon faiblard, éclairant chichement une des
pièces du fond, n’eut trahi une présence.
Ces bâtiments construits vers la fin du dix-neuvième
siècle abritaient au temps
prospère de la soie, une ancienne usine de moulinage. De grandes
baies vitrées,
à petits carreaux en ogives, perçaient les façades
austères. Une
aile côté sud semblait servir d’habitation. Steve ouvrit
la portière du
véhicule. Un pied dehors, l’autre sur le bas de la
portière, l’avant-bras appuyé
nonchalamment sur le volant, il questionna le silence, guettant le
moindre
signe de vie. Nelly restée sagement à sa place attendait.
Depuis leur accident,
les deux comparses étaient sur le qui-vive. Comme rien ne se
passait et que
personne ne venait à leur rencontre, Nelly se pencha du
côté de Steve : —
Drôle d’endroit, c’est fermé ? —
Je ne pense pas, mais le comité d’accueil n’est pas très
folichon. Jetons un
coup d’œil par nous-mêmes. Ils
se dirigèrent vers la porte d’entrée métallique.
Elle ouvrait sur un vaste espace
encombré qui faisait office de hall. Malgré les murs gris
et le sol brut de
béton, les baies, qui puisaient dans la cour ombragée
leur quota de lumière,
éclairaient les lieux d’une clarté presque satisfaisante.
Téléviseurs, sonos, haut-parleurs
et matériels électriques de toutes sortes empilés
pêle-mêle dans leurs
emballages en cartons, semblaient faire une haie d’honneur aux nouveaux
arrivants. À la sortie de ce dédale, au fond de la salle,
faisant face à
l’entrée, une pièce, séparée par une
cloison de fortune de l’atelier, tenait
lieu de bureau. Sur
leur droite, au derrière d’une porte à double battant,
des bruits métalliques
attirèrent leur attention. La curiosité les poussa
à l’ouvrir. Ils se
retrouvèrent au beau milieu d’un atelier où
régnait un désordre impressionnant. —
Quel bazar ! Chuchota Nelly. Deux
grandes tables de travail couraient sur la
longueur de la pièce. Une perceuse à
colonne, d’un modèle plutôt ancien,
paradait fièrement sur le tablier de l’une d’entre elles. Aux
deux extrémités,
près des vitres se trouvaient les établis. Equipés
d’oscilloscopes,
d’ampèremètres, de fer à souder, ils semblaient,
tel un bloc chirurgical, prêts
à opérer dans l’urgence la réparation
délicate d’un poste à l’agonie. Adossé au
mur du fond, un grand placard de rangement baillait, les portes
largement
ouvertes. Sur ses façades de sapin verni étaient
punaisées les pages décolorées
et jaunies de très vieilles revues : Le
Haut-Parleur et Système D. Près de
l’établi, au fond de la
pièce, un vieillard aux cheveux
blancs et drus s’affairait au chevet d’un poste de
télévision moribond. Il portait
une veste anthracite, anodine et informe, qui lui tombait sur les
épaules d’une
manière flasque. Elle était aussi fripée que
l’épiderme d’un vieil éléphant. Nelly,
un brin amusée, murmura à l’oreille de Steve : —
Tu as vu l’état de sa veste ? Je crois qu’il couche avec. —
Tu es moqueuse, tu ferais mieux de te taire, il pourrait
t’entendre ! Par-dessus
son épaule, l’homme tourna discrètement la tête en
direction des intrus. Ses
yeux malicieux, d’un bleu de porcelaine, brillaient sous ses lunettes
d’écailles. Il détacha une cigarette jaune qui avait
séché sur sa lèvre
inférieure, et toisa ses visiteurs. “ Sans doute des
nouveaux
clients ” pensa-t-il. Il se remit à bricoler tout en les invitant à s’approcher : —
N’ayez pas peur, avancez-vous, je ne vais pas vous manger, vous savez… André Cartellier était né en
1917. Sous son air débonnaire
se cachait un personnage hors du commun. Un de ces génies
méconnus qui peuplent
nos campagnes ; savant mélange de Géo
Trouvetout, de Macgyver et d’Auguste
Picard (Géophysicien Suisse
qui inspira a Hergé le célèbre
personnage du professeur Tournesol).
Il avait vécu la genèse de la télévision,
dont il restait un des pionniers. À
cette époque, il n’était pas rare que les techniciens de Mercure de France n’aient recours à ces
lumières. À leurs frais, il
montait fréquemment à Paris où, racontait-il
à qui voulait l’entendre, il
côtoya Eddy Barclay, alors simple vendeur de disques. Cette
reconnaissance qui
avait franchi depuis longtemps les limites du département lui
valut une
réputation flatteuse qui n’altéra pas son
caractère. C’était le voisin
rêvé : discret, humble, érudit, aimable,
curieux de tout, toujours prêt à
rendre service à son prochain, surtout quand celui-ci soumettait
à sa sagacité
des problèmes insolubles.
D’un timbre de
voix calme et posé, il invita les visiteurs à se
présenter : — Que puis-je pour vous,
messieurs dames ? Vous venez pour
un dépannage ? Intuitivement,
Nelly se réjouissait : “ Mon
petit doigt me dit que cet homme-là va nous apprendre quelque
chose. ” Steve
entra sans détour dans le vif du sujet : —
Il ne s’agit pas d’un dépannage. Nous cherchons des
renseignements. Le vieil homme fronça
les sourcils et répondit du tac au tac : — Je suis dépanneur
télé, pas agent de renseignements. —
Ostie ! Je ne voulais pas vous vexer… La
trogne du dépanneur se dérida : —
Vous êtes Canadien ? Allons donc ! J’ai connu des
Canadiens pendant
la guerre, de solides gaillards et de sacrés soldats. Ce n’est
pas votre femme
qui me dira le contraire ! L’intéressée
rougit jusqu’aux oreilles avant de bredouiller confuse : —
C’est que… voyez-vous, nous ne sommes pas mariés. Le
vieil homme s’excusa de sa bévue : —
Pardonnez-moi ! Je suis un incorrigible vieux curieux, vos
affaires ne me
regardent pas après tout. Steve
le prit au mot. —
Un brin quand même. Le mari de madame était pilote de
chasse. C’est pour lui
que nous sommes ici. Un sourire énigmatique illumina le visage
du vieil homme : —
Ne me dites pas que vous venez pour cette vieille histoire ? —
Quelle histoire ? —
Une histoire qui finit mal, une histoire d’avions qui n’en finissent
pas de
tomber. —
Ciboire ! Comment avez-vous deviné ? —
On est déjà venu me voir à ce sujet, plusieurs
fois, des journalistes. J’ai
tout de suite senti que vous n’étiez pas des clients comme les
autres. Vous
avez de la chance, à l’époque je me suis beaucoup
intéressé à l’accident.
Allons dans mon bureau, nous y serons plus tranquilles. Je dois avoir
là
quelques notes qui trainent et qui pourraient s’avérer fort
instructives pour
votre affaire. Le
bureau en question était au diapason de l’atelier. Un fouillis
ostentatoire.
Pas de chauffage central, juste un petit radiateur électrique
désuet, un de ces
modèles qui consomme plus d’électricité qu’il ne
produit de chaleur. Nelly
frissonna à l’idée qu’une secrétaire puisse
travailler dans un pareil endroit : « Autant
travailler dans un frigo ! » pensa-t-elle. Le désordre qui régnait
dans la pièce la rassura : « Il est impossible
qu’une femme puisse
travailler ici, impossible ! » Tandis
que leur hôte, de l’autre côté du bureau,
disparaissait pour se plonger dans un
fatras de papiers, Nelly et Steve s’asseyaient. Leurs sièges
à effet de
ressorts garantis, recouverts d’un revêtement en Skaï gris
vert, semblaient
droit sortis d’un magasin d’accessoires pour film des années 60.
Leur
interlocuteur se redressa. Il tenait dans ses mains une chemise jaune
citron,
sanglée par des élastiques. Il regarda ses invités
avec la mine réjouie d’un
orpailleur qui aurait déniché un filon : —
Il me semblait bien qu’elle était ici, elle n’avait pas pu
s’envoler. Il
posa le dossier devant lui et fit sauter les élastiques. Avant
de commencer sa
lecture, il interrogea les visiteurs : —
Savez-vous ce qu’est un F.U.R.E.T. ? La
question, trop facile, flairait l’attrape-nigaud. Nelly répondit
prudemment. —
Une sorte de putois, je crois, c’est très mignon. Mon
père les apprivoisait
pour chasser les lapins de garenne. —
C’est aussi le nom que l’armée française a donné
à son système de pilotage
automatique, précisa Cartellier en brandissant un
vieux journal. —
Je vais vous faire lecture d’un article, passé
complètement inaperçu dans
l’hexagone, boycotté et taxé
d’anti-français par la presse de l’époque. Steve
n’en croyait pas ses oreilles. Il prit à témoin sa
compagne. Il exultait. — Sacramant !
C’est trop beau ! On dirait l’article manquant qui nous a
été dérobé, la
clé de voute… Nelly, la clé de voute !
Tu te rends compte ? Je n’ose y croire. Son exubérance déconcerta
Cartellier. Devant sa mine
perplexe, Nelly se chargea de le rassurer : —
Ne soyez pas surpris, se serait trop long à vous expliquer. La
joie a tourné la
tête de mon ami. Steve
porta sur sa compagne, un regard chargé de
reproches : « C’est
ça ! Dis que je suis fou pendant que tu y es. » Ses reproches restèrent lettre morte,
car le vieil
homme, rassuré par l’explication de Nelly, commençait sa
lecture : « Le Pentagone voit d’un
très
mauvais œil l’arrivée d’un nouveau concurrent sur le
marché international des
systèmes de pilotage automatique dont il avait le quasi-monopole
jusqu'à
présent. Le F.U.R.E.T. : (Fly-Unlimited-Radar-Electro-Technology)
est un système que l’armée française
présente comme une révolution technologique. Mis au point
par « Assault
Equipements » il innove. Outre le fait qu’il commande
jusqu'à sept
appareils en simultané, qu’il corrige les distances entre eux
avec une
précision jamais égalée à ce jour, il est
aussi capable d’anticiper les
obstacles naturels, de prévoir les zones de turbulences, de
corriger d’une
manière intelligente les plans de vol en fonctions des
aléas de la météo. La
liste n’étant pas exhaustive, elle
le
classe ex æquo avec son conçurent américain dont le
mérite toutefois, est
d’être le moins onéreux des systèmes conçus
à ce jour. Petit bémol à mettre
toutefois dans ce
concert de louanges : De l’autre côté de
l’Atlantique, des voix se sont
fait écho de la
vulnérabilité de l’appareil
français. Le journal scientifique « New
Observer»
par la plume du très éminent chercheur John B.Wallace
prétend que le F.U.R.E.T. n’est pas au point.
Preuves
à l’appui, il fait état d’un système de
transmission par ondes défaillant
pouvant altérer, dans certaines conditions, la bonne marche des
instruments de
navigation, voire même entrainer une perte de contrôle des
avions qui en sont
équipés. Afin d’étayer ses affirmations, J.B.
Wallace fait référence à
plusieurs incidents relativement sérieux dont auraient
été victimes des
appareils français au cours des six premiers mois d‘essais : « Le 23 novembre
1985, un crash a été évité au dernier
moment au-dessus du mont Aigoual (Cévennes).
» « Un mois
plus tard, près de Dijon, deux
avions ont, de justesse, évité de
se percuter peu de temps après leur départ.» « Février
1984 : Un Jaguar de la marine s’écrase en mer près
de Marseille, son
pilote a eu le temps de s’éjecter. » «
Près de Haguenau, dans le Bas-Rhin, le 8 décembre
de la même année, deux mirages manquent de se percuter en
vol, la catastrophe a
été évitée miraculeusement. » « Le 13
janvier 1985, toujours à proximité du
mont Aigoual, un Mirage de l’armée de l’air en perdition se pose
en catastrophe
sur la base d’Istres.» « Enfin Le
6 février 1985, atterrissage en
catastrophe de deux Jaguars à Oudun (Creuse).» Il
referma le dossier. Face à lui, Steve et Nelly se donnaient la
main. Le sang
battait fort dans leurs veines. Enfin un semblant d’explication.
L’espoir d’une
piste. La conclusion de Cartellier fut
à la hauteur
de leurs attentes : —
Tous ces accidents ont un point commun. Ils se sont tous produits
à proximité
d’un relais de télévision. La
surprise était totale. Cartellier, satisfait de ses effets
continua : —
Mont Aigoual, pour le premier, Nuit-St
Georges pour le second, Bischwiller pour le
troisième, Massif de l’étoile pour le
quatrième, etc.
etc. Moi-même, j’ai répertorié sept cas similaires,
précurseurs de l’accident
dont a été victime votre mari. —
Vous pensez que… la proximité de l’émetteur… balbutia la
jeune femme. —
Je ne pense rien. Je suis un scientifique. Je constate, les ondes sont
partout.
Tenez ! Avec ce petit montage de mon invention, je les
reçois
toutes ! Il
désigna, près des vitres, pointant sur
l’extérieur, un
cylindre d’aluminium surmonté d’une platine d’où
s’échappaient des câbles coaxiaux. —
Cet appareil est composé de pièces de
récupération. Inutile d’acheter une de
ces petites antennes d’intérieur qu’on trouve dans le commerce.
Elles valent en
moyenne cinquante francs et elles prennent bien moins que mon petit
bidouillage
qui, lui, ne m’a pas couté un centime. —
Ingénieux en effet ! S’étonna Steevy. —
Surprenant ! Surenchérit Nelly. Coutellier,
flatté, reprit le fil de son implacable logique : —
Tout cela pour vous dire que les ondes nous envahissent.
Peut-être faudra-t-il
un jour les interdire ou les réglementer ? Elles
deviendront alors
néfastes à notre santé. Mais nous n’en sommes pas
là, Dieu merci ! Laissez-moi
vous raconter une petite anecdote, fort révélatrice de
leur omniprésence dans
notre environnement. Le mois dernier, nous installions, mon fils et moi
du
matériel de sonorisation à l’occasion d’un anniversaire.
Le village où nous
nous trouvions se situait au cœur du Pilat à quelques encablures
de l’émetteur
de télévision. La sono
installée, nous procédions aux
réglages habituels, quand, en mettant le magnétophone en
marche, il se
produisit ce qu’on appelle dans notre jargon, un amorçage. La
bande magnétique
au contact des têtes de lecture avait fait antenne. La
proximité de
l’émetteur, vous le devinez aisément, n’était pas
étrangère à ce phénomène.
L’appareil ne fonctionnait plus. Nos enceintes diffusaient toutes les
stations
radio de France et de Navarre – RTL…
Monte-Carlo… France Inter…-,
mais le lecteur refusait obstinément de lire les
cassettes de musique que nous nous entêtions à lui faire
avaler. Il nous fallut
capituler et, pour que la soirée aille sereinement à son
terme, ressortir le
bon vieux tourne-disque et les disques en vinyle. Nelly
et Steve regardaient avec un intérêt accrût,
le drôle de petit bonhomme. —
Vous croyez vraiment que l’émetteur peut perturber un
système transmission aussi
sophistiqué que celui qui équipe les Mirages ?
Questionna Steevy. —
Bien sûr que oui, dans certaines conditions. Il est fort possible
en effet un
phénomène qu’on appelle une intermodulation se soit
produit. Ce phénomène
provoqué par la soustraction de bandes passantes occasionne un
brouillage
parasite. —
Êtes-vous sûr ce que vous
avancez ? —
C’est tout ce qu’il y a de plus probable. Il y a environ mille six
cents émetteurs
en France. Ceux-ci génèrent des milliards d’ondes et
leurs effets sont loin
d’être connus à ce jour. Nelly et Steve étaient
médusés. —
Vous pensez que les autorités auraient pu dissimuler le
phénomène ? Cartellier
ne répondit directement à la question de Steve.
Continuant son exposé, il se
contenta de faits : —
Un peu avant la libération, j’ai mis au point le système
de communication radio
de l’armée de terre. Il fallait trouver une fréquence
susceptible de bien
passer et ne pas être brouillée par l’ennemi. « Avec
celle-ci, leur avais-je dit, vous n’aurez plus de problème. Les
Allemands sont incapables
techniquement d’émettre dans ces longueurs
d’onde. » Trente ans
après c’est toujours la même fréquence qui
régule leurs transmissions. C’est
peu vous dire la fierté que j’en dégage ! —
Depuis cette époque, j’ai gardé des contacts à
l’État-major. J’ai dans la place
mes informateurs attitrés. Ils ont tous été
unanimes ! Au nom de la raison
d’État, pour protéger le fleuron de sa technologie et les
contrats mirobolants
en cours, on a sciemment occulté les vraies raisons du crash. Nelly leva
les bras au ciel. — Grand Dieu,
alors c’est bien vrai !
Rémy aurait été sacrifié aux profits
d’intérêts mercantiles! —
Je ne peux me résigner, à y croire ! Lâcha
Steve. —
Si vous en voulez la preuve de ce que j’avance, allez voir cet homme de
ma
part, il vous confirmera mes propos et il vous en apprendra
peut-être un peu plus. Joignant
le geste à la parole, il griffonna un nom sur un post-it. Steve
sortit son
carnet rouge et le scotcha entre deux pages. —
C’est un ami, il vous aidera, je suis certain que vous serez surpris… Chapitre XV Col de l’Œillon,
réémetteur du mont Pilat,
samedi 29 avril, 21h30.
rand dieu, mais que faisait
donc Jean Baptiste? Sur l’estacade,
cramponné au garde-corps, courbé sous l’assaut du
vent, Norbert Filliol avançait péniblement en direction
de la passerelle qui
surplombait la vallée, au-dessus de la table d’orientation. Il
maugréait en
pestant contre les rafales qui entravaient sa progression. Ce qui n’était au départ qu’une
agréable
petite brise s’était transformé en tornade. Avec
l’aurore, Filliol l’avait
regardée se lever, timide, ébouriffant à peine la
cime des arbres, mais il
n’était pas dupe… La veille, le bulletin météo
était tombé
laconique. Avis de tempête, vents dominants est-ouest force 4.
Par voie de
conséquence, il avait été placé en
état d’alerte. Le bulletin ne se trompait
pas. À vingt heures dix, le zéphyr se transformait en
mistral. À vingt heures
trente, il soufflait en bourrasques. Aux environs de vingt et une
heures, son coéquipier Jean
Baptiste, qu’il appelait familièrement “ Jeanbat ” lui
avait téléphoné : — Il faut monter à
l’émetteur. Un des filins menace de lâcher sur
les casseroles. Je ne serais pas là tout de suite, fais ce
que tu peux en
m’attendant. — Je me
débrouillerai, comme d’habitude pensa-t-il en
raccrochant le combiné d’un air
désabusé. Comme d’habitude… Il tourna plusieurs fois
autour de son poignet sa gourmette, ce
qui était chez lui le signe ostensible d’un agacement certain.
À ses côtés,
Marinette son épouse attendait une explication. Connaissant son
mari elle se
voyait bien que quelque chose n’allait pas : — Un problème ? — Une merde a
l’émetteur. Il faut que je monte. Jeanbat me
rejoindra dès qu’il pourra. Dis, est-ce que tu sais où
sont passées les clefs
de contact de la Land Rover ? Elle se dirigea vers la porte
d’entrée et décrocha un trousseau
de clefs qu’elle fit cliqueter ironiquement
sous le nez de Jeanbat : —
Pendues, au
même endroit que d’habitude. — Où avais-je la
tête ? Heureusement que je t’ai ma
Choune (Il l’appelait “ Choune “ rapport à la
mine boudeuse qui
caractérisait son beau visage.) Elle empocha le compliment. Ce
n’était pas tous les jours fête. Ses
affaires rassemblées, son homme enfouit sa carte Pass dans
la poche de sa chemisette avant de finit
cul sec le verre de cognac qui
trainait sur la table. Marinette l’accompagna jusqu’au
seuil de la porte d’entrée où elle
l’exhorta à la prudence : — Fais attention à toi,
promets-moi de ne pas prendre de risques
inutiles. Tout
en endossant
sa vareuse, il la rassura : — Promis, juré !
Avec un peu de chance, je serais de retour
pour le dessert. La
jeune femme
fit la moue : — Si nous jouions une
pièce de théâtre, ce serait une réplique
culte. Combien de fois te l’ais-je entendu prononcer ? Se
lamenta-t-elle. —
Allons ne fait
pas la tête, c’est le boulot. — Hé oui c’est le
boulot ! Alors, tâche de l’expédier
rapidement pour me revenir au plus tôt ! Tu me manques
déjà… Au sommet du col, à
mille trois cent
soixante mètres d’altitude, perdu entre ciel et terre,
l’émetteur se nichait tel
un fortin déserté par ses troupes. Depuis quelques
années, plus aucune
permanence n’y était assurée. La maintenance
s’opérait depuis le village grâce
à un réseau de surveillance par caméra. Les
techniciens étant reliés entre eux
par un bip. La Land Rover aux couleurs de
TDF[6]
traversa le lotissement où logeait le personnel. Elle longea les
terrains de
tennis et s’engagea sur la route qui montait jusqu’au sommet. Ce
dernier
n’était pas très éloigné du village, un
quart d’heure à peine. Norbert, concentré sur
sa conduite, tenait son volant à mains
fermes. Le vent assénait des coups de bélier sur les
flancs de l’automobile. Il
n’était pas rassuré. Il en voulait à son
collègue de l’avoir laissé monter
seul. “ Jeanbat se
défile, une fois encore ” pensa-t-il,
aigri. Depuis quelques temps, son
équipier était devenu familier de ces absences
à répétition. Cette façon de faire qui ne
lui était pas coutumière
auparavant, intriguait Norbert qui ne
comprenait pas ce changement de
comportement. Il n’y a pas si longtemps de
cela, les deux hommes formaient, une
équipe soudée. Sans faille. Les routes d’hiver
impraticables transformées en
patinoire, pas plus que les nuits d’orages aux relents d’apocalypses
n’avaient
réussi à entraver leur mission : transmettre,
coûte que coûte ! Mais depuis deux ans son
équipier n’était plus le même. Il
flambait : divorce, voitures de sport, vacances
de rêves, chalet à la montagne, bateau en
méditerranée, etc. Ses proches
s’inquiétaient. Autour de lui, cette soudaine opulence faisait
jaser. Dans la
rue, on l’apostrophait sur le ton de la moquerie : “ Alors Jeanbat ! Il
parait que
tu as trouvé la pierre philosophale ? », « Si
tu as une martingale pour gagner au
Loto ? S’il-te-plait, donne-la-nous ». Jean Batiste
éludait les
curieux en évoquant un héritage. Il ne dupait pas grand
monde et surtout pas
Norbert. Ce dernier connaissait sa famille. Il savait pertinemment
qu’elle ne
roulait pas sur l’or. Un oncle d’Amérique ? Une
hypothèse à écarter, improbable,
voire impossible. Non, il avait une petite idée de la
provenance de cette
manne providentielle. Il voulait en avoir la confirmation de la bouche
même de
son ami. Il attendait le moment opportun d’en discuter avec lui. Ce
soir
peut-être ? Ce soir sûrement ! Sa suspicion lui
pesait trop… * * * * * Une branche arrachée
fouetta le pare-brise et le sortit brutalement
à ses pensées. Il se concentra sur sa conduite. Au
lieu-dit « Les
Ravinières », un grand Douglas couché
par le vent en travers de la route,
l’obligea à jouer les cascadeurs. Dans les ornières qui
bordaient les
bas-côtés, en équilibre au bord du
précipice, le 4x4, piloté d’une main de
maître, contourna l’obstacle avec brio. Inhospitalier de nature, battu par les vents,
le plateau
du crêt de l’Œillon fut atteint. Les feuilles, comme des
papillons de nuit
voletaient de toutes parts. Un sac en plastique rescapé d’un
pique-nique se
colla au pare-brise, sans vouloir sans aller. Par habitude, presque par
automatisme, la Land Rover emprunta la
route en spirale qui montait vers l’émetteur, perché au
sommet du col. L’endroit,
avec ses allures de camp
retranché, était cerné
sous toute sa périphérie par une double rangée de
barbelés. Le décor était
sauvage et sous le joug des vents. Le véhicule se
présenta à l’entrée, face à la
caméra. Son
conducteur baissa la vitre. Une bourrasque, plus violente que les
autres,
s’invita dans l’habitacle. Prestement il inséra la carte
magnétique dans la
borne prévue à cet effet et remonta la vitre. Le portail
grillagé se mit en
branle. Dans la cour, il rangea le
véhicule le long de l’ancien
réfectoire. Avant de rentrer dans le bâtiment principal,
il leva la tête vers
la coiffe, quelques quatre-vingts mètres plus haut elle
oscillait sous les
rafales. Le “ suppositoire ”,
comme il le surnommait, craquait
de toute sa structure. Norbert en avait vu d’autres. Tellement qu’il y
avait là,
matière à écrire un livre : « Un livre ?
Pourquoi pas ? Plus tard… » Se disait-il. Il emprunta le corps de
bâtiment principal et traversa les salles
de contrôle. Au bout d’un couloir, qui paraissait sans fin, il
poussa une
lourde porte en fer qui ouvrait sur le dehors. Le vent le gifla, il eut du
mal à respirer. Une bourrasque plus
traite que les autres lui arracha la porte des mains et la referma
sèchement. Il longea la passerelle en avançant,
courbé
comme un petit vieux, la tête rentrée dans les
épaules. Tout au long de son
parcours, il dut livrer bataille aux éléments
déchainés, pour accéder à la
batterie d’émetteurs : un assemblage, qu’ils appelaient
communément entre
eux “ les gamelles ”. Alentour, le spectacle
qu’offrait la nature déchainée était dantesque.
Le vent redoublait d’intensité. Il hurlait et sifflait de toutes
parts. Par
paquets, Il tournoyait, rugissait, s’engouffrait en hurlant dans le
moindre
interstice avec une sauvagerie peu commune. On aurait dit un concert de harpe joué
par un bûcheron. Péniblement, il
rejoignit l’estacade où se trouvaient arrimés les
émetteurs. La passerelle, perchée entre ciel et terre,
offrait une vue
imprenable sur la vallée. En avait-il passé des heures,
juché là-haut aux chaudes
journées d’été, à rêver ! Dans
ces instants-là, il devenait gardien de
phare, autour de lui la houle sylvestre ondoyait comme une mer. La vallée, au proche
horizon, se transformait en un rivage de
sable blond et la croix de granit en amont de la table d’orientation,
devenait pardon de marins, plantée
en sentinelle sur la
lande bretonne. ****** Il abandonna ses
pensées au souffle du vent. Pour l’heure, il lui
fallait trouver la panne. Ce fut chose aisée. Un filin
détendu battait la
chamade d’un côté à l’autre de la rambarde,
menaçant d’endommager le matériel. Des
épissures se formaient le long du câble qui
menaçait de rompre à plusieurs
endroits. Il devenait urgent de le remplacer. A lui tout seul, il
n’arriverait
jamais à réparer. Il lui fallait attendre l’aide de son
équipier. Dans son dos,
une porte claqua. Il se retourna : —
C’est toi
Jeanbat ? Un claquement cinglant remplit
l’air. Une brûlure atroce lui
laboura le front. Sa boîte crânienne sembla éclater.
Il n’eut même pas le temps
de porter la main à sa tête. La sale impression
d’être aspiré par un
gigantesque siphon l’envahit. Ses mains tâtonnèrent
essayant vainement de se
raccrocher à la rambarde. Elle se
déroba. Il chancela, puis chuta, lourdement. Sa tête
rebondit sur le
caillebotis. Ses yeux exorbités fixaient la croix de granit. ****** L’adjudant Hanner demanda
à rester seul. Un petit signal dans son
métabolisme l’interpellait, l’instinct grégaire du
gendarme, sans doute, lui
indiquait que quelque chose n’allait pas. Cette balafre sur le front
par
exemple, elle était trop nette, trop propre. Comment le filin
avait-il pu
frapper à cette hauteur ? Son point d’ancrage était
trop bas, cela ne
collait pas. La position du corps aussi lui
apparaissait suspecte et si tout
n’était que mise en scène ? Le coéquipier de
la victime, en état de choc,
assurait n’avoir rien vu. Il l’avait trouvé là,
inanimé et avait prévenu
aussitôt secouristes et gendarmes. Un drôle de type cet
Aguillard. Il y a un peu plus d’un an, on
avait cru qu’il avait gagné au loto. Pressé de questions
afin de justifier un
train de vie qui avait changé d’un coup, il s’en était
défendu en prétextant un
héritage. Un petit agenda de poche qui
dépassait du blouson de la victime,
attira l’attention du gendarme. Il mit en genou à terre,
l’extirpa et le
feuilleta. Apparemment l’homme devait être d’un naturel
méthodique, car il notait
scrupuleusement tous ses rendez-vous. Il remonta à la date du
jour. La page
était couverte d’annotations, de réservations pour les
jours, les semaines, les
mois à venir. Hanner s’en émut : «
Pauvre diable ! S’il avait pu prévoir. »
Il reconstitua, heure par
heure, l’emploi du temps de la victime.
Mis en alerte, l’intéressé avait décidé
d’annuler tous ses rendez-vous du jour,
tous, sauf un :
“Franck Steve & Nelly Dubreuil : 18h,
Auberge de la Croix. ” L’horaire
était cerclé d’un
trait gras, comme pour bien en marquer l’importance. Le gendarme se
releva,
empocha le carnet et murmura avec un air jubilatoire : « Tiens, tiens, tiens, comme on se
retrouve »… Chapitre XVI Dimanche 30 avril, 15h40. Une bourgade dans
le massif du Pilat…
ne
grande effervescence régnait aux abords de la villa «
L’Échevine » la maison
était une ruche qui bourdonnait de conversations
étouffées, de dialogues
feutrés. Elle exhalait l’ordre et la propreté. Le tic-tac
de l’horloge du hall
d’entrée battait comme un pouls. Elle semblait respirer. La
chaleur restait docilement au-dehors. Dans la maison fraîche, les
pièces
étaient désertes. À deux exceptions près,
le grand salon et la chambre du haut
que l’on avait coutume d’appeler communément “ La grande
Chambre.” C’était
surtout du salon que l’agitation provenait. Les deux filles de
“ Dédé ”
comme l’appelaient familièrement ses proches, recevaient tour
à tour les amis,
les parents et leurs cortèges de témoignages de
compassion. On sentait de la
retenue dans les dialogues, comme si l’on voulait ne pas
déranger, comme s’il
la vérité n’était pas bonne à dire. L’heure
de la sieste exhalait son dernier râle, quand Steve et Nelly se
garèrent dans
la petite cour entre deux jardinières de forsythias en fleurs. Une
petite demi-heure avant, au téléphone, Marne, la fille
aînée de Duvert, leur
avait appris la triste nouvelle. —
Mon père a fait une attaque cette nuit. Le diagnostic des
médecins est plus que
réservé. À plusieurs reprises, il a
souhaité vous voir. La
jeune femme n’eut pas à faire preuve de beaucoup de persuasion. — Le temps
de nous préparer
et nous arrivons de suite ! — On vous
attend. Une
bonne vingtaine de kilomètres séparaient l’auberge de la
villa. Tout au long du
trajet, le couple n’échangea pas une parole. Moins d’une heure
auparavant,
Hanner, au téléphone, venait de leur apprendre sans
ménagement la mort de Filliol.
« Je
viens annuler un de vos rendez-vous en remplacement d’un autre, je ne
vous
demande pas si cela vous convient, je vous attends à dix-neuf
heures à la
brigade et pas de blague hein ? » Les événements
se précipitaient. Pour l’heure une seule question leur
brûlait les
lèvres : "Pourquoi le maire les appelait-il ?
" Sur
le seuil de la maison, Marne les attendait. Elle les reçus fort
aimablement.
Sur son visage, grêlé de taches de rousseur, on pouvait
apercevoir les
stigmates d’une nuit blanche. Duvert avait bien réussi ses
filles !
Marne était la plus jolie: une grande rousse, bien en chair,
avenante. Elle lui
avait fait deux petits enfants dont il était très fier.
À voix basse, elle les
invita à monter à l’étage : —
Prenez l’escalier. Il vous attend. Parlez-lui à l’oreille
gauche, c’est le côté
droit qui a été touché. Puis
elle ajouta, comme une prière : « S’il
vous plait, ne le fatiguez pas trop, il est très
faible. » La
chambre était plongée dans le noir. Assis sur un fauteuil
roulant qu’on avait
disposé près de la fenêtre, André Duvert
somnolait. Dans son peignoir bleu, il
paraissait plus vieux de dix ans. Les traits tirés, le visage
blême, il se
sentait en sursis. La mort l’avait frôlé. Quand elle
frapperait à nouveau, elle
ne partirait pas bredouille, il en était conscient. Avant
d’aller rejoindre Madeleine,
son épouse, décédée quelques mois
auparavant, il avait décidé de mettre de
l’ordre dans ces affaires. Il
la revoyait à cette même place, dans le même
fauteuil, quelques jours avant qu’elle
ne parte. Un pâle sourire fardait le coin de ses lèvres.
Elle n’avait pas perdu
son humour. Pas encore. Elle disait : “ Quand on part pour le
grand
voyage, inutile de se charger, c’est comme une montgolfière,
plus on est léger,
plus on monte haut.” Il
n’avait pas l’âme d’un aérostier, mais il avait
décidé de l’écouter, de se
délester, pour monter bien haut, lui aussi et la rejoindre. On
toqua à la
porte. D’une voix faiblarde, il invita à entrer. Sur le seuil de
la porte, à
contrejour, les silhouettes de Nelly et Steve apparurent. Il les
exhorta à le
rejoindre : —
Je suis content de vous revoir. Approchez-vous de la fenêtre, je
vous remercie
d’être venue si rapidement. Steve s’enquit de sa
santé : — Comment
vous portez-vous ? — Comme
quelqu’un qui
revient des portes de la mort. —
Vous êtes là avec nous, c’est bien l’essentiel,
répondit Nelly d’un ton qui se
voulait rassurant. Duvert
cherchait ses mots. La moue qu’il affichait se voulait sourire, mais
elle
fondait comme une glace au soleil d’été. D’une voix
contrite, il entama la
conversation : —
Vous… Vous vous demandez pourquoi je vous ai fait venir ? — Un peu oui. —
De mon fauteuil de maire, ce n’est pas comme celui-ci, rien ne
m’échappait, pas
la plus petite peccadille, pas le plus petit secret de famille, rien.
Sur le
crash, je fus placé aux premières loges, j’étais
au courant de presque tout. En
relation permanente avec les autorités militaires et civiles. J’ai très vite compris qu’il
s’était passé quelque chose
d’anormal, bien loin des explications de l’armée. Nelly
et Steevy redoublèrent d’attention. Duvert prit une profonde
inspiration et
continua son récit : —
Dans les jours qui ont suivi
l’accident, les indices
ont commencé à s’accumuler dans mon bureau, transformant
ce qui n’était encore
que des doutes en évidence. Norbert Filliol, un
technicien de TDF posté à l’émetteur le jour de
l’accident, avait constaté des
interférences sur le réseau, à l’instant
même où les avions croisaient à
proximité. Quelques temps auparavant, il avait reçu la
visite d’un expert mandaté
par Danish. Habituellement, m’avait-il confié ces visites sont
programmées
plusieurs mois à l’avance. Or, Filliol avait été
prévenu la vieille. Cette
procédure inaccoutumée, interpella
Filliol. L’attitude et les questions incohérentes du visiteur
confirmèrent son
doute. Si certaines étaient très pointues, d’autres
à contrario relevaient d’un
niveau faible. Elles s’avéraient déroutantes et
pour tout dire naïves. Elles
paraissaient récitées, apprises par cœurs, en tous cas
indignes du technicien
qu’il était censé être. Son appareil photo à
la main, l’homme n’arrêtait pas de
prendre clichés sur clichés. Il avait plus l’apparence
d’un touriste japonais en
vacances à Paris qu’un expert patenté.
Échaudé par toute cette série de
détails, Filliol crut bon d’abréger la visite. Sur le
chemin du retour, il entreprit
de « cuisiner » intelligemment l’étrange
visiteur : —
Vous êtes militaire ? lui demanda-t-il. —
Pas du tout. Je travaille pour le CRIT[7],
nous
sommes chargés d’un audit pour l’armée. Pourquoi me
posez-vous cette
question ? —
Pour rien. J’aime savoir à qui j’ai affaire. Je vous raccompagne
jusqu’à votre
véhicule. En
rejoignant le parking, les deux hommes continuèrent leur
discussion. Le ton
était badin, L’atmosphère bon enfant. Le grand-père de Filliol
avait été en
son temps, un maquignon à la réputation bien
établie. Dès son plus jeune âge Filliol
l’avait accompagné sur les marchés aux bestiaux. Tirant
parti des leçons de son
aïeul, il n’ignorait rien des subtilités d’une transaction. « La
négociation mon petit, c’est tout
un art lui expliquait son aïeul. On pourrait la comparer à
la tauromachie. Il
faut s’employer sans retenue, ruser, louvoyer, esquiver, palabrer,
argumenter, amadouer
son interlocuteur puis quand celui-ci est mûr à point, il
faut porter
l’estocade ». Et, neuf fois sur
dix, à la grande satisfaction du marmot nouvellement
initié, la méthode portait
ses fruits. Le visiteur ne dérogea pas à cette
règle sacro-sainte. Mis en
confiance par Norbert, il baissa rapidement la garde. Vitupérant
contre les
orages, fréquents en été, qui perturbaient les
télécommunications, il se lança avec
une emphase digne d’un professeur de faculté, dans un
exposé des plus fumeux sur
l’influence des champs magnétiques dans les relais hertziens.
Ses propos
truffés d’inepties, propres à faire retourner dans sa
tombe Heinrich Hertz
lui-même, laissèrent Filliol pantois. « Mais
où l’ont-ils déniché ce gugusse ? Aux
puces ? Je n’ai jamais côtoyé
un mec aussi nul ». Joint
par téléphone, le colonel Perquis, s’employa à le
rassurer : Non, il n’y
avait aucune ambigüité dans les questions de l’expert. Les
carences évoquées ? Il
les relativisait
en expliquant à Norbert que l’homme remplaçait au pied
levé l’un de ses collègues
malade et qu’il n’avait pas là motif à
s’inquiéter. À l’autre bout du fil,
Filliol ressentais un malaise. La voix du colonel semblait mal
assurée,
hésitante. Septique, Norbert s’apprêtait à
raccrocher quand une ultime
recommandation de Perquis lui mit la puce à l’oreille : « Montrez-vous
discret Filliol. Ne parlez à quiconque de notre conversation. Je
compte sur
vous. « Secret militaire
oblige ». Trois
semaines après cette communication, Filliol était
nommé responsable des télécommunications
sur l’ile de la Réunion. Que pensez-vous de cette promotion
inopinée ?
C’est Étrange, non ? Steve et Nelly
acquièrent de concert. Duvert
continua son exposé. Rebondissement.
Ollagnier et Morel sont
ensuite venus
me trouver. Leurs témoignages concordaient. Ils étaient,
furieux et surpris que
leurs dépositions n’apparaissent pas dans le
procès-verbal de gendarmerie. Je
leur ai dit que c’était hors de ma compétence, qu’il
devait bien avoir une
raison à cette éviction, que je me renseignerai, qu’ils
se calment. Las ! Ils sont repartis
plus remontés qu’ils
n’étaient pas arrivés, me plongeant dans l’expectative la plus totale :
Fallait-il me
taire ou parler ? Quelques
jours plus tard, au comptoir de mon ami Vermeulen, j’eus l’occasion
d’en
discuter avec l’adjudant Hanner. Dans la conversation, sans avoir l’air
d’y
toucher, je lui glissai : —
C’est bizarre, en relisant ton procès-verbal sur le crash des
Mirages, tu n’as
pas consigné les témoignages d’Ollagnier et de Morel.
Ses
joues s’empourprèrent. Était-ce de la gêne ou les
effets dus à l’alcool ? Je
n’en savais rien, mais je n’étais pas mécontent de ma
« pique ». L’effet
de surprise fut de courte duré. Hanner rendossa son uniforme de
gendarme et me
répondit sèchement : —
C’est assez délicat comme ça ! Ne me complique pas
la tâche ! Dans
cette affaire je dois rendre des comptes à pas mal de personnes
haut placés. Tu
n’en fais pas partie, que je sache. Alors, oublie-moi s’il te
plaît. J’ai charge de
dégraisser le dossier, pas de
l’alourdir. —
De le dégraisser ! C’est incroyable. Qui t’a mis cette
ineptie en
tête ? Tu plaisantes j’espère. Il
s’énerva un peu plus jusqu'à devenir franchement
désagréable. —
Aucunement ! Et ne t’avise pas de me mettre des bâtons dans
les roues. Fais
ton boulot et moi je ferais le mien. Il
sortit comme un furieux en claquant la porte du débit de
boissons, à deux
doigts d’en faire éclater la vitre. Vermeulen le
cafetier, se tourna vers moi : —
Qu’est-ce qu’il lui arrive à Hanner ? Il ne supporte plus
la
boisson ? —
Je crois bien que c’est moi qu’il ne me supporte plus ! Lui
lançais-je
ironiquement. — Ah bon,
c’est nouveau ça. Je
ne répondis pas. Je payais la tournée et je m’en
retournais chez moi,
contrarié. Je mis ce coup de sang démesuré, sur le
compte d’un emportement
passager. Je me trompais. Le mal était profond. À partir
de ce jour, notre
relation se dégrada. Elle se résuma à de simples
échanges d’ordre
professionnel. Le crash avait fait une autre victime : une
amitié de
presque douze ans ! Je
ne savais plus à qui me confier, mon épouse était
malade, je ne voulais pas
l’inquiéter, je me méfiais de tout le monde. C’est
naturellement que je me suis tourné
vers Pelletier. J’ai eu
le tort de lui confier mes doutes. Je m’étais dit
qu’après tout, un ancien
militaire… Je me trompais. Je n'avais frappé, ce jour-là,
pas à la bonne porte.
Il m’a conseillé de garder le silence, ajoutant que si je
parlais trop, ma
carrière politique pourrait en souffrir. Petit à petit il
a semé le doute dans
mon esprit : « Songe
à ta carrière mon vieux, tu vas déranger beaucoup
de monde et si tu n’arrives à
prouver quoi que ce soit, ils te lâcheront tous, tu
m’entends ? Tous !
» Côtés
arguments, tout était bon pour lui, même les plus
perfides : «
Madeleine est malade, songe que tu vas ruiner le peu de santé
qu’il lui
reste ». «
Si tu parles, ma réputation est foutue, je n’ai plus qu’à
me tirer une balle
dans la tête. » Il était capable de le faire, le
bougre ! À
cette époque, il n’était pas rare qu’il vienne me voir
tous les jours, à la
mairie, comme à la maison. Son harcèlement, à la
longue, m’est apparu curieux,
mais je n’ai rien dit. J’avais peur. C’était trop risqué.
Je repensais à la
chanson de Guy Béart : « Le
premier qui dit la vérité… » À cet
instant de son récit, Pelletier
s’arrêta pour prendre une pause. Nelly et Steve restèrent
suspendus à ses
lèvres. Il réfléchit longuement, se reprit et
lâcha dans un souffle : —
Il faut que je vous avoue une faute bien plus grave que ma couardise,
je vous
ai trahis. —
Comment ça trahit ? —
Tous les documents fax, courriers, envois de toutes sortes qui vous
arrivaient
en mairie étaient transmis à Pelletier. — Nous le savons depuis peu,
l’absence d’un document nous a mis
la puce à l’oreille. — Ah ! fit Duvert,
surpris. Nelly, enfonça le clou. — Vous rendez-vous compte du
tort que vous nous avez causé ? D’avoir
tant parlé, l’édile fatiguait. Sa voix baissait. Au
travers des carreaux, le
soir jetait ses derniers feux. —
Approchez-vous, j’ai du mal à élever la voix. Il y a une
photo sur la cheminée,
je l’avais sortie à votre attention. Nelly
se saisit du cliché. Elle n’en crut pas ses yeux.
Accoudés à un bar, Rémy,
Pelletier et deux autres pilotes qu’elle ne connaissait pas, posaient.
Les
joyeux fêtards se tenaient par les épaules en rigolant.
Ils semblaient faire la
fête. Au recto, il y avait une annotation griffonnée au
stylo bille : “ Ndjamena
avril 1976 ”. Elle tombait des nues. D’un geste machinal, elle
tendit la
photo à Steevy. Après en avoir pris connaissance, ce
dernier adressa à Duvert un
regard incrédule. Nelly donna le
pathétique : —
Pelletier nous a juré les grands dieux qu’il ne connaissait pas
Rémy ! Duvert
afficha une moue septique. — Je
confirme ! ajouta Steve. — Il vous a
menti, affirma Duvert. — Mais
pourquoi l’aurait-il
fait ? Questionna Steevy. Nelly
n’attendit pas la réponse. Elle eut un cri du cœur qui
frôlait la naïveté. —
Rémy ne m’a jamais parlé de lui ! Il ne me cachait
rien ! C’est
impossible ! C’est un montage photo. Un trucage grossier ! Au
fond d’elle-même, la jeune femme se cachait la
vérité. Son hyper réactivité
masquait un doute profond. « Et si Duvert disait
vrai ? »
Pensait-elle. Elle
tentait de se persuader du contraire tout en sachant bien qu’il
était trop tard,
que le doute avait germé dans son esprit. Ce Rémy, elle
ne le connaissait pas, elle ne voulait pas
le connaître ! Malgré le
ton ferme de sa réplique, elle ne convainquit personne, surtout
pas elle.
Duvert s’émut de sa candeur. Il
grimaça. Une douleur violente traversa son crâne. Il
laissa la passer. Personne
n’avait rien vu de son embarras et il reprit tant bien que mal le cours
de la
conversation. —
Inutile de vous emporter. Il s’agit d’un demi-mensonge. Une cachoterie.
Ce
cliché a bien été réalisé au Tchad,
mais il est antérieur à votre rencontre. Nelly fut à demi
soulagée. —
Pour fuir un quotidien plus qu’ennuyeux, votre mari, là-bas,
c’était mis à
jouer aux cartes. Petitement d’abord, puis mû par une
frénésie maladive, il
passa des nuits entières à jouer. Le poker est une
fièvre dont on guérit plus
difficilement que la malaria. Incrédule,
Nelly écoutait parler de ce
Rémy qui paraissait étranger
à ses souvenirs. —
Il jouait gros, de plus en plus gros. Il perdait des sommes folles.
Rien ne
semblait pouvoir l’arrêter. Pour se renflouer, il tricha. Une
fâcheuse habitude
qu’il répéta à l’envie. Au début, Pelletier
lui prêta de l’argent, mais c’était
comme alimenter en eau un puits sans fond. Alors, il lui offrit alors
ses
services. La petite salle annexe de la cantine, inutilisée, fut
transformée en
tripot. Son tenancier s’engagea à l’approvisionner en alcool et
à lui rabattre les
gogos à plumer. Les
deux compères partageaient les bénéfices à
parts égales. Une petite combine, Fifty-fifty
qui fonctionna tant bien que
mal pendant quelque temps. Jusqu’au jour où Pelletier
malencontreusement,
racola le neveu du président tchadien. Le pigeon, une fois
plumé, se montra retors
et porta plainte. Un scandale éclata. Le général
qui commandait la base, par
estime pour la famille de Rémy, dont le père avait servi
à ses côtés en
Indochine, réussit à étouffer l’affaire. Le
tricheur s’en tira avec un blâme et
l’obligation de rembourser jusqu’au dernier franc C.F.A.[8]
le
gogo floué. Pelletier mal noté bénéficia de
moins de mansuétude. Il fut reconnu
comme l’instigateur de l’affaire. N’avait-t-il fournit les locaux et
attiré les
pigeons jusqu'à Rémy ? Pour ces griefs, il
hérita d’une affectation au
bout du monde : Saint-Pierre et Miquelon ! De quoi refroidir
les
ardeurs les plus téméraires pour un bout de temps. Leurs
horizons pointant aux antipodes, les deux hommes se perdirent de vue.
Nelly allait
de Charybdes en Scylla. Elle interrompit Duvert. —
Je suis surprise. Je connaissais la passion de Rémy pour le jeu,
mais je
n’arrive pas à l’imaginer dans la peau d’un tricheur. —
Désolé de vous avoir déçu, voulez-vous que
je m’arrête ? — Non, Il
est trop tard
maintenant, continuez. —
Un peu avant notre fâcherie, Pelletier m’avait invité chez
lui à déjeuner. Un
repas excellent par ailleurs… Entre la poire et le fromage, il m’avait
sorti
cette photo, en énumérant fièrement le nom des
pilotes. J’ai connu un Dubreuil
autrefois au lycée, est-ce cette homonymie qui m’a fait retenir
le nom de votre
mari ? Je ne sais pas ? Toujours est-il qu’à
l’énoncé des victimes du
crash, ce nom m’est revenu ; J’ai tout de suite fait le
rapprochement avec
la photo. —
Mais puisque Pelletier et Rémy s’étaient perdus de
vue ! —
C’est ce que tout le monde croyait, mais ils s’étaient
retrouvés, peu de temps
avant l’accident. Pelletier, par son exil, avait expié sa faute.
Son temps
fini, il demanda un rapprochement dans sa région d’origine. Ce
qui lui fut
accordé. Il revint à Rochepierre. Ce n’est pas par hasard
que les avions sont
passés au-dessus de chez lui. C’est par habitude. —
Comment ça par habitude ? —
Rémy venait saluer Pelletier. C’était un rituel entre
eux. Un léger battement
d’aile, vite fait, bien fait. C’est pour ça qu’il s’en veut. Il
se croit
responsable du passage à basse altitude de son ami. J’ai peur
pour lui. Depuis cet
accident il n’est plus le même. Il déprime. Steevy,
sans laisser à Duvert le temps de se reprendre, embraya sur une
autre question : —
Pourquoi ne pas nous avoir dit tout cela plus tôt ? —
La peur ! Pas pour moi, pour mes proches. Dans cette affaire
j’étais
devenu, à mon insu, un pion sous la coupe de Pelletier. J’avais,
viscéralement
ancré au plus profond de moi la conviction que la mort de Morel
n’était pas
accidentelle. C’était un bûcheron
expérimenté, se faire surprendre comme ça,
aussi bêtement, relevait de l’ineptie. Contrairement à ce
qu’avait laissé
entendre les autorités, le bulletin météo de cette
funeste journée n’était pas
si mauvais que cela. Le brouillard n’était pas aussi dense
qu’annoncé. Il
s’étendait par nappes laissant derrière lui des zones
ensoleillées. J’en ai
fait la remarque à Hanner. Il ne m’a écouté. Il a
fermé les yeux, renforçant
mes doutes. Je suis convaincu qu’il y a,
derrière
tout ça, une chose terrible, une machine impitoyable.
L’accident dont vous
avez été victimes en est la preuve flagrante. Vous
dérangez, car vous
êtes dans le vrai. J’ai la quasi-certitude que les pilotes ne
sont pas responsables
de l’accident. Nelly
tourna un visage rayonnant vers Steve. Un pan de vérité
tombait. Quant à savoir
qui était derrière tout ça, c’était une
autre paire de manches. Duvert
paraissait apaisé. —
Je suis soulagé de m’être confié à vous. Si
ma pauvre femme pouvait me voir, elle
serait fière de moi. Un
climat de confiance s’installa entre le vieil homme et ses visiteurs.
Steve
saisit l’opportunité d’engager plus loin la conversation. —
Confidence pour confidence, nous avons vécu ces dernières
heures des situations
pour le moins imprévues dont nous aimerions vous
parler. —
Allez-y, je vous écoute. Nelly et Steve,
parlèrent à Duvert du mystérieux message
reçu à l’auberge. De l’enveloppe qui contenait le carabe,
de la mort
accidentelle de Filliol. L’énumération des faits laissa
le malade perplexe. Il baissa
la tête, réfléchit quelques secondes et se redressa
avec l’air satisfait d’un
quidam qui aurait trouvé un trèfle à quatre
feuilles. — L’auteur de votre lettre
pourrait bien être Ollagnier. J’en suis
presque sûr. Sacré Ollagnier ! Il a toujours
aimé les énigmes, je savais
qu’il soupçonnait Pelletier. Nous
n’en avons jamais parlé
ouvertement, parce
qu’il croyait que je faisais partie de la conjuration. Mon silence,
c’est vrai,
le laissait à penser. Il s’est juste trompé dans
l’attribution des rôles. Je ne
lui en fais pas grief, il avait peur lui aussi. Les menaces au sujet de
son
commerce, je les connaissais. Les masques tombent. C’est
tant mieux. Votre clé de voûte semble avoir un nom. —
Qu’allez-vous
devenir ? S’inquiéta Nelly. —
Je crois que c’est fini pour moi. Mon mandat s’arrête là.
Ce n’est pas
exactement le genre de siège dans lequel je rêvais de
finir. Pour
Nelly, c’était trop d’émotions d’un coup. Elle
était sur le point de craquer. Un
voile de tristesse habillait son visage. Duvert s’en aperçut et
crut bon de
détendre l’atmosphère. —
Si je pars, cette nuit ou demain, vous me ferez un petit mot de recommandation pour
là-haut, n’est-ce pas ? Ils acquiescèrent de la
tête, bluffés par le courage de Duvert. —
Et Pelletier, vous croyez qu’il est capable de mettre fin à ces
jours ? —
C’est ce qu’il m’a laissé comprendre. Depuis votre
arrivée je ne le reconnais
plus. Steve
et Nelly s’interrogèrent du regard. Leur décision fut
vite prise. Ils devaient
se rendre chez Pelletier au plus vite.
Chapitre XVII Bois
de Bancelle, dimanche 30 avril, 18h53.
adame
Pelletier peignait. Dans ces moments-là, il n’était pas
de bon ton de la
déranger. Au bord de la piscine couverte, le sapin bleu, que
Claude aurait dû
élaguer, battu par le vent des montagnes, cognait au travers des
carreaux de la
véranda en agitant ses branches tentaculaires. Mais
rien ne la perturbait. Madame Pelletier avait l’âme bucolique.
Sur le sable fin
d’une île polynésienne, les pieds nus, elle habillait
d’une fine touche de bleu
de Cobalt rehaussée de vert vénitien, une pirogue
alanguie. Le
monde pouvait bien s’écrouler autour d’elle, elle ne voyait plus
rien,
n’entendait plus rien. Elle était à l’intérieur de
sa bulle, en osmose complète
avec elle-même, inspirée et studieuse. Le temps semblait
suspendre d’une
manière ostentatoire sa course. Un
univers aux couleurs chatoyantes défilait sur sa palette. Une
lueur mystique
flamboyait au fond de ses yeux. À petites lampées
précises, les soies de la
brosse venaient s’abreuver de matière et recouvrir la toile de
sillons bruns. De
temps à autre, à l’aide de son index, elle estompait une
couleur. Cette
sensation tactile la comblait d’aise et lui procurait un plaisir
presque
charnel. Ses pinceaux couraient sur le grain de la toile, sans qu'elle
ne fût
totalement maitresse de
leurs arabesques. Un peu comme
autrefois,
quand toute petite, son père lui tenait le bras pour l’initier.
Grâce à lui,
depuis son plus jeune âge, elle peignait. C’était devenu
chez elle une seconde
nature. Aujourd’hui on lui reconnaissait enfin quelques talents. Dans
un ensemble que n’aurait pas renié Rodin - une grande blouse
blanche qu’elle
aimait à revêtir comme un habit de
cérémonie, elle déclinait son art avec
délectation. De
temps en temps, elle s’arrêtait, prenait du recul pour mieux
jauger la toile et
s’essuyait les doigts en maculant son tablier de taches arc-en-ciel. Obliques
à travers la véranda, les rayons du soleil couchant lui
réchauffaient les
épaules en éclairant le capharnaüm de ses toiles
d’une lumière mystérieuse.
Elle aimait à peindre à cette heure de la journée
où la lumière déclinante
brouillait les cartes et l’amenait à coucher sur la toile des
nuances
anachroniques. Son âme devenait bohémienne. Toute à
son œuvre, elle n’entendit
pas la voiture s’arrêter dans la cour. Quand les portières
claquèrent, tout
juste daigna-t-elle jeter un regard furtif en direction de la baie
coulissante
qui était restée entrouverte. Deux
petites secondes après, comme des diables giclant hors de leurs
boîtes, Steve
et Nelly firent irruption dans la pièce, investissant son petit
univers fait de
rêves silencieux et de recueillement. Elle
se sentait gênée, contrariée qu’on puisse
l’apercevoir dans cette tenue.
Surprise dans son intimité picturale où seul Claude avait
droit de visite. Face
aux deux intrus, elle fulminait : « Quel
sans-gêne tout de même ces deux-là ! Ils
ne respectent rien, même pas
l’art ! » Elle
ne leur fit pas l’aumône d’un regard. C’eut été
trop de condescendance. Elle
retourna vers ses chers tableaux, en déclarant : —
Vous auriez pu prendre les patins tout de même. Regardez-moi
ça, mon carrelage
est tout souillé. —
Les patins ? Ah oui les patins ! Où avais-je la
tête ? Balbutia Steve,
surpris par la remarque décalée de la maitresse de maison. —
Et puis je n’ai pas entendu la sonnette, deviendrais- je sourde ?
Probablement,
persifla-t-elle. Nelly
prenant la parole pour deux, cru bon de les justifier : —
Pardonnez-nous, mais
l’urgence de la situation… Madame
Pelletier ne semblait pas comprendre la gravité du moment. De
toute évidence
elle était encore dans sa toile. Sentant qu’il n’y avait plus
une seconde à
perdre, Steve coupa la parole à
Nelly : —
Où se trouve votre mari actuellement ? Madame
Pelletier ? Cette
dernière prit soudainement conscience qu’il était tard et
que Claude n’était
toujours pas là. Ce n’était pas chose rare au demeurant,
mais la nervosité des
deux visiteurs ne laissait rien augurer de bon. Elle
s’inquiéta : —
Que lui voulez-vous ? Quelle situation ? Quelle
urgence ? Quel
langage parlez-vous ? Je n’y comprends rien. Tout
à son hobby, c’est à peine si elle avait entendu son mari
rentrer, décrocher le
fusil au râtelier du vestibule et lui dire : « Je
grimpe jusqu’au pic, des fois que je ramène une perdrix ou un
coq de bruyère,
on ne sait jamais !» —
S’il te plait, ne rentre pas trop tard pour manger ! J’ai fait un
soufflé
au fromage, fais en sorte qu’il ne retombe pas, cette fois. Claude
raffolait de
ce plat. —
Je ferais tout mon possible, si toutefois… Enfin… Ne m’attends pas. Je
dois
retrouver un vieil ami, rayon souvenir, inutile de chercher tu ne le
connais
pas. La
réponse hors de son contexte lui paraissait maintenant étrange. —
Je devrais m’inquiéter ? Il est arrivé quelque chose
à Claude ? —
Il est inutile de s’affoler, mais nous devons le retrouver au plus
vite, c’est…
Très important. Madame Pelletier blêmit. Ses temps de
réaction furent
multipliés par dix. Elle subtilisa au râtelier une
clé et entraina dans son
sillage les deux compères dans une cavalcade
échevelée au milieu des escaliers
de pierres qui menaient à la cour. Ses pantoufles
menaçaient de déraper à
chaque marche, mais finalement la descente s’effectua sans
dégringolade. Le
trio traversa la cour. Sous le hangar, au milieu d’un tas de
bûches, la
maitresse de maison souleva une bâche en plastique bleue : —
Prenez mon quad, vous irez plus vite ! dit-elle en
enfonçant la clé dans
le Neman. Le
Polaris de couleur rouge rubis
rutilait. Objet de toutes les attentions de la part de sa
propriétaire, il
semblait sortir d’une chaine de fabrication. —
Montez tout droit en coupant par le bois de Bancelle, puis empruntez la
coursière, là vous retomberez sur la route qui
mène au sommet. Steve
enfourcha la machine. Nelly s’installa à l’arrière. Elle
l’enlaça. —
Accroche-toi bien, ça va ronfler ! Il
fit pivoter le quad en serrant les freins puis il ouvrit les gaz
à fond en
imprimant un violent coup de cul à l’engin qui tourna et bondit. Le
bois de Bancelle fut franchi rapidement. Ils se retrouvèrent sur
la route
goudronnée. Même à vive allure, la montée
leur parut une éternité. En passant
devant l’endroit où leur 4x4 était sorti de la route, un
frisson leur parcourut
l’échine, l’étreinte de Nelly se fit plus forte autour de
la taille de son
compagnon. Dans leur hâte ils avaient omis de se coiffer de
casques. Le vent
frais fouettait leurs visages et sculptait leurs chevelures. Ils
arrivèrent au
sommet au moment où la montagne escamotait le soleil. Le
couchant se couvrait
de pourpre. Les couleurs s’évanouissaient. L’ombre peu à
peu, grignotait le
paysage. En contre-jour, la masse sombre des sapins,
écrêtait de ses dents-de-scie,
le ciel bleu turquoise. Tapie
au pied de la montagne, la vallée comme une fête foraine
allumait ses lampions.
Sur le parking, la pénombre commençait à
l’envahir. Le frère jumeau de leur
quad les attendait, abandonné. Steve braqua dans sa direction.
Arrivé à sa
hauteur, il coupa le contact. Ils sautèrent à bas de
leur Polaris et inspectèrent l’engin.
Une crosse de fusil dépassait de sa sacoche arrière.
Steve s’empara de l’arme
et l’examina : —
C’est bien le quad de Pelletier. Il n’est pas parti chasser !
L’affût est
propre, pas un coup de feu n’a été tiré. Affirma
Steve. —
Tu es sûr de ce que tu avances ? interrogea Nelly. —
Et comment ! Regarde ! Il est équipé pour une
conduite d’une seule main.
Toutes les commandes sont à droite. Il parait abandonné.
Le fusil aussi, c’est plutôt
rassurant. Ils
regardèrent autour d’eux. Sur la ligne de crête qui
surplombait le parking, des
gyrophares maculaient de rouge le fard
de la
nuit. Ils coururent à perde haleine dans leur direction
jusqu’aux barbelés qui
interdisaient l’accès à la base du radar militaire. Dans
un des véhicules, un pompier resté la radio
s’étonna de leur présence. Steve
l’interrogea : — Qu’est-ce qui se passe ? — Un fou qui a voulu se donner la mort en se
jetant
dans le vide. En
contrebas un ballet de lumières dansait dans la nuit. — Mon dieu s’exclama Nelly, nous arrivons trop tard ! Il n’y a pas une
minute à
perdre, descendons. — Tu es dingue, on n’y voit goutte. Nous
allons nous
rompre le cou. Sans écouter les recommandations de
son compagnon, Nelly
entama la descente. Steve n’eut d’autre alternative que de la suivre.
Le
pompier n’eut pas le temps de les arrêter. — Hé là ! Où
allez-vous ? C’est dangereux,
on a déjà un mort, ça suffit pour aujourd’hui, non
? Son avertissement se perdit dans la nuit.
Déjà les
ombres s’étaient évanouies au
creux de celle-ci. —
Après tout, qu’ils aillent au diable si ça leur
chante ! jura-t-il
dépité. Pratiquement à l’aveugle, Nelly et
Steve dévalèrent,
au risque de se torde les chevilles, l’escarpement rocheux du Chirat
qui
plongeait sur les Trois Dents. Ils se retrouvèrent au
pied du
monticule, stupéfaits de sortir de leur dégringolade sans
une égratignure. Une
petite troupe venait à leur rencontre. C’étaient les
secouristes de haute montagne. Avec leurs lampes sur leurs casques, ils
ressemblaient à une cohorte de lucioles. Ils brancardaient
péniblement un corps.
Á bout de souffle, les deux amis les
regardèrent monter, résignés. Steve dans la
pénombre chercha le visage de son
amie : — C’est fini
Nelly ! — C’est
affreux ! Nous
n’avons rien pu faire. Les
premiers sauveteurs arrivèrent à leur hauteur. Ils
s’écartèrent du sentier étroit pour leur permettre
de passer. Quand la civière passa
devant eux, Steve saisit la main d’un des brancardiers. Il lui fit
comprendre
d’un signe de la tête qu’il voulait voir le corps.
Était-ce par compassion ou
tout simplement parce qu’il supposait que Steve était un proche
voire un ami de
la victime que le secouriste accéda
à sa
demande ? Toujours est-il qu’il fit glisser la couverture. Steve
et Nelly
découvrirent un visage tuméfié ou plutôt une
anamorphose de visage. Des
caillots de sang recouvraient en grande partie ses traits. Le nez
était cassé.
Le crâne fracturé à plusieurs endroits. La
cavité oculaire droite était
enfoncée. Il ne semblait plus avoir de cheveux, comme
scalpé par la
chute. —
Mon dieu, quelle horreur ! s’exclama Nelly en tournant les yeux de
dégoût. Steve
l’enlaça et cacha sa tête au creux de son épaule.
Il porta un dernier regard au
cadavre. Ses yeux s’écarquillèrent ! Deux bras
pendaient hors de la
civière ! Sous l’effet de la surprise, il manqua de
s’étrangler :
—
Mais… mais… mais il n’est pas manchot ! Dans son dos
une voix
familière l’interpella : —
Vous avez cru que c’était moi n’est-ce pas ? Je n’ai pas
attendu quarante-neuf ans pour
mourir aussi bêtement. Les
deux amis firent volte-face. Drapée dans la pénombre,
bien campée sur ses
jambes, la silhouette d’un homme leur faisait face. Il s’avança.
La lampe du
brancardier l’éclaira. Ils n’en crurent pas leurs yeux. —
Pelletier ? Ça alors ! Vous êtes vivant ? Et
nous qui pensions que… Pelletier s’approcha du
brancard et fit signe au secouriste
d’attendre un peu. — Je vous présente le
Colonel Perquis, enfin ce qu’il en reste.
Le Colonel Perquis, le vrai est mort en mission au Liban en 1979. — Mais alors
qui est là,
allongé sous la couverture ? —
Un certain Samuel Taylor, un agent double, un mercenaire. Tantôt
à la solde des
États-Unis, tantôt aux services des blocs de l’Est. Une
merde ! Son départ
est une bénédiction pour l’humanité. —
Dites donc Pelletier, vous m’aviez dit que vous ne feriez pas de mal
à une
mouche ! —
A une mouche oui, mais pas une guêpe. Quand je l’ai confondu, il
m’a sauté
dessus. C’était lui ou moi. Avec
mon handicap, il
a dû penser qu’il aurait facilement le dessus. C’était mal
me connaitre. En
luttant au bord de la falaise, son pied a glissé. Vous m’avez
obligé à agir
beaucoup plus vite que prévu et vous avez failli tout
compromettre. —
Que voulez-vous dire ? —
Son arrestation était imminente, nous attendions le moment
opportun, car nous
voulions coiffer toute la filière. Nelly
prit un air suspicieux et lâcha : —
Qui êtes-vous Pelletier ? L’interpellé
allait répondre, quand un gendarme fit irruption :
C’était Hanner. Nelly et Steve
étaient stupéfaits. Le nouvel arrivant ne
paraissait pas surpris de
les trouver là. Aucune animosité à leur encontre
ne semblait l’habiter. On
pouvait même lire dans son regard de l’estime à
l’égard des jeunes gens.
L’adjudant interpella Pelletier : —
Excusez-moi, mon commandant. Je pourrais vous entretenir seul à
seul ? — J’arrive. Les
deux hommes s’éloignèrent pour converser à l’abri
des regards, derrière l’estafette
de gendarmerie. Nelly et Steve étaient stupéfaits. — « Commandant ??? » Pelletier
revint. Un large sourire barrait son visage. Hanner resta en retrait. —
Des opérations sont en cours pour arrêter tout le
réseau. Maintenant, je peux
vous expliquer librement « l’affaire ».
Joignez-vous à nous Hanner ! Nous
ne serons pas trop de deux pour éclairer la lanterne de ces
jeunes gens. Sous
un ciel de braise qui n’en finissait pas de se consumer, appuyé
négligemment a
son quad sur sa main valide, Pelletier se répandait en
révélations, expurgeant par
là même, un trop-plein de silences frelatés qui
pourrissaient au plus profond
de lui-même : —
Je suis officier de renseignements depuis 1975. Mon enrôlement
coïncide avec
les premiers essais du F.U.R.E.T. À cette époque nous
soupçonnions déjà les
Russes de s’intéresser à notre procédé et
d’essayer d’infiltrer notre État-major.
La brusque réapparition du Colonel Perquis, enlevé deux
ans plus tôt en plein
cœur de Beyrouth, nous a mis la puce à l’oreille. Nos services
n’ont jamais cru
à la demande de rançon des Syriens. Ce n’était pas
leur manière de procéder.
Nous avions déjà un doute quant à la
véritable identité du général. — Un doute ? Mais comment
avez-vous pu vous laisser abuser
par l’échange ? Cela paraît à peine
croyable, remarqua Steve. — Pas tant que cela. Perquis
avait le profil idéal pour ce
marché de dupes. Irlandais d’origine, c’était
un enfant de l’assistance publique, un célibataire endurci qui
se trouvait être
le seul rescapé d’un effroyable accident au Zaïre :
brûlé par du Kérosène
lors d’un ravitaillement de son avion au sol. Un accident dont il
était sorti
le visage partiellement défiguré. Il fut donc aisé
à Taylor de se « faire »
sa tête et d’usurper son identité. Malgré nos
suspicions, nous avons effectué
le paiement, afin d’endormir leurs soupçons. Ma mission
était de surveiller
discrètement Taylor. Les consignes étaient
claires : il fallait
démanteler le réseau dans son intégrité. Nelly
bouillait. La colère montait en elle. Elle éclata : —
Vous l’auriez arrêté plus tôt, mon mari ne serait
pas mort et ce malheureux technicien
non plus ! Pelletier
accusa le coup, mais ne broncha pas. Il répondit calmement : —
Votre emportement est légitime. Je ne cherche aucune excuse,
mais comprenez
bien qu’à l’époque la situation était loin
d’être aussi claire qu’aujourd’hui.
Notre erreur première a été de croire que
l’adversaire cherchait uniquement à
s’approprier les plans du F.U.R.E.T. Nous ne nous attendions pas
à un sabotage. Nelly
laissa crever son écœurement. —
C’est bien regrettable ! Mon mari a payé cher vos erreurs
d’appréciation.
Il est mort pour rien ! —
Pelletier blêmit. La mort des pilotes l’avait marqué. En
avait-il passé des
nuits blanches à voir chuter les avions en boucle ! Il en
voulait à ses
supérieurs d’avoir sacrifié leur honneur sur l’autel de
la raison d’État. Sa
gorge se noua. Il ravala sa salive et entama un début
d’explication : —
Rémy était mon ami, à ce
titre… Nelly le
reprit sèchement. — Pourquoi
nous l’avoir caché ?
— J’étais sur le point de confondre le pseudo Perquis. Je ne
voulais pas tout
faire capoter. Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte… toute cette
traque,
tout ce pistage minutieux, cette longue attente… Il n’était pas
envisageable
d’échouer si près du but. Cela m’a couté de vous
mentir, mais je n’avais pas d’autres
choix. —
Pourquoi les autorités ont-elles dissimulé
la
vérité sur le crash ? —
Pour pouvoir vendre le F.U.R.E.T. dans le monde entier. C’est aussi
simple que
cela. —
Rémy a servi de bouc émissaire pour une histoire de gros
sous ! Se
lamenta Nelly. —
Je comprends votre dépit. Le gouvernement a fait pression sur la
commission
d’enquête, afin que Rémy soit chargé. Ce
procédé inique m’a rendu malade.
J’ai remué ciel et terre pour en arrêter le processus. En
vain. La mort dans
l’âme, j’ai dû rentrer dans le rang. Obéir, me
taire. La haine m’aveuglait.
J’en voulais à tout le monde : à l’état,
à l’armée, aux services de
contre-espionnage, à la terre entière, à
moi-même. J’ai reporté toute cette
rancœur sur Taylor. Je me suis
juré de faire
payer à ce salaud, le prix fort. Cette canaille n’a eu que le
châtiment qu’il
méritait. Mickael se
remémora l’explication « vaseuse » du
militaire : « C’était
lui ou moi… Son pied a glissé… » Il ne put
s’empêcher de sourire, discrètement. —
Mais pourquoi tous ses mensonges à notre égard, toute
cette mascarade ? interrogea
Nelly. Pelletier
s’octroyât une pose. Délaissant l’appui du quad il alla
s’asseoir sur un rocher.
Il racla le fond de sa gorge et poursuivit son récit : —
En remuant l’affaire, vous avez dérangé Taylor, il a vu
votre enquête d’un très
mauvais œil. Vous risquiez de faire rouvrir le dossier et par là
même de le
faire tomber. C’est lui qui a saboté votre 4x4 au sommet du col.
C’est la
goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Nous avons jugé
qu’il avait dépassé
les bornes, qu’il fallait agir au plus vite pour l’empêcher de
nuire. —
Une hésitation de plus et il était trop tard, ajouta Nelly,
sarcastique. Pelletier encaissa sans
broncher. Steve enfonça le clou : —
Parlez-nous des coups de canon entendus par Ollagnier et Morel juste
avant
l’impact. L’interpellé
hésita
brièvement avant de répondre : —
Les coups de canon ? Ah oui ! Ils provenaient d’une batterie
mobile
de missiles que nous avions installés au
pied de la base des radars. C’est elle qu’ils ont entendu tirer peu de temps avant le crash. — Vous avez tu sa
présence, pourquoi ? — Nous ne voulions pas que les
responsabilités s’orientent sur une
erreur interne. Alors nous avons occulté ce détail.
À ce moment de l’enquête, brouiller
les pistes nous arrangeait bigrement. Hanner en omettant sciemment de
consigner
ces témoignages, entretenait le mystère. — Ollagnier
soupçonnait-il la présence des batteries sur le
secteur ? Pelletier baissa la tête,
comme si la question l’embarrassait.
Hanner prit le relais : — Il se doutait bien d’un
mystère, d’une supercherie, mais il ne
savait pas quoi. La mort de Morel pour naturelle qu’elle fut, l’avait
effrayé.
Il se sentait menacé. Depuis le décès de son ami,
il vivait dans la crainte. Nous
avons entretenu sa psychose pour qu’il ne se répande pas
à tort ou à travers. Cela
a marché. Jamais plus il n’a parlé des
détonations, même pas à vous. Du moins,
pas directement. — La lettre n’est-ce
pas ? interrogea Nelly. — Oui ! Il pensait
qu’André… enfin Duvert, était de mèche avec
nous alors que nous avions beaucoup de mal à le tenir sous
pression et… Steve
lui coupa la parole : — Mais comment Perquis,
pardon, Taylor a-t-il pu créer
l’incident ? Pelletier
s’expliqua : — Ce fut d’une
simplicité enfantine pour un expert aguerri comme Taylor.
La première version du F.U.R.E.T. fonctionnait sur un
système d’ondes à haute fréquence.
Lors des tout premiers essais, les incidents à
répétitions ont amené nos
experts à doter l’appareil d’un programme antibrouillage
très performant. Le
but inavoué de la mission allouée aux pilotes ce
jour-là était de passer à
proximité de l’émetteur afin de tester ce F.U.R.E.T.
nouvelle version. Avant le
décollage, en contrôlant les avions une dernière
fois, le faux Perquis a saboté
l’antibrouillage qui équipait l’avion
de Rémy. Le F.U.R.E.T devenait vulnérable. En
prétextant une
maladie de dernière minute il laissa
Rémy prendre la tête de l’escadrille. Taylor
n’était pas sans savoir nos
petites habitudes. Il escomptait qu’avec Rémy à sa
tête, la patrouille
effectuerait un passage serré pour me saluer. À cette
distance les ondes
parasiteraient immanquablement le F.U.R.E.T. Le brouillard, le
survol du
massif à basse altitude à l’encontre des ordres, ont
ensuite écourté les temps
de réaction des pilotes et favorisé le drame. Taylor n’en
espérait pas tant.
Une pause s’installa.
Nelly, très émue, osa tout de même une judicieuse
question : — Pourquoi n’a-t-on pas averti
les pilotes des conditions
atmosphériques qui les menaçaient ce
jour-là ? Pragmatique au possible,
Pelletier, lui répondit : — N’oubliez pas que les avions
étaient en simulation réelle de
combat : vol à faible altitude, silence radio total.
Impossible donc de
les prévenir du brusque changement concernant la
météo et de les informer de la
présence des brumes dangereuses qui se formaient au-dessus du
Pilat.
Nelly encaissa les
explications sans répondre. Elle repensait à un mot en
arabe que son père, avait
rapporté de la guerre d’Algérie: « Mektoub » que l’on pouvait
traduire littéralement en français
par : « C’était écrit ». Face à la
fatalité que l’on étalait devant elle comme une excuse
à
répétition, Nelly resta muette. Steve en profita pour
prendre la parole et
garder Pelletier sous pression : — Et Aguillar dans tout
ça ? lança-t-il. Pelletier se retourna vers
Hanner. Un regard suffit aux deux
hommes pour se comprendre. Le gendarme se dirigea vers la camionnette.
Il se
pencha à l’intérieur de celle-ci et en ressortit une
petite mallette à la main.
Il la posa dans l’herbe aux pieds de Nelly et de Steve et l’ouvrit
délicatement. Dans la moitié supérieure du
couvercle était inséré un petit
écran de télévision. L’autre moitié, celle
qui servait d’assise, était un
clavier d’ordinateur classique de type Azerty.
Pelletier le prit en mains et le leur
tendit. Vous avez sous les yeux un A.F.P.M. ; en clair, un Amplificateur
de Fréquence Portable Miniaturisé. Une pure merveille de la technologie
soviétique. Le programme intégré à un
ordinateur portable peut être couplé sur
n’importe quel réseau, grâce à cette fiche
universelle. Merveilleux n’est-ce
pas ? — Merveilleux, c’est vous
qu’il le dites ! S’offusqua Nelly. Pelletier se maudissait. Il
aurait dû peser ces mots, tourner sept
fois sa langue dans bouche. À son grand soulagement, Steve le
sortit d’embarras. — Voilà donc ma
réponse ! Aguillar était un espion lui
aussi. — Pas vraiment. Il avait
été choisi par les services secrets soviétiques
pour ces goûts de luxe. C’était un élément
facile à corrompre, un vénal que
rien ne rebutait. — Comment a-t-il
procédé s’il n’était pas un spécialiste du
sabotage ? — Bonne question. La
répétition générale du brouillage s’est
faîte, lors d’une simulation de la prise de contrôle du
réémetteur par des
terroristes. Simulation réalisée à l’initiative du
colonel Perquis, bien
évidemment. Il semblerait que tout ait été
réglé à ce moment-là. Le jour fatal, Aguillard a
reçu un signal lui indiquant la
proximité des avions. À ce moment précis, il a
suffi à notre homme de coupler
l’accélérateur au feeder, le câble qui relie
l’émetteur à l’antenne. Les ondes
parasites ont fait le reste. Par malchance, Filliol dans la salle de
contrôle observait
dans le même temps les bandes passantes. Il a vu le parasitage.
Intrigué par l’insistance
qu’avait mis son coéquipier pour l’éloigner et par les
absences répétées de ce
dernier, il a lui aussi
mené sa propre enquête. Il était sur
le point
de le confondre. La suite vous la connaissez... — Je suppose que toute cette
reconstitution vous a pris un bon
moment, dit Steve. — Exact ! Les
autorités militaires n’ont pas compris tout de
suite ce qui c’était passé, ni pourquoi les avions
volaient si bas. Je me suis
bien gardé de leur révéler notre petit secret
à Rémy et à moi, car il le mettait
immanquablement en cause et ça je ne le voulais pas, car je me
sentais un peu
coupable aussi. Nelly qui rongeait son frein
depuis un moment lâcha : — De toutes façons cela
ne l’a pas sauvé, on l’a chargé au
possible ! — Affirmatif ! Je me dois
de le reconnaître. La jeune femme s’esclaffa : — Ah ! Quand même,
ce n’est pas trop tôt ! Pelletier fit profil bas. De
toute façon il n’avait pas d’autres
choix. —
Au niveau de l’information, les autorités militaires ont
dû composer dans
l’urgence, ce qui explique certaines incohérences lors de leurs
premières
déclarations. Il a fallu du temps pour reconstituer les
mécanismes du drame. Taylor
avait l’appui d’un réseau puissant au sein de l’équipe de
recherche. Peut-être même
au sein des services de renseignements. La “gangrène”
était d’importance : une dizaine de taupes, peut-être
plus. Il fallait se
méfier de tout le monde, même de vous. —
Et Duvert qui vous croyait déprimé ! —
Ah celui-là ! M’en a-t-il donné du fil à
retordre ! Depuis le début, il
se doutait que le rapport officiel couvrait quelque chose. Ce “quelque chose” il l’imputait à
l’armée, à une faute de
commandement, une erreur technique. Il menaçait d’étaler
ses suspicions sur la
place publique. J’ai dû jouer sur son point faible : son
ambition
politique. La question était : - comment peut-on
briguer un poste
de conseiller régional tout en crachant dans la soupe ?
Cela l’a contraint
à plus de modération. Bien qu’il ne
soupçonnât pas mon appartenance aux
services secrets, j’ai dû composer avec lui, jouer la carte du
fautif que tout
accablait, celui qui s’en veut, celui par qui le malheur arrive. —
Il vous a cru ? Questionna Steve. —
Sans me vanter, je suis assez bon comédien. Tout n’est pas faux
d’ailleurs. J’ai
culpabilisé, plus qu’à mon tour. Les pilotes qui me
connaissaient avaient
l’habitude de passer en rase-mottes au-dessus de ma maison, pour me
saluer, par
bravade au début, par jeu ensuite. C’était sympa, mais
dangereux. J’aurais dû rectifier
le tir. L’impétueuse
Nelly
sonna la charge de nouveau : — Mais alors, on ne saura
jamais la vérité ? Rémy ne sera jamais réhabilité ? Pelletier
sourit. Il fixa la jeune femme de ses yeux malicieux. —
Un colonel qui se suicide sur les lieux mêmes d’un crash dont il
est le responsable,
cela fait un peu désordre non ? En tous cas cela ne peut
pas passer
inaperçu. Ne vous inquiétez pas, Je vais m’employer
à faire triompher la vérité.
Je vous le promets, parole d’officier ! Par respect pour la
mémoire de
Rémy. Un
mélange bizarre fait de sympathie et
d’aversion à l’égard de Pelletier affleura soudainement
Nelly. Le personnage
prenait du relief. Elle le regardait différemment. Il devenait
plus consistant,
pas tout à fait sympathique… mais… presque.
—
Allons, il est temps de rassurer votre femme Pelletier, conseilla Steve. — Vous avez
raison, elle
doit être morte d’inquiétude. Ils redescendirent vers le
parking. Dans leurs dos, les Trois Dents en
ombres chinoises se tapissaient sournoisement au pied du col. Elles
luisaient
dans le scintillement des lumières de vallée, comme les
crocs du diable. Epilogue Région de Chaudière-Appalaches,
Province
de Québec, octobre 1995.
es
jambes de Rémy tremblaient. Perché sur une borne
d’incendie, le petit bonhomme
du haut de ses cinq ans s’arc-boutait de tout son corps, jambes et bras
tendus.
C’était cette branche là-haut qu’il voulait atteindre.
Elle se refusait
obstinément à lui. Il avait beau faire, s’étirer
de tout son long. Rien n’y
faisait. Il lui manquait toujours un bout de doigt pour atteindre son
but et
secouer la ramure. Ah, s’il avait pu avoir un an de plus ! —
Rémy ! Descends de là tout de suite. Tu m’entends,
oui ou non ? —
Ce n’est pas de ma faute maman, c’est mon avion. Il est coincé
dans les
branches. —
Ce n’est pas une raison pour jouer les équilibristes. Descends
de là, veux-tu.
Il tombera bien tout seul, un jour où l’autre. Désappointé,
le garçonnet descendit à contrecœur de son perchoir
improvisé. — S’il te
plaît, maman… —
N’insiste pas ! Je préfère t’en acheter un autre,
c’est plus coûteux, mais
moins dangereux. —
Non, c’est celui-ci que je veux, pas un autre ! hurla-t-il
en martelant rageusement le sol de ses petits
pieds. —
Arrête tes caprices veux-tu. Nous n’allons pas rester ici
jusqu’à la tombée de
la nuit. Je dirai à madame Léveillée qu’elle le
surveille. Au premier coup de
vent, il sera dans sa cour. — Mais si on
me le
vole ? —Je
viens de te le dire. Je lui demanderai personnellement de le
surveiller ! — C’est
sûr, tu lui feras
bien la commission ? — Aussi
sûr que la terre est
ronde, mon chéri. Le
garçonnet sembla rassuré. Il
s’agrippa
au bras de sa mère et gambada joyeusement à ses
côtés. Nelly
le regardait fièrement. Il était beau. Sa frange couvrait
en partie ses grands
yeux bleus. Les taches de rousseur qui pigmentaient son visage le
rendaient
plus craquant encore. Avec son jean trop large, on aurait dit un
poulbot. Il
était grand pour son âge. Elle songea subitement qu’elle
n’avait pas vu passer
les années. Le bonheur s’étalonnait-il aux mêmes
mesures que le malheur ? Elle
en doutait. L’enfant était venu, comme un cadeau
inespéré que la vie lui avait
fait sur le tard. Elle ferma les yeux et remonta le cours des
années… ******* Elle
était allongée sur un lit d’hôpital. Autour d’elle,
les murs blancs de la chambre
108 comme un étau qui se resserre avançaient
inexorablement vers le centre de
la pièce. Au pied de son lit, un gynécologue en blouse
blanche s’agitait frénétiquement
en arpentant la pièce. Il répétait à
tue-tête un diagnostic bizarre :
In-com-pa-ti-bi-li-té !!!
À son chevet, Rémy, son pilote de mari, dardait sur elle
un regard chargé de
reproches. Ce cauchemar
l’avait hantée des nuits durant sans
qu’elle ne parvînt à s’en défaire. Ce fut
Rémy qui le chassa d’une simple
phrase : « Pourquoi ne pas adopter un
enfant ? » C’était
une idée généreuse et déconcertante de
simplicité ! Nelly était aux anges.
D’une part, elle réalisait son rêve, d’autre part elle
offrait le bonheur à un
enfant malheureux. Le destin, hélas, en décida tout
autrement. Moins d’un mois
après cette louangeuse intention, le Pilat ensevelissait
Rémy et leurs
espérances. Le sort s’acharnait sur la jeune femme.
Résignée à ne jamais
connaitre les joies de la maternité, elle se renferma sur
elle-même,
enfouissant ces désirs dans un célibat des plus
austères. Mais Steve arriva et
son amour changea la donne. Elle faillit s’évanouir de bonheur
quand son médecin
lui apprit qu’elle était enceinte : « Ca,
c’est la bonne nouvelle. La moins drôle c’est que vous devrez
rester alitée
tout au long de votre grossesse, si vous ne voulez pas perdre
l’enfant ». Neuf
mois allongée ! C’était interminable. Mais
c’était le prix à payer pour sentir
grandir la vie en soi. Ce sacrifice, elle le consentit les yeux
fermés. Aujourd’hui
elle ne le regrettait pas. Bien au contraire. ******* —
Il faudra que je te coupe les cheveux ! dit-elle à
Rémy en ébouriffant sa
tignasse blonde d’une paume de main énergique. Le
garçon se rebella : —
Arrête ! Je ne suis
plus un bébé maman. —
C’est bien vrai ! On dirait que
je
caresse mon balai-brosse. Comme
deux écoliers en rupture de bancs le jour des vacances
scolaires, ils
laissèrent leur joie éclater. Leurs éclats de rire
firent décoller un vol de merles
bleus qui s’était abattu sur les arbrisseaux d’atocas[9],
gonflés
de pommes de pré gourmandes, qui bordaient les allées. Un
bien-être suffisant, moelleux, confortable, envahit doucettement
l’âme de la
jeune femme. Avec délectation elle se remémora leurs
premières récréations. Il
lui sembla que c’était hier… Elle se replongea
au cœur de ses mercredis après-midi
tout suintants de soleil, de bonheurs, de fous rires, de joies
partagées, c’étaient
leurs morceaux de bravoure, bien à eux. Ils les
agrémentaient à leur convenance,
de jeux, de promenades sans fin, de folles gambades à travers la
forêt. Ils résonnaient
de mille histoires qu’elle peuplait au gré de son inspiration,
de dragons, de
lutins et de fées. Un imaginaire dont Rémy se
délectait inlassablement. Nelly
n’oubliait rien. Ni la bonne odeur du bol de chocolat chaud fumant sur
un coin
de table ni les tranches de pain grosses comme des mains de
bûcherons,
dégoulinantes de confitures, que Rémy dévorait
avec un appétit de petit ogre,
sous l’œil désabusé de la jeune maman. « Mange
proprement mon chéri, regarde ! La nappe est toute
tachée, tu n’es pas
raisonnable. » Le
garçonnet prenait un air contrit et la jeune maman du coin de sa
serviette,
essuyait ses lèvres, maculées de Cacao. Ces moments
d’intimité, ses trésors,
comme elle les appelait, elle les dissimulait au plus profond de son
être. Bien
malin qui voudrait les lui voler ! Pour pouvoir
s’occuper de l’enfant, elle avait dû négocier
pied à pied avec son patron, ses absences ponctuelles. Ce qui,
pour la jeune
femme, ce ne fut pas compliqué. Steve, avait pris à la
mort d’Édouard, la
direction du journal. L’indépendant
était devenu grâce à lui, le plus gros tirage de la
province de Québec. Promue
secrétaire de direction, Nelly l’assistait du mieux qu’elle
pouvait. Elle
s’acquittait de sa tâche avec bonheur et
comme un bonheur ne vient jamais seul, Rémy pointa le bout de
son nez. C’était
aux environs de Noël, dehors, il devait bien faire moins vingt
degrés, mais le
cœur de la jeune maman bouillonnait de bonheur. La vie, magnanime, lui
offrait
un cadeau inespéré. En
plein accord avec Steve
elle prénomma l’enfant Rémy. Le
tableau eut été idyllique, mais Steve accaparé par
sa notoriété naissante était
souvent en voyage. Rémy, différemment, compensait
l’absence de son père et les
heures que Nelly partageait avec lui, la comblait au-delà de
toute espérance.
Ce voyage initiatique vers le bonheur avait débuté en
France, quand Steve lui avait
proposé : — Pour
découvrir le Canada, pourquoi ne pas faire le même
périple que Jacques
Cartier ! —
Désolée, je déteste les bateaux, s’était
excusée Nelly. —
Qu’importe ! Jouons cela au bonneteau, avait-il proposé
malicieusement. Ils
embarquèrent à Rouen. La croisière fut
merveilleuse. Au large de Terre-Neuve,
une flottille d’icebergs s’invita, procurant à Nelly quelques
frayeurs
passagères, suffisantes pour ajouter une note
d’adrénaline à la traversée. À
Montréal, ils changèrent de bateau
et
remontèrent le Saint-Laurent. Elle se revoyait, rêveuse,
ivre de bonheur,
accoudée au bastingage. Ce n’était plus le Saint-Laurent
qui défilait sous ses
yeux, mais le Mississippi. Elle était Scarlett, et Steve qui la
tenait par la
taille, Clark Gable. Le steamer, comme un
cygne
blanc, remontait doucement le courant. À hauteur de Winston
Creek, dans la
baie, d’Hudson, la vue d’un groupe de baleines et de leurs baleineaux
émerveilla
Nelly. Quelques semaines plus tard,
passés les tracas de l’aménagement, elle
s’installait dans sa nouvelle vie. La région de
Chaudière-Appalaches
se révéla très agréable et les
Québécois hospitaliers au possible. Elle avait
l’impression de retrouver une France rêvée, une France de
carte postale. À
aucun moment elle n’eut le mal du pays. Steve n’avait pas menti, sa
province
était belle, belle et généreuse. Son livre sur la
malédiction des Kennedy était
devenu, dans le monde entier, un best-seller. Toutes ces années
empreintes de
douceurs avaient passées, trop vite, au goût de Nelly… ******* La
petite main de Rémy bien serrée au creux de la sienne,
elle remonta, d’un pas
léger, le large avenu bordé d’érables pourpres qui
traversait le lotissement d’est
en ouest. Loti de chalets alliant
tradition et
modernisme, agrémenté de vastes espaces verts, l’ensemble
fleurait bon la joie
de vivre.
Sur
ses flancs la rivière Chaudière domptée
par la construction d’un
barrage, situé deux kilomètres en amont coulait
paisiblement. L’automne
touchait à sa fin. Il faisait encore très chaud. Le
thermomètre n’abdiquait
pas, il affichait gaillardement vingt-trois degrés. Cet
été indien, alimenté
par les masses d’air chaud qui
remontaient
d’Amérique du Nord le long de l’estuaire du Saint-Laurent avait
pris ses
quartiers, trois semaines auparavant. Il perdurait, au grand bonheur
des
riverains. Au
bout de la promenade, le chalet profila sa silhouette tranquille et
rassurante.
Aucune barrière, aucune haie, ne le dissimulait à la vue
du promeneur. La
pelouse était verdoyante de bonne santé. Jack
Beauregard, le vieux jardinier cajun chargé de l’entretenir ne
tarissait pas
d’éloges sur sa protégée. « Une
pelouse comme ça M'dame Danièle, vous n’en trouverez
point une autre dans le
pays ! Peut-être b’en qu’en Angleterre…
quoiqu’encore. » Avec
ses formes angulaires à la géométrie
débridée, son toit de bardeau vert et ses
immenses baies vitrées où la lumière rayonnait
librement, la maison ressemblait
à un mille-feuille de verre. L’architecte avait conservé
les fenêtres à
glissière courantes en Amérique du Nord :
« Les guillotines »
comme les appelait Nelly. Avec son sous-sol enterré qui pouvait
contenir huit
voitures, ses seize pièces, sa
terrasse
en bois exotique coiffée d’une verrière Hi-Tech, son coin
relaxation - piscine,
sauna, hammam, c’était la plus belle et la plus cossue
des villas du lotissement. Les
panneaux
solaires, bien intégrés dans la verdure du jardin
japonais se distinguaient à
peine. Sagement
assis sous le préau de la véranda, Marinette et petit
Claude les virent arriver
de loin. Ils se levèrent et accoururent à leur rencontre.
Nelly les
salua : —
Bonjour Marinette, bonjour petit Claude ! —
Bonjour Nelly, bonjour Rémy ! répliquèrent en
chœur les gosses. Rémy
déposa un gros bisou sur les joues couleur groseille de la
petite fille et une
tape amicale sur les épaules de petit Claude. —
Les enfants, il me reste un peu de pâte au frigo, est-ce que
ça vous dirait des
pancakes au sirop d’érable et des galettes de maïs ? Les yeux des
enfants
s’allumèrent, trahissant leur envie. —
Miam… j’en ai l’eau à la bouche ! Se réjouit petit
Claude. —
Super ! s’exclama
Marinette. —
Ma mère fait les meilleurs pancakes de la région !
claironna fièrement
Rémy. —
Comment de la région ? Ne mégotons pas les enfants,
du Canada tout
bonnement et, avec l’aide de la chance, du monde entier, tout
simplement !
Plaisanta Nelly. La
petite troupe, en riant, se dirigea vers le perron du chalet. Le temps
se
couvrait. De gros édredons gris dans le lit bleu du ciel se
pelotonnaient en masses
menaçantes. —
Hâtons-nous de rentrer. Le vent se lève. Le temps pourrait
tourner,
conseilla prudemment Nelly. Une
bourrasque s’éleva. Les feuilles des érables rougeoyants
tournoyèrent dans un
curieux ballet : valse à l’endroit, valse à
l’envers. Dans le salon, Rémy,
Marinette et petit Claude engloutissaient au fur et à mesure de
leurs arrivées
les pâtisseries bien chaudes. Le plat posé au centre de la
table restait vide,
au grand dam de Nelly qui s’activait dans sa cuisine, sans arriver
à apaiser la
boulimie galopante de ses petits ogres. De la cuisine, la bonne odeur
de la
pâte mise à frire se répandit dans la maison. Elle
s’évada par la fenêtre et
s’invita dans les chalets voisins. Le portail du balcon, mal
refermé, malmené
par le vent, se mit à battre, de manière syncopée
tout d’abord, puis de plus en
plus régulièrement. Ce claquement incessant agaça
Nelly. Elle décida d’y mettre
fin. Elle
sortit en pestant contre cette porte qui jouait des percussions, sans
même
avoir une notion de musique. Avec son torchon à la main et son
tablier bleu en
bandoulière, elle avait l’air d’une mégère
attendant son mari au retour d’une
soirée bien arrosée. Là-bas
près de la borne d’incendie, madame Léveillée
fermait ses volets. Le vent
giflait la façade de sa maison. Les feuilles du sycomore, en
tornades pourpres
et vertes, commençaient à s’envoler en tourbillonnant. Le
grand arbre, secoué d’un frisson convulsif, tremblait de toutes
ses branches. L’avion,
là-haut, commença à bouger. Timidement tout
d’abord, puis prit d’une frénésie
de liberté, il dégagea une aile, puis l’autre. Enfin, il
s’extirpa tout entier
de sa ganse arborée. Totalement libéré, il se mit
à planer au gré du vent,
confiant son sort à Éole. Nelly,
occupée à coincer la porte rebelle à l’aide d’une
cale de fortune, le vit
arriver. Amusée tout d’abord, intriguée ensuite, elle
observa d’un œil curieux
son vol plané. On eût dit qu’il connaissait le chemin de
la maison. Il ondula
au ras des gouttières, puis il monta au faîte du toit
qu’il domina d’une bonne
toise et resta là de longues minutes, balloté par les
courants d’air. Elle
resta pétrifiée, fascinée par ce
phénomène étrange pour lequel elle ne
possédait pas d’explication. Elle ne croyait pas aux signes,
mais un trouble
profond s’empara d’elle. Très
haut dans le ciel, dans la droite ligne de l’avion, des formations
d’oies bernaches
en partance vers le sud, attirèrent son attention. Son regard
se focalisa sur la formation de tête. Elle fronça les yeux
pour essayer de les
distinguer mieux. Sa vue se brouilla. Une image se sublima sur celle
des
volatiles. Un grand oiseau aux reflets d’argent volait maintenant
à leur place,
aux commandes de son Mirage, Rémy Dubreuil lui souriait. [1][1]
Personnel
féminin de l’Armée de terre. [2]
Bruyère commune à fleurs
roses. [3]
Dans la mythologie
celtique, signifie : sanctuaire, lieu consacré. [4]
Expression
québécoise : berner, tromper. [5]
Transformateur
haute tension ; utilisé dans un poste de
télévision équipé d'un tube
cathodique. [6]
TDF, anciennement Télé Diffusion de France,
est une entreprise
du secteur numérique, possédant un ensemble de
plateformes hertziennes
multi-formats et multi-supports pour gérer et distribuer
les contenus vidéo, audio et les données de ses clients
vers tous types de
récepteurs. [7] Centre de Recherche et d’Investigations en
Télécommunication. [8]
Franc des Colonies
françaises d'Afrique. [9]
L’atoca est plus
connu sous le nom de canneberge ou Cranberry. |
Nous adressons nos sincères remerciements à notre Ami
Daniel Rouet en proposant cette lecture à nos internautes ; que
ces derniers sachent apprécier ce beau geste.
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