LA LÉGENDE DES CHIRATS

 

Tous ceux qui ont randonné sur les sommets du Pilat connaissent ces vastes étendues d'éboulis de pierres grises, sans végétation, que l'on nomme des chirats, un mot local apparenté à d'autres appellations dialectales, telles que chier en Velay, ou cheire en Auvergne, bien que leurs natures géologiques soient différentes. Les linguistes nous démontrent que tous ces mots viennent du bas-latin carium, lui-même tiré du pré-indo-européen car, « pierre, rocher ». Les géologues nous expliquent que les chirats du Pilat sont dus à un phénomène péri-glaciaire. Il n'y a jamais eu de glaciers dans le Pilat, mais ils n'étaient pas loin, aussi lors des épisodes de glaciations la température de notre massif est descendue très en dessous de zéro. Des chicots rocheux sommitaux ont été fragmentés en multiples débris par le gel, le comportement de la roche favorisant le débitage en gros blocs. La gravité a d'abord joué son rôle, les pics morcelés se sont écroulés en éboulis, puis les pierres soudées par le gel ont plus ou moins glissé en masse, selon la pente du terrain.

Les chirats du Pilat sont formés de gneiss, une roche sédimentaire à l'origine, métamorphosée par la montée de magma qui a soulevé le massif, il y a trois cents millions d'années. Cette couche a joué le rôle d'un couvercle, empêchant l'éruption du magma, ainsi il n'y a pas eu de volcans comme en Auvergne, n'en déplaise aux éditeurs de cartes postales de la Belle Époque qui voyaient dans les chirat des éboulis basaltiques, donc volcaniques.

 

Carte postale début XXe siècle imaginant une « mer de chirats » basaltique

 

Mais il en a résulté de ce phénomène une compression formidable qui a transformé la roche sédimentaire en gneiss ou en granite dans la partie centrale du massif, en micaschiste en périphérie. La structure géologique du gneiss est comparable à celle de son cousin germain le granite, c'est un mélange de cristaux de quartz, de feldspath et de mica, mais du fait de la compression elle présente un aspect feuilleté caractéristique. Les chirats ont étonné les premiers naturalistes venus explorer les monts du Pilat. Certains y ont vu les ruines de quelque forteresse romaine, une croyance alimentée par des sortes de cabanes circulaires que l'on voit sur certains chirats. Des abris construits en réalité par les soldats de Napoléon pour surveiller l'ennemi autrichien, cases sommaires dont une demi-douzaine d'exemplaires subsistent.

 

Chirat du Crêt de l'Arnica et son « igloo »

 

Le géographe américain Morton-Fullerton, émerveillé par son voyage dans le Pilat, écrivait en 1907 : « D'immenses coulées de rochers dévalent comme des cascades figées […] Tout le sommet du Pilat en est couvert. D'où cela vient-il ? Le chirat – pour me servir du mot du terroir – produit une puissante impression ; rien n'est plus étrange. C'est comme si une cime plus haute de la montagne avait reçu le choc foudroyant d'un bolide qui l'aurait brisée en miettes. »

 

Chirat du Crêt de la Perdrix, au début du XXe siècle

(Carte postale ancienne)

 

On trouve des chirats quasiment sur tous les sommets du Pilat au-dessus de 900 m d'altitude. Le Crêt de la Perdrix n'est qu'un grand chirat conique ; c'est lui que Jean du Choul évoquait, au début du récit de sa seconde expédition dans le Pilat, quand après avoir sans doute passé la nuit à la Jasserie il découvrait les montagnes aux alentours et parlait de ce « lieu appelé Agenolière, amas de roche que l'on tient pour une colline ». L'amas de roches que l'on tient pour une colline, c'est la définition parfaite du Crêt de la Perdrix, c'est le chirat formant la zone sommitale. Pourquoi ce nom Agenolière, que Jean du Choul est le seul à mentionner ? Parce qu'en 1555, date de la publication du livre de du Choul, était encore vivace le souvenir des sacres pratiqués jadis sur cette montagne, sur cette Pierre du Roi devenue Peyre de Rix en patois et Crêt de la Perdrix enfin, quitte à créer une légende pour expliquer ce nom familier dérivé d'un nom que les gens ne comprenaient plus. Or, dans quelle position se tenait le futur roi au moment de son sacre ? À genoux, bien sûr, et la Pierre du Roi était avant tout un agenouilloir, une Agenolière...

Et puis il y a le Crêt de la Chèvre et son chirat Vicinet, le Crêt de l'Arnica, le Crêt de l'Étançon et son chirat de la Tourette, où aimait venir rêver le botaniste Claret de la Tourette qui lui a donné son nom, chirat bien connu pour son sapin phénomène qui pousse à l'horizontale. Et le Crêt du Rachat, le Crêt de l'Œillon et son chirat qui dévale vers le Rocher de la Chèvre, le Pic des Trois Dents, Saint-Sabin, le chirat des Cassous, Chirat Rochat, le chirat de la Magdeleine, le Grand Chirat au-dessus du Saut du Gier, et j'en oublie sûrement.

 

Chirat Vicinet sous le Crêt de la Chèvre

 

Les chirats sont non seulement typiques et emblématiques du Pilat, mais en plus on n'en trouve nulle part ailleurs en France, ni même en Europe. Les chiers de la Haute-Loire sont granitiques ou basaltiques, les cheires du Puy-de-Dôme sont d'anciennes coulées de lave. Il n'y a qu'en Amérique, paraît-il, que l'on peut trouver des éboulis de gneiss comparables, dans la chaîne des Appalaches. Mais évidemment, là-bas, on ne les nomme pas des chirats ! C'est dire si nous pouvons être fiers de nos chirats ! Ils sont uniques au monde !

Une telle particularité valait bien une légende. Alors la voici, telle que la racontaient les anciens, pour la veillée de Noël. Ce soir-là, les enfants avaient la permission de veiller eux aussi, puisque toute la famille quitterait ensuite la maison pour aller assister à la messe de minuit. En conséquence, les plus âgés parmi les convives se faisaient une joie de raconter leurs histoires à l'intention des plus jeunes. Les mauvaises langues disaient que chaque année ils en rajoutaient, voire qu'ils inventaient carrément de nouvelles légendes, mais où serait le merveilleux si l'on devait chercher une explication rationnelle à tout ? Surtout un soir de Noël où il fallait bien laisser un peu de place à la magie... Alors entre deux bouchées de châtaignes grillées, qu'une lampée de vin blanc doux nouveau permettait de faire glisser, l'aïeul commença à conter...

 

Chirat du Crêt de l'Étançon

 

C'était il y a longtemps... très longtemps. En ce temps-là notre montagne n'était pas encore nommée Pilat. Il faut dire qu'il n'y avait personne pour nommer quoi que ce fût. Car c'était il y a si longtemps que l'homme n'était pas encore apparu. Ceux qui croient que c'est le Bon Dieu qui a créé le monde vous diront que cette histoire-là s'est déroulée au Troisième Jour de la Création, alors que Dieu avait formé le ciel, la terre, les océans, les montagnes, les arbres et les plantes, mais n'avait pas encore créé ni les animaux, ni l'homme. Ceux qui ne croient en rien feront observer que cette histoire a duré bien plus qu'un jour, ce à quoi les premiers répliqueront que par « jour » il faut comprendre « ère », et qu'ainsi on retombe sur ses pattes. Bon ! Je ne vais pas ouvrir le débat... Chacun pensera ce qu'il voudra.

Ce qui est sûr, c'est qu'en ces temps si lointains, la nature était douée de pensée et de parole. Les arbres, les fruits, les fleurs, étaient capables de raisonner et de parler. Et même les pierres, les rochers et les montagnes, et même les rivières, les lacs et les mers. Mais si, c'est comme je vous le dis ! Tant pis si vous ne me croyez pas. Était-ce le Bon Dieu qui avait voulu et créé tout cela ? Disons oui, le Bon Dieu, si vous y croyez. Enfin, tout de même, un Démiurge, une Déité, un Être suprême, un Verbe, un Logos, un Grand Architecte, une Raison, appelez-ça comme vous voulez. Allez, moi, pour être original, je dirai la Lumière. Eh bien c'est cette Lumière qui gérait le jardin d'Éden. Car ce n'était pas autre chose, notre Pilat, en ce temps-là : le paradis sur terre.

Pourtant par un jour d'hiver la nature décida de se révolter !

« Ce froid, cette neige, ces jours si courts, tout cela ne sert à rien, disait-elle. Pourquoi ne sommes-nous pas au printemps ?

– Et d'ailleurs, quel besoin avons-nous, disaient les fleurs, d'attendre l'été pour nous parer de nos belles couleurs ? Nos pétales pourraient s'épanouir bien avant...

– Et moi, répondait le blé, pourquoi attendrais-je d'avoir une si longue tige pour porter mes épis ?

– Et nos fruits, continuaient les arbres, nos branches pourraient bien s'en garnir dès le printemps ?

– Tout cela est fort juste, remarquaient les rivières, ces étourdies, il serait plus agréable pour nous de couler dans une région où le printemps régnerait perpétuellement, plutôt que d'être gelées trois ou quatre mois sur douze !

– C'est décidé, firent-ils tous en chœur, demandons à notre créateur de supprimer les autres saisons, et restons au printemps du début à la fin de l'année ! »

 

Chirat sous les Trois Dents, en allant vers Dentillon

 

Ces paroles, ressassées à longueur de journée, vinrent aux oreilles de la Lumière, qui décida de donner une leçon à ces insensés. Elle édifia autour de ce pays une barrière infranchissable, et à l'intérieur elle supprima printemps, été, automne et hiver, pour faire régner une saison unique que le révoltés nommaient le printemps, mais qui ne l'était pas vraiment. Des fleurs de toutes les couleurs s'étalaient sur les prairies, le blé encore vert s'enorgueillissait de ses épis, des grappes de fruits pendaient aux branches des arbres encore frêles, et des sources l'eau s'écoulait en bruissant. Cependant, au bout d'un moment tout ce joli monde s'estima encore mécontent !

« Nos pétales ne s'ouvrent pas assez vite, disaient les fleurs.

– Mes épis tardent trop à dorer, répondait le blé.

– Nos fruits ne sont point encore mûrs, continuaient les arbres.

– Demandons au Créateur de faire régner en permanence l'été, c'est la meilleure des saisons. »

Et cela leur fut accordé. Alors doucement une sorte d'été se mit en place. Les fleurs éclataient de couleurs, les blés et toutes les céréales étaient dorées à souhait, les fruits gorgés de sucre pavanaient sur leurs arbres. Les rivières clapotaient de joie du matin au soir, et même les rochers chauffés par le soleil s'extasiaient. Mais bientôt les fleurs se fanèrent, les blés trop chétifs se courbèrent de fatigue, et les branches des arbres cassèrent sous le poids des fruits, qui pourrissaient ensuite sur le sol desséché. Quant aux rivières et aux lacs, leur niveau baissa de manière alarmante, et à force de chauffer les pierres finirent par éclater.

« C'est la faute du soleil qui est trop fort, prétendirent ces aliénés, demandons au Créateur de faire régner en permanence l'automne, c'est la meilleure des saisons. »

 

Automne dans le Pilat

 

Le soleil, à qui la Lumière avait demandé d'obéir aux ordres des révoltés, se fit plus doux. Pour un temps, le pays redevint verdoyant. Mais ce qui devait arriver arriva : les végétaux ne purent résister longtemps à cet automne perpétuel, aussi doux fut-il. Pendant ce temps, dans les autres contrées, l'hiver touchait à sa fin. Il avait eu son utilité, pendant ce temps la nature s'était reposée et maintenant elle se préparait à renaître. Alors sous le pâle soleil du printemps la nature revint doucement à la vie. Lentement tiges et branches s'apprêtaient à porter fleurs, fruits et épis. Puis l'été arriva, en temps et heure, suivi par l'automne, selon un rythme immuable et depuis longtemps éprouvé. Mais dans le pays qui allait devenir le Pilat, la végétation mourrait, les rivières s'asséchaient. Comprenant son erreur, la nature révoltée demanda grâce à son créateur, mais la Lumière avait décidé de la punir. Et pendant que le reste du monde poursuivait son cycle naturel, ce pays présomptueux se dessécha entièrement, ne formant plus qu'un immense éboulis de rochers, brûlé par le soleil. Longtemps il resta ainsi, pour servir d'exemple aux autres contrées.

 

Vus de Chirat Rochat, le chirat de la Magdeleine et les sommets du Pilat

 

Un jour cependant, la Lumière estima que la leçon avait porté. Elle fit pleuvoir des trombes d'eau sur le pays, le vent impétueux vint ensuite apporter des milliers de graines minuscules mêlées à tant de poussière que le sol retrouva son aspect d'antan, et l'hiver étendit son blanc manteau. Au printemps, tout redevint normal, et les barrières abolies plus rien ne différencia le Pilat du reste du monde. La Lumière allait pouvoir créer les animaux, et l'homme, pour venir l'habiter. Mais il fallait qu'un signe restât manifesté, clair et visible, pour rappeler cet épisode incroyable et servir d'avertissement à ceux qui seraient tentés de défier le Créateur. Alors en quelques endroits, près des sommets, subsistèrent des zones de rocaille dénudée, où rien ne poussa jamais. Ces chaos de rochers, destinés à perpétuer le souvenir de cette histoire déplorable, ont reçu le nom de chirats...

 

Le chirat du Purgatoire

Il mérite bien son nom, pour les randonneurs qui le traversent

 

Vous vous demandez sans doute comment je sais tout cela ? La nature était douée de parole, vous ai-je dit. Ce don a disparu, elle en a été dépossédée au profit des animaux, qui eux-mêmes l'ont transmis à l'homme, car c'est ainsi que les choses devaient s'opérer. Oh ! À une exception près : il existe un insecte, un coléoptère très utile, qui constitue une espèce endémique, c'est le carabe des chirats. Lui seul sait encore parler, à qui veut bien l'entendre. Allez sur les chirats, comme Marc Antoine Louis Claret de la Tourette qui y passait ses journées, écoutez la nature, et si vous êtes suffisamment patient, l'esprit suffisamment ouvert, le carabe des chirats viendra vous conter les légendes du Pilat...

Minuit approchait, quand l'aïeul eut terminé son conte. Il était temps de partir pour la messe. La maison allait rester sans occupant humain pendant ce temps. Chiens et chats allaient veiller, en attendant leur retour. La maîtresse de maison prit soin de placer sur les braises de l'âtre une grosse bûche de bois, pour entretenir une présence pendant l'absence de la famille et de ses invités. En Provence, d'où cette coutume était venue en remontant le Rhône, on utilisait une bûche d'olivier. Mais il n'y avait pas d'olivier dans le Pilat à cette époque, et ceux que l'on peut y voir aujourd'hui ont été importés d'on ne sait où. Alors on utilisait un bois plus local, issu d'un conifère : sapin, pin, épicéa, mélèze, les espèces ne manquaient pas. La bûche était arrosée de ce qui restait de vin blanc doux, qui retarderait sa combustion. Sur la table, on ramassa toutes les écorces de châtaignes, dont on fit un tas, que l'on jeta dans le foyer par-dessus la bûche. Au contact des braises, elles s'enflammèrent d'un coup, et leurs flammes ne tardèrent pas à se communiquer à la bûche. Plus tard, sous l'action de la chaleur, le bois gorgé du sucre du vin blanc éclaterait en gerbes d'étincelles sonores.

La bûche de Noël... Quelle jolie coutume... Aujourd'hui c'est devenu une pâtisserie, ou un dessert glacé. Les gourmands y ont gagné, mais la magie de Noël y a beaucoup perdu.