Le Songe Merveilleux de Béatrice

******* à travers les textes *******







Par
Eric
Charpentier





Le Dossier
Novembre 2008







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    En novembre dernier, nous avions abordé le personnage de Béatrice de la Tour du Pin, fondatrice de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez, en travaillant sur les renseignements biographiques que nous pouvions tirer des différents documents historiques la concernant. Cette approche qui jusque là n’avait jamais fait l’objet d’étude attentive, nous avait permis de déterminer à quelques années près les grands évènements de sa vie avant son veuvage : famille, naissance, mariage, enfants. Nous avions alors poussé l’étude un peu plus loin en nous interrogeant sur les quelques années qu’elle dû passer seule à Châteauneuf, sa résidence douairière, pendant que son époux, Guillaume de Roussillon mourait en Terre Sainte et que se tramait la fondation de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez(1).

    Nous en étions donc restés là, approximativement en l’an 1277/1278, années charnières dans la vie de notre personnage puisque  précisément, à cette époque la fondation de la chartreuse allait faire entrer Béatrice dans la grande histoire.
Les sources susceptibles de nous renseigner sur cette fondation demeurent malgré tout peu nombreuses. Nous disposons en premier lieu de l’acte de fondation passé dans le cloître de Taluyers en date du 24 février 1281 (nst) et en second lieu du récit miraculeux relatant le songe de Béatrice.

    Concernant la première source, il s’agit d’un document manuscrit dont nous ne possédons plus que des copies imprimées de seconde main, l’original étant semble-t-il perdu. Cette charte de fondation nous a été rapportée de manière assez détaillée par Dom Charles Le Couteulx vers 1687(2). Cet auteur chartreux fut précédé de quelques années par Claude Le Laboureur en 1681 qui en donne aussi une version exhaustive(3). Mais le premier auteur à nous avoir informé – néanmoins de manière trop partielle - sur cette charte fut Christophle Justel dans son « Histoire généalogique de la maison d’Auvergne » édité en 1645(4). Ce sont là effectivement les trois références bibliographiques que mentionnait Antoine Vachez lorsqu’il publiait à son tour en 1904 la charte de fondation dans son ouvrage consacré à la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez(5).

    La seconde source qui va nous intéresser dans cette première étude est le récit du songe miraculeux de Béatrice. Touchée par la grâce divine - au point que les chroniqueurs chartreux eux-mêmes la qualifieront de « Dame de grand mérite et vertu » (6) -  celle-ci reçut les visions merveilleuses qui la poussèrent à se rendre sur le lieu de la future chartreuse et à en organiser sa fondation. Le récit de ce songe se décline de trois manières : tout d’abord une lettre manuscrite de Béatrice elle-même à l’attention de Jean, Prieur de la chartreuse de Paris (A) ; ensuite une inscription qui figurait jadis dans la chapelle de Sainte-Croix-en-Jarez (B) et enfin une autre inscription que l’on trouve au bas d’un tableau conservé à la Grande-Chartreuse (C). (7)

    La lettre de Béatrice au prieur de Paris, Dom Jean de Louvoyes (A), nous est connue grâce aux écrits d’Antoine Vachez en 1904(8) (M), ceux de l’abbé Benoît Chambeyron vers 1850(9) (L), ceux des chroniqueurs chartreux Dom Le Couteulx(10) (I) et Dom Le Vasseur vers 1687(11) (J), Dom Maillet vers 1678(12) (H), Dom Nicolas Molin vers 1638(13) (G), et enfin par ceux du jésuite Pierre Bullioud approximativement à la même époque(14) (F).

    Quant à l’inscription qui relatait également le songe de Béatrice et qui figurait jadis dans la chapelle de Sainte-Croix-en-Jarez, elle nous est rappelée à nouveau par Dom Nicolas Molin toujours vers 1638 (G), mais encore par Dom Polycarpe de la Rivière en  1621(15) (E) et Jacques Gaultier en 1609(16) (D).

    Enfin, l’inscription que l’on trouve au bas d’un tableau conservé à la Grande-Chartreuse et qui porte aussi la narration du songe de Béatrice (C), nous est rapportée par Jean Antoine de la Tour Varan au début du XIXè siècle(17) (K), laquelle sera reprise par Antoine Vachez dans son ouvrage sur la chartreuse (M).

    Nous n’avons pu retrouver la lettre originale de Béatrice (A), probablement en est-il de même que pour la charte de fondation, à savoir qu’elle disparut dans la tourmente révolutionnaire(18). De fait, notre première démarche dans cette recherche sera de nous interroger sur l’authenticité de la dite lettre, car finalement, sans preuve de l’existence d’un original, quel crédit historique pourra-t-on porter aux documents de seconde main ? Rappelons notamment que l’hypothèse d’un faux a déjà été émise par quelques auteurs(19).

    Nous allons donc dans cette première partie consacrée au songe miraculeux de Béatrice, examiner pour chacune des trois déclinaisons  que nous venons d’exposer (A, B et C), les versions de la lettre qui nous sont rapportées par chaque chroniqueur de manière à voir s’il est possible de hiérarchiser chacun de ces textes. Nous adopterons la forme chronologique décroissante, en partant du dernier auteur à nous avoir rapporté la fameuse lettre, en l’occurrence Antoine Vachez (M),  pour terminer avec le plus ancien de ceux-ci, à savoir Jacques Gaultier (D). A l’issu de ce travail, il nous sera permis d’émettre une hypothèse sur l’origine  probable du songe de Béatrice.





Sainte-Croix-en-Jarez Vue sur les jardins et la cellule du Prieur



1 – La version (M) d’Antoine Vachez en 1904.

    Antoine Vachez, éminent érudit qu’il ne convient plus de présenter dans l’histoire de la chartreuse(20) s’est intéressé très tôt à la fondation de cette maison puisque c’est en 1865 qu’il nous livre ses premiers écrits sur le sujet(21) (M’). A cette date, l’auteur est encore jeune et il ne dispose pour son étude que des récents écrits de l’abbé Benoît Chambeyron ; aussi il est tout naturel de retrouver dans ce premier travail les mêmes éléments que donnait son prédécesseur, à quelques enjolivures près. On notera d’ailleurs que dans l’un des passages de la lettre de Béatrice, l’abbé avait traduit « Duc de Savoie » au lieu du traditionnel « Comte de Savoie » et que Vachez avait reproduit la même erreur dans son texte. Il est de fait parfaitement clair que Vachez s’appuie entièrement sur l’abbé Chambeyron (L) dans cette première publication, auteur qu’il mentionnera d’ailleurs dans ses sources.

    Antoine Vachez poursuivra de savantes recherches tout au long de sa vie sur l’histoire de la chartreuse, recherches qui aboutiront quelques quarante années plus tard à la publication de l’ouvrage de référence sur Sainte-Croix : la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez, publié en 1904(22). Dans ces derniers écrits, l’auteur ne laisse plus de place au doute, il s’appuie cette fois sur des sources multiples qu’il a pris la peine de vérifier avec le plus grand soin. Il ne change pas foncièrement la narration de la fondation qu’il donnait en 1865, bien qu’il corrige néanmoins la petite erreur dont nous venons de parler et qu’il ne cite plus cette fois dans ses sources l’abbé Chambeyron. A la fin de son ouvrage, dans la série des preuves, il publie la lettre de Béatrice en version latine que nous donnons ci-dessous et qui nous servira de référence pour toute la suite de cette étude.


L’ouvrage d'Antoine Vachez Paru en 1904



« Religiosæ personæ et devotæ in domino nostro J. C. fratri, Joanni, priori Vallis viridis, propè Parisios, ordinis Cartusiensis. Beatrix de Turre, conjux quondam nobilis militis, Domini Guillelmi de Rossillione, domini Annoniaci, domicella, Jesu Christi et gloriosæ Virginis Mariæ, salutem; et omnibus ejusdem amicis recommendatis orationibus ejus gloriosis, et fratrum religiosorum virorum in eodem Jesu Christo et gloriosa Matre ejus.

Noveritis magnum gaudium nobis adfuisse quandô ad nos venientes prius litteras vestras videramus; nam revera largè vobis mandavimus quomodo in visione recepimus à Domino, ut fundaremus domum vobis, voluntate Dei nostri J. C. et gloriosæ ejus Genitricis. Ad hæc non ignoretis quod, post Domini Guillelmi conjugis nostri decessum, multis mundi hujus occupationibus vexatæ fuimus et maximè quia nostri carnales amici excitabant nos ad secundas nuptias transire ; quod quidem nobis erat admodum dolorosum et amarum, cum in primordiis nostræ juventutis firmassemus cor nostrum in Deo et in sua matre gloriosa, quod nunquam alium ab illo cui Jesus Christus nos copulaverat, susciperemus maritum. In hac ergo tribulatione tantaque conturbatione laborantes, deprecatæ sumus Dominum ut doloribus prædictis, nos liberare dignaretur.

Itaque accidit quod quadam nocte nobis lecto decumbentibus quædam apparuit in somnis nobilissima Crux argentea, admodum splendens et clara, et in circuitu ejus stellæ pulchræ, valdèque lucidæ, quarum una præ cæteris propinquior cruci videbatur. Quadam insuper aliâ nocte, inter quintam et sextam feriam, cum in eadem positæ tribulatione rogaremus Dominum nostrum J. C. ut daret nobis per suam pietatem ex tanto dolore nostro consolationem respexit iterum verax Deus et mater ejus gloriosa ad orationem nostram ; et visionem supra narratam iterato vidimus, ita quod crux et stellæ in tantum nobis appropinquarent, quod tangere nos velle viderentur ; et cæperunt ire versus locum ubi fundanda erat domus nostra.

Diluculo itaque surgentes, perreximus ad Ecclesiam, et ibi reddentes officia nostræ devotionis, de sancta et vera Cruce missam facimus celebrare. Expletâque missâ, accersito militi diximus ut nostrum suumque properare facerat palafredum, equos etiam domicelii, quia equitare disponebamus.
Nobis igitur iter arripientibus et celeriter alios præcedentibus equitando, ecce Crux et stellæ, quas videramus, antecedebant nos, quousque venientes starent in loco ubi erat dicta domus nostra construenda; in quo quidem loco nos nunquam fueramus ; nulli preterea hominum nostrum propositum de ædificanda  domo revelaveramus.

Cum igitur pervenissemus ad locum, venit ad nos ille cujus erat possessio loci, dixitque nobis : O Domina, ad quid huc venisti ? Ego, inquit ille, somniavi quod vos volebatis emere eamdem possessionem. Quibus auditis cognovimus, hæc venisse voluntate Domini nostri J. C. et benedictæ Matris ejus, et emimus dictam possessionem per duos viros prudentes et sapientes.

Erat enim terra dicta dictæ possessionis libera ab omnibus usagiis. Dictus vero possessor ab antiquo debebat nobis homagium.

Cùm ergo esset dies penitentiæ, videlicet feria sexta, nostram ibidem corporalem recepimus refectionem. Casuque fortuito illuc venit ad nos quidam latomus magister, qui tunc serviebat Comiti Sabaudiæ et à nobis interrogatus quo tenderet, respondit in hæc verba : Domina mea, ego ad vestram accessi præsentiam, propter hoc, quod venit mihi in mentem vestræ esse voluntatis unam fundare domum ordinis Cartusiensis.
 
Quo audito, quamvis paucas pro tunc haberemus pecunias, nihilominus pactum cum eo fecimus, assignando pro ædificiis ipsius nostræ doinus pecuniarum quantitatem certam. Et licet liberis multisque aliis essemus oneratæ ; tamen reditu et proventu, Deo miserante, abundavimus. Super his igitur gratias Deo agimus quantas valemus, quia dedit nobis velle tale opus aggredi et operari. Ipse enim omnia fecit et perfecit usque in finem et omnium ipse est principium et finis, qui nos ad finem bonum perducat. Amen. »



    En outre, Antoine Vachez nous donne les trois références suivantes qui à priori doivent également nous rapporter ladite lettre :

Dom Le Couteulx, Annales ordinis Cartusiensis, IV, p. 344.
Bullioud, Lugdunum sacro-profanum, f°112
D. Le Vasseur, Ephémérides ordinis Cartusiensis, II, p.289.


    Nous avons donc recherché chacune de ces sources pour connaître de laquelle Vachez s’était réellement inspiré, toutes trois se trouvent d’ailleurs conservées dans le fonds ancien de la bibliothèque municipale de Lyon. L’analyse de ces nouvelles références montre à ne pas s’y tromper qu’il n’y a aucune identité entre les versions de la lettre données par Dom Le Couteulx (I), Bullioud (F) et Dom Le Vasseur (J). Au contraire, nous verrons par la suite que chacune est assez différente quant à la forme, même si le fond reste à peu près identique.

    De surcroit, cette analyse met encore en évidence que la version latine de la lettre donnée par Antoine Vachez (M) et que nous avons reproduite ci-dessus a été tirée des écrits de Dom Le Couteulx (I). A cet égard, nous signalerons simplement qu’il n’existe entre les deux lettres quasi aucune différence textuelle : à peine six modifications d’un texte à l’autre, alors que si l’on compare la lettre donnée par Dom Le Vasseur (J) à celle de Vachez  (M) nous relevons dix-sept variations flagrantes. De même, la comparaison entre les textes de Vachez (M) et de Bullioud (F) révèle un nombre très important de variations au point de considérer ce dernier comme un cas tout à fait à part. Nous aurons l’occasion d’en reparler dans la suite de cette étude.


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2 – La version (L) de l’abbé Benoît Chambeyron – vers 1850.

    L’abbé Benoît Chambeyron, à ne pas confondre avec J. B. Chambeyron, auteur des « Recherches historiques sur la ville de Rive-de-Gier », ouvrage publié en 1845, avec lequel il ne partage que le patronyme, était natif de Longes à quelques kilomètres à peine du village de Sainte-Croix-en-Jarez. Cette proximité le porta certainement à s’intéresser de près à l’histoire de la chartreuse. Il participa vers les années 1850 à la rédaction de l’ouvrage de Théodore Ogier, « La France par cantons - Le Pilat - cantons de Saint Chamond et de Rive de Gier , Paveysin », en étant l’auteur de la notice sur Pavezin et Sainte-Croix-en-Jarez (Sainte-Croix-en-Pavezin à l’époque) (23).

    On n’a sans doute pas assez souligné l’importance de l’ouvrage imprimé par Théodore Ogier pour l’histoire de la chartreuse : c’est en effet le premier imprimé mis à la disposition du grand public contenant les prémices d’une histoire de cette maison. Sous la plume de l’abbé sont rassemblés nombre d’éléments constituant l’histoire de la dite chartreuse depuis sa fondation jusqu’à la Révolution. Ces éléments serviront comme nous l’avons signalé plus haut à assoir la première notice de Vachez en 1865 (M’) mais surtout ils le pousseront à mener toutes ses recherches futures. On peut d’ailleurs s’interroger pour savoir quelles seraient aujourd’hui nos connaissances sur la chartreuse si Chambeyron n’avait pas rédigé sa fameuse notice et par là encouragé tout le travail de Vachez. On sera d’autant plus surpris par la faible reconnaissance que ce dernier aura pour son aîné dans son ouvrage paru en 1904, lequel passera totalement sous silence le nom de l’abbé.

    Dans sa notice, Chambeyron ne cite que très peu de sources et  mentionne tout au plus : Nicolas Molin, pour l’incendie de la chartreuse,  manuscrit dont nous ignorons la provenance ; Christophe Justel, pour la charte de fondation, ouvrage imprimé en 1645 et Claude Le Laboureur également pour la charte de fondation, ouvrage imprimé en 1681. Quant à  la lettre de Béatrice il nous précise simplement qu’il l’a tire d’un manuscrit  (I ou I’) lorsqu’il déclare « Le manuscrit que j’ai sous les yeux … » sans donner toutefois plus de précision sur l’auteur de ce fameux manuscrit. A croire sans doute que celui-ci était anonyme. Nous verrons plus bas qu’il nous sera néanmoins possible d’attribuer la paternité de ce manuscrit à Dom Charles Le Couteulx (I).

    Nous donnons ci-dessous le texte de la lettre dont  Chambeyron fut le premier et unique traducteur. Il n’existe encore aujourd’hui, à notre connaissance, aucune autre traduction que celle donnée par l’abbé. Sans doute faut-il se fier à Jean Combe qui l’a qualifiait d’excellente, pour ne pas avoir à la vérifier(24) …


Sainte-Croix au début XXè siècle



« A religieux et dévôt personnage, notre frère en Notre- Seigneur Jésus-Christ, Jean prieur de Val-Vert près de Paris, monastère de l'Ordre Chartreux. Béatrix de la Tour, épouse de feu noble chevalier Guillaume de Roussillon, seigneur d’Annonay, servante de Jésus-Christ et de la glorieuse Vierge : salut.
 
Apprenez la grande joie que nous avons éprouvée, quand, à notre arrivée, nous avons vu vos premières lettres. Nous vous avions, en effet longuement fait connaître comment, dans une vision, le Seigneur nous avait inspiré de vous fonder une maison, selon la volonté de notre Dieu Jésus-Christ et de sa glorieuse mère. Nous n'ignorions point néanmoins, qu'après la mort du seigneur Guillaume, notre époux, nous nous étions trouvée dans les milles occupations de ce monde ; nos plus grandes sollicitudes venaient de nos amis terrestres qui nous poussaient à de secondes noces. Nous en étions très fâchée et chagrine, car, dans nos premières années nous avions résolu en Dieu et Marie, sa glorieuse mère, de ne jamais accepter d'autre époux que celui que Jésus nous avait donné.
 
Alors, dans ces peines et grandes tribulations, nous avons prié le Seigneur qu'il daigne nous délivrer de ces tourments, et aussi nous arriva-t-il qu'une certaine nuit, pendant notre sommeil, une magnifique croix d'argent toute éclatante de blancheur nous apparut, autour d'elle de belles et brillantes étoiles, dont l'une, plus brillante encore, paraissait plus près de la croix. Une autre nuit pendant que, plongée dans le même chagrin, nous demandions à la mère de Notre Seigneur Jésus-Christ une consolation à notre grande douleur ; le Dieu Vérité et sa glorieuse Mère entendirent nos vœux et nous eûmes encore la même vision, de telle sorte que la croix et les étoiles étaient si près de nous qu'elles paraissaient vouloir nous toucher, et elles se dirigèrent vers l'endroit où devait être fondé notre monastère. De grand matin nous nous levâmes, nous nous rendîmes à l'église et là, après avoir satisfait aux devoirs de notre dévotion, nous fîmes dire la messe de la sainte et vraie Croix ; et, après avoir entendu la messe, nous mandâmes notre écuyer et lui dîmes de faire préparer notre cheval de voyage et le sien ainsi que d'autres chevaux de service pour une course que nous avions à faire. Nous partons et la rapidité de notre marche nous fait devancer les autres : alors apparaissent marchant devant nous, la croix et les étoiles que nous avions déjà vues jusqu'au moment où, arrivée vers l'endroit où devait être élevée notre maison, elles s'arrêtèrent. Jamais nous n'étions venue là, nous n'avions non plus fait connaître à personne notre projet de fonder un monastère. A notre arrivée dans ce lieu, celui qui en était propriétaire, nous aborde et nous dit : Dame, qu'êtes-vous venue faire ici ? J'ai rêvé que vous désiriez acheter cette propriété. A ces paroles nous connûmes que telle était la volonté de Notre Seigneur Jésus-Christ et de sa Mère bénite, et nous fîmes acheter ce terrain par deux hommes prudents et sages. Ces fonds étaient exempts de tout usage et servi, mais le susdit possesseur nous devait anciennement hommage. Comme ce jour était jour de pénitence, c'était le vendredi, nous prîmes là notre réfection. Or, il nous arriva par hasard un maître tailleur de pierres au service du duc de Savoie ; nous lui demandâmes le but de son voyage, il nous répondit : Madame, je me suis présenté devant vous parce que j'ai pensé que vous vouliez fonder une maison de l'ordre des Chartreux. Ce langage me détermina à faire le prix avec lui pour la construction des bâtiments, et quoique nous n'eussions que peu d'argent, nous lui donnâmes une somme fixée. Nous avions des enfants et d'autres charges, mais pourtant, avec l'aide de Dieu, le produit de nos revenus a suffi pour faire face et aussi rendons grâce à Dieu de toute notre âme, de ce qu'Il nous a donné de vouloir, d'entreprendre et d'achever cette œuvre  de Dieu, en effet, qui a tout opéré, et conduit à bonne fin ; car c'est lui qui est le commencement et la fin de tout. Qu'il nous conduise à une fin heureuse. Ainsi soit-il.
 
En marge de cette lettre se trouve en latin la note suivante: En conséquence, l'an 1280, le jour de saint Matthieu, Apôtre, Pontius de Sablière prit possession, en qualité de premier prieur de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarret, tant du lieu où était la maison que des autres possessions, revenus et subventions accordées par ladite Béatrix de la Tour, leur fondatrice. Alors commença la construction des édifices.
 
Que Dieu, qui a inspiré une fondation si utile, daigne placer dans sa gloire éternelle, avec ses saints, l'âme de la fondatrice el celles des siens et de tous les fidèles. Ainsi soit-il. »



    A priori, la simple traduction de la lettre que nous livre Chambeyron (L) ne permet pas à elle seule de connaître l’auteur du manuscrit sur lequel il s’appuie. Il aurait fallu pour cela qu’il nous donne le texte en latin de manière à pouvoir le comparer avec ceux des chroniqueurs anciens. En fait, ce n’est pas à partir de la lettre en soit que nous allons établir la source de l’abbé, mais à partir de l’organisation générale de sa notice consacrée à Sainte-Croix. Le texte qui occupe les pages 114 à 128 de l’ouvrage de Théodore Ogier, soit quinze pages, peut être scindé en six parties comme suit :

    Chambeyron débute en effet sa narration par la lettre que nous avons donnée ci-dessus (1) ; il poursuit en donnant la version latine de la charte de fondation passée à Taluyers en 1281 (2).  Il s’attarde ensuite en un court paragraphe à rappeler que Béatrice avait reçu de vives actions de grâce de la part de l’Ordre Chartreux (3). A nouveau en un court paragraphe, il rappelle les bienfaits que la famille de Béatrice avait déjà eu l’occasion de porter à l’Ordre Chartreux (4). Il continue sa notice par la liste des bienfaiteurs de la chartreuse : huit petits paragraphes qui se succèdent pour chacun des bienfaiteurs : Amédée de Roussillon, Béatrice d’Anjou, Jeanne de Montluel, Jean de Montluel, Jean Delorme, Isabeau d’Harcourt, Antoine d’Ars et pour finir Marguerite de l’Estang (5).
L’abbé termine enfin sur cinq pages consacrées à quelques éléments descriptifs ou évènements historiques touchant la chartreuse au cours des XVIIè et XVIIIè siècles (6) ; soit tout de même un tiers de sa notice.

    Somme toute, si l’on compare l’organisation de cette notice (L) aux textes des chroniqueurs anciens, on s’aperçoit immédiatement que celle-ci est très proche du texte que donne le chartreux Dom Le Couteulx (I) et dont on parlera plus bas. On y retrouve en effet et dans le même ordre, quatre des six parties figurant chez Chambeyron : (1), (2), (3), et (5). La partie (5) est à elle seule très révélatrice de cette identité puisque la liste des bienfaiteurs de la chartreuse y est rigoureusement identique.

    De fait, il nous apparaît très clair que pour ces quatre parties, l’abbé Chambeyron a non seulement puisé ses renseignements chez ce chroniqueur chartreux, mais il est même allé au-delà en recopiant quasi mots pour mots le texte de Dom Le Couteulx (I).

    Pouvons-nous dire néanmoins que le manuscrit que Chambeyron avait sous les yeux était une copie de celui de Dom Le Couteulx (I) ? La réponse est non, car à plusieurs reprises l’abbé fait référence à d’autres manuscrits et notamment pour les parties (4) et (6) qui ne figurent pas chez le chroniqueur chartreux (I). Ceci signifierait que l’abbé avait poussé déjà assez loin ses recherches sur l’histoire de la chartreuse pour avoir dû travaillé sur de multiples manuscrits. Il faut rappeler qu’à  son époque les ouvrages imprimés des chroniqueurs chartreux n’avaient pas encore été édités, que ce soient ceux de Dom Le Couteulx (I), ceux de Dom Le Vasseur (J) ou encore ceux de Dom Nicolas Molin (G). On se surprend d’ailleurs à voir Chambeyron nous parler de l’ouvrage de Dom Nicolas Molin (G) qui ne fut imprimé qu’entre 1903 et 1906, preuve encore que ces manuscrits devaient bien exister dans quelques grandes bibliothèques.

    De fait, nous pouvons émettre deux hypothèses quant aux sources de Chambeyron (L) : la première serait comme nous venons de le dire que l’abbé ait puisé à de multiples sources manuscrites dont la plus importante serait celle du chartreux Dom Le Couteulx (I) qui représente à elle seule les deux tiers de sa notice sur Sainte-Croix. Dans cette hypothèse Chambeyron apparaît véritablement comme le premier grand historien de Sainte-Croix-en-Jarez, parvenant à réunir pour ses recherches personnelles plusieurs manuscrits sans doute rares et épars. Avouons que ce n’est pas là l’image habituelle que nous nous faisons de ce personnage mais elle n’est pas improbable non plus.

    La seconde hypothèse, peut-être plus hasardeuse, serait que l’abbé n’ait puisé ses renseignements qu’à un seul manuscrit (I’) dont l’auteur anonyme – peut-être un chartreux de Sainte-Croix - aurait pris la peine avant lui de compiler tous les grands évènements historiques concernant Sainte-Croix et qui pouvaient figurer dans les chroniques des chartreux. Cet auteur anonyme aurait donc lui-même consulté les manuscrits de Dom Nicolas Molin (G), ceux de Dom Le Vasseur (J) et naturellement ceux de Dom Le Couteulx (I) qu’il aurait recopié à l’identique.

    Quelle que soit l’hypothèse à retenir, nous voyons bien qu’en ce qui concerne la lettre de Béatrice donnée par l’abbé Chambeyron (L), la paternité ne peut être finalement attribuée qu’au seul chartreux Dom Le Couteulx (I) : soit directement à partir d’une copie de son manuscrit, soit au contraire par l’intermédiaire d’un manuscrit anonyme (I’) qui se serait lui-même inspiré de celui de Dom Le Couteulx (I).



3 – La version (K) de Jean Antoine de La Tour Varan en 1856.

    Historien et bibliothécaire de la ville de Saint-Etienne dans la Loire, Jean Antoine de la Tour Varan est né en 1798 à Les Trois-Ponts et décèdera en 1864. (25)  Nous avons de lui des ouvrages forts recherchés sur l’histoire locale puisqu’il s’inscrit comme l’un des tous premiers historiens de la région de l’époque moderne. Quelques manuscrits inédits de la Tour Varan sont également conservés aujourd’hui à la bibliothèque de Saint-Etienne et parmi eux une petite notice sur Châteauneuf nous montre tout l’intérêt que portait notamment cet auteur à l’histoire de la vallée du Gier.


Extrait d’un manuscrit de Jean-Antoine de la Tour Varan
 conservé à la bibliothèque municipale de Saint-Etienne



    En ce qui concerne notre travail, c’est dans le tome 2 de son ouvrage de référence « Chronique des châteaux et des abbayes - Etudes historiques sur le Forez », paru en 1856(26) que nous trouvons l’inscription du songe de Béatrice (K) figurant sur un tableau de la Grande-Chartreuse (C). Cette inscription a été également rapportée par Antoine Vachez dans son ouvrage sur Sainte-Croix (M). Voici donc ce que nous dit Jean Antoine de la Tour Varan en parlant de la fondation de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez :

   « Cette donation a été faite dans une circonstance trop intéressante et le motif qui y donna lieu est si extraordinaire, que la pieuse légende qui la relate mérite d’être connue ; nous la rapportons avec plaisir, persuadé que ce plaisir sera partagé :

Illustris et devota Domina Beatrix de Turre vidua nobilis Guillelmi de Rossillione Domini Annoniaci vidit in visione mirabili nocturna et diurna crucem lucidam variis stellis circumdatam, designantem locum in quo sentiebat sibi a Deo inspirari aedificare Cartusiam. Quae visio duplici alio miracilo firmata est, nam in loco definitus ostenso in quo nunquam fuerat, dum pranderet praedicta Dna, possessor loci illius accessit ad eam consilio vendendi suam possessionem, et magister latomus è Sabaudia consulto etiam venit ad eum aedificandi gratia uterque nullo accepto mandato sed ambo moti per internam inspirationem. Unde certior facta de voluntate Dei, possessionem emit, pactum fecit cum latomo et extruere caepit Cartusiam Sanctae-Crucis in loco ubi nunc sita est.

Anno Domini MCCLXXX. »

    Ce qui se traduit par : « L'illustre et pieuse Dame Béatrix de la Tour, veuve de noble Guillaume de Roussillon Seigneur d'Annonay, vit dans une vision merveilleuse, de nuit puis de jour, une croix lumineuse entourée d'étoiles scintillantes, désignant le lieu qu'elle jugea voulu par Dieu pour qu'elle y édifie une chartreuse. La vision se confirma par deux autres miracles, de fait dans ce lieu ostensiblement défini où la Dame précitée n'était jamais venue, jusqu'à ce déjeuner. Le propriétaire de ce lieu s'approcha pour tenir conseil avec elle, désirant lui vendre sa possession, et un maître maçon de Savoie vint encore exprès auprès d'elle pour [obtenir la] faveur de l'édification. Ni l'un ni l'autre n'avait été mandaté, mais les deux étaient mus par des pressentiments secrets. Ainsi il en fut résolument fait selon la volonté de Dieu, les possessions achetées, le contrat signé avec le maçon, et débuta la construction de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez, dans le lieu où maintenant elle est située. Année de Dieu 1280. » (27)

    A la lecture de cette inscription (C), nous voyons qu’il s’agit là d’un résumé très succinct du songe de Béatrice, dans lequel sont rappelés les trois miracles de la fondation : les visions de Béatrice, celles du propriétaire du terrain et enfin celles du maître maçon. L’objet  n’est donc pas de s’attarder sur les détails mais au contraire de mettre en évidence  le coté extraordinairement miraculeux de cette fondation. Ce texte ne va donc pas nous être d’une grande utilité quant à son contenu pour définir l’origine du songe de Béatrice.

    Le tableau conservé à la Grande-Chartreuse et sur lequel figure cette inscription représente un plan en vue cavalière de la chartreuse de Sainte-Croix. Malheureusement il ne comporte pas de date, mais nous savons aujourd’hui qu’il correspond à un projet de réaménagement de la chartreuse qui était d’actualité vers les années 1670-1700 et qui n’a jamais vu le jour(28).


Plan en vue cavalière
Conservé à la Grande Chartreuse



    Il n’est pas précisé non plus quelle source manuscrite ou imprimée a servi à l’élaboration du  résumé du songe mais il y a fort à parier que l’inscription figurant sur le tableau avait été tirée d’une chronique du milieu du XVIIè siècle, chronique que l’on pourrait attribuer à Dom Nicolas Molin en considérant sa date de rédaction. Compte tenu de ce manque cruel de renseignements, nous ne nous attarderons pas plus sur cette inscription qui n’apporte pas plus d’éléments de compréhension à notre étude.

    Nous pourrons néanmoins déduire de ce court passage, que même si l’histoire de la fondation de la chartreuse était bien connue au début du XIXè siècle, les documents qui la relataient n’étaient pas légion. Pour preuve, il semble en effet que le bibliothécaire de la ville de Saint-Etienne n’ait eu à sa disposition que cette inscription figurant à la Grande-Chartreuse et qu’il ignorait alors l’existence de la lettre de Béatrice au prieur de la chartreuse de Paris sans quoi, il n’aurait pas manqué de l’insérer dans son monumental ouvrage.


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4 – La version (J) de Dom Léon Le Vasseur vers 1690

    Dom Léon Levasseur(29) (ou Le Vasseur) est l’un des anciens chroniqueurs chartreux qui nous rapporte l’une des versions de la lettre de Béatrice dans ses « Éphémérides de l’Ordre des Chartreux », imprimées entre 1890 et 1893. Il était  né à Paris en 1623 et fit profession à la chartreuse de Gaillon le 23 mars 1643. Successivement vicaire de la maison en 1653 puis prieur de La Rose près de Rouen en 1669, de Saint-Julien de Rouen en 1679,  et conjointement  covisiteur de la province de France.

    En 1681 il fut appelé à la Grande Chartreuse comme scribe. Ce fut sans doute à partir de cette année qu’il se consacra à la rédaction de ses Ephémérides. Il mourut en charge le 16 novembre 1693(30).
 
    Dom Léon Le Vasseur figure en troisième position dans les sources que mentionne Antoine Vachez (M) dans son ouvrage sur Sainte-Croix-en-Jarez  lorsque ce dernier donne le texte de la lettre de Béatrice. Toutefois,  nous avons déjà dit plus haut que Vachez avait tiré sa lettre de Dom Le Couteulx (I) et non pas de  Dom Le Vasseur (J), en nous appuyant sur le fait que la version fournie par Le Vasseur (J) comprenait bien plus de variations textuelles que la version de Dom le Couteulx (I) même si sur le fond, le contenu de la lettre est tout à fait conforme à ce que l’on connaît du songe de Béatrice.

    Nous verrons plus bas avec Dom Charles Le Couteulx (I), quelles conclusions tirer de ces variations textuelles.



5 – La version (I) de Dom Charles Le Couteulx vers 1687


    Dom Charles Le Couteulx(31) était natif de Rouen. Chartreux, il fit profession à Gaillon dans l’Eure tout comme son contemporain Dom Léon Le Vasseur. Comme lui  encore, il fut appelé à la Grande Chartreuse en 1681 pour travailler aux Annales de l’ordre.

    Ces annales retracent l’histoire des fondations de toutes les maisons de l’ordre chartreux jusqu’en l’an 1429 et  tout naturellement nous y trouvons une notice consacrée à celle de Sainte-Croix-en-Jarez. Certains historiens modernes n’ont d’ailleurs pas hésité à attribuer l’invention de la lettre de Béatrice à Dom Charles Le Couteulx(32) (I). Celui-ci désirant sans doute apporter plus de crédibilité à la légende aurait rédigé la fameuse lettre en l’attribuant à Béatrice elle-même. C’était cependant faire fi d’auteurs encore plus anciens que lui et qui eux aussi parlaient déjà de la lettre. Il en résulte donc que cet acte de faussaire n’a pas lieu d’être retenu, du moins en ce qui concerne Dom Charles Le Couteulx. Enfin, ce dernier  fut envoyé prieur à Rouen en 1694, mais déposé en 1696, il rentra à Gaillon où il mourut le 15 septembre 1715(33).
 
    Comme nous l’avons vu plus haut, les « Annales de l’Ordre des Chartreux », monumental ouvrage en sept volumes ne furent publiées qu’entre 1887 et 1891. Toutefois, il semble qu’il ait existé un ouvrage imprimé partiellement des deux premiers volumes dès 1687 mais que cette impression fut immédiatement abandonnée et les ouvrages déjà publiés, retirés de la circulation(34). Malgré tout, nous avons également vu qu’il devait exister des manuscrits de ces annales puisque c’est précisément à partir de ceux-ci que l’abbé Chambeyron avait rédigé vers 1850 sa notice (L) sur Sainte-Croix-en-Jarez.

    A ce point de notre enquête, il convient de comparer les textes latins de la lettre de Béatrice donnés par  Dom Charles Le Couteulx (I) et Dom Léon Le Vasseur (J) pour savoir si l’un s’est inspiré de l’autre. Tous deux devaient nécessairement bien se connaître de par leur passage commun à la chartreuse de Gaillon. De même, tous deux furent appelés en 1681 à la Grande Chartreuse pour des travaux touchant à l’histoire de l’ordre chartreux. On peut donc supposer dans ces conditions qu’ils auraient eu l’occasion de travailler communément sur la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez.  Ce ne fut cependant pas le cas. L’analyse des versions de la lettre que donnent les deux chroniqueurs montre encore une fois de manière très nette qu’aucun des deux ne s’est appuyé sur l’autre pour rédiger sa chronique.

    Il convient alors de conclure que chacun a puisé à une source antérieure puisque nous savons que des versions de la lettre circulaient déjà au milieu du XVIIè siècle. Reste à savoir si cette source antérieure était commune à Dom Le Couteulx (I) et à Dom Le Vasseur (J), ou si au contraire ils s’appuyaient sur des documents déjà différents. La réponse sera aisée à donner lorsque nous examinerons plus bas la version de la lettre que fourni Dom Nicolas Molin (G) quelques décennies plus tôt.



6 – Le résumé (H) de Dom Jean-Baptiste Maillet en 1678

« Le nom de Jean de Louvoyes, inconnu de nos anciens chroniqueurs, nous a été révélé par les Annales de la Chartreuse de Paris, dues à un religieux de cette maison, dom Maillet, qui les a écrites au commencement du XVIIIème siècle. Ce travail, encore inédit, a été conservé pour la plus grande partie jusqu’à nos jours, dans les Archives de la Grande-Chartreuse; mais le premier volume se trouve encore à la bibliothèque cantonale de Fribourg (Suisse). » (35)

    Par ces quelques lignes figurant en notes de son ouvrage sur la chartreuse de Sainte-Croix, Antoine Vachez nous apprend l’existence d’un manuscrit retraçant les annales de la chartreuse de Paris, détenu pour partie par la Grande Chartreuse et pour autre par la bibliothèque cantonale de Fribourg. Les renseignements que donne Vachez concernant le contenu de ce manuscrit restent malgré tout assez succincts au point que l’on s’étonne du manque d’intérêt que l’auteur semble y porter. D’autant que l’intitulé de l’ouvrage qu’il donne -  « Annales de la chartreuse de Paris » - ainsi que sa date de rédaction qu’il situe au début du XVIIIè siècle ne coïncident pas avec les éléments figurant sur le fameux manuscrit de Fribourg (H) (36). Cet étonnement s’efface rapidement si on accepte l’idée que Vachez n’ait pas eu directement recours au manuscrit de Dom Maillet (H) à proprement parlé. En effet, nous savons que dans le cadre de ses recherches,  Vachez était en contact avec des Pères de la Grande Chartreuse et sans doute pouvons-nous présumer que ce fut l’un d’entre eux qui lui communiqua les informations relatives aux écrits de Dom Maillet sans que lui-même n’ait eu à consulter l’ouvrage. Ce procédé fut malheureusement préjudiciable aux écrits de Vachez car la consultation de l’ouvrage lui aurait permis d’être plus précis quant à ce chroniqueur chartreux et d’éviter aussi quelques erreurs d’interprétation concernant Dom Jean de Louvoyes.

    De notre coté, nous avons pu consulter le fameux manuscrit (H) conservé à la bibliothèque cantonale de Fribourg, lequel s’est révélé des plus enrichissant sur bien des points. Pour l’heure, nous aborderons celui qui concerne la présente étude, à savoir ses rapports avec le songe de Béatrice, nous réservant dans une publication prochaine les développements que nous pourrions formuler sur les personnages de Dom Jean de Louvoyes ou de Ponce de la Sablière. (37)

    Dom Jean-Baptiste Maillet fut  admis profès à la chartreuse de Paris le 25 novembre 1654, chartreuse dans laquelle il semble avoir passé la majeure partie de sa vie puisqu’il lui consacra un travail remarquable resté sous forme manuscrite en deux tomes et intitulé « Les Tombeaux de la chartreuse de Paris ». Ce travail monumental consistant en un catalogue avec  notices de tous les Pères et Frères chartreux recensés sur l’obituaire de la chartreuse de Vauvert à Paris a été entièrement rédigé par Dom Jean-Baptiste Maillet en l’année 1678. Il n’en demeure pas moins que ce manuscrit fut complété, voir corrigé par des mains anonymes par la suite tant ce travail était d’un intérêt majeur pour sa maison. Qu’est-il advenu après 1678 de Dom Maillet ? Le manuscrit ne nous l’apprend pas et nous ne saurions affirmer si le chartreux demeura en place au Vauvert, ou s’il fut envoyé dans une autre maison. Ce qui néanmoins est certain, c’est qu’il finit ses jours à la chartreuse de Paris comme vicaire, où son décès est mentionné au 16 janvier 1704. (38)



    Dans sa notice consacrée à Dom Jean de Louvoyes, Dom Maillet ne nous rapporte pas dans son intégralité la lettre que Béatrice aurait écrite au prieur de Paris. Il en fait néanmoins un court résumé que nous donnons en extrait ci-dessous :

« … Une autre preuve de la capacité de Dom Jean, est une   lettre que l’on voit encore, d’une Damoiselle de condition, qui voulant fonder la Chartreuse de Ste Croix de Jarest en Vivarez, luy decouvert toutes les inspirations que elle avoit eü de Dieu, pour le bon oeuvre. En cette lettre elle l’appelle Religieuse et dévôte personne, et signe Beatrix de la Tour, veuve de feu Guillaume de Rossilion, escuyer, sieur d’Annoniac. Il falloit que Dom Jean fut véritablement homme religieux, puisque cette femme luy escrit de son pays pour luy decouvrir son cœur … »



Extrait du manuscrit de Dom Jean-Baptiste Maillet, conservé à la bibliothèque cantonale de Fribourg



    Que nous apprennent ces quelques lignes pour notre étude ? La première chose et qui n’est pas des moindres, c’est que pour rédiger ce résumé (H), Dom Maillet utilise la lettre même de Béatrice (A) en précisant que celle-ci est encore visible à son époque. Enfin un chroniqueur qui nous apprend que la fameuse lettre existe ! Nous verrons par la suite qu’un autre auteur l’aura également vue. Toutefois, l’allusion que fait Dom Jean-Baptiste Maillet à cette lettre demeure trop évasive pour que l’on sache avec certitude s’il s’agit bien de l’original de la lettre (A), c'est-à-dire celle écrite de la main même de Béatrice ou s’il s’agit d’une copie figurant sur un manuscrit. D’autre part, Dom Maillet ne précise pas non plus où la lettre est encore visible … Nous reviendrons plus bas sur ces deux points et poursuivons l’analyse de l’extrait que nous donne notre chroniqueur parisien.

    Si on compare les éléments que nous donne Maillet sur le contenu de la lettre avec ceux que nous ont rapportés les différents auteurs, et notamment en début de lettre,  « Religiosæ personæ et devotæ in domino nostro J. C. fratri, Joanni, priori Vallis viridis, propè Parisios, ordinis Cartusiensis. Beatrix de Turre, conjux quondam nobilis militis, Domini Guillelmi de Rossillione, domini Annoniaci, … », on constate que ceux-ci correspondent quasi littéralement ; une exception est pourtant à relever : celle qui dans le cas de Maillet fait de Guillaume de Roussillon un escuyer, sieur d’Annoniac, alors que dans la version latine de la lettre qui nous ait parvenue, Guillaume est bien nommé noble seigneur d’Annonay. Cette petite variation est pourtant lourde de conséquence, puisqu’elle atteste en soit, que Dom Maillet n’a pas puisé ces renseignements chez l’un des chroniqueurs anciens que nous verront plus loin, aucun d’eux en effet n’ayant relégué Guillaume de Roussillon au rang d’ « écuyer ».

    Cette mésinterprétation de la part de Dom Maillet tenderait à accréditer le fait qu’il rédigeait bien sa notice à partir d’un document ancien, dont la calligraphie lui fit commettre cette petite erreur sur le titre à donner à Guillaume de Roussillon. Cette petite erreur n’aurait pu avoir lieu s’il s’était inspiré d’écrits de seconde main.

    Pour revenir aux interrogations que nous formulions plus haut, il semblerait donc que Dom Jean-Baptiste Maillet ait eu recours au document original de la lettre de Béatrice (A), ce qui avouons le, est d’une portée considérable quant à l’objet de notre étude. D’autre part, même si la manière dont il mentionne sa source, « une   lettre que l’on voit encore », nous paraît évasive, celle-ci tend aussi à affirmer qu’on est bien en face de l’original (A) puisque s’il s’était agit d’une copie, Maillet n’aurait pas eu besoin de préciser qu’on la voyait encore. Enfin, le fait qu’il apporte cette précision nous semble des plus  logique, car en toute théorie, la lettre de Béatrice (A) ayant été adressée au prieur de Paris, nous ne voyons rien de surprenant à ce qu’elle se soit toujours trouvée parmi les archives de cette maison à l’époque où Dom Maillet effectuait ses recherches.

    Pouvons-nous conclure dès cette première partie de notre travail que la lettre de Béatrice a bel et bien existé ? Il est sans doute encore trop tôt pour le dire… Il nous faudra encore dans le second volet de cette étude examiner les écrits de Dom Nicolas Molin (G), ceux de Pierre Bullioud (F), ceux de Dom Polycarpe de la Rivière (E) et enfin ceux de Jacques Gaultier (D) pour espérer atteindre cet objectif.

    Pour l’heure, nous en resterons au principe hiérarchique que nous venons d’établir tout au long de cette première partie et que matérialise l’organigramme suivant :


    A : Lettre présumée originale de Béatrice de la Tour-du-Pin au prieur de la chartreuse de Paris ; C : Inscription donnée au bas du tableau de la Grande Chartreuse ; H : Version de la lettre donnée par Dom Jean-Baptiste Maillet ; I : version de la lettre donnée par Dom Charles Le Couteulx ; I' : version hypothétique de la lettre donnée  par un anonyme à partir de I ; J : version de la lettre donnée par Dom Léon Le Vasseur ; K : Rapport donné par Jean-Antoine de La Tour Varan à partir de C ; L : version de la lettre donnée par l’abbé Benoît Chambeyron ; M : version de la lettre donnée par Antoine Vachez en 1904 ; M' : version de la lettre donnée par Antoine Vachez en 1865. 



Eric CHARPENTIER



NOTES :

1 Eric Charpentier,  Béatrice de la Tour du Pin et la fondation merveilleuse de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez. Article mis en ligne sur le présent site internet « Regards du Pilat » <http://regardsdupilat.free.fr> en novembre 2007.

2 Dom Charles Le Couteulx, Annales ordinis Cartusiensis, ab anno 1084 ad annum 1429,  Monstrolii : typis Cartusiae S. Mariae de Pratis, 1887-1891, Tome 4, pages 343 et suivantes.

3 Claude Le Laboureur, Les Mazures de l'abbaye Royale de l'Isle-Barbe, Paris, Chez Jan Couterot, 1681, Tome 2, pages 533-535. 

4 Christophe Justel, Histoire généalogique de la maison d’Auvergne – Paris, Mathurin Dupuis – 1645 – Page 333.

5 Antoine Vachez, La Chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez, Lyon, Louis Brun, 1904

6 Dom Polycarpe de la Rivière, Le Mistère sacré de Nostre Rédemption, 1621-1623, Lyon, chez Antoine Pillehotte, Volume 1 – 10è considération, pages 350-351

7 Tout au long de notre étude, nous appliquerons les repères A, B, C, D, E, F, G, H, I, I’, J, K, L et M à chacune des versions ou inscriptions ayant attrait au songe de Béatrice de la Tour-du-Pin. Ce repérage permettra de hiérarchiser chacune des sources qui nous renseignent sur ledit songe et d’en dresser l’organigramme à la fin de ce travail.

8 A. Vachez, op. cit.

9 Benoît Chambeyron, in Théodore Ogier, La France par cantons - Le Pilat - cantons de Saint Chamond et de Rive de Gier, Paveysin, vers 1856, pp. 114-128

10 Dom Charles Le Couteulx, op. cit., Tome 4, pages 343 et suivantes.

11 Dom Léon Le Vasseur, Ephemerides ordinis cartusiensis, Monstrolii : Cartusiae S. Mariae de Pralis, 1890-1893, page 289 et suivantes
12 Dom Jean-Baptiste Maillet, Les tombeaux de la Chartreuse de Paris. T. I., 1678 ; T. II., 1702, ms. Paris conservé à la Bibliothèque Cantonale et Universitaire de Fribourg (Suisse), Tome 1- Cote : L 31, I ; Tome 2 -Cote : L 31, II
13 Nicolas Molin, D. Nicolai Molin Historia cartusiana : ab origine Ordinis usque ad tempus auctoris anno 1638 defuncti , Tournai : Cartusiae Sanctae Mariae de Pratis, 1903-1906.

14 Pierre Bullioud, Lugdunum Sacro Prophanum, vers 1647, ms1. Conservé à la bibliothèque municipale de Lyon, fonds ancien ; ms2. Conservé à la bibliothèque interuniversitaire de Montpellier

15 Dom Polycarpe de la Rivière, op. cit.

16 Jacques Gaultier, Table chronographique de l'estat du christianisme... iusque à l'année MDCXXV, 4è édition, 1626, Lyon, chez Pierre Rigaud & associez, col. 717.

17 Jean-Antoine de la Tour Varan, Chronique des châteaux et des abbayes, II, Saint-Etienne, 1856, p. 336-339
18 André Douzet prétend avoir retrouvé dans un fonds des archives publiques en France, la fameuse  lettre avec le seing de Béatrice de la Tour-du-Pin. Il ne l’a malheureusement jamais montré au grand public.

19 Patrick Berlier, Avec les pélerins de Compostelle, 2002, Saint-Etienne, Actes Graphiques, p. 44. A l’appui de nos propres assertions, notre ami Patrick Berlier est aujourd’hui revenu sur ses premières affirmations en déclarant que celles-ci lui avaient été communiquées par M.François Jeanty, membre fondateur et ancien président de l’association de Sauvegarde de la Chartreuse.
Toutefois, ce dernier, sans doute plus prudent, ne fait aucune allusion aux actes de faussaire attribués à Dom Charles Le Couteulx dans son ouvrage, Sainte Croix en Jarez, la chartreuse du Pilat, histoire et anécdotes, 1276-1899, 2006.
Tout récemment,  Christian Rollat relance la théorie du « faux » dans son ouvrage, L’affaire Roussillon, Tome II, Le contrat de la Fauconnerie du Temple, septembre 2008, p. 3. Mais ses affirmations, faute d’une argumentation solide, ont du mal à nous convaincre.

20 Eric Charpentier,  Antoine Vachez, un historien hors pair. Article mis en ligne sur le présent site internet « Regards du Pilat » (http://regardsdupilat.free.fr) en juillet 2007.

21 Antoine Vachez, La Fondation de la Chartreuse de Ste-Croix-en-Jarez, in Revue du Lyonnais, 2è Série, Tome XXX, 1865, p. 42

22 Antoine Vachez, La Chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez, Lyon, Louis Brun, 1904

23 Benoît Chambeyron, in Théodore Ogier, op. cit.

24 Jean Combe, La chartreuse de Sainte-Croix, 1959, Saint-Etienne, Dumas, p. 13

25 Annie Monginoux et Michel Achard, in Grande encyclopédie du Forez et des communes de la Loire, la vallée du Gier, le Pilat, 1984, Le Coteau, Horvath, p. 359-360

26 Jean-Antoine de la Tour Varan, op. cit.

27 Nous devons cette traduction à notre ami Patrick Berlier

28 Unité de Recherche Archéologique Cartusienne (URAC), La montagne, l’ermite et le montagnard, Montmorot, imprimerie Billot, avril 2005, p.57

29 Dom Léon Le Vasseur, op. cit.

30 Eléments biographiques tirés de Albert Gruys, Cartusiana - Un instrument heuristique, Paris, IRHT CNRS, 1976-1978 – Bibliographie générale, auteurs cartusiens, p. 124

31 Dom Charles Le Couteulx, op. cit., Tome 4, pages 343 et suivantes.

32 Cf.  infra, note 19

33 Eléments biographiques tirés de Albert Gruys, Cartusiana - Un instrument heuristique, Paris, IRHT CNRS, 1976-1978 – Bibliographie générale, auteurs cartusiens, p. 121

34 Bulletin de l’académie delphinale, 4e série, tome 3e, 1889, page 31

35 Antoine Vachez, op. cit., p. 41

36 Dom Jean-Baptiste Maillet, op. cit.

37 L’analyse du manuscrit de Dom Maillet apporte de précieux compléments quant au personnage de Dom Jean de Louvoyes qui ne revêt pas forcément l’image que nous en avait donné Antoine Vachez. Un article sera consacré à ce personnage dans une publication qui devrait paraître au printemps prochain.

38 Eléments biographiques tirés des tomes I et II du manuscrit de Dom Maillet et continuateurs.



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     Voici à présent notre nouvel invité, Rémy ROBERT, qui est avant tout un enfant du Pays. Stéphanois de souche et empreint de cette culture industrielle qui a permis l’essor de la capitale du Forez, il a grandi à la frontière entre un monde rural et un mode industriel. C’est sur les chemins antiques traversant le Pilat qu’il a fait ses premiers pas. Aujourd’hui, Conseiller en Economie Social à Paris, sa vie est partagée par une forte implication sociale auprès des plus démunis et une passion pour notre histoire locale le conduisant à des recherches personnelles dépassant souvent les frontières. Riche de rencontres les plus variées et inattendues, spécialiste de l’interculturalité, Rémy a acquis une large connaissance tant historique, politique, culturelle ou religieuse. Entre Egyptologie et sociologie, entre histoire et Histoire, il conçoit l’Homme dans sa globalité, l’histoire comme la culture dans un même maillage. C’est un personnage discret ou intarissable mais toujours sincère qui aime nous apporter son « regard sur le Pilat ».





REGARDS DU PILAT : Grand passionné autant qu’authentique « connaisseur » ou vrai chercheur engagé du Pilat, à quand ou à quoi, Rémy, feriez vous remonter cette significative attirance prononcer pour le passé de ce massif montagneux, ses richesses et ses mystères ?

REMY ROBERT : Avec du recul, je pense que je suis tombé dedans quand j’étais petit. Le chaudron  est profond et douillet ! Je suis et resterai toujours un enfant des hauteurs du Jarez, contreforts du Pilat. J’ai poussé dans un hameau assez typique à l‘époque. Le temps semblait figé depuis des lustres, les gens étaient villageois et vivaient pour la plupart de manière très autarcique. J’habitais une maison chargée d’histoire une ancienne ferme fief de la petite noblesse locale. Cette bâtisse a souvent attiré la curiosité des passionnés locaux. Voilà la recette. Le parc du Pilat commençait au bout du chemin et tout en haut il y avait l’oeillon. J’étais le seul enfant du coin, les habitants étaient âgés et empreints d’historiettes et de légendes. C’est avec mon grand-père, ce compagnon, que j’ai découvert l’intimité des lieux au travers de balades guidant mes premiers pas. Les buts de ces balades étaient simples se rendre à un ruisseau, un pierre, un puits. L’histoire commence ici, au bout du chemin qui relie les hameaux et le temps.

REGARDS DU PILAT : Même si une bonne partie de l’année vous vivez à Paris, le village de Farnay occupe une place privilégiée dans votre vécu pilatois. Nous avons en l’occurrence déjà pu apprécier deux dossiers présentés par vos soins sur ce site en rapport à ce lieu. Avec des années de recul, déterminez-vous une place ou un rôle précis au territoire néolithique de Farnay, par exemple en extrapolant des indices avec d’autres sites du Jarez ou du Pilat ?

REMY ROBERT : J’ai toujours été sensible aux lieux où j’ai vécu. Ma connaissance de Farnay m’autorise à déduire que ce territoire a été en différentes périodes un lieu important de notre histoire locale. De nos jours ce village est un cul de sac, on ne va à Farnay que pour aller à Farnay. En d’autre temps les chemins étaient des voies certains sont antiques. Bien que l’urbanisation soit croissante, la moitié sud n’a certainement pas beaucoup changé depuis des centaines d’année c’est un précieux terrain d’étude.  Au néolithique ce secteur était déjà fréquenté et était un point sur voies de communication où l’homme s’est sédentarisé ou, en tout cas, a fréquenté ces terres peut-être seulement pour y pratiquer des cultes. En témoignent ces fameuses pierres à cupules et autres gravures. Ces éléments ne sont pas uniques dans le secteur mais Farnay a la particularité d’en concentrer un nombre très important sur une très grande partie de son territoire. La plupart des autres sites de la région sont singuliers et isolés. Farnay est le seul village, à ma connaissance, à avoir autant de sites ceux-ci sont de plus variés et certains secteurs peu accessibles de nos jours semblent être restés vierges. On ne grave pas des milliers de cupules en quelques heures. L’homme a donc séjourné ici. De plus ces roches s’inscrivent dans un réseau beaucoup plus vaste. Et puis il y a la vallée d’Egarande frontière en d’autres temps! Les exemples seraient nombreux dont un site très discret mais à mon sens d’une importance équivalente à Marlin qui mériterait que l’archéologie s’y penche un jour. Enfin, il y a l’influence chartreuse, les pierres à clous avec la petite forge qui a offert plus tard une main d’œuvre à l’industrie naissante de la vallée du Gier. Farnay est donc un concentré de l’histoire locale, un microcosme véritable laboratoire déjà bien trop vaste.



REGARDS DU PILAT : Chasseur de cupules, ainsi aimez vous, vous définir. Ce sympathique qualificatif, indique à lui seul, une certaine prédominance pour ce retour des milliers d’années en arrière. En laissant Farnay le temps de cette question, si vous ne deviez retenir qu’un seul site majeur pilatois, que nous qualifierons ici de mégalithique, lequel mentionnerez-vous et pourquoi ?

REMY ROBERT : Je suis en fait un chercheur amoureux passionné de l’histoire locale. Cette histoire est davantage discrète que secrète ce qui en fait tout son charme. Cette discrétion est telle que le mot chercheur me paraît bien petite face à l’ampleur de la tâche. Les éléments sont égarés dans l’espace et le temps. Bien cachés, il faut les dénicher. Là où je vais, hors des chemins battus, je ne croise que de rares chasseurs.Les sites majeurs du Pilat mégalithique sont nombreux mais spontanément, ce sont les roches de Merlin qui me font vibrer. Merlin est un lieu enchanteresque, merveilleux et majeur. Une œuvre maitresse et incontestable.

REGARDS DU PILAT : Sainte-Croix en Jarez, emblématique symbole patrimonial du Pilat, impose tellement de réflexions, depuis tellement longtemps. Il est une problématique énigmatique qui n’a pu vous laisser indifférent car elle mène ou arrive aussi à Farnay : le célèbre parchemin dissimulé dans un livre présumé avoir été retrouvé à la ferme de la Rabary au cours du vingtième siècle. Pouvez-vous d’abord nous résumer cet insolite et bien curieux mystère ?

REMY ROBERT : Nous y voilà. C’est l’objet de mon prochain volet. Je pense que lorsque l’on étudie la chartreuse de Sainte-croix-en-Jarez c’est l’ensemble des possessions chartreuses qu’il faut prendre en considération. Pour résumer les choses, il semblerait que tout ou partie du mystère des chartreux soit à chercher dans la partie sud  du territoire de Farnay. Il y a en effet un vieux parchemin trouvé dans le domaine de la Rabary représentant un plan qui indique clairement ce secteur et fait référence à des "thrésors ». Quelqu'un (peut être l’auteur) a pris soin de cacher ce parchemin dans la couverture d’un vieux livre religieux ce livre lui-même caché a été découvert par hasard sur une poutre de la dépendance chartreuse. Le parchemin est apparu lors d’une tentative de restauration de l’ouvrage. Mais la référence à des éléments cachés dans ce secteur ne s’arrête pas là. Il y a également un texte codé attribué à Polycarpe de la Rivière plusieurs fois présenté mais semble-t-il de manière incomplète et jamais sous sa forme originelle ( ce qui laisse planer un doute sur son authenticité). Ce texte indique lui aussi de manière détournée ce secteur. Ces deux documents ont été rédigés à 150 ans d’intervalle ce qui nous ferait deux éléments concordant ! Je peux en rajouter peut être un qui n’engage que moi. Des gravures sur le mur d’une habitation du hameau de ban type croix de protection m’apparaissent comme une copie assez étonnante de la carte.



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REGARDS DU PILAT : En lien à ce dernier sujet ou indépendamment, le Prieur Dom Polycarpe de la Rivière, ayant exercé à Sainte-Croix de 1618 à 1627, est aujourd’hui devenu un personnage, un peu comme mangé à toutes les sauces, si j’ose écrire. A vos yeux, vos recherches, lectures ou réflexions, comment appréciez-vous la ou les différentes implications prohibées par ses pairs de cet érudit hors du commun, en lien ou non au vieux monastère du Jarez ?

REMY ROBERT : Comme vous le dites Polycarpe reste un personnage et il devait être un phénomène pour son époque ! Un érudit hors pairs très cultivé. Il a dû susciter fascination chez ses supérieurs mais aussi réserve. Une pensée bouillonnante héritée de la Renaissance. Si en plus comme on peut le penser Polycarpe a fait des découvertes très importantes c’est l’énergie atomique et son détonateur au sein du catholicisme du XVIIème siècle. Polycarpe m’apparaît comme un être à la fois complexe et entier. Lorsqu’il devient religieux c’est l’homme tout entier qui entre avec une histoire et des acquis d’une grande importance et cet irrésistible appel au savoir, à la connaissance et à la réflexion.Les écrits de ce chartreux étaient colossaux et on imagine assez bien que ses supérieurs aient vite été dépassé par des éléments qu’ils ne maîtrisaient pas, qu’ils ne pouvaient mesurer et qui sortaient de leurs domaines de compétence d’où la prohibition. Polycarpe a aussi été qualifié de faussaire ce dont je doute. Je pense à la fameuse épitaphe de Sainte-Casarie. Certains historiens on la fâcheuse habitude de ne pas placer les choses dans leur contexte et (ce qui est paradoxal) de ne pas se transposer dans le temps. Polycarpe semble avoir retrouvé un parchemin traitant de la fameuse épitaphe. E. Duprat pense que Polycarpe a affabulé en se basant sur l’orthographe de Casarie que Polycarpe écrit Caesariae. Nous verrons plus tard qu’il y a de grande chance que le parchemin relatif à cette épitaphe ait été découvert dans la chartreuse. Notons que si Polycarpe avait été faussaire, maîtrisant parfaitement Casarie, il n’aurait pas commis cette erreur. De plus parfaitement lettré et originaire de nos régions il aurait pu traduire Caesa-riae en « les entrailles du roi »…le fruit de vos entrailles….

REGARDS DU PILAT : Il serait dommage de quitter si vite, le fameux plan daté de 1788 et indiquant entre autres Kasari, Muse … etc.


(Patrick Berlier/Société Angélique Tome 1)

Vous venez en question numéro 4, de nous présenter la version en circulation, celle acceptée comme officielle. Ce sujet vous le parcourez depuis des lustres, tout au moins une période certaine, aussi peut-être avez-vous des éléments nouveaux à nous indiquer, des hypothèses ou des approches plus personnelles ?

REMY ROBERT : Il y a aurait beaucoup à écrire à ce sujet. En effet je le parcours depuis un certain temps. Les hypothèses sont nombreuses. Je vous dirais « Reddis Reggis » car Patrick Berlier dans le tome 1 de « la Société Angélique » a dit l’essentiel. Je renvoie le lecteur à cet ouvrage. Dans le texte 3 de la série Farnay terre à cupules j’apporte quelques éléments complémentaires et nouveaux. Pour résumer, dans un texte titré « Dion bouche d’or » et attribué à Dom Polycarpe, l’auteur nous explique clairement avoir trouvé quelque chose d’important hors chartreuse dans une zone habitée. Les indices nous conduisent sur le territoire de Farnay. Un secteur où il y a de l’eau près du hameau de Ban. 150ans plus tard un plan trouvé dans un domaine Chartreux nous indique qu’à la veille de la Révolution française, les chartreux auraient caché des choses de valeur dans ce même secteur. Ce secteur va de Ban à Farnay et de la croix de Muse à la croix des Cerisiers. Au milieu coule le ruisseau d’Egarande. Cette histoire de trésor ne se limite pas à ces écrits puisque la légende populaire nous apprend que les moines ont quitté la chartreuse avec des chariots pour cacher leurs biens. Ce qui n’était certainement qu’une diversion a peut être masqué quelque chose de plus discret. J’ai l’intime conviction que Polycarpe a trouvé quelque chose de copieux qui passe par une cache (se trouvant dans le fameux secteur) et a été réutilisée à la veille de la révolution. Il y a bien entendu de nombreuses hypothèses localisant ce lieu Ban, le secteur d’Egarande les Croix de Muse et Casarie…Pour ma part je pencherai pour un lieu à proximité du Bourg et de la vallée d’Egarande où se combine une histoire de cavité souterraine attestée par les anciens du village. Un détail étonnant, dans cette petite vallée on détruit partiellement en 1940 un très vieux pont en pierre à proximité de là où l’on peut supposer un souterrain.  On aurait eu peur de l’envahisseur. Cette explication est assez étonnante car si ce pont a pu supporter les chars romains ça n’aurait pas été le cas pour les chars panzer allemands qui de plus ne se seraient pas cassé la tête à passer par cette voie qui de nos temps est très secondaire.



REGARDS DU PILAT : Rennes-le-Château. Une question ne pourra jamais donner l’occasion d’apporter une réponse suffisamment complète, si on part du principe ou du constat probant qu’il existe une explication claire, précise et incontestable à l’Affaire. Alors, en présentant les arguments qui sont les vôtres, établissez-vous un début de piste ou pourquoi pas mieux encore, qui selon vous mènerait ou pourrait mener justement au grand secret de l’abbé Saunière ?

REMY ROBERT : Quand on étudie la question, on peut difficilement éviter de faire un étroit parallèle entre Saunière à Rennes-le-Château et Dom Polycarpe à Sainte-Croix-en-Jarez. Ces deux hommes sont tous deux religieux et dans l’intimité des lieux. Ils sont respectivement originaires de la région où ils prennent leurs fonctions. Dès lors l’histoire semble se répéter. Tous deux vont découvrir quelque chose de caché et qu’ils ne peuvent exprimer directement. Ces découvertes semblent être à la fois d’une valeur matérielle et spirituelle. Dans un premier temps ils vont avoir la même démarche : mettre à profit ces richesses pour rénover les bâtiments de leurs offices. Puis ils vont s’orienter vers une quête plus personnelle. Leur hiérarchie va être méfiante. Les deux hommes vont voyager et  se rapprocher de cercles d’initiés. Saunière a voué un culte à Marie-Madeleine. Un manuscrit de Polycarpe aurait été titré « Magdaleae-du repos éternel et des sept dormants » et donc dédié à la sainte. Parmi les nombreux intérêts de Polycarpe il y a Sainte-Casarie (sainte provençale de la région de Villeneuve lès Avignon où il se rendra) dont la destinée est proche de Marie-Madeleine. Par le plus étonnant des hasards on retrouve une croix dédiée à la sainte provençale bien loin de sa résidence devinez-où…à Farnay ! Enfin le texte « Dion bouche d’or » de Polycarpe se termine par cette phrase « rendez au roi Denys le trésor d’or que vous avez trové ». On ne m’enlèvera pas de la tête que ça ressemble fort à du « Reddis Reggis Blé » et au  trésor de Dagobert II.

REGARDS DU PILAT : Le Pilat en liens, en rapprochements « historiques » au Razès et les questionnements ici en présence, entre autres avec la jolie colline castelrennaise évoquée dans la question précédente, vous inspire-t-il sérieusement des recoupements concrets que vous auriez vous-même étudiés, voire des éléments complémentaires dont vous souhaiteriez nous faire part ?

REMY ROBERT : Ma réponse la plus rapide serait non. Toutefois, je dois avouer que ça et là quelques petites lumière clignotent et tendent à me faire dévier de cette négation. Si les choses ne m’apparaissent pas se croiser, elles suivent peut-être bien des chemins parallèles. Y-a-t-il un dénominateur commun, les cathares par exemple ? Je ne peux émettre aucune affirmation.



REGARDS DU PILAT : Marie-Madeleine, une Sainte particulièrement au devant de la scène contemporaine, et ce, depuis plusieurs décennies, tendrait à avoir eu une sorte de destinée exceptionnelle, parfois très clairement qualifiée de fabuleuse. Avez-vous une réflexion à nous proposer, que ce soit ou non en rapport à Rennes-le-Château ou encore comme évoqué avec insistance au Pilat ?

REMY ROBERT : Je n’ai qu’une réponse à cette question.  Marie-Madeleine est omniprésente. Bien entendu à RLC mais aussi dans le département de la Loire. Je m’étonne toujours que lorsqu’on aborde le culte Magdalénien, on omette ce secteur. Notons que lorsque l’on traverse le département par l’autoroute c’est depuis la Madeleine à Rive-de-Gier jusqu’au Monts de la Madeleine. Il y a entre autre la fameuse chapelle de la Madeleine du Pilat, la croix de la Madeleine entre Saint-Chamond et Valfleury. Notons qu’à Farnay une première Chapelle est construite en 1584 la cloche sera baptisée la Madeleine et il a fallu une légende pour justifier de ce choix. Au passage Polycarpe serait né vers l’an 1584. Dans ce même Village nous verrons que l’on retrouve une Croix dédiée à Casarie et une autre croix dédiée à une Muse elle aussi provençale et au cœur du secret des Chartreux.

REGARDS DU PILAT : Rémy, vous qui vous passionnez pour des sujets très variés, en prenant régulièrement le temps de les approfondir, envisagez-vous dans le futur de publier un jour un livre ; si oui, avez-vous une idée du sujet ou des sujets que vous y traiterez ?

REMY ROBERT : Bien des livres de qualité ont été écrits sur les sujets sur lesquels je me penche. Si un jour, j’ai suffisamment d’éléments pertinents à transmettre, pourquoi pas. Ce n’est pas le cas à ce jour. L’écriture demande des moyens dont je ne dispose que peu. Du temps en particulier. De plus le nombre de lecteurs potentiels des écrits que je pourrais produire me semble fort limité. Par contre, il me paraît urgent de répertorier et pourquoi pas de témoigner afin de préserver ce patrimoine local historique et souvent méconnu. Que ce soit pour le présent ou pour le futur. Ceci pourrait faire l’objet d’une démarche collective. Alors avis aux amateurs.

REGARDS DU PILAT : Rémy, un grand merci pour avoir répondu à nos questions et livré un témoignage véritablement sans détour.


En Mars 2009 un Dossier Exceptionnel

 

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