« GISCARD » DE TARENTAISE |
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Berlier |
SEPTEMBRE 2008
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Au cours de l’été 2007, alors qu’avec Thierry Rollat nous
accompagnions notre ami Christian Doumergue dans sa découverte du
Pilat, nous avons pu visiter l’église de Tarentaise, où j’avais
déjà remarqué la présence d’un monument aux
morts signé Henri Giscard, ce qui a fait l’objet d’un précédent
article (Henri Giscard, fabricant de statues, entre Razès et Pilat),
à retrouver dans les archives du volet « la Grande Affaire
» en rubrique « Pilat et liens
». Lors de cette visite, et grâce à l’amabilité
de la personne conservant la clé de l’église, qui poussa la
serviabilité jusqu’à aller chercher un escabeau, nous avons
pu vérifier que les stations du chemin de croix provenaient bien elles
aussi de la Maison Giscard à Toulouse. L’actuelle église de
Tarentaise datant de 1866, le chemin de croix a sans doute été
installé lui aussi en cette fin de XIXe siècle, à la
même époque que les vitraux venant eux de l’atelier Mauvernay
à Saint-Galmier. Ce détail serait insignifiant, si la maison
Giscard n’avait également fourni le chemin de croix de l’église
de Rennes-le-Château…
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PETITE HISTOIRE
DES CHEMINS DE CROIX
Comme nous l’apprend
L’ABC de RLC (page 495), cette suite de stèles ou de tableaux, connue
sous le nom de « chemin de croix », doit son existence à
l’habitude qu’avaient prise les Franciscains, aux XIVe et XVe siècles,
de faire emprunter aux pèlerins venant à Jérusalem le
chemin suivi par le Christ entre le tribunal et le calvaire. À partir
du XVe siècle, les Franciscains représentèrent ces
différentes étapes par des illustrations, qu’ils placèrent
dans leurs églises pour que les chrétiens qui ne pouvaient
se rendre à Jérusalem pussent prier et méditer sur chacun
des épisodes de la souffrance du Christ. Ce n’est qu’au XVIIe siècle
que le nombre des stations fut fixé à quatorze. Les papes Clément
XII et Benoît XIV codifièrent la forme du chemin de croix.
C’est Benoît XIV qui en 1792 généralisa cette dévotion.
Les stations du chemin de croix jalonnent dans chaque église un itinéraire
faisant le tour complet de l’édifice. Mais aucune règle ne
fixe ni son point de départ ni son sens. Normalement il tourne dans
le sens inverse des aiguilles d’une montre, et c’est le cas à Tarentaise.
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STATION I : JÉSUS
EST CONDAMNÉ À MORT
![]() La condamnation
a été demandée par le tribunal juif, le Sanhédrin,
mais celui-ci n’ayant pas autorité pour la prononcer, et encore moins
pour l’exécuter, Jésus est finalement présenté
devant l’autorité romaine, représentée par le procurateur
Ponce Pilate. Celui-ci ne voit rien à reprocher à Jésus,
mais de guerre lasse, peu désireux d’envenimer une situation déjà
tendue avec les Juifs, il prononce la sentence de mort, tout en se lavant
les mains de cette décision. Le bas-relief de la station représente
Jésus vêtu du manteau pourpre, face à Ponce Pilate assis
dans un fauteuil. Deux soldats romains se tiennent à l’arrière-plan,
et en décor de fond on remarque une arcade, ouverte sur les bâtiments
de Jérusalem. La scène est traitée
bien différemment à Rennes-le-Château, où l’on
voit Ponce Pilate assis dans un fauteuil décoré d’un lion ailé,
se lavant les mains dans un plat tendu par un enfant noir, tandis qu’à
l’arrière-plan un personnage emporte l’ordre écrit de la crucifixion.
Seul le soldat romain est à-peu-près identique, bien qu’inversé.
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STATION II :
JÉSUS EST CHARGÉ DE SA CROIX
![]() Dès sa
sortie du tribunal, Jésus doit, selon la règle, porter lui-même
la lourde croix de bois que la tradition lui attribue, image peu conforme
à la réalité historique mais admise en tant que symbole.
On sait qu’en réalité les condamnés ne portaient que
la traverse, qui était ensuite fichée sur un pieu planté
en terre en permanence. Il prend le chemin du calvaire, encadré par
trois soldats romains qui le fustigent. En fond on remarque des bâtiments
de style oriental. La scène est plus
intensément dramatique à Rennes-le-Château, où
l’on voit Jésus accablé sous le poids d’une croix beaucoup plus
grosse. Il est en outre entouré de cinq personnages, quatre soldats
romains et un civil penché pour ramasser quelque chose sur le sol.
Le décor de fond est moins visible.
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STATION III : JÉSUS TOMBE POUR LA 1e FOIS ![]() C’est un épisode
absent des évangiles, mais appartenant à la tradition chrétienne.
Jésus a un genou en terre et ploie sous la lourde charge. Il est toujours
entouré des trois soldats romains. Quelques bâtiments se distinguent
dans le lointain. À Rennes-le-Château,
Jésus est dans une position identique mais il y a plus de personnages
et dans son ensemble la scène est bien différente.
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STATION IV :
JÉSUS RENCONTRE SA STE MÈRE
![]() Épisode
également des saintes écritures mais admis par la tradition
relative aux chemins de croix. Jésus vient de la droite, accompagné
de deux soldats romains dont un qui brandit des cordes pour le fouetter.
Il se retrouve face à deux femmes, dont sa mère la Vierge Marie
qui écarte les bras dans un geste d’affliction. En décor de
fond on retrouve des bâtiments proches, dont un crénelé.
La croix est curieusement « courte », et paraît d’une
taille bien insuffisante pour crucifier un homme. La scène est totalement différente à
Rennes-le-Château, où Jésus doit se retourner pour voir
et toucher sa mère éplorée, accompagnée d’une
femme qui doit être Marie-Madeleine, tandis qu’un personnage le tire
par son vêtement pour le forcer à avancer. Les bâtiments
sont en partie masqués par des insignes romains et un oriflamme,
un détail truqué et repeint comme démontré dans
l’ABC de RLC.
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STATION V :
JÉSUS REÇOIT L’AIDE DE SIMON
![]() Comme le précisent
trois des évangélistes, en sortant du tribunal les soldats
requièrent l’aide d’un homme passant par là, un nommé
Simon, originaire de la ville de Cyrène (aujourd’hui en Libye), pour
aider Jésus à porter sa croix. Mais traditionnellement, ce
n’est qu’à la cinquième station des chemins de croix qu’il
apparaît. Jésus ploie toujours sous la charge d’une croix qui
s’est « rallongée » depuis la station précédente,
un homme musclé l’aide à la soulever, toujours en compagnie
des deux soldats romains. En fond on voit là aussi des bâtiments
de style oriental, dont une grande arche, figurant sans doute une porte,
indiquant que l’on est sorti de la ville. À
Rennes-le-Château Jésus est debout et Simon, également
représenté sous l’aspect d’un homme musculeux, le décharge
totalement de la croix. Comme toujours, il y a davantage de soldats, mais
le décor est encore urbain.
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STATION VI :
JÉSUS IMPRIME SA STE FACE
![]() Nouvel épisode
absent des évangiles : Jésus rencontre une femme, à
qui la tradition donnera le nom de sainte Véronique, qui essuie le
Christ à l’aide d’un linge blanc, sur lequel s’imprime son visage
; toujours en compagnie des deux soldats romains. Le décor de fond
change, il n’y a plus de bâtiments mais des arbres et une haie de cyprès.
Scène différente à Rennes-le-Château,
où Jésus a un genou en terre, et où il y a plus de
personnages autour de lui, sur fond de bâtiments orientaux. La
différence essentielle vient du fait qu’à Rennes-le-Château
Véronique s’apprête à essuyer le visage de Jésus,
alors qu’à Tarentaise ce geste a déjà été
exécuté et l’image de la sainte face apparaît sur le
linge.
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STATION
VII : JÉSUS TOMBE POUR LA 2e FOIS
![]() Toujours un
épisode sans référence biblique. Jésus est agenouillé,
il s’appuie de la main droite sur le sol, et de la gauche il s’agrippe au
soldat romain qui l’aide à se relever. Deux autres soldats encadrent
la scène, dont un qui soulève la croix. Dans le fond on voit
là aussi des arbres, et une montagne lointaine. Bas-relief bien différent à Rennes-le-Château,
où Jésus bien qu’agenouillé porte encore sa croix sur
l’épaule, soulagé cependant par Simon de Cyrène. C’est
un personnage aux culottes élimées qui l’aide à se
relever. En décor de fond on voit des tours et l’arche d’une porte,
c’est donc seulement à partir de cette station que le cortège
sort de la ville.
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STATION VIII
: JÉSUS CONSOLE LES FILLES D’ISRAËL
![]() Seul Luc décrit
cet épisode. Sur le chemin du calvaire, Jésus rencontre des
femmes, sans doute celles qui souvent apportent du vin épicé
aux condamnés pour les enivrer et adoucir leur supplice. «
Filles d’Israël » à Tarentaise, « femmes de Jérusalem » à Rennes-le-Château,
elles se lamentent sur le sort de Jésus
qui les console et leur conseille de s’apitoyer plutôt sur leur propre
sort. Elles ne sont que deux à Tarentaise, dont une très jeune
fille agenouillée, quatre à Rennes-le-Château,
dont une qui tient contre elle un jeune enfant vêtu d’un tissus écossais,
détail conduisant certains à évoquer la tradition maçonnique.
À Rennes-le-Château le décor est moins urbain, si l’on
voit encore une tour des arbres apparaissent. Curieusement, à Tarentaise
le cortège repasse devant l’une des portes de la ville, représentée
encore par une grande arche. La position de Jésus est à-peu-près
identique dans les deux bas-reliefs.
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STATION IX :
JÉSUS TOMBE POUR LA 3e FOIS
![]() Dernière
scène sans référence évangélique, dont
on trouve seulement l’écho dans l’Épître aux Hébreux.
Jésus est totalement couché sur le sol, un soldat romain soulève
la croix pour le dégager, tandis qu’un autre le tire par son manteau
pour l’aider à se lever. En arrière-plan, à nouveau
un paysage champêtre avec des arbres lointains. Alors que cet épisode
paraît très intimiste ici, la
même scène est totalement différente à Rennes-le-Château,
où le bas-relief est étudié pour accentuer au plus
haut point son intensité dramatique. Un personnage tire Jésus
par le bras, sans ménagement, un autre soulève la croix et
la porte beaucoup plus haut, et surtout un cavalier romain, cape au vent,
juché sur un cheval fringant qui se cabre, apporte un dissymétrie
poignante et mouvementée à Jésus immobile, couché
au sol.
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STATION X : JÉSUS EST DÉPOUILLÉ DE SES VÊTEMENTS ![]() Retour aux
épisodes décrits par les évangiles, à partir
de cette dixième station. Jésus est debout, tête et regard
tournés vers le ciel, bras écartés, dans une posture
d’impuissance et de fatalité. Deux soldats le dépouillent de
ses vêtements, un troisième à l’arrière lève
une main en l’air. Le décor de fond reprend celui de la station VII,
avec des arbres et une montagne lointaine, sous un ciel bleu comme dans toutes
les stations. Scène bien différente
à Rennes-le-Château, où Jésus accablé a
la tête inclinée vers le sol ; l’un des soldats brandit haut
le manteau rouge, tandis qu’un autre (le bras cassé aujourd’hui) jette
les dés qui leur permettront d’attribuer à l’un d’entre eux
ce vêtement qu’ils n’osent pas partager. En arrière-plan, sous
un ciel qui s’obscurcit, on remarque les silhouettes lointaines des tours
de Jérusalem.
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STATION XI :
JÉSUS EST CLOUÉ À LA CROIX
![]() On étend
Jésus sur la croix, posée au sol, et là encore singulièrement
courte. Deux soldats tiennent Jésus par le bras droit, un personnage
brandit un marteau pour clouer l’autre bras sur la croix. Le décor
reprend toujours le paysage champêtre avec arbres et montagnes, sous
le ciel bleu. À Rennes-le-Château,
on retrouve le Christ dans une position tout à fait identique, mais
inversée, avec le même effet de « raccourcissement »
dû à la perspective. Le même personnage brandit son marteau,
et un soldat tient également le bras de Jésus, mais le gauche
à cause de l’inversion. Le ciel est quasiment noir et on ne distingue
aucun détail d’arrière-plan.
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STATION XII
: JÉSUS MEURT SUR LA CROIX
![]() Jésus
est cloué sur sa croix, la tête inclinée est tournée
vers sa mère, qui le regarde en écartant les bras, tandis
qu’une autre sainte femme porte une main à son visage. On remarque
la trace du coup de lance destiné à l’achever, sur le flanc
droit. Marie-Madeleine est agenouillée au pied de la croix, qu’elle
étreint de ses bras. À droite, saint Jean tient contre lui
le livre permettant de l’identifier comme un évangéliste,
il tourne sa tête vers Jésus. Les soldats romains ont disparu.
Le décor montre toujours le même paysage champêtre, mais
le ciel rougeoyant et nuageux est déchiré par des éclairs
jaunes. La scène est assez semblable
à Rennes-le-Château, bien que montrant plus de personnages.
La position de Jésus est identique, celle de Marie-Madeleine aussi,
mais inversée. Aucune trace du coup de lance. Il y a trois saintes
femmes, dont Marie, Jean à droite en compagnie de deux soldats. Détail
peu noté, le ciel chargé de nuages est également déchiré
par des éclairs, de couleur rouge.
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STATION XIII
: JÉSUS EST DESCENDU DE LA CROIX
![]() Marie tient
sur ses genoux le corps de Jésus, sans vie, elle lève la tête
vers le ciel en tendant le bras droit, semblant implorer la clémence
divine. Très curieusement, la trace du coup de lance change de côté
et passe sur le flanc gauche ! À gauche un personnage est agenouillé,
sans doute Marie-Madeleine. À droite, un autre personnage qui doit
être saint Jean porte sa main droite sur son cœur, tandis que le bras
gauche est tendu vers le sol. Un linge va d’un bras de la croix à
l’autre, en formant un demi-cercle. On retrouve le paysage champêtre,
et dans le ciel les nuages s’écartent pour laisser paraître
le ciel bleu, des rayons de lumière tombent du ciel. Scène bien différente à Rennes-le-Château,
où Jésus est descendu de la croix par plusieurs personnages,
dont un juché au sommet d’une échelle. Le ciel s’éclaircit
mais reste rougeoyant.
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STATION XIV
: JÉSUS EST MIS AU TOMBEAU
![]() Le corps de
Jésus, avec la trace du coup de lance là encore sur le flanc
gauche, est porté par Joseph d’Arimathie et Nicodème, ainsi
qu’il est raconté dans les évangiles. Ils pénètrent
dans le tombeau où il sera enseveli. Par l’ouverture, on distingue
encore le paysage champêtre habituel. Un personnage qui pourrait être
saint Jean brandit une torche fumante pour éclairer la scène.
À gauche, Marie-Madeleine se laisse aller à la douleur dans
les bras de Marie. On dirait que des stalactites pendent du plafond, le
tombeau serait donc une grotte naturelle. Scène
un peu différente à Rennes-le-Château, où Joseph
d’Arimathie et Nicodème tiennent de même façon le corps
de Jésus, également avec la trace du coup de lance à
gauche, mais c’est Marie qui pleure dans les bras de saint Jean, tandis
que Marie-Madeleine reste agenouillée au pied de Jésus.
Il y a cependant un détail concordant entre les deux scènes,
c’est la pleine lune qui a fait couler tant d’encre à Rennes-le-Château,
et qui est également visible à Tarentaise, preuve que ce détail
n’est pas imputable à l’abbé Saunière mais plutôt
à Giscard, on le retrouve d’ailleurs sur d’autres de ses chemins
de croix. Certes, on peut toujours imaginer que les stations de Rennes-le-Château
ont servi de modèles à d’autres…
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En conclusion,
deux séries de stations assez différentes à Rennes-le-Château
et à Tarentaise, même si certains détails sont identiques,
selon le principe de l’assemblage de personnages préfabriqués,
et l’on remarque une nouvelle fois que ces détails sont souvent inversés
à Rennes-le-Château. Il nous reste le plaisir de contempler
une œuvre du statuaire Giscard bien loin de Toulouse, dans une région
plutôt marquée par le statuaire Fabisch, qui à la même
époque était le sculpteur officiel du diocèse de Lyon,
et a laissé des chemins de croix dans le même style que ceux
de Giscard, comme dans l’église de Valfleury qui est l’œuvre de son
compère l’architecte Pierre Bossan. Valfleury et Bossan sont des éléments
que l’on relie aujourd’hui à l’affaire de Rennes-le-Château…
Autant d’indices qui devront attirer notre attention, mais ce sera pour une
prochaine fois…
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