Sociétés Secrètes 2008 |
![]() |
Patrick Berlier |
LA SOCIÉTÉ ANGÉLIQUE SES ORIGINES EXPLIQUÉES PAR LES TEXTES |
Parmi
toutes les sociétés
secrètes que connut notre histoire, il en est une assez
mystérieuse, car peu
connue de ses contemporains, qui avait pour nom
« Société
Angélique ». Patrick Berlier a consacré un
ouvrage en deux tomes (voir en rubrique Librairie), à son
histoire, ses rites, ses
travaux, et à ses membres les plus éminents. Son livre
est ouvrage de référence. Nous lui avons demandé
de revenir sur la genèse de cette
société, qui a vu le jour à Lyon au XVIème
siècle. Thierry Rollat |
La connaissance de cette société et des groupes qui l’ont précédée nous est délivrée très partiellement, et de manière cryptée, par ses contemporains, Rabelais en particulier. Il faudra attendre la fin du XIXème siècle pour la voir révélée à un public de connaisseurs par les multiples articles d’un érudit nommé Claude-Sosthène Grasset d’Orcet. Répartis dans l’ensemble de son œuvre féconde (composés d’articles parus dans la Revue Britannique ou dans la Nouvelle Revue), une dizaine d’entrefilets dissèquent son existence, ses origines et ses buts. En voici quelques uns. En dehors des franchises ou
bourgeoisies, il existait bien quelques sociétés particulières, organisées
maçonniquement, comme la société angélique dont Rabelais faisait partie.
Mais c’étaient des cercles littéraires, sans existence légale, qui n’avaient de
communication avec les franchises nationales que parce qu’elles étaient
composées de maîtres appartenant à diverses corporations. Les Ménestrels de Morvan et de Murcie, Revue Britannique, 1884 C’est
la première mention de la Société Angélique
dans
l’œuvre de Grasset d’Orcet. On sent qu’il connaît à fond
le sujet, mais il n’en
dit pas trop. Tout au plus nous précise-t-il qu’il s’agit d’un
« cercle
littéraire », il emploiera même dans un autre
article l’expression « académie
littéraire ». Il signale cependant que la
société était composée de
« maîtres
appartenant à diverses corporations », il
précisera également
ultérieurement qu’il s’agissait de maîtres Gilpins, noms
donnés aux membres des
corporations des graveurs, que l’essor de l’imprimerie avait rendues
très
puissantes. Grasset d’Orcet signalera par ailleurs que la
Société s’intitulait
Angélique parce qu’un chef d’ange (che angel) est
l’hiérogramme le plus fréquent des saingiles ou saint-gilpins. |
![]() Une tête d’ange qui aurait plu à Grasset d’Orcet :
église de Lupé, dans le Pilat |
Deux ans plus tard, revenant sur le thème de l’imprimerie à Lyon, Grasset d’Orcet nous livre l’information la plus aboutie sur la Société Angélique. L’ancienne cité impériale
[Lyon] était, vers le milieu du XVIe siècle […] un centre local de vie
intellectuelle qui rivalisait avec la capitale. Le grand imprimeur allemand
Gryphe venait de s’y établir. […] Autour de lui s’était groupée une pléiade de
savants et de littérateurs qui s’intitulait la Société Angélique.
Inutile de dire qu’il ne faut pas interpréter ce mot dans le sens séraphique
qu’il a pris dans notre langage moderne. Aggelos signifie réellement messager,
un porteur de nouvelles ; la Société Angélique de Gryphe
était juste aussi angélique que l’agence Havas. On la nommerait aujourd’hui une
agence de correspondance. Seulement, dans un temps où Pantagruel prenait si
aisément les gens de lettres à la gorge, il fallait rédiger les correspondances
dans un style tout particulier, qui se nommait alors le lanternois, le patelinage
ou le grimoire. Le premier livre de Rabelais, Nouvelle Revue, 1886 |
![]() Les écrits de Grasset d’Orcet sont aujourd’hui rassemblés
par les éditions E-dite |
On apprend ainsi deux informations capitales : le fait que cette société organisait la correspondance (de ses adeptes, cela va sans dire) selon un mode crypté connu sous le nom de grimoire, variante de la Langue des Oiseaux utilisant le principe des consonnes fixes et des voyelles permutantes, et le nom de l’homme à l’origine de la société, un imprimeur nommé Gryphe. Il s’agit de Sébastien Gryphius, qui recevra à titre posthume le surnom de Gryphe, imprimeur d’origine allemande établi à Lyon en 1523. Quelles sont les sources de Grasset d’Orcet ? Les écrits du père Jésuite lyonnais Claude Ménestrier, ou d’autres Jésuites comme Colonia, l’ouvrage en langue anglaise de Walter Besant sur Rabelais, entre autres, les deux étant cités plusieurs fois. Les Jésuites croient bien faire en amalgamant des groupes très différents et en leur donnant à tous le nom d’Angélique, et Besant véhicule une assertion que l’on retrouve par exemple dans l’ouvrage de Pierre Gauthiez Études sur le XVIème siècle (Lecène & Oudin, Paris 1893) qui précise que Gryphe avait formé autour de lui une société d’érudits et de savants, la Société angélique, comme elle s’intitulait par ironie. C’était là un de ces petits cénacles où se rencontrait et se développait, dans une fraternité d’esprit et d’études, ce que le XVIIème siècle appelait le « libertinage », ce que le temps présent nommerait « la libre pensée. »
Il paraît donc établi par plusieurs sources qu’à l’origine de la Société Angélique se trouve l’imprimeur Sébastien Gryphius. Mais concernant ce personnage, il est essentiel de consulter l’ouvrage que lui a consacré celui qui reste aujourd’hui encore son meilleur spécialiste, le très savant Henri Baudrier, auteur de la Bibliographie lyonnaise, ouvrage monumental en treize volumes (publiés entre 1890 et 1921). Or dans son tome VIII (1910), entièrement consacré à Gryphe, Baudrier apporte justement une précision capitale en affirmant que Pierre Gauthiez confond avec l’académie de Fourvière dite aussi l’Angélique […] établie par le très pieux président de Langes dans sa maison de campagne, riche en livres, médailles et curiosités. L’information, hélas, arrive dix ans après le décès de Grasset d’Orcet. Celui-ci ne pourra pas l’intégrer dans son œuvre, où jamais n’apparaît le nom de ce président de Langes, même si on y présente bien la Société Angélique comme une académie. C’est ainsi que naissent les légendes, mais Grasset d’Orcet par son incomparable esprit d’analyse a quand même su aller au-delà des données fournies par les historiens de son temps, en discernant la véritable essence de la Société Angélique, « organisée maçonniquement ». « L’incomparable grasset ! », disait Paul Arène à Maurice Barrès, en parlant malicieusement de l’oiseau. Ces quelques citations suffisent à établir trois certitudes. Un : la Société Angélique est bien une « académie littéraire », comme l’a pressenti Grasset d’Orcet. Deux : elle semble devoir son existence au président de Langes et non à l’imprimeur Gryphe. Sur ce point Grasset d’Orcet s’est trompé, ou a été trompé, ou plutôt il a laissé passer une imprécision bien arrangeante. D’ailleurs, Gryphe vieillissant a bien pu laisser au jeune Nicolas de Langes les rênes d’un cénacle très discret dont il était le fondateur. La personnalité de Sébastien Gryphius ne doit pas être dédaignée, nous aurons peut-être l’occasion d’y revenir un jour.
Trois :
il y a identité entre la Société Angélique et la mythique Académie de
Fourvière.
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![]() Une vue ancienne de Lyon, la colline de Fourvière est en
haut à droite |
Mythique, l’Académie de Fourvière ? C’est l’avis de Jean-Baptiste Montfalcon, qui dans son Histoire de la ville de Lyon (Dumoulin, Lyon, 1847), croit devoir préciser : Cette société savante n’a jamais existé que dans l’imagination de Colonia. Colonia, c’est le Jésuite Dominique de Colonia, auteur d’une Histoire littéraire de la ville de Lyon (1730), dans laquelle il consacre un chapitre entier à cette Académie de Fourvière et de l’Angélique, assemblée littéraire composée des hommes les plus distinguez, dans l’Église, dans l’Épée ou dans la Robe. Il faut consulter l’ouvrage de Charles Malo La France littéraire (Paris, 1832) pour comprendre qu’en réalité ce n’était pas une académie au sens strict du terme, mais un groupe informel, se réclamant du sens antique du mot académie, le jardin où enseignaient les philosophes grecs. Il n’est pas non plus bien certain que la
maison possédée depuis, vers la fin du XVIème siècle, par Nicolas de
Langes, où il rassembla beaucoup d’inscriptions et de monuments d’antiquité, et
où il recevait volontiers les savans et les gens de lettres, soit la même que
celle où, au commencement du même siècle, se réunissaient Humbert Fournier, et
ses amis, Gonsalve de Tolède et André Victon, pour s’y livrer à l’étude et à
des entretiens scientifiques.
En 1500, il existoit sur la montagne de
Fourvières, une ancienne et célèbre académie, de laquelle étoient Clément
Marot, Louise Labé, Symphorien Champier, le poëte Vouté, etc. Cette académie,
ayant ressenti les effets du temps qui mine tout, fut renouvelée 70 ans après,
par Nicolas de Langes, qui l’assembla dans sa maison située à Fourvières, à
laquelle il avoit donné le nom d’Angélique. |
![]() Extrait de l’ouvrage de Grässe |
Mais qui était donc réellement ce Nicolas de Langes ? Pour le savoir, rien de plus facile, il suffit de consulter les diverses biographies existantes, comme la Nouvelle biographie générale publiée par Firmin-Didot en 1862, où à la lettre L nous trouvons cet article qui lui est consacré : LANGES (Nicolas DE), surnommé Angelus,
magistrat français, né à Lyon, en 1525, mort dans la même ville, le 4 avril
1606. Papire-Masson et Du Cange prétendent que sa famille descendait en ligne
directe des anciens empereurs de Constantinople de ce nom. […] En 1570 il
succéda à son parent de Pomponne-Bellièvre dans la charge de lieutenant général
de la sénéchaussée de Lyon. L’estime générale qu’il s’était acquise par ses
lumières, sa sagesse et sa droiture, lui mérita de la part des calvinistes des
éloges qu’ils n’accordaient qu’avec peine dans ce temps de troubles aux
magistrats catholiques. On en a un témoignage authentique dans les Mémoires
de l’État de la France sous Charles IX ; l’auteur, calviniste, parlant
du massacre de la Saint Barthélemi, exécuté à Lyon le 22 février 1572, déclare
formellement que toutes les autorités furent d’accord pour la tuerie
« hormis le lieutenant de Langes, qui était opposé à ce malheureux
massacre ». […] De Langes, ami éclairé des lettres, réunissait dans sa
maison de Fourvières un certain nombre de littérateurs et de savants : il
en forma une académie qui dura longtemps. Ou encore la Biographie universelle de Joseph Michaud (1819) : Nicolas de Langes était
amateur d’antiquités. Il avait formé une belle collection de médailles. Ayant
acquis la maison où, dès le XVème siècle, siégeait l’académie de
Fourvière, il y établit une société littéraire qui dura peu de temps ;
mais la maison où elle tenait ses séances, s’appelle encore Angélique,
du nom de son ancien propriétaire. À noter que pour Firmin-Didot l’académie de Nicolas de
Langes « dura longtemps », alors que pour Michaud sa société
littéraire « dura peu de temps ». L’antagonisme entre ces deux
affirmations n’est qu’apparent. C’est vers 1552 que Nicolas de Langes acquit
sur le flanc nord de la colline de Fourvière ce domaine qu’il nomma l’Angélique, et dans lequel il
entreprit de réunir les membres encore vivants des groupes précédents, tels
l’Académie de Fourvière, le cercle Sodalitum, la Société du Brouillard, etc. Les
guerres de religions et les troubles de la Ligue l’obligèrent à cesser
rapidement ces activités, qu’il ne put rétablir que sous Henri IV.
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![]() Carte postale ancienne de Fourvière, le « Restaurant
Gay », |
Beaucoup d’auteurs ont pensé que l’Angélique était la maison où se réunissait précédemment l’académie, c’est faux mais l’erreur est excusable vu le voisinage des deux demeures. Et d’ailleurs cela fait partie des « imprécisions bien arrangeantes » : pour rendre peu plausible une révélation relative à une organisation devant rester secrète, il suffit d’y introduire une petite erreur qui jette le discrédit sur la totalité du texte. Ainsi l’information passe, mais elle n’est pas prise au sérieux, sauf par les initiés qui savent faire la part des choses. Grâce à ce procédé, l’Académie de Fourvière et l’Académie Angélique qui lui a succédé sont aujourd’hui encore considérées comme mythiques, ou comme d’aimables cénacles de désœuvrés, alors qu’elles étaient bien autre chose… Dans toutes ces citations, il n’est question que d’une « Académie Angélique », pas d’une « Société Angélique », comme l’affirme pourtant Henri Baudrier. Y a-t-il vraiment identité entre les deux appellations ? Pour s’en convaincre, il faut faire appel à un ouvrage de référence, Mémoires de l’Académie Royale de Lyon, tome I, publié chez Léon Boitel à Lyon en 1845. Les troubles qui agitèrent alors si
violemment la population lyonnaise interrompirent les assemblées de l’Académie,
et ce ne fut que sous le règne d’Henri IV, quand l’ordre et la paix furent
rétablis dans le royaume, que Nicolas de Langes, premier président et
lieutenant-général du présidial de Lyon, réorganisa la société et lui donna
pour siège la maison de Fourvière où elle avait tenu si longtemps ses séances.
Il avait acheté cette maison à cet effet et lui avait donné son nom l’Angélique,
qui passa également à la société. Les réunions et les travaux de l’Académie Angélique
ne se soutinrent probablement que jusqu’à la mort de Nicolas de Langes, arrivée
en 1606 ; du moins il n’en reste pas de traces, et l’on ignore même les
noms des membres qui composaient la société. Cet extrait nous apprend que ce nom de l’Angélique, que Nicolas de Langes avait donné à sa maison, « passa également à la Société ». On ne peut pas être plus clair. Même si ce texte persiste à véhiculer la « petite erreur » concernant la maison. On note aussi que l’Académie Royale de Lyon se refuse à divulguer les noms des membres de ladite Société, qu’elle prétend ignorer, alors que d’autres sources les énumèrent largement. D’autre part, nous savons que Balthasar de Villars, l’époux de Louise de Langes, fille de Nicolas, poursuivit l’œuvre de son beau-père durant une partie du XVIIème siècle. C’est lui qui introduisit notre Chartreux préféré Dom Polycarpe de la Rivière dans la Société Angélique, et sans doute aussi le peintre Nicolas Poussin. Un dernier texte, pour terminer sur une note ravissante. Cet extrait du Bulletin des Sciences historiques, tome 18ème, publié à Paris en 1831 par un dénommé Champollion, nous apprend que l’Académie Angélique acceptait les femmes, lesquelles constituaient même son « plus bel ornement ». Mais nous y voyons aussi apparaître les noms de Guillaume du Choul, et surtout celui de son fils Jean du Choul, auteur de la première description du Mont Pilat (1555), ouvrage dont certains extraits laissent deviner l’appartenance à quelque mouvance secrète telle que l’ordre des Gouliards ou des Charbonniers. Alors, sur les rians
coteaux de Fourvières, s’élevait cette Académie Angélique, dont les
femmes poètes faisaient le plus bel ornement : Louise Labé, Pernette du
Guillet, Claudine et Sibyle Scève, et cette intéressante Clémence de Bourges,
qui charmait les rois par ses accens mélodieux, et qui mourut à la fleur de
l’âge en apprenant le trépas du héros qu’on lui destinait pour époux. Là, sans
doute brillaient aussi la vertueuse Marie de Pierre-Vive, dont les
contemporains ont célébré les louanges, et Jehanne Gaillard, que Marot avait
surnommée la Plume dorée. […] Toutefois, durant ce beau siècle, la
littérature d’agrément ne fut pas seule cultivée ; nos concitoyens
s’occupaient aussi de travaux plus graves. Guillaume Duchoul publiait de
savantes dissertations sur les antiquités romaines ; Jean, son fils,
commençait à faire connaître la flore de nos contrées ; Lors d’une prochaine chronique de cette rubrique
« Sociétés secrètes », je vous emmènerai à Lyon sur les pentes de
Fourvière, de Saint-Just, de Saint-Irénée, ou dans le quartier Saint-Jean, à la
recherche des traces de la Société Angélique et de ses jalons cryptés, que le
Temps a permis de parvenir jusqu’à nous. Patrick BERLIER
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