DOSSIER

JUILLET 2022










Par notre Ami
Patrick Berlier


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LES GÉANTS DU PILAT

 

Ce titre surprend sans aucun doute. Des géants dans le Pilat ? Oui, il y a bien ces arbres,  les sapins géants du Grand Bois ou de la forêt de Taillard, mais pourtant les géants dont il va être question étaient bien des hommes. En effet dans les croyances populaires il ne manque pas de traditions relatives à des géants. La Bible les évoque, ce sont les Nephilim de la Genèse, les enfants que les fils de Dieu ont eu avec les filles des hommes, ou encore Samson à la force surhumaine. Gargantua et Pantagruel ont été rendus célèbres par les œuvres de Rabelais, et les carnavals des régions du Nord perpétuent encore le souvenir légendaire des géants. On le sait moins, mais des traditions analogues existent dans le Pilat, et nous allons tenter d'en faire le tour. Il convient de commencer par cet endroit, proche de Saint-Régis-du-Coin, où furent découverts des ossements humains qui de toute évidence appartenaient à des personnes d'une taille imposante.

 

Vue du village de Saint-Régis-du-Coin au début du XXe siècle
(Carte postale ancienne)

 

LE CHAMP DES FUSTS

Ce nom est celui d'un lieu où sont encore visibles les vestiges d'un dolmen, ou petite allée couverte, aujourd'hui considéré comme authentique. Quelle est l'origine de ce nom d'apparence bien intrigante ? Il faut voir pour le premier terme la déformation de « chant » dans le sens de « côté le plus étroit d'un objet ». Le mot désigne généralement une pierre « de chant », posée sur sa plus petite face. Quant à « fust » (sans E final), en ancien comme en moyen français ce mot est en rapport avec le bois, et peut désigner en particulier une « forêt de grands arbres ». Par Champ des Fusts il faut donc comprendre « « pierres levées dans la forêt ». Commençons par évoquer les publications successives, et parfois contradictoires, qui en ont parlé, dans l'ordre chronologique.

 

Jean-Antoine de la Tour-Varan

 

Ce site mégalithique fut découvert durant les premières décennies du XIXe siècle. C'est le propriétaire du lieu à l'époque, M. Joseph-Antoine Colomb de Gast, qui en 1841 envoya un courrier à Jean-Antoine de la Tour-Varan, bibliothécaire de la ville de Saint-Étienne et grand amateur d'histoire régionale, pour lui signaler diverses pierres antiques qu'il avait inventoriées ou découvertes dans son secteur. Il commença par évoquer la Pierre des Trois Évêques, puis il en vint à ce monument situé sur ses terres, qu'il avait dégagé peu de temps auparavant, et qu'il considérait comme une petite allée couverte. Cette lettre sera rendue publique en 1910 par le Bulletin de la Diana. Voici en quels termes M. Colomb de Gast contait sa découverte :

« Le monument druidique se compose de deux rangées de grosses pierres brutes, non taillées, mais évidemment placées à dessein, dans ma propriété. Ces deux espèces de murs sont recouverts de grosses dalles également brutes, ce qui forme une espèce de petite cabane en pierre d'un gros volume. Je la connaissais depuis longtemps, mais j'avais négligé de l'examiner attentivement lorsque cet été la lecture d'un précis d'archéologie me fit trouver des ressemblances si grandes avec la description d'un dolmen que je fus curieux de faire fouiller et de découvrir le pavé de ce monument qui est également formé de pierres brutes assez grosses et allant en pente d'un bout à l'autre pour arriver à une rigole qui se termine au fond du monument. Sous un gros rocher, avant d'arriver au pavé, nous avons trouvé une assez grosse quantité d'ossements, surtout un grand nombre de tibias et deux petits morceaux de vases qui paraissent antiques. J'ai fait examiner ces ossements par un médecin, il a reconnu qu'il y avait mélange d'ossements humains qui paraissent avoir appartenu à des hommes plus forts que nos habitants actuels et mélange d'ossements de taureaux et d'autres animaux, il a même reconnu qu'il y avait quatre os appartenant tous à la jambe droite, ce qui annonce que plusieurs corps ont été là. »

À l'époque, on attribuait les mégalithes à ceux que l'on pensait être les plus anciens habitants du pays, les Celtes ou Gaulois, et plus particulièrement aux druides tant ces monuments paraissaient présenter un caractère religieux. On sait aujourd'hui que les mégalithes étaient déjà là, depuis au moins mille ans, lorsque les Celtes sont arrivés dans notre pays vers l'an 600 avant notre ère. Le plus surprenant, dans ce que rapporte M. Colomb de Gast, est évidemment la remarque du médecin ayant reconnu des « ossements humains qui paraissent avoir appartenu à des hommes plus forts que nos habitants actuels » ? Le Pilat en ces temps anciens aurait-il servi d'habitat à des géants ? Le mot est peut-être un peu fort, encore que les légendes, attachées à certains sites curieux, se chargent de l'entériner, comme nous le verrons.

Quelques années plus tard Théodore Ogier entreprit la publication d'une œuvre majeure, La France par cantons et par communes, dont l'ambition était de dresser pour chaque commune de France un inventaire de ses richesses patrimoniales. C'est en 1848 que parut le premier volume consacré au département de la Loire. À l'époque la commune de Saint-Régis-du-Coin n'existait pas encore, aussi est-ce l'article consacré à la commune de Marlhes qui évoquait, pour la première fois mais sans le nommer, le site du Champ des Fusts :

« En visitant la propriété de M. Coulon, nous avons remarqué les restes d'un temple druidique dont la forme est parfaitement conservée. A travers ces ruines on a découvert une espèce d'ossuaire, dont les débris, quoique en partie calcinés, permettent encore de distinguer les divers âges des victimes ; nous ne saurions trop encourager le digne propriétaire à persister dans son louable projet, de rétablir autant que possible ce monument dans sa forme primitive ; de nouvelles fouilles lui fourniront probablement les ornements rustiques qui étaient le caractère de cette époque barbare. »

Il est bien évident que Théodore Ogier, qui ne tarissait pas d'éloges dans son article sur « la propriété de M. Coulon », ne s'est pas lui-même déplacé, sans quoi il aurait correctement écrit le nom de ce propriétaire, M. Colomb de Gast. En réalité l'auteur a fait appel pour chaque commune aux services du curé de la paroisse, qui était souvent le personnage le plus lettré et le plus érudit de la commune. Il faut croire que c'est lors de la copie de ces notes que le nom Colomb s'est transformé en Coulon.

Pendant ce temps, J.-A. de la Tour-Varan préparait l'œuvre qui allait le faire passer à la postérité, les Chroniques des châteaux et abbayes, en deux volumes, dont il commença la publication en 1854. C'est dans le chapitre du tome I consacré à l'abbaye de Valbenoîte, et alors qu'il racontait comment les moines eurent à cœur de faire disparaître toute trace de la religion celtique qui fut jadis vivace à cet emplacement, que l'auteur évoquait brièvement, sans le nommer, le dolmen du Champ des Fusts, par une note de bas de page consacrée aux monuments druidiques de notre région :

« A Saint-Sauveur-en-Rue, dans la forêt de Taillac et dans la partie qui est à M. Colomb de Gast, on a trouvé, il y a quelques années, un monument celtique fort curieux, et en très-bon état : c'est l'une de ces allées couvertes qui portent, en plusieurs endroits, le nom de chambres des fées. Les parois sont en longues pierres brutes contiguës et posées verticalement ; le toit est formé de dalles larges et épaisses. Ailleurs nous en reparlerons. »

Ce petit texte, un simple paragraphe, appelle évidemment plusieurs remarques. La commune de Saint-Régis-du-Coin n'existait toujours pas, aussi l'auteur localisait-il la propriété de M. Colomb de Gast sur la commune de Saint-Sauveur-en-Rue, dans « la forêt de Taillac », ce qui paraît être une coquille : il faut sans doute comprendre « forêt de Taillard », le bois Panère, dans lequel est situé le Champ des Fusts, étant peut-être une partie détachée de cette forêt.

En 1872, L.-Pierre Gras publia son Essai de classification des monuments pré-historiques du Forez. C'était un premier inventaire du patrimoine mégalithique de notre région, un document précieux car malheureusement beaucoup des monuments décrits ont aujourd'hui totalement disparu. Le chapitre IV, consacré aux dolmens, commençait par évoquer une allée couverte que l'on reconnaît être celle du Champ des Fusts, bien que ce nom n'apparaisse pas. L'auteur se contentait en fait de reprendre sous forme de citations les textes de ceux qui l'avaient précédé, La Tour-Varan et Théodore Ogier. Il ajoutait cependant une remarque en note de bas de page :

« Les ossements trouvés sous les dolmens sont les restes des victimes, dans l'opinion des archéologues qui pensent que ces monuments sont des autels. ''Pro victimis homines immolant'' dit Cæsar : Comm. VI Cap. 16 »

Cette opinion, basée sur ce que disait Jules César, était évidemment erronée : les Gaulois n'ont jamais immolé d'hommes sur les dolmens. Même si on sait que ceux-ci servaient probablement de sépultures, selon les croyances complexes d'une religion, bien antérieure à celle des Gaulois, qui reste très mal connue.

En 1889, Félix Thiollier publia son Forez pittoresque et monumental, un ouvrage de référence incontournable, aussi monumental que son titre. L'auteur s'est livré à une description minutieuse de cette région qu'il connaissait bien, canton par canton et commune par commune. Il s'était pour cela entouré d'un certain nombre de collaborateurs. Parmi eux, Messieurs Eleuthère Brassard et Paul Tardieu, qui se chargèrent de la rédaction de la partie concernant les communes du canton de Saint-Genest-Malifaux, dont celle de Saint-Régis-du-Coin, créée en 1858. Après avoir parlé des pierres Saint-Martin de Chaussitre, les deux auteurs évoquaient l'allée couverte du Champ des Fusts :

« A l'ouest du bois Panère, à 250 mètres environ au nord du château de Saint-Régis-du-Coin, en suivant le chemin d'intérêt commun n° 28, du Tracol aux Trois-Croix, au territoire appelé le Champ des Fusts, à 100 mètres à l'est dudit chemin, est une allée couverte complètement enfouie dans terre, orientée de l'est à l'ouest, ayant environ un mètre de large à l'intérieur ; la partie encore couverte est longue d'environ deux mètres, l'élévation est impossible à déterminer, le sol étant exhaussé par des éboulements ; les murs latéraux sont construits en matériaux de toutes dimensions et calés entre eux avec des petites pierres, sans mortier d'aucune sorte ; c'est tout à fait le système gaulois ; les dalles servant de couverture sont brutes et d'épaisseurs diverses. D'après les dires de la propriétaire, Mme de Bonneville, née Colomb de Gast, lors de la découverte, cette allée était fermée, à l'est, par une dalle percée d'un trou et on aurait trouvé à l'intérieur des débris de poteries et des ossements d'homme et d'enfant. »

L'emplacement du Champ des Fusts paraissait décrit avec une précision que l'ouvrage de Félix Thiollier était le seul à donner. Le château de Saint-Régis-du-Coin est dans le centre du village, face à l'église. Mesurer 250 m est facile, c'est pile 1 cm sur la carte IGN 1:25000. Pourtant à l'endroit indiqué... il n'y a rien. C'est à se demander si les auteurs n'ont pas, volontairement, cherché à brouiller les pistes : il faudrait ajouter les deux distances indiquées, 250 et 100 m, pour trouver la bonne mesure. Car le site est en réalité à 350 m (et non 250) au nord du château de Saint-Régis-du-Coin, et à quelques mètres seulement de la route D. 28 (et non à 100 m).

 Félix Thiollier a lui-même réalisé un dessin du monument, d'après un document fourni par M. Favarq, un membre éminent de la Diana, la célèbre société savante forézienne. Pourtant ce dessin, le seul existant semble-t-il, n'est pas inséré à la suite de la description précédente, comme si les auteurs avaient voulu embrouiller quelque peu les lecteurs. En fait il faut parcourir l'ensemble de l'ouvrage pour le découvrir, en illustration de l'article sur la commune de Luriecq, canton de Saint-Jean-Soleymieu, rédigé par Paul Tardieu, qui s'en justifie en disant avoir voulu établir le parallèle avec le célèbre dolmen que l'on peut voir dans cette commune :

« Ce genre de monument est des plus rares en Forez ; nous avons eu l'occasion d'en signaler un à Saint-Régis-du-Coin qui paraît absolument authentique et dont nous avons donné le dessin à la page précédente, préférant rapprocher ces monuments pour permettre de les comparer. »

 

Le dolmen du Champ des Fusts – dessin de Félix Thiollier

 

Une vingtaine d'années plus tard, la découverte finit par attirer l'attention d'un éminent préhistorien, M. Joseph Déchelette. Né à Roanne, fils d'industriel, il commença par succéder à son père à la tête de l'usine familiale, tout en se passionnant pour l'archéologie. Joseph Déchelette fut un des piliers de la Diana, puis il finit par abandonner ses fonctions pour se consacrer à sa passion, publiant plusieurs ouvrages toujours considérés comme des références. Le savant vint de Roanne, le lundi 24 octobre 1910, trois mois seulement après avoir été chargé par le ministre de l'Instruction publique d'une mission archéologique consistant à étudier les monuments préhistoriques de la région. Il examina le dolmen du Champ des Fusts, et le soir-même il écrivit une lettre à Eleuthère Brassard dans laquelle il lâchait ces mots sans appel, reflets de sa déception :

« J'ai pu constater que la prétendue allée de Saint-Régis-du-Coin n'a rien de préhistorique. C'est une galerie récente et plutôt moderne. »

 

Joseph Déchelette

 

Tous ceux qui avaient examiné le monument se seraient-ils à ce point trompés ? Que faut-il comprendre par « galerie récente et plutôt moderne » ? Joseph Déchelette publia ensuite ses conclusions, un peu plus argumentées, dans le Bulletin archéologique de 1912, par une communication consacrée aux cases en pierres sèches de l'Auvergne. Voici en quels termes :

« Il existe dans le département de la Loire, sur la commune de Saint-Régis-du-Coin, lieu-dit Le Champ-des-Fusts, un monument qui est considéré comme une galerie couverte mégalithique. Or j'ai reconnu récemment qu'il fait partie d'un groupe de cases rectangulaires dont les substructions se distinguent nettement sous le gazon. Des fouilles permettraient sans doute d'en reconstituer les dispositions exactes. Entre deux des compartiments s'ouvre le prétendu dolmen, sorte de couloir ou de galerie large d'environ 1 m 50 et long de 4 à 5 mètres. Il est formé par les murs en pierres sèches de ces deux maisons et recouvert de grandes pierres brutes, plates à l'intérieur, dont trois sont encore en place. Les autres, à la partie antérieure de l'allée, ont disparu.

« Au premier examen en prendrait facilement cette galerie pour une allée couverte dolménique ; aussi tous les archéologues qui l'ont décrite lui ont-ils donné cette dénomination. Mais pour qui connaît les cases de Villars il ne peut y avoir aucun doute : ce sont les restes d'une galerie de communication tout à fait semblable aux précédentes.

« Des fouilles y ont été exécutées vers 1860 par M. Colomb de Gast, puis plus tard par M. Favarq, mais elles ont donné des résultats absolument négatifs. »

L'avis de ce spécialiste reconnu était pour le moins péremptoire ! Pour lui, la prétendue allée couverte n'était qu'un passage entre deux cases en pierres sèches. Il se référait aux cases de Villars en Auvergne (commune d'Orcines, Puy-de-Dôme), dont deux communiquent entre elles par un long couloir à peu près souterrain. On pourrait se ranger à cet avis, s'il n'y avait pas eu la découverte des ossements. Enterrait-on les morts dans un couloir de communication entre deux cases ? Il est permis d'en douter... Mais en fait, Joseph Déchelette contourna le problème en passant cette découverte totalement sous silence : évoquant seulement les fouilles de 1860, il affirmait qu'elles avaient donné « des résultats absolument négatifs ». C'était peut-être vrai pour ces fouilles-là, mais sûrement pas pour celles de 1841, que Déchelette ne mentionnait même pas. Il se murmure cependant que le préhistorien aurait récupéré les ossements, bien embarrassé en effet par leur taille. Joseph Déchelette devait trouver la mort sous les balles allemandes en 1914. Quant aux ossements, on dit qu'ils se trouveraient toujours dans les réserves du musée Joseph Déchelette à Roanne. Mais rien ne permet de vérifier la véracité de cette rumeur.

Cette publication ayant relégué le dolmen du Champ des Fusts au rang d'un simple tas de cailloux, personne ne s'avisa à tenter de le protéger. Aussi les plus grandes dalles servirent de matériau d'empierrement dans les années trente, pour combler les nids de poule de la route en contrebas. Sans doute sont-elles toujours là, sous le goudron...

En 1946 J.-E. Dufour publia son Dictionnaire topographique du Forez. Cet ouvrage, monumental lui aussi, recensait tous les noms de lieux du Forez, avec leurs formes anciennes, et un petit aperçu historique complétait les articles consacrés aux communes. Concernant Saint-Régis-du-Coin, Dufour – qui au passage écrivait Fustes, avec un E final, orthographe qui allait ensuite prévaloir - annonçait, en se rangeant à l'avis de Déchelette :

« On signale sur le sol de cette commune, au Champ des Fustes, des groupes de pierres, qui ont fait penser à une allée couverte. En réalité il ne s'agit que d'un épierrement. »

Cet avis perdurait encore lorsqu'en 1964 Jean Combe publia son Histoire du Mont Pilat des Temps Perdus au XVIIe siècle. Si l'auteur méthodique ne pouvait pas ignorer le site du Champ des Fustes, citant ce qu'avaient écrit ses prédécesseurs, il se contentait d'entériner l'avis de Joseph Déchelette et de J.-E. Dufour.

Depuis les archéologues semblent avoir révisé leurs positions : pour la thèse de Myriam Philibert Le mégalithisme dans la Loire, publiée en 1986, le monument du Champ des Fusts est bien un authentique dolmen, et concernant le Pilat c'est même le seul  véritable mégalithe recensé par cette publication :

« Champ des Fusts. Allée couverte ou dolmen disparu, orienté est-ouest, large de 1 m et longue de 2 m, fermée à l'est par une pierre percée d'un trou, constituée par une double rangée de montants bruts couverts de dalles. Une fouille faite au siècle dernier a permis de mettre au jour des ossements humains, de la faune (bovidé), des charbons de bois. Le monument a été détruit vers 1940 et nous est seulement connu par des dessins. »

L'étude de Myriam Philibert suivait de peu la publication de la série de brochures Le guide du Pilat et du Jarez dont je suis l'auteur. C'est volontairement que je n'ai pas situé le Champ des Fustes au bon endroit, mais beaucoup plus au nord. À l'époque, personne n'avait encore publié la localisation précise du monument, et je n'ai pas voulu être le premier à attirer l'attention sur un lieu privé. Car le dolmen n'a pas entièrement disparu, il subsiste encore plusieurs pierres verticales.

En 1998 parut le livre de Jeanne et Marcel Sève Saint-Régis-du-Coin aux confins du Forez et du Velay, constituant le premier ouvrage consacré à l'histoire de cette commune. Naturellement il évoquait le site qui nous intéresse, et avec une description constituant la plus complète publiée à ce jour :

« Le ''champ des Fustes de Saint-Régis''. Il n'est pas possible de ne pas le mentionner ici, car il a déjà fait couler beaucoup d'encre. À l'heure actuelle, on ne sait pas s'il a livré tous ses secrets... ni s'il les livrera un jour. Il est situé au-dessus de la D. 28, sur un terrain privé, à gauche avant l'entrée du bourg.

« L'étymologie du nom semble en rapport avec la présence du ''monument'' et serait une modernisation de l'ancien mot ''chant'' (il a donné ''enchant'' au XVIIIème). Il signifiait ''grosse pierre''. ''Fustes'' serait un ancien mot celte qui aurait désigné une embarcation à fond plat, capable de contenir quelque chose. Il est à rapprocher de ''futaille'' que certains dictionnaires définissent comme des ''vaisseaux à tenir le vin''.

« En 1841, J. A. Colomb signale la présence de ce ''monument'' à Monsieur A. de la Tour-Varan et fait entreprendre des fouilles. Au XIXème siècle, on reconnaissait encore nettement dans cette construction une ''allée couverte'' (chambre funéraire) de 1m50 de large et de 4 à 5 m de long, en partie enfouie sous terre et recouverte de plusieurs grandes dalles plates dont 3 étaient encore en place en 1910 (aujourd'hui, elles sont toutes tombées). Ce dolmen contenait, en 1841, une grande quantité d'ossements humains ayant appartenu à des hommes plus grands qu'aujourd'hui. Il y avait aussi des os d'animaux (taureaux), de la terre imprégnée de charbon de bois et deux petits morceaux de poterie.

« Vers 1860, il y a de nouvelles fouilles.

« Le 24 octobre 1910, par un soir de pluie, l'éminent préhistorien, Joseph Déchelette fait une visite rapide des lieux et conclut, peut-être un peu vite, que cette prétendue allée couverte n'a rien de préhistorique : il passe sous silence la découverte des ossements.

« En 1920, Monsieur Salomon fait, à ce sujet, une déclaration à la Diana de Montbrison.

« Vers 1930, on aurait utilisé quelques ''cailloux'' pour l'empierrement de la D. 28 (goudronnée vers 1950).

« Vers 1955 et 1968, d'autres fouilles, entreprises par des amateurs, ne donnent pas de résultats, mais elles n'ont peut-être pas été menées avec tous les moyens nécessaires.

« Malgré l'absence de conclusions évidentes, le Père Granger, décédé en 1983, et, plus récemment, quelques érudits, interrogés à ce sujet, croient en l'authenticité du ''champ des Fustes''. »

Il a fallu attendre 2015 pour que fût enfin rendue publique la situation exacte du site grâce à l'édition du Patrimoine du département de la Loire, Canton de Saint-Genest-Malifaux, ouvrage collectif réalisé par la LIGER sous la direction de Jacques Laversanne. Voici en quels termes le Champ des Fustes était évoqué :

« .À proximité de la croix, un couloir de grandes pierres dressées, d'un mètre de large environ, fut un sujet de controverses chez les préhistoriens. Le père Granger, historien local, le considérait comme le seul dolmen authentique du Pilat alors que Joseph Déchelette n'y voyait qu'un passage couvert entre des maisons. Situé sur un terrain privé, on peut s'en faire une idée avec le dessin de Félix Thiollier […] Depuis, les pierres de couverture ont été récupérées pour remblayer une route voisine et le couloir en partie comblé. Il ne reste plus, visible de la route, que les derniers piliers de l'allée autrefois jonchée de tessons et d'ossements, couverte et fermée par une dalle trouée ! »

Ce petit descriptif était accompagné d'une photo des vestiges encore visibles aujourd'hui. La croix dont il est question est la croix de mission de 1907 qui s'élève au bord de la route départementale, à l'orée du bois et à 350 m au nord du village de Saint-Régis-du-Coin. Elle constitue un bon point de repère, il suffit ensuite de lever les yeux pour découvrir, de l'autre côté de la route et légèrement au-dessus, ce qu'il reste du dolmen.

 

Vestiges du Champ des Fustes en 2015

Photo publiée par le livre de Jacques Laversanne

 

Un mot, pour conclure, sur son orientation. Les dolmens étaient généralement tournés vers le sud-est, vers le point de l'horizon où se levait le soleil le jour du solstice d'hiver. Ce jour marquait la renaissance du soleil, on en a fait la fête de Noël qui a été adoptée par la religion chrétienne pour marquer symboliquement la naissance de Jésus. On peut imaginer que la lumière solaire, pénétrant seulement ce jour-là jusqu'au fond du dolmen, pouvait aller chercher l'âme du défunt enterré là, et la conduire vers une renaissance, autrement dit une nouvelle incarnation. Le dolmen du Champ des Fustes fait partie de ceux, rares, qui sont tournés différemment, ce qui ne fait qu'accentuer ses singularités.

 

LES GÉANTS DES LÉGENDES PILATOISES

Maintenant revenons sur le dessin de Félix Thiollier. Est-ce un hasard ? La pierre de droite, dressée contre le dolmen, paraît dessiner un visage humain. On distingue les deux yeux, le nez et la bouche ouverte. Sauf que cette tête, par rapport aux dimensions du monument, serait gigantesque, plus d'un mètre de hauteur. Une tête de géant de pierre, c'est ce que l'on peut voir, et il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup d'imagination pour cela.

 

Détail du dessin de Félix Thiollier et son interprétation possible :
une tête de géant ?

 

Alors revient le souvenir de la légende contée par Cyril, le berger du Pilat... Trois géants de pierre vivaient autour du Crêt de la Chèvre. Deux d’entre eux avaient charrié des pierres pour former des chirats, chacun sur un versant. Mais il étaient jaloux l’un de l’autre, chacun reprochant à son frère d'avoir copié son chirat pour construire le sien. Il est vrai que rien ne ressemble plus à un chirat qu'un autre chirat. Alors ils ont fini par se battre. Le troisième frère, qui vivait au Crêt de l’Airellier, a voulu intervenir, les séparer. Ses frères lui ont donné une bourrade qui l’a renversé, il est tombé sur la vieille auberge entre les crêts de la Chèvre et de l’Airellier, et il l’a écrasée. Depuis, on parle de l’auberge perdue, mais plus personne ne sait où elle était. Quant aux deux frères, leur combat à mort s’est soldé par leur éclatement en mille morceaux. Chacun s’est transformé en un éboulis, qui s’est ajouté aux pierres des chirats. On dit que leurs têtes sont toujours là, pour qui sait les voir.

 

La tête du géant de pierre, sous le Crêt de la Chèvre

 

Parmi les géants légendaires du Pilat, Gargantua célébré par Rabelais a naturellement sa place. Tout d'abord son nom est forgé sur la racine GAR (« pierre, lieu pierreux » dans les langues anciennes) qui a aussi formé les noms du Gier et du Jarez. On a vu Gargantua un peu partout en France, et pour le Pilat c'est le Crêt de Thorée qui est désigné comme son lieu de résidence. On dit que le géant s'y tenait assis, et pour passer le temps il s'amusait à jeter des cailloux dans le Rhône, au niveau de Saint-Pierre-de-Bœuf. Les pierres, qui pour Gargantua n'étaient que des cailloux, étaient des rocs énormes, lesquels en s'écrasant dans le Rhône auraient formé l'Île de la Platière.

 

Le Crêt de Thorée, vu du hameau de Peyssoneau

 

L'autre célèbre géant légendaire du Pilat est le héros biblique Samson, qui aurait laissé la trace de son pied sur un rocher au-dessus de Chuyer. Il faut aller jusqu'au hameau de Bonne-Bouche, puis prendre à gauche la route goudronnée qui rejoint le lacet de la D 30. À peu près à mi-chemin, un sentier balisé grimpe à droite sur le coteau. On passe d'abord par un rocher creusé d'un siège (peut-être la trace de l'enlèvement d'une meule), dans lequel les anciens voyaient s'asseoir le géant, et auquel ils donnaient le nom irrévérencieux de « Cul de Samson ». Le sentier poursuit sa grimpette et finit par arriver sur une grande dalle de pierre, dans laquelle on observe ce qui ressemble à la trace d'un pied, géant en effet car il ne mesure pas moins de 43 cm de long. C'est le célèbre « Pied de Samson ».

 

Le Pied de Samson

 

La légende dit que le géant aurait laissé cette empreinte en se baissant pour boire l'eau du Rhône. Il y aurait donc en toute logique un second « Pied de Samson ». Georges Pétillon, qui fut l'un des dirigeants du Parc Naturel Régional du Pilat à sa création en 1974, nous apprend par ses fameuses Fiches archéologiques que ce deuxième pied se trouvait sur un rocher près du hameau de Pilherbe, toujours dans la commune de Chuyer. Il n'est plus visible aujourd'hui car c'est sur ce roc que l'on a implanté la Croix de Pilherbe, en 1876.

 

Croix de Pilherbe
Son large socle aurait recouvert le second Pied de Samson

 

Samson aurait-il également laissé la trace de sa main gauche, lorsqu'il se baissa pour prendre de l'eau dans la Rhône avec sa main droite ? Une telle empreinte existe pourtant, près du hameau du Gonty, commune d'Échalas, sur ou plutôt sous une roche à cupules bien connue nommée « Pierre Blanche » ou « Pierre Guittard ». Cette empreinte en creux apparaît quand le soleil couchant vient en souligner les reliefs, et cette main géante pourrait bien être celle de Samson, même si aucune tradition légendaire ne le signale.

 

Main géante sous la Pierre Blanche (photo 1980)

 

LES FAUTEUILS DE GÉANTS

En divers endroits du Pilat on remarque des rochers paraissant creusés d'un siège, mais d'une taille digne d'un fauteuil pour géant. Outre celui proche du « Pied de Samson » qui vient d'être évoqué, on peut citer celui du Crêt de Quatregrains, près de Pavezin, peut-être d'origine naturelle, ou celui qui se trouvait au hameau de la Roche près de Pélussin. Ils ne sont plus visible aujourd'hui, le premier parce qu'il est situé dans un espace clôturé désormais interdit aux randonneurs, le second parce qu'il a disparu au début du XXe siècle lors de l'élargissement de la route. Louis Dugas en donne une description dans son  Étude sur quelques monuments celtiques du Mont Pilat publiée en 1927, expliquant que l'un des accoudoirs était décoré d'un svastika. L'auteur est sans doute l'un des derniers à l'avoir vu. Fort heureusement, on peut encore voir un beau « fauteuil de géant » près de Saint-Sauveur-en-Rue. Il est juste au-dessus de la D 22, dans un tournant, un peu au nord du hameau de Ru. Cet impressionnant rocher est tourné vers le soleil couchant.

 

Le fauteuil du géant de Saint-Sauveur-en-Rue

 

UN GÉANT AU XVIe SIÈCLE ?

On ne peut pas clore ce dossier consacré aux géants du Pilat sans évoquer le « personnage d'une exceptionnelle stature » que l'humaniste lyonnais Jean du Choul rencontra lors de son exploration du Pilat au milieu du XVIe siècle. Voici en quels termes il en parle dans son ouvrage publié en 1555 :

« Cet être, qui n'a rien d'humain, a l'œil ardent, les cheveux en désordre, la barbe longue, l'aspect crasseux ; il est en haillons et sa poitrine, toujours nue, est couverte de poils ; c'est à peine si on peut le distinguer des sapins. Il est très bavard, il a une physionomie plus étrange que douce et bienveillante, et il est renfrogné ; il provoque des passants à la lutte en engageant des paris. Cet athlète est si vigoureux qu'à ce qu'on dit il est capable de lancer des pierres avec une force telle qu'elles restent incrustées dans l'écorce des arbres les plus durs. Atlas connaît  seul le poids dont ses épaules peuvent se charger, et Bacchus le vin qu'il ingurgite en un repas. Une faim permanente, qui semble prête à dévorer les mets les plus grossiers, est pour lui le meilleur assaisonnement. »

(Traduction proposée par Claude Longeon)

 

Alors, des géants ont-il vraiment vécu dans le Pilat en des temps plus ou moins anciens ? Ou s'agit-il seulement de traditions fondées sur les croyances populaires et les légendes ? À chacun de se faire son opinion...




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Bernard Etlicher