Jeudi 31 août 1944. L’armée
allemande est en déroute, après les deux débarquements
alliés, le 6 juin sur les côtes normandes et le 15 août
sur les côtes méditerranéennes. Les troupes américaines
progressent rapidement, elles remontent la vallée du Rhône,
soutenues par leur aviation qui possède la maîtrise des airs.
Les Allemands se replient sur Lyon, en particulier par la N. 86. Dans la
nuit, très tôt le matin du 31, une colonne de près de
80 véhicules, dont plusieurs camions-citernes, commandée par
un groupe de S.S., traverse Chavanay et le hameau de Verlieux, en direction
de Condrieu, puis stoppe un peu avant Vérin, au lieu-dit la Croix
Rouge. Les officiers S.S. réveillent les habitants et exigent que
l’un d’eux leur montre la route de Saint-Michel-sur-Rhône. Sous la
menace, Monsieur Jourdan monte dans la voiture de tête et leur sert
de guide. C’est ainsi qu’à Pontcin la longue cohorte de véhicules
allemands oblique à gauche et entreprend l’ascension des lacets de
la D 34, pour déboucher avec grand fracas au beau milieu du village
endormi de Saint-Michel.
Pourquoi quitter la grande route
et grimper ainsi sur la crête ? On peut supposer que la colonne craint
les attaques aériennes, ceux qui la commandent pensent peut-être
ne pas pouvoir atteindre Lyon avant l’aube. C’est clair qu’en plein jour
80 véhicules dont plusieurs camions, progressant lentement en file
indienne dans le couloir rhodanien, formeraient une cible de choix pour l’aviation
alliée. Les éparpiller sur le piémont, en attendant
la nuit suivante, peut être une solution pour les soustraire momentanément
aux coups de l’adversaire. Et puis les hommes sont sûrement fatigués,
une journée complète de repos, à l’écart de
l’axe principal trop menacé, ne serait pas superflue. Mais une autre
raison guide la compagnie allemande vers Saint-Michel. « Votre village
était marqué à l’encre rouge », dira un soldat
à un Saint-Michelois qui lui pose la question. Pour les Allemands,
Saint-Michel est un haut lieu de résistance, qu’il convient de détruire
avant de poursuivre le repli. Déjà en 1943, ils avaient arrêté
et torturé M. Bourges, membre de la Résistance, qui entreposait
des armes parachutées, dans une maison inhabitée à
l’écart du village, laquelle avait été incendiée.
Cela leur a suffi pour cataloguer Saint-Michel. L’interprète qui accompagne
les S.S. annonce clairement leur désir de faire de Saint-Michel un
second Oradour-sur-Glane, village martyrisé le 10 juin 1944 : «
Nous mettrons femmes et enfants dans l’église et nous les brûlerons.
» Ils en ont les moyens, avec plusieurs camions remplis d’essence.
Les habitants de Saint-Michel ont
été réveillés par le bruit. Les soldats allemands
frappent aux portes, se font ouvrir les maisons. Pour l’heure ils sont fatigués,
et certains cherchent d’abord des lits pour dormir. Puis au matin ils vont
ressentir la faim. Un peu partout, ils vont se faire servir à manger,
quelques Saint-Michelois se voient même offrir une indemnisation
correcte. Mais d’autres soldats se servent, réquisitionnent des
volailles à qui ils coupent la tête aussitôt, commandant
aux enfants de les plumer, et aux femmes de les préparer pour leur
repas de midi. Dans une ferme, les Allemands vont même jusqu’à
assommer puis saigner un cochon déjà bien engraissé.
Ils vont aussi mettre en perce quelques tonneaux de bon vin, en particulier
du Viognier, ce vin blanc réputé des coteaux de Condrieu,
et puis réclamer de l’alcool : « du schnaps ! », crient-ils.
On ne produit pas à Saint-Michel de cette eau-de-vie typiquement
germanique, mais la gnôle locale fera l’affaire. Ces scènes
vont se poursuivre jusqu’à midi, offrant un répit aux villageois.
Les soldats S.S. ne semblent guère pressés de mettre leurs
menaces à exécution.
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