LES GUERRES DU PILAT

SEPTEMBRE 2008

Par Patrick Berlier




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Le premier numéro de cette rubrique avait évoqué l’époque des guerres de religions avec la célèbre bataille de Vire-Culs. Nous reviendrons ultérieurement sur cette époque et sur ces guerres fratricides, qui n’ont pas épargné le Pilat. Pour ce nouveau numéro nous sautons allègrement les siècles, et nous allons nous intéresser à un évènement beaucoup plus récent, puisqu’il s’agit d’un épisode de la seconde guerre mondiale, dont le souvenir fut recueilli il y a une trentaine d’années auprès des témoins et acteurs involontaires de cet épisode dramatique, par M. Claude Bonnard, lui-même observateur des évènements. Il en laissa une trace écrite par sa brochure Saint-Michel, recherche historique, publiée en 1979 et rééditée par l’association Visages de Notre Pilat.



LE COMBAT DE



SAINT-MICHEL-SUR-RHÔNE












Jeudi 31 août 1944. L’armée allemande est en déroute, après les deux débarquements alliés, le 6 juin sur les côtes normandes et le 15 août sur les côtes méditerranéennes. Les troupes américaines progressent rapidement, elles remontent la vallée du Rhône, soutenues par leur aviation qui possède la maîtrise des airs. Les Allemands se replient sur Lyon, en particulier par la N. 86. Dans la nuit, très tôt le matin du 31, une colonne de près de 80 véhicules, dont plusieurs camions-citernes, commandée par un groupe de S.S., traverse Chavanay et le hameau de Verlieux, en direction de Condrieu, puis stoppe un peu avant Vérin, au lieu-dit la Croix Rouge. Les officiers S.S. réveillent les habitants et exigent que l’un d’eux leur montre la route de Saint-Michel-sur-Rhône. Sous la menace, Monsieur Jourdan monte dans la voiture de tête et leur sert de guide. C’est ainsi qu’à Pontcin la longue cohorte de véhicules allemands oblique à gauche et entreprend l’ascension des lacets de la D 34, pour déboucher avec grand fracas au beau milieu du village endormi de Saint-Michel.

Pourquoi quitter la grande route et grimper ainsi sur la crête ? On peut supposer que la colonne craint les attaques aériennes, ceux qui la commandent pensent peut-être ne pas pouvoir atteindre Lyon avant l’aube. C’est clair qu’en plein jour 80 véhicules dont plusieurs camions, progressant lentement en file indienne dans le couloir rhodanien, formeraient une cible de choix pour l’aviation alliée. Les éparpiller sur le piémont, en attendant la nuit suivante, peut être une solution pour les soustraire momentanément aux coups de l’adversaire. Et puis les hommes sont sûrement fatigués, une journée complète de repos, à l’écart de l’axe principal trop menacé, ne serait pas superflue. Mais une autre raison guide la compagnie allemande vers Saint-Michel. « Votre village était marqué à l’encre rouge », dira un soldat à un Saint-Michelois qui lui pose la question. Pour les Allemands, Saint-Michel est un haut lieu de résistance, qu’il convient de détruire avant de poursuivre le repli. Déjà en 1943, ils avaient arrêté et torturé M. Bourges, membre de la Résistance, qui entreposait des armes parachutées, dans une maison inhabitée à l’écart du village, laquelle avait été incendiée. Cela leur a suffi pour cataloguer Saint-Michel. L’interprète qui accompagne les S.S. annonce clairement leur désir de faire de Saint-Michel un second Oradour-sur-Glane, village martyrisé le 10 juin 1944 : « Nous mettrons femmes et enfants dans l’église et nous les brûlerons. » Ils en ont les moyens, avec plusieurs camions remplis d’essence.

Les habitants de Saint-Michel ont été réveillés par le bruit. Les soldats allemands frappent aux portes, se font ouvrir les maisons. Pour l’heure ils sont fatigués, et certains cherchent d’abord des lits pour dormir. Puis au matin ils vont ressentir la faim. Un peu partout, ils vont se faire servir à manger, quelques Saint-Michelois se voient même offrir une indemnisation correcte. Mais d’autres soldats se servent, réquisitionnent des volailles à qui ils coupent la tête aussitôt, commandant aux enfants de les plumer, et aux femmes de les préparer pour leur repas de midi. Dans une ferme, les Allemands vont même jusqu’à assommer puis saigner un cochon déjà bien engraissé. Ils vont aussi mettre en perce quelques tonneaux de bon vin, en particulier du Viognier, ce vin blanc réputé des coteaux de Condrieu, et puis réclamer de l’alcool : « du schnaps ! », crient-ils. On ne produit pas à Saint-Michel de cette eau-de-vie typiquement germanique, mais la gnôle locale fera l’affaire. Ces scènes vont se poursuivre jusqu’à midi, offrant un répit aux villageois. Les soldats S.S. ne semblent guère pressés de mettre leurs menaces à exécution.












Saint-Michel-sur-Rhône, un repaire de Résistants ? Non, l’ennemi est mal renseigné… Il y a bien des maquis dans le Pilat, mais ils sont sur les hauteurs, vers le Mont Monnet, à Remillieux, Pavezin, ou dans la vallée du Gier. Mais à Saint-Michel on est patriote, la commune a d’ailleurs payé un lourd tribut lors de la première guerre mondiale : 23 morts pour 360 habitants, c’est le chiffre le plus élevé du canton. Alors on cache des détenus politiques évadés, un réfractaire au S.T.O., et même deux juives allemandes qui sont hébergées par le curé de la paroisse, l’abbé Paul Clément. Tous ces clandestins pourront s’enfuir en toute discrétion, entre autres grâce au courage d’une religieuse allemande anti-nazi. Les deux femmes juives, en particulier, se voient confier une mission par le père Clément : rejoindre les F.F.I. de Pavezin et les prévenir de l’occupation de Saint-Michel. Le message est clair : surtout ne pas se montrer, encore moins tenter une action contre la puissante compagnie allemande, l’issue ne pourrait être que fatale pour eux-mêmes comme pour les Saint-Michelois, qui pour l’instant parviennent à calmer la vindicte des Allemands en les nourrissant et en les abreuvant.

Pour les maquisards, l’analyse de la situation est pourtant différente. Ils estiment les villageois en grand danger, et pensent que seule une action militaire pourra déloger les Allemands. Le groupe Ange se met en route. C’est un maquis né du Special Operations Service ou S.O.E., qui dépend de la direction des opérations spéciales britannique. Le rôle des agents du S.O.E. est de réceptionner les armes parachutées par les Anglais, pour les distribuer aux maquis purement français. Ils entretiennent des relations avec l’ensemble des organisations de Résistance, quelle que soient leurs origines politiques, et ils n’hésitent pas à s’engager à leurs côtés. Le groupe Ange, émanation du réseau « News agents », est né sous la direction et l’autorité d’Antoine Boirayon. Il forme l’un des maquis les plus actifs du département, malgré ses effectifs bien inférieurs à ceux d’autres organisations, et ses actions restent dignes d’admiration.





Antoine Boirayon, chef du groupe Ange


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Un peu avant midi, Ange a déployé ses hommes sur le plateau proche du hameau de Montjoux, là où jadis les Romains honoraient Jupiter. C’est une éminence peu élevée (un « moulard », en patois local) qui domine le village. Dans sa maison du Treuil où il s’est réfugié, Claude Bonnard et ses voisins les aperçoivent, au moment de se mettre à table. Puis rapidement des rafales d’armes automatiques éclatent : le maquis n’a pas hésité à engager l’armée allemande, qui depuis le matin a disposé mitrailleuses et mortiers en divers lieux stratégiques de Saint-Michel, verrouillant complètement le village. Les Allemands ripostent, au jugé, tirant en direction du sud-ouest, vers le plateau. Le fracas des armes résonne sur tout le piémont, en cette journée ensoleillée. Des projectiles atteignent les maisons du Treuil, à deux bons kilomètres du village, dans l’axe des tirs, sans blesser personne. Mais M. Alfred Remilleux, qui monte du hameau des Arts pour voir ce qui se passe, est pris pour cible par les tireurs allemands, qui le prennent sans doute pour un maquisard isolé. C’est en rampant qu’il parvient jusqu’au hameau du Treuil où il trouve refuge.





Les chefs du groupe Ange, sous le drapeau anglais



Sur le « moulard » comme au hameau de Montjoux la bataille fait rage. Les maquisards ont pour eux une parfaite connaissance du terrain, ce qui n’est pas le cas des Allemands. Mais ceux-ci possèdent une puissance de feu écrasante : abattre une montagne pour tuer une souris, telle semble être leur devise. Ils envoient un détachement, pour en finir. Tous les soldats ne reviendront pas… Mais les armes se taisent, le groupe Ange se retire en laissant sur le terrain sept hommes, plus deux autres qui sont faits prisonniers et que l’on ne reverra jamais. Les corps des maquisards sont retrouvés en début d’après-midi : les blessés ont été achevés sauvagement, l’un d’eux de cinq balles dans le cœur, comme le constate l’abbé Clément qui se rend sur les lieux. Au village, les soldats allemands blessés sont soignés à la mairie, les morts sont sans doute chargés sur des camions, on ne retrouvera ni corps ni sépulture.

À Saint-Michel, la situation est particulièrement tendue. Au hameau de l’Arnaude, le jeune Louis Verrier, chez qui une colonie de vacances de Givors s’est réfugiée, est brusquement considéré comme membre du maquis. Les S.S. veulent le fusiller, son père s’interpose et les supplie de l’exécuter à la place de son fils. Des avions piquent sur l’Arnaude à ce moment-là, les Allemands ne songent plus qu’à se mettre à l’abri. Au hameau voisin de l’Olagnière, MM Bonnard et Bonnet se voient pareillement suspectés et menacés. Dans le village même, les Allemands sont furieux à cause de l’attaque du maquis, et particulièrement nerveux en raison des avions américains qui survolent la vallée. Ils ont pris des otages, rassemblant neuf hommes dans le pré sous la place, près de la cure. Un peloton d’exécution les tient en joue, n’attendant que l’ordre de l’officier S.S. pour tirer.






Carte du combat de Saint-Michel


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Revenant du théâtre des combats, l’abbé Clément découvre la situation. Avec courage et dévouement, il propose à l’officier allemand de prendre la place des otages innocents. Il lui tient tête en assurant : « je veux être le seul otage, et être fusillé à leur place ». Il argumente encore sa détermination en affirmant avec assurance, les yeux dans les yeux avec l’officier S.S. : « vous enlevez votre uniforme, vous n’êtes qu’un homme, moi j’enlève ma soutane, je reste un prêtre. » Un soldat allemand sert d’interprète, il parle parfaitement le français, ayant fait ses études en France, dans un séminaire. Il aura avec le père Clément une discussion théologique animée. Impressionné par l’opiniâtreté de l’abbé, l’officier suspend l’exécution et retire le peloton. Mais il reste menaçant : « si un seul coup de feu est tiré, nous fusillons tout le monde et nous brûlons le village. »

Alors l’abbé Clément va faire le tour des hameaux et des habitations dispersées sur le plateau. Il sait que quelques chasseurs, bons tireurs, ont caché des armes et rêvent d’en découdre. À l’Olagnière, dans la ferme de M. Dumoulin, des fusils sont planqués sous la table autour de laquelle les soldats allemands se sont assis pour déjeuner, sans penser à la retourner, heureusement. Le prêtre parvient à calmer tout le monde, faisant plusieurs fois le tour du village et des hameaux. De leur côté, les Allemands poussent une reconnaissance jusqu’à Pélussin. Ils prennent un otage, un lyonnais estivant à Saint-Michel, M. Pouly, et l’attachent sur le capot d’une voiture : « si nous rencontrons des obstacles, route barrée, maquis, nous vous fusillons depuis l’intérieur ! » L’expédition ne rencontre aucune résistance et la voiture revient à Saint-Michel avec son otage indemne, mais qui a connu ce jour-là la peur de sa vie. La soirée se passe sans nouveaux incidents, même si les soldats allemands continuent de temps à autre de tirer des chapelets de balles traçantes, qui trouent l’obscurité naissante de la nuit, pour intimider un adversaire éventuel.

Vers onze heures du soir une grosse explosion se fait entendre. Chacun craint le pire, mais on se rend compte rapidement que le bruit est plus lointain. C’est le pont de Vienne qui vient de sauter, touché par sept torpilles que des avions américains ont larguées. Les Allemands ont sans doute autant eu peur que les Saint-Michelois. Ils décident alors de quitter les lieux, libérant les otages. Les camions s’ébranlent les uns après les autres, ils quittent le village et descendent en hâte les lacets. Deux voitures ratent un virage et chutent dans le ravin, leurs occupants seront les dernières victimes de cette longue et éprouvante journée.





Dernier hommage des hommes du groupe Ange à leurs morts tombés à Saint-Michel



Saint-Michel-sur-Rhône n’a pas oublié ces durs moments. Tout près du point culminant du plateau, au bord de la route, un petit monument toujours fleuri et entretenu rappelle les noms des neufs hommes du groupe Ange tombés pour la Liberté : André Bouleyre, Joseph Cabrenzo, Roger Lausson, Antoine Manin, Eugène Manoa, André Rougé, Alfred Tourbier (tués) – Claude Weill, Jean Bresson (disparus).

Patrick Berlier



* Documents d’époque et informations sur le groupe Ange sont extraits du livre de René Gentgen : Résistance Loire, Esperluette éditions 1993.


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