JULES VERNE, MATÉRIAUX CRYPTOGRAPHIQUES

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Tel est le titre du nouveau livre de Patrick Berlier, qui vient d’être publié aux éditions Arqa. Mais quelle est la raison de ce titre ? Pourquoi " matériaux " ? Pourquoi " cryptographiques " ? Il convient d’abord de rappeler la définition du mot matériaux dans le dictionnaire : « toute matière de base servant à réaliser des ouvrages matériels ou intellectuels. » En l’occurrence, les " ouvrages intellectuels " sont les romans de Jules Verne. Mais en quoi seraient-ils cryptographiques ? Les célèbres Voyages extraordinaires qui enchantèrent plusieurs générations d’adolescents, contiendraient des messages secrets ? Eh bien oui… On le sait depuis déjà longtemps, l’œuvre de Jules Verne est entièrement cryptée. Derrière ses textes destinés à la jeunesse, s’en cachent d’autres, qui eux sont destinés aux adultes.

 


La couverture du livre

 

En 1978 Marc Soriano a publié chez Julliard une biographie de Jules Verne, malicieusement sous-titrée Le cas Verne. L’auteur démontrait que Verne avait usé de jeux de mots phonétiques, d’anagrammes, de contrepèteries, en particulier avec les noms de ses personnages. Plaisantin incorrigible, amateur de plaisanteries grivoises, Jules Verne a imaginé des noms masquant des calembours égrillards.

Mais déjà dans les années soixante, Marcel Moré avait publié deux essais chez Gallimard : Le très curieux Jules Verne en 1960, et Nouvelles explorations de Jules Verne en 1963. Ces ouvrages constituaient une analyse quasiment psychanalytique de l’œuvre de Jules Verne, démontrant que l’écrivain avait mis en scène dans ses romans, sa famille, ses amis, et surtout lui-même, en y cachant tous les drames de sa vie intime.

 

 

Jules Verne à l’âge de 25 ans (à gauche) s’est incarné dans le personnage du professeur Aronnax (à droite) de « Vingt mille lieues sous les mers »

 

Mais il y a encore un autre message bien caché dans certains romans. Ce fut Franck Marie, en 1981, qui s’en aperçut en premier, relevant de singulières coïncidences entre Clovis Dardentor et l’affaire de Rennes-le-Château, dans son livre Le surprenant message de Jules Verne, publié aux éditions du S.R.E.S.

Trois ans plus tard en 1984, Michel Lamy rebondissait avec son désormais célèbre Jules Verne initié et initiateur, aux éditions Payot, pointant du doigt les allusions de Jules Verne à la Franc-Maçonnerie, aux Rose-Croix, à l’alchimie, à la Société Angélique, et aux mystères de Rennes-le-Château. Michel Lamy démontrait aussi qu’au-delà de Jules Verne, ce sont d’autres littérateurs de la fin du XIXe siècle, comme Maurice Leblanc le père d’Arsène Lupin, Gaston Leroux le père de Rouletabille, ou Raymond Roussel l’auteur de Locus solus, qui ont été influencés par un certain courant de pensée occulte. Michel Lamy souhaitait aussi que le flambeau soit repris par d’autres chercheurs.

 

Les prédécesseurs

 

Son vœu est exaucé avec la parution de Jules Verne, matériaux cryptographiques de Patrick Berlier. Michel Lamy en a d’ailleurs signé la préface, texte magnifique à lire absolument en préambule. Il écrit par exemple : « Patrick Berlier n’appartient pas à cette catégorie de personnes qui s’emprisonnent dans des théories toutes faites qu’on lui apporterait sur un plateau. Il prend du recul, analyse, déduit, vérifie, continue la recherche et persévère, et il trouve. Patrick Berlier est un véritable chercheur qui fouille les textes comme un archéologue fouillerait un site, patiemment, méthodiquement. Lorsque vous aurez lu son livre, vous ne pourrez plus lire Jules Verne avec le même regard. Vous saurez ! »

Reconnu comme spécialiste de la Société Angélique, Patrick Berlier était aussi, depuis l’enfance, un fan de Jules Verne. Pour écrire ce livre, pavé 540 pages, il a dû lire ou relire chacun des 80 titres composant son œuvre. Dans l’ordre de parution, pour mieux saisir l’évolution de la pensée vernienne. Son livre est donc le premier prenant en compte l’intégralité de la production littéraire de Jules Verne. Et on s’aperçoit qu’il n’y a pas un titre qui n’apporte pas son lot de connotations ésotériques.

 

 Détail du frontispice de « L’île mystérieuse : remarquer le N inversé de VERNE

 

On y trouve par exemple de nombreuses allusions voilées à la Franc-Maçonnerie. Pourtant Jules Verne n’était pas franc-maçon, semble-t-il. L’un de ses romans les plus maçonniques est Voyage au centre de la Terre. Le héros est un jeune homme, presque adolescent encore, qui suit on oncle dans un voyage extraordinaire dans les entrailles de la terre. En chemin il va subir les épreuves traditionnelles réservées à tout candidat à l’initiation maçonnique. À la fin de l’histoire, il aura, symboliquement, taillé et poli sa pierre brute pour en faire une pierre cubique, autrement dit il sera devenu un homme. Au début de leur voyage souterrain, les personnages évoluent dans une caverne aux parois entièrement noires, comme les murs d’un cabinet de réflexion. Pour illustrer ce passage, Jules Verne a fait réaliser par son dessinateur Édouard Riou une gravure faisant apparaître deux arbres fossiles du carbonifère, des sigillaires, alors qu’il n’en est pas question dans le texte. Ces troncs d’arbres fossilisés ressemblent aux deux colonnes placées à l’entrée d’un temple maçonnique. Un calembour particulièrement subtil dans le texte permet de découvrir les lettres J et B qui devraient les orner.

 

La gravure avec les deux colonnes

 

S’il n’était pas franc-maçon, Jules Verne fut par contre membre de la Société Angélique parisienne du XIXe siècle, de même que George Sand, Eugène Delacroix, Gérard de Nerval, Alexandre Dumas père et fils, Anatole France, et bien d’autres. Il en devint même probablement le Grand Maître. Les allusions angéliques sont fréquentes dans son œuvre, en particulier dans Le tour du monde en quatre-vingt jours ou dans L’île mystérieuse. Comme l’ont révélé George Sand et Maurice Barrès, l’initié angélique se devait de placer quelque part dans son œuvre, sous une forme ou sous une autre, la formule tirée du célèbre tableau des Bergers d’Arcadie de Nicolas Poussin : ET IN ARCADIA EGO (aujourd’hui au Musée du Louvre). C’est à la fois une signature et une confession, révélant, à qui peut le comprendre, l’appartenance à la Société Angélique. Or Jules Verne n’a pas failli à cette tradition, et au soir de sa vie, dans l’un de ses derniers romans, il a dûment inséré cette citation latine, en toutes lettres et noire sur blanc. Le plus curieux c’est que personne ne l’avait vue à ce jour !

 

« Les Bergers d’Arcadie » de Nicolas Poussin et extrait d’un certain roman de Jules Verne, contenant la formule signature « Et in Arcadia ego »

 

Mais l’aspect le plus curieux des « matériaux cryptographiques » de Jules Verne est celui qui concerne Rennes-le-Château, ou plutôt la région des deux Rennes, puisque ne sont oubliés ni Rennes-les-Bains, ni Notre-Dame de Marceille, ni le Pech de Bugarach. Tout commence avec La jangada, un roman publié en 1881, quatre ans avant l’arrivée de l’abbé Saunière à Rennes-le-Château. Curieusement, comme l’a noté Philippe Duquesnoy, ce roman contient le mode de cryptage / décryptage des parchemins que l’abbé découvrira dans son église. Selon les théories les plus récentes développées en particulier par Franck Daffos, ces parchemins seraient l’œuvre d’un trio d’ecclésiastiques, les pères Léopold Vannier et Jean Jourde, des Lazaristes de N.-D. de Marceille, et l’abbé Boudet, curé de Rennes-les-Bains. Pour leur cryptage ils auraient tout simplement pris modèle sur La jangada. Il est vrai qu’à l’époque les romans de Jules Verne étaient des best-sellers traduits dans le monde entier, que tout le monde lisait, même les prêtres… et même le pape ! Mais en plus, le père Vannier était un ami de Jules Verne, qui l’a connu lorsque en 1857 il habitait à côté de la congrégation des Lazaristes à Paris. Quant à l’abbé Boudet, il semble bien faire une allusion très discrète à La jangada et à son auteur dans son fameux livre La vraie langue celtique, que Jules Verne a lu et compris, cela semble certain.

Avec Robur le Conquérant (soit les initiales R L C… et un titre de 17 lettres…) les choses se précisent. Le roman paraît en 1886, en même temps que le livre de l’abbé Boudet. L’histoire est subtilement placée sous l’égide de saint Nazaire, patron de l’église de Rennes-les-Bains. Et pour traverser l’Europe du nord au sud le navire aérien de Robur va suivre scrupuleusement le méridien de Paris.

Cela se corse en 1890 avec César Cascabel, le voyage accompli par les héros n’étant pas autre chose qu’une évocation, à une autre échelle il est vrai, de la vieille voie romaine entre Rennes-le-Château et Carcassonne. Une voie dite Route de César qui franchissait l’Aude aux Roches de Cascabel.

 

Patrick et l’édition originale Hetzel du « Château des Carpathes »

L’une des gravures en couleurs de cette édition

 

Même principe pour Le château des Carpathes, publié en 1892. Des allusions aux Bergers d’Arcadie de Nicolas Poussin, des emprunts au Songe de Poliphile l’ouvrage culte de la Société Angélique, plus curieusement d’autres emprunts à La vraie langue celtique de l’abbé Boudet, mais surtout une évocation de la vallée de la Sals et du secteur Rennes-les-Bains et Bugarach. Cette vallée de la Sals devient dans le roman la vallée de la Sil, en Roumanie ; or les deux vallées sont très ressemblantes.

 

Comparaison entre la vallée de la Sil avec son château des Carpathes (à gauche, détail d’une gravure du roman)
et la vallée de la Sals, près de Rennes-les-Bains, avec ses rochers ruiniformes (à droite)

 

Au final, Le château des Carpathes semble nous parler d’un tombeau souterrain et monumental, dans les Carpathes ou dans le Razès, où flottent les souvenirs éthérés d’un Ressuscité et d’une femme aimée et amante. Il y a aussi ce passage où les personnages, en route pour le château des Carpathes, passent devant un bloc de rocher en équilibre, bien semblable à la " Pierre du Dé " proche de Rennes-les-Bains, telle qu’elle apparaît dans le livre de l’abbé Boudet.

 

Gravure du « Château des Carpathes » (à gauche) et gravure de « La vraie langue celtique » (à droite)

 

Mais le roman le plus révélateur d’une connexion entre les œuvres de Jules Verne et Rennes-le-Château, c’est bien sûr Clovis Dardentor, publié en 1896, qui met en scène un capitaine Bugarach, personnage un peu rude dont les traits de caractère en font l’incarnation du célébrissime Pech de Bugarach. Les héros vont accomplir un voyage en Algérie, mais les " erreurs volontaires " de Jules Verne mettent le lecteur sur la piste d’un itinéraire invisible en terre d’Aude, autour du Bugarach justement. Un voyage dont les étapes s’inscrivent sur un cercle parfait… cercle qui naturellement possède un centre… à découvrir en lisant le livre de Patrick Berlier.

 

Le capitaine Bugarach (gravure colorisée du roman « Clovis Dardentor ») et le Pech de Bugarach, vu de Rennes-le-Château

 

En 1904, un an avant sa mort, Jules Verne publia Maître du Monde, roman un peu bâclé, révélant la grande fatigue de l’auteur. C’est la suite de Robur le Conquérant, et l’action, censée se passer aux États-Unis, a principalement pour cadre la montagne du Great-Eyry, inexistante en Amérique mais dont les caractéristiques et l’aspect révélé par les gravures correspondent au Pech de Bugarach.

 

Une carte postale ancienne du Bugarach (à gauche) semble avoir inspiré la gravure de « Maître du Monde » (à droite) montrant l’imaginaire Great-Eyry

 

Jules Verne, matériaux cryptographiques : pourquoi ce titre, outre le fait, démontré, que l’œuvre vernienne est un immense cryptogramme ? Patrick Berlier établit les liens étroits entre Jules Verne et Claude-Sosthène Grasset d’Orcet, un érudit auteur de quantité d’articles qui ont révélé l’existence de la Société Angélique, entre autres. Les deux hommes se sont apparemment connus sur les bancs de l’Université, et sont restés en contact, Jules Verne utilisant les découvertes de son ami, avant même leur publication. Les textes de Grasset d’Orcet ayant été rassemblés une première fois sous le titre Matériaux cryptographiques, il paraissait normal, en guise de clin d’œil, de donner ce sous-titre au livre de Patrick Berlier.

On peut se procurer le livre Jules Verne, matériaux cryptographiques de Patrick Berlier en le commandant directement sur le site des éditions Arqa :

www.editions-arqa.com

Lire aussi, en cliquant sur le même lien, le n° 17 de la webzine Les chroniques de Mars, entièrement consacré à Jules Verne, avec interviews, études, photos, extraits du livre de Patrick Berlier.


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