DOSSIER


JUILLET 2017









Par Notre Ami


Patrick BERLIER



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Les stalles de Sainte-Croix-en-Jarez ou la recherche du Premier Adam

 

Visiter l’ancienne chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez conduit invariablement à s’arrêter longuement, dans l’église, au niveau de ses stalles gothiques habillant les murs latéraux. Ces boiseries furent données aux Chartreux au début du XVIe siècle par Jean II d'Urgel, seigneur de Saint-Chamond et bienfaiteur de la chartreuse. Ce personnage turbulent s’illustra lors des guerres d’Italie. Ses trois épouses successives lui donnèrent 21 enfants, dont Christophe, le fils aîné qui devait s’illustrer lors des guerres de religion, et dont j'ai précédemment conté l'histoire sur ce même site. Jean II s’éteignit vers 1534 après une vie bien remplie. En réalité, il a seulement financé les boiseries de l’église des Chartreux. En effet, il ne leur a pas donné des stalles provenant d'une autre église, il a payé des sculpteurs et ébénistes, probablement des artistes et artisans locaux, pour réaliser ces boiseries spécialement pour eux, comme le prouve la petite sculpture d'un moine vêtu de l'habit typiquement cartusien. Si les Chartreux ne furent pas les payeurs, en revanche ils furent certainement, et selon leur habitude, les maîtres d'œuvre de cette réalisation.

 

L'église de Sainte-Croix-en-Jarez et ses stalles

 

Les stalles sont composées de trois éléments principaux :

- un haut panneau dorsal, plaqué contre le mur, servant de dossier

- des sièges constitués d'un abattant, se mouvant grâce à deux charnières

- des parcloses, cloisons de séparation entre les sièges, limitant les contacts entre les pères, et qui sont typiques de l'ordre des Chartreux.

Pour la station assise, l'abattant en position abaissée repose sur deux supports. Pour la station debout, l'abattant en position relevée est plaqué contre le dossier. Il révèle alors un bloc de bois, généralement sculpté et représentant le plus souvent un visage humain. Ce bloc décoratif fixé sous l'abattant soutient une planchette arrondie et perpendiculaire. Lorsque l'on passe en position debout, on peut néanmoins se reposer discrètement en se calant contre la planchette, qui se trouve au niveau du séant. On donne ainsi l'impression d'être debout tout en étant plus ou moins assis. Ce système, présent dans beaucoup d'églises conventuelles, porte le joli nom de miséricorde. Mieux qu'un long discours, cette illustration permet de comprendre le principe :

 

Les différentes parties d'une stalle et leur fonctionnement

 

À l'époque de la réalisation des stalles, l’église primitive de la chartreuse (construite au XIIIe siècle) était encore en service. C'est donc là que les boiseries furent primitivement installées. Au XVIIIe siècle un incendie obligea les Chartreux à se replier dans le bâtiment attenant, abritant le réfectoire et la salle capitulaire, pour le transformer en église conventuelle. Les stalles furent alors déplacées dans la nouvelle nef provisoire. Celle-ci étant plus grande que l'église primitive, les stalles furent complétées par des nouvelles, copiées sur les premières mais sans sculptures. Alors qu’ils envisageaient l’édification d’une église baroque, la Révolution vint mettre un terme aux projets des Chartreux. Les moines partis, le monastère devint un village suite à la vente de ses bâtiments comme biens nationaux. Le mobilier de l’église fut de même vendu, mais grâce à la générosité de quelques habitants, qui achetèrent les stalles pour les laisser dans l'église, les boiseries furent sauvées. Après le rétablissement du culte, Sainte-Croix-en-Jarez étant désormais une paroisse à part entière, l'église des Chartreux prit rang d’église paroissiale, tout en conservant ses stalles.

 

Plan des stalles et numérotation

 

L'attention du visiteur est attirée par les sculptures ornant les miséricordes mais aussi les parcloses : plus petites, elles servent d'appuie-main et représentent aussi le plus souvent des têtes humaines. Afin de situer ces sculptures dans leurs positions actuelles il convient de les numéroter. C'est l'objet du plan ci-dessus. En partant de la grande porte d'entrée de l'église, la numérotation suit l'ordre logique, dans le sens des aiguilles d'une montre, d'abord de l'entrée vers le chœur pour les stalles de gauche, puis du chœur vers l'entrée pour les stalles de droite. Il y a deux rangées de huit stalles, une de chaque côté de la nef. Ces huit sièges sont, en conséquence, séparés et encadrés par neuf parcloses. Il y a donc 17 sculptures de chaque côté : les 8 miséricordes sous les sièges plus les 9 ornements des parcloses. Soit au total pour les deux côtés : 34 figures réparties en 16 miséricordes et 18 parcloses. En conséquence, les sculptures des miséricordes sont numérotées M 1 à M 16 sur le plan, et les sculptures des parcloses P 1 à P 18.

 

Schéma de principe des stalles

 

Treize des seize miséricordes sont sculptées, et trois ne sont que des blocs de bois, sans ornementation particulière. Têtes grotesques, diables et moines tonsurés côtoient des symboles végétaux dans un curieux syncrétisme qui n’est qu’apparent. Les miséricordes étant destinées à se placer sous les fesses des moines, toutes les fantaisies étaient permises. Quant aux petites figurines des parcloses, elles semblent être plutôt une illustration de la vie quotidienne des personnages qui devaient s’agiter autour de la chartreuse : moines, paysans, soldats, artisans, etc. On y découvre en particulier trois chiens, compagnons essentiels dans les campagnes, mais dont la représentation est assez rare dans l’art chrétien. Naturellement, les stalles sont complétées par des pupitres destinés à supporter les les antiphonaires, les lourds livres de chant.

 

Les Chartreux dans leurs stalles
lors de l'office de nuit à la Grande Chartreuse
(Illustration de P. Kauffmann)

 

Voici une brève description des sculptures, dans l'ordre de la numérotation (P = parclose, M = miséricorde).

Stalles côté gauche

P 1 : tête d'homme enserrée dans une capuche en coeur.

M 1 : croix tréflée entourée de lignes ondulées végétales.

P 2 : tête d'homme jeune.

M 2 : visage d'un homme mûr, barbu, triste.

P 3 : un double symbole, étoile à cinq branches à gauche, fleur à six pétales à droite.

M 3 : non sculptée.

P 4 : tête d'homme, une tresse dans les cheveux.

M 4 : visage d'un moine tonsuré.

P 5 : tête d'homme âgé et barbu.

M 5 : visage d'un homme mûr, barbu, coiffé d'un chapeau avec symbole cruciforme.

P 6 : moine Chartreux en prière.

M 6 : visage d'un être ni homme ni femme.

P 7 : tête d'homme barbu, avec capuche.

M 7 : visage d'un homme disgracieux avec des oreilles animales.

P 8 : buste d'homme paraissant souffrir, les bras allongés.

M 8 : non sculptée.

P 9 : tête d'homme barbu, coiffée d'un chapeau.

Stalles côté droit

P 10 : grand chien levant la tête, un collier autour du cou.

M 9 : visage d'un homme tirant la langue.

P 11 : tête d'homme bouche ouverte.

M 10 : non sculptée.

P 12 : pomme de pin.

M 11 : visage d'un homme, œil gauche fermé, tenant un rameau de vigne dans sa bouche.

P 13 : chien tenant un objet indéfini dans la gueule.

M 12 : visage d'un être ni homme ni femme.

P 14 : tête d'homme coiffée d'un casque.

M 13 : visage d'un homme entouré d'une capuche à oreilles et à grelots.

P 15 : tête d'homme tonsurée.

M 14 : visage d'un jeune homme avec un chapeau

P 16 : tête d'homme tournée vers le ciel.

M 15 : rubans entrelacés semblant former un 88.

P 17 : petit chien.

M 16 : visage d'un homme entouré d'une capuche à grandes oreilles.

P 18 : tête d'homme barbu, coiffée d'un casque.

Reste à découvrir l'ordre logique dans lequel il faudrait lire les symboles pour trouver un sens à l'ensemble, si tant est qu'il y ait un sens à trouver. Car bien évidemment, les symboles ne sont pas disposés dans cet ordre-là, ce serait trop simple. D'ailleurs, d'une part des stalles ont disparu lors de l'ouverture des chapelles latérales au XIXe siècle ; cela dit il n'est pas certain que ces stalles-là aient été pourvues de sculptures. D'autre part, on sait qu’au cours des démontages et remontages successifs les stalles n’ont pas toujours été replacées dans leur ordre d’origine, en particulier lors de leur restauration en 1973. Le message prend donc l'allure d'un puzzle, et le jeu consiste à en assembler correctement les pièces pour obtenir une image cohérente. Nous allons essayer de nous y prêter, en gardant à l'esprit qu'il ne s'agit justement que d'un jeu, d'une gymnastique intellectuelle.

Un historien local, Robert Lacombe, écrivit dans les années 80 une série de petits livres dont Sainte-Croix-en-Jarez en vues et cartes postales anciennes. Il y développait une théorie qui n’est pas dépourvue de charme, voyant dans les thèmes des stalles une illustration de la légende de Faust, très en vogue au XVIe siècle. Robert Lacombe établit la comparaison avec les Chartreux : « alors que le moine se retire du monde, se prive de tout pour s’approcher de Dieu, Faust désire violemment la science, la richesse, la beauté, les plaisirs de la vie et pour les obtenir, il se vend au Diable ». Le seul bémol, c'est que l'auteur ne tient compte que de onze sculptures (neuf miséricordes et deux parcloses) alors qu'il y en a au total plus de trente.

 

Le livre de Robert Lacombe (1ère et 4e page de couverture)

 

Pour ma part, et en adoptant une démarche inspirée de la spiritualité chrétienne et du néoplatonisme à la mode à l'époque, j'ai développé dans le tome II de mon livre La Société Angélique une autre analyse, intégrant la totalité des figures et associant celles des miséricordes à celles des parcloses. Je la reprends ici aujourd'hui, dans une version largement remaniée et mise à jour, pour nos lecteurs internautes. Je suis parti du fait que deux sculptures de miséricordes représentent des visages d'êtres aux traits efféminés. Certes il n'est pas impossible qu'une femme soit représentée dans une chartreuse, d'autant que ces sculptures-là étaient destinées à se placer sous les fesses des moines, il ne faut jamais le perdre de vue. Mais j'ai préféré y voir des êtres ni homme ni femme, ou plutôt tenant des deux sexes, en un mot des androgynes.

Les deux androgynes

 

La raison de ce choix est que, selon la tradition néoplatonicienne, le premier être créé par Dieu, le « premier Adam », était un androgyne. Adam n'aurait gagné son caractère masculin qu'avec la création d'Ève. L’homme doit chercher à retrouver cette essence originelle pour devenir un être parfait. En symbolisme, deux androgynes dans un même lieu peuvent signifier que cette recherche y a été maîtrisée, ou que le mode de vie monastique pouvait en favoriser la réalisation. Dans cette hypothèse, les sculptures des stalles illustreraient donc les étapes successives d’un cycle montrant les égarements de l’homme qui cherche à capter l’appel de Dieu mais n’entend que la voix du Diable. Il finit par réaliser son erreur, et après avoir reçu l’enseignement divin, réussit à retrouver la pureté de l’androgyne primitif ou « premier Adam ». Les treize miséricordes sculptées illustrent ce cycle, les figures des parcloses n'étant là que pour fournir d'autres exemples des symboles successifs du cycle. Les trois miséricordes non sculptées sont à considérer comme des césures, des têtes de chapitres. Voyons maintenant en détails chacun des trois chapitres et treize échelons de cette recherche de la pureté.

 

CHAPITRE PREMIER – GRANDEUR ET DÉCADENCE

Ce chapitre est ouvert par une miséricorde en forme de cul-de-lampe à facettes (M 3)

Premier échelon (M 12). C’est le premier visage de ce personnage ambigu, ni homme ni femme. La chevelure est légèrement relevée, sans doute pour mieux dégager les oreilles. Il donne une impression de gaieté malgré sa bouche fermée, sans sourire, mais les rides du front indiquent qu'il est en réalité soucieux. C'est l'androgyne, le premier Adam, l'essence originelle de l'homme. Mais c'est un homme qui a trop écouté les tentations diaboliques venues l'écarter de sa condition première. Il devra maintenant tenter de retrouver cette pureté.

 

L’androgyne ou « premier Adam »

 

Deuxième échelon (M 15). C’est un symbole paraissant être, à première vue, le chiffre 88. En regardant avec attention, on constate qu’il s’agit de deux rubans entrelacés, maintenus par un pieu vertical fiché sur un socle. Le pieu vertical est l’axe du monde autour duquel s'enroulent les deux rubans, qui tournent autour de lui dans une ronde sans fin. Aucune finalité ne s’en dégage, l’homme qui les parcourt ne pourra jamais évoluer. S'il y a deux rubans c'est que l'homme espère toujours que sa situation sera meilleure ailleurs que dans son monde actuel. Mais même s'il passe d'un ruban à un autre son sort ne sera pas plus enviable car il n'aura pas compris que c'est son cœur qu'il doit changer. L'homme a perdu sa perfection originelle et cherche seulement à se tourner vers les vaines grandeurs du monde.

 

Ronde sans fin autour de l’axe du monde

 

Troisième échelon (M 14 – P 2, P 4, P 16). La sculpture montre un visage donnant une impression de gaieté. Il est coiffé d'un chapeau tronconique échancré sur le devant. Il est l’image même de l’homme jeune et sûr de lui. Un chapeau est toujours un signe de maîtrise, mais les cheveux sont une marque de pouvoir. Ils sont plaqués sur les oreilles de ce personnage, pour signifier que sa puissance l’empêche d’entendre l’appel de Dieu. Pour l’instant il ne s’en est pas encore rendu compte.

 

L'homme sûr de lui

 

Des thèmes identiques ornent les parcloses, certes pas celles qui encadrent directement la miséricorde correspondante, mais il ne faut pas perdre de vue que le symbolisme et les avatars du temps ont brouillé les pistes. On y voit le buste d’un homme jeune, aux longs cheveux couvrant les oreilles, autre image d’un homme plus désireux d’afficher son pouvoir et sa puissance que de rechercher la richesse intérieure. Ou le buste d’un homme aux cheveux tressés couvrant les oreilles, à la bouche ouverte, une chape entourant les épaules est boutonnée sous le cou. Cet homme semble occuper un rang social élevé, et il l’exprime par divers signes extérieurs. Et encore un personnage qui paraît afficher son mépris de la terre pour se tourner vers le ciel, mais sa tête est encapuchonnée sous une pièce d’étoffe, également boutonnée sous le cou. Pour ces deux figures, la position du bouton indique qu'il s'agit d'un vêtement masculin, donc ces personnages sont des hommes. Les quatre personnages illustrant cet échelon ont tous les oreilles couvertes, et ils n'entendront pas l'appel d'en-haut. Ils sont l’image même des richesses matérielles et périssables.

 

Symboles semblables des parcloses

 

Quatrième échelon (M 2 – P 5, P 14, P 18). Cette miséricorde montre une tête d’homme triste, barbu mais peu moustachu, au visage carré. Il paraît entre deux âges. Sa barbe est le symbole de la vieillesse, donc de la sagesse, et cet homme possède conscience et intelligence, comme le prouve son chapeau (signe de maîtrise). Mais les cheveux (le pouvoir) sur les oreilles l’empêchent d’entendre l’appel de Dieu. En raison de ce conflit intérieur, cet homme est triste, et il constitue l’illustration d’un exemple à ne pas suivre.

 

L'homme triste

 

Trois parcloses confirment ce thème. Il y a d’abord ce buste d’un homme semble-t-il très âgé, cheveux soigneusement arrangés. Son âge avancé lui a sans doute apporté la sagesse : il relève la tête et semble implorer le ciel. Dieu ne hait point les puissants, pourvu qu’ils soient justes. Puis la tête d’un homme d’allure triste, longue barbe et longs cheveux, coiffé d’une sorte de casque ou de calot hémisphérique. Enfin le buste d’un homme coiffé de semblable façon, aux cheveux longs couvrant les oreilles. Le casque est l’emblème de la force et de la puissance, ici associé au pouvoir (cheveux). Tous ces hommes ont les oreilles masquées, ils ont tous conscience de leur position vaine, mais ils n'ont pas encore trouvé la voie du salut.

 

Confirmation par les parcloses

 

Cinquième échelon (M 16 – P 7, P 8). C’est la tête d’un homme visiblement très triste, car sa vie n'est encore qu'un artifice. Lui paraît avoir de grandes oreilles, mais un examen attentif montre qu'il s'agit en réalité d'une coiffe, sorte de capuchon à oreilles, enserrant tout le visage. Grandes sont les oreilles, mais elles ne sont qu’un déguisement. L’homme doit se débarrasser de son enveloppe afin de libérer ses vrais sens, il ne sert à rien pour mieux entendre de s’affubler de grandes oreilles, encore faut-il ouvrir son cœur. Ce n’est qu’à ce prix qu’il retrouvera la joie et la paix intérieure.

 

L'homme coiffé d'une capuche à oreilles

 

Deux parcloses viennent peut-être confirmer ce concept. La première est une tête d’homme, sans doute un paysan, arborant une coiffe traditionnelle en usage dans la région. La seconde est la partie supérieure d’un homme accroupi. On dirait un ouvrier ou un artisan au travail, le visage déformé par l’effort ; ou alors quelqu'un qui se retient des deux mains de peur de glisser. Dans les deux cas les oreilles sont cachées, par la coiffe pour la première tête, par les cheveux plaqués pour la seconde.

 

Sculptures analogues des parcloses

 

CHAPITRE DEUXIÈME – ERRANCES ET TENTATIONS

Ce chapitre est ouvert par une miséricorde en forme de cul-de-lampe arrondi (M 8)

Sixième échelon (M 7 – P 10, P 13, P 17). Apparaît ici le visage d’une étrange créature, mi-humaine, mi-animale. Ce personnage tente visiblement de capter le message divin, à l’aide de ces oreilles animales présumées être plus sensibles que les oreilles humaines. Mais sa tristesse ne trahit-elle pas également la bestialité du cœur ?

 

L'homme bestial

 

Trois chiens placés sur les parcloses, et dont on ne voit que la partie avant, sont peut-être le symbole de cette bestialité. Le premier est un grand chien, au cou enserré d'un collier. Sa posture générale est celle d’un animal reconnaissant son maître, quémandant une nourriture ou une caresse. Le second est un chien tenant un objet dans la gueule, indéfini car il semble en manquer un morceau. Le troisième paraît émerger de la boiserie ; c'est un chien dont l’allure lui confère une impression de docilité. Le chien n’a jamais été un symbole chrétien, en raison de sa mauvaise réputation générale dans le monde antique. Tout au plus le trouve-t-on dans des scènes champêtres, ou comme compagnon de quelques saints (Roch, Bernard, Dominique, Hubert). Cependant ces trois chiens pourraient aussi évoquer les étoiles et les trois constellations canines du Grand Chien (P 10), du Petit Chien (P 17) et des Chiens de Chasse (P 13), qui rythmaient les saisons et les travaux des champs. Quel était le sentiment des moines en côtoyant tous les jours ces chiens dans leur église ?

 

Les trois chiens

 

Septième échelon (M 13 – P 1). Voici un homme apparemment jeune, mais à l’allure démoniaque, le visage encapuchonné sous une coiffe à oreilles pourvue de grelots. Les représentations du diable sont très courantes dans l’iconographie chrétienne, elles sont toujours un appel à la méfiance, vis à vis des attirances extérieures comme de soi-même. Les grelots symbolisent les tentations que le diable agite devant l’homme comme des clochettes. Les oreilles ne sont qu’un artifice, elles ne servent pas à entendre mais à égarer. La forme en cœur de l’ouverture de la cagoule rappelle la beauté du diable, qui masque derrière son dos le serpent ayant entraîné Adam et Ève dans le péché.

 

L’homme démoniaque

 

On retrouve une autre image grimaçante du démon, assez semblable à la première, sur l’une des parcloses. C’est la tête d’un homme dont la bouche a les lèvres retroussées sur des mâchoires fermées. Il paraît ricaner ou grimacer, le regard tourné vers le haut, avec la même coiffe en cœur.

Le démon des parcloses

 

Huitième échelon (M 9 – P 11). Curieuse sculpture d’une tête d’homme tirant la langue, qui paraît jeune et gai. La langue tirée était très fréquente dans l’art chrétien, et symbolisait entre autres le Verbe. On peut y voir aussi une illustration de la puissance du langage, de ses méfaits ou de ses bienfaits, ou encore une âme avide d’accéder au Paradis et exhortant son écorce charnelle à chanter les louanges du créateur. Mais les oreilles difformes et dissemblables semblent interdire toute audition correcte de l’appel de Dieu. Alors cette bouche grande ouverte paraît aussi attendre une nourriture spirituelle, qu’elle pourra mastiquer et ruminer pour en tirer tous les enseignements. C’est une autre façon de percevoir le message divin.

 

L'homme ouvre la bouche

 

On trouve un thème semblable sur l’une des parcloses. C’est le buste d’un homme à la bouche grande ouverte, autre image d’un personnage avide de savoir et de nourriture spirituelle, mais qui devra d’abord se départir de ses signes de pouvoir (les cheveux).

 

Un homme avide

 

TROISIÈME CHAPITRE – LA RÉVÉLATION ET LE SALUT

Ce chapitre est à nouveau ouvert par une miséricorde en forme de cul-de-lampe à facettes (M 10)

Neuvième échelon (M 11 – P 3, P 12). Cette sculpture est celle d’une tête d’homme étrange, tenant dans sa bouche un rameau de vigne, la feuille caractéristique et la grappe permettant de l'identifier. Le raisin est le végétal le plus représenté dans les églises de France. C'est l’élément précurseur du vin, et l’ivresse mystique est réputée pour faire tomber tous les obstacles placées en travers du chemin qui mène à Dieu, car le raisin, le vin, symbolise aussi le Christ. Les multiples pépins de la grappe de raisin sont autant de graines qui vont germer en l'homme, et éclore en temps voulu pour faire prendre un nouveau départ à sa vie. Il Un personnage dévorant une grappe de raisin marque toujours le début d’un cycle, et cela se vérifie aussi en ce lieu puisque cette miséricorde ouvre la troisième partie du cycle. Nous remarquons son œil gauche clos : il se ferme sur les vaines grandeurs du monde pour ne voir que sa richesse intérieure, tandis que l’œil droit reste ouvert sur les beautés de la terre que Dieu nous a donnée. Il exprime donc la fin des deux premières parties du cycle, les égarements, et le début de la troisième partie, la révélation. Ce personnage marque ainsi un jalon entre l’adieu au monde et le début de son cheminement vers la lumière.

 

L’homme au rameau de vigne

 

Ce symbolisme trouve un écho dans deux sculptures de parcloses. La première est une sorte de double médaillon épais, orné à gauche d’une étoile, à droite d’une fleur. Symbole double et ambivalent ! L’étoile manifeste la volonté divine, mais à cinq branches elle est un signe d’action et non d’harmonie. La fleur symbolise la beauté et la pureté, mais aussi la sensualité et la séduction du monde charnel. De même, sa senteur est à la fois une tentation et une offrande montant vers le ciel. Enfin l’ensemble figure bien sûr le jour (la fleur) et la nuit (l'étoile), ou le passage d’un cycle à un autre. La seconde sculpture est une pomme de pin, autre élément bien local ! L’artiste n’a pas dû aller bien loin pour trouver son modèle… La pomme de pin peut à la rigueur exprimer l’idée qu’un simple fruit donnera de multiples graines (tout comme la figue ou la grenade), à l’imitation du message de Jésus qui va germer dans de multiples cœurs.

 

Les éléments célestes ou végétaux des parcloses

 

Dixième échelon (M 5 – P 9). La tête sculptée sur cette miséricorde est celle d’un homme paraissant âgé, le front ridé. Il est coiffé d’un chapeau au large rebord retourné, marqué d’un symbole cruciforme orné de 17 points, rappelant un peu la croix toulousaine. Ce personnage symbolise lui aussi à la fois la sagesse (la barbe, signe de vieillesse), l’intelligence (le chapeau), et le pouvoir (les cheveux). Mais les cheveux ne sont pas plaqués sur les oreilles, ils relèvent légèrement au contraire, et cet homme a entendu l’appel comme le prouve la croix qui orne déjà son chapeau. Le nombre de points renvoie à ce symbolique chiffre 17 et à ses multiples significations. 

 

L’homme affiche son choix
(en médaillon : détail du symbole)

 

Une parclose offre un thème un peu semblable. C’est la tête d’un homme, coiffé d’un chapeau dont le large bord relevé est orné de nombreuses mouchetures en forme de Y. L’art chrétien a souvent réduit à un simple Y l’image de l’arbre de vie, symbole de l’espérance et de la croissance spirituelle. L’originalité est ici de le voir ici orner un chapeau, qui est toujours un signe de maîtrise.

 

L'homme au chapeau aux Y

 

Onzième échelon (M 4 – P 6, P 15). Voici la tête d’un homme tonsuré — il s’agit donc d’un moine — au visage empreint d’une grande sérénité. La tonsure est un signe visible par tous, manifestant le caractère sacré des vœux prononcés par un homme qui a renoncé au monde pour se vouer au recueillement et au service de Dieu. Il s'est débarrassé de son écorce et ce choix le rend serein. Il va désormais se consacrer à la prière.

 

Le moine serein

 

Deux autres moines apparaissent parmi les sculptures des parcloses. La première montre un Chartreux, reconnaissable aux « guiches », les bandes d’étoffe qui réunissent les deux pans de l'habit monacal. Il est en prière, les deux mains jointes, le visage triste et implorant tourné vers le haut. Dans la nuit, un Chartreux prie pour ce monde qu’il a fui mais dont il implore le rachat des fautes. Sans doute demande-t-il à Dieu d’inspirer aux hommes humilité et repentir. La seconde sculpture montre une tête de moine serein, tonsurée, coiffée d’une sorte de capuchon.

 

Les moines des parcloses
Le premier est un Chartreux reconnaissable à ses guiches :
comparer avec l'habit de Chartreux

 

Douzième échelon (M 1). À première vue la sculpture de cette miséricorde paraît seulement représenter un pieu vertical fiché sur un socle, mais une observation attentive permet de découvrir en fait une croix, dont les branches latérales tréflées sont représentées en creux. Des filaments végétaux gravés s’entrelacent autour de la croix, et d’autres ondulations florales ornent les côtés du bloc. La croix est universellement la représentation du sacrifice du Christ. Son axe vertical est celui du monde, son axe horizontal est celui de l’homme. L’un est en relief et l’autre en creux : pour accéder à la richesse intérieure tout en se purifiant, l’homme doit se mettre en retrait du monde pour s’épanouir dans la lumière de Jésus, tout comme ces filaments végétaux qui croissent autour de la croix. La terminaison en forme de trèfle des branches horizontales symbolise classiquement la méditation sur le thème matière, esprit, intelligence : la matière s’oppose à l’esprit, mais sans la matière pour s’exprimer l’esprit n’est rien, et sans l’esprit qui la transforme la matière reste brute.

L’intelligence de l’homme consiste à ne pas opposer matière et esprit, elle lui permet au contraire de les réunir, et de les considérer comme les deux aspects de l’empreinte de Dieu, l’un en creux et l’autre en relief : la pensée chrétienne rejoint ici la philosophie orientale du Yin et du Yang. Cette miséricorde est assez comparable à celle ornée d'un pieu et de rubans, au début du cycle.

 

L'épanouissement divin

 

Treizième échelon (M 6). Cet autre personnage ambigu, au visage jeune et gai, avec une longue chevelure séparée en deux parties coiffant la tête comme un V inversé, est le second androgyne. C’est une créature ayant réussi à maîtriser son dualisme, pour retrouver son essence originelle d'être parfait. Le visage impassible mais sans ride exprime la plénitude retrouvée.

 

L'androgyne retrouvé

 

Cette version de la recherche de l’androgyne ou « premier Adam » ne contredit pas forcément le message induit par la légende de Faust, elle en constitue au contraire une variante plus mystique, et a au moins le mérite de considérer l’ensemble de l’œuvre. La chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez a fait couler beaucoup d’encre. On oublie bien trop souvent qu’elle fut avant tout un lieu de prière, de méditation, de recueillement. Pendant plusieurs siècles, des moines ont ici prié pour un monde dont ils méprisaient les vaines grandeurs, et les sculptures des boiseries étaient là pour les guider sur le chemin.

Oui, les stalles de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez semblent bien avoir un message à délivrer, mais il n’est que pure spiritualité.

 





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     Nous vous proposons de retrouver à présent notre nouvel inivité. Marc Fillon s'impose comme un véritable boute-en-train, un personnage toujours prêt à faire rire n'importe quel auditoi
re. Trivien de souche et de résidence, ce petit village du département du Rhône dans le Pilat, lui est très cher. Jeune il a été victime du même virus que beaucoup, où rechercher le souterrain disparu, celui de l'abbé Chavannes n'est pas une queste neutre. C'était son monstre du Loch Ness à lui aussi. Passionné et passionnant, nous vous proposons maintenant de faire quelque peu connaissance avec notre ami Marc, un fort ancien membre de l'Association Visages de notre Pilat.





1/ Regards du Pilat : Bonjour Marc. D'où vous provient cette passion pour l'humour et la mise en scène de celui-ci ?

Marc Fillon : C'est une série d'accidents heureux qui m'ont conduit sur scène, d'abord, au festival de contes du Théâtre de l'Epinoche à St Chamond pour se poursuivre au Théâtre de Poche à St Etienne et dans différents lieux régionaux, voire nationaux (Avignon, La Villedieu du Temple, Paris). Cette modeste entrée dans le monde artistique s'est réalisée au jour le jour avec le soutien de mon épouse, Irène, ma meilleure critique...

2/ Regards du Pilat : Vous avez d'ailleurs élargit l'action de ce violon d'Ingres à l'écriture et à la publication d'ouvrages allant dans le sens de cette même motivation. Pourquoi avoir eu recours à la réalisation de ces livres ?

Marc Fillon : Ecrire des sketches humoristiques, c'est raconter une histoire. Les nouvelles et poêmes que j'ai publié avec le concours de ''Visages de notre Pilat'' sont des scènes de vie que nous rencontrons tous dans notre environnement, c'est bien de les faire vivre de façon écrite (1)

3/ Regards du Pilat : Votre père était une figure dans votre vilage pilatois, celui de Trèves. Il a lui-même laissé de nombreux témoignages qui font références avec des livres de chez nous, comme on dit. Paysan et engagé dans la vie de son village, auriez-vous matière un jour à prendre la suite et compléter son œuvre ?

Marc Fillon : J'ai pris la suite de mes parents sur la ferme familiale en compagnie d'Irène. Notre parcours a d'abord été syndical (Paysans Travailleurs, Confédération Paysanne), il s'est inscrit dans une certaine continuité. Fau-il s'en étonner ? C'est Tonin Chavas et Jean Anderson qui ont permis l'éclosion de tous ces témoignages locaux. Pour ma part, l'oralité a précédé l'écriture.

4/ Regards du Pilat : Parlez-nous de Tonin Chavas, fondateur de ''Visages de notre Pilat'' ?

Marc Fillon : Tonin était un facilitateur amoureux de son Pilat et des gens qui y vivent. Il a permis de mettre en valeur et de vulgariser de nombreuses tranches de vie enrichissantes qui, sans cela, seraient restées dans l'ombre.

       Il a également animé le groupe des Conteurs du Pilat (chanteurs et raconteurs). Ils ont sillonné la région en faisant revivre les veillées d'autrefois. J'ai eu, pour ma part, le plaisir de partager leurs ''Bandes''       (expéditions, prestations) pendant une dizaine d'années.

       A ce jour, en dehors de votre serviteur qui les considérait comme de grands ancêtres, il ne reste que ''Dudus Chièze du Grand Embuent. Pierre Dumas, Bébert Boucher, Fernand Ruard, Jean Désormeaux, Joseph Chavas, Tonin et sans doute un ou deux que j'oublie, tous disparus, ils ont rejoint le Paradis des grands enfants du rire....

5/ Regards du Pilat : Très heureux de vous compter parmi nos invités, en conclusion, parlez-nous de vos projets futurs et si vous avez une anecdote à nous raconter...

Marc Fillon : Je joue moins que par le passé, souvent dans des lieux improbables, dernièrement, dans une boulangerie à Bussy Albieux, près d'un four à l'ancienne. Parfois aussi, chez l'habitant autour d'un pot. L'Imprimerie Théâtre de Rive de Gier est également à mon programme, ainsi qu'une prestation en Tchéquie (devant un public Francophone et Francophile). Comme quoi, l'Europe, même imparfaite tisse des liens entre les peuples.

       Une anecdote liée au Conteurs du Pilat :

       Nous devions nous produire à la Bibliothèque de Tarentaise.Devant faire face à plusieus défections, Tonin m'a fait appel et, finalement, nous étions trois à Chuyer. A Maclas, nous avons pris Pierre Dumas et... en avant !

       Arrivés à Tarentaise, vers 18h (le spectacle était programmé pour 18h30).

       Nous avons un peu tourné en rond, pour, finalement, rencontrer une dame qui nous a indiqué que la bibliothèque était ouverte seulement le mercredi et qu'à sa connaissance, rien n'était prévu ce jour-là...

       Et c'est là que Tonin a eu l'idée ! Consulter le courrier de confirmation qu'il avait reçu et omis d'ouvrir.

       Nous étions attendus à la bibliothèque de Tarentaize, un quartier de St Etienne, un des plus anciens...

       La descente du Col de la République s'est faite sur les chapeaux de roues  et au final, nous n'avions qu'une demi-heure de retard et une histoire de plus à raconter !

       Il y a, maintenant, prescription !...

(1)       Marc a écrit trois livres :

                    Juste une histoire (nouvelles)

                    Vous ne pouvez pas le manquer (nouvelles)

                    Po et Zig et autres vers peu reluisants (poêmes)

            Disponibles chez l'auteur : adresse mail : fillon.irene@wanadoo.fr