LA NOUVELLE, NOUVELLE RUBRIQUE


Les Guerres du Pilat
Mai 2008

Par Patrick Berlier
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Après les histoires d’eau, nous débutons une nouvelle chronique historique destinée à conter les diverses « petites histoires » qui ont fait la grande Histoire du Pilat. Terre frontière, le Pilat a fréquemment été le théâtre de combats, d’escarmouches ou de batailles rangées. Depuis l’époque gauloise jusqu’à la seconde guerre mondiale, des hommes se sont affrontés et sont morts sur le sol de notre montagne, souvent pour y défendre leur liberté. C’est à eux que nous dédions cette rubrique, qui ne suivra pas les rigueurs de la chronologie mais sautera d’une époque à une autre, d’une guerre à une autre. Aujourd’hui nous vous invitons à nous suivre au temps des guerres de religions, période éprouvante d’une lutte fratricide qui durant près de 40 ans opposa Catholiques et Protestants. Nous allons évoquer le plus célèbre peut-être des combats qui se déroulèrent dans le Pilat, car il est connu sous un nom ridicule qui a fait sa renommée :


LA BATAILLE DE VIRE-CULS


Fin 1587. Henri III est encore sur le trône de France. Il a succédé à ses frères François II et Charles IX, dont la santé fragile a écourté les règnes. Henri III est de santé solide, et sa personnalité plus affirmée lui a permis d’asseoir son autorité, contrairement à ses frères que les Guise avaient écartés du pouvoir. Mais en 13 ans de règne, il s’est avéré incapable de régler le conflit qui ensanglante la France depuis maintenant 25 ans. Sous l’influence des catholiques modérés, il a signé en 1576 l’édit de Beaulieu ou « paix de Monsieur », ce qui a provoqué la réaction violente des ultra-catholiques dirigés par le duc Henri de Guise. Celui-ci a fondé la Sainte Ligue, qui a pris l’initiative de la guerre contre les Huguenots. Ne voulant pas perdre la face, Henri III s’est déclaré chef de la Ligue et a désavoué l’édit de Beaulieu. C’est l’époque de la « guerre des trois Henri » : Henri III le roi de France, Henri de Navarre à la tête des Protestants, et Henri de Guise à la tête de la Ligue. Le roi doit à la fois combattre les Huguenots, en espérant détruire Henri de Navarre qui est l’héritier présomptif de la couronne de France, et composer avec Henri de Guise, en faisant mine d’être son allié tout en lui confiant des missions suicidaires. C’est ainsi qu’en novembre 1587, le roi a ourdi un plan machiavélique. Il a envoyé Henri de Guise combattre une puissante armée de Réformés, avec le secret espoir de le voir écrasé. En même temps, il a confié à son favori le Duc de Joyeuse le soin d’affronter Henri de Navarre. Mais le sort s’acharne sur le roi et contre toute attente son projet a capoté : le Duc de Joyeuse est battu à Coutras, et le Duc de Guise sort victorieux de la bataille d’Auneau, près de Chartres, le 24 novembre.









Les trois Henri : de gauche à droite, Henri III, Henri de Navarre, Henri de Guise

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10 décembre 1587. Le temps est triste et froid, le ciel gris, le plafond bas. Après la défaite d’Auneau, une troupe protestante tente regagner sa base en Vivarais. Son chef est François de Châtillon, fils de l’Amiral de Coligny qui fut le meneur des Protestants et fut tué par Henri de Guise lors du massacre de la Saint-Barthélemy, en 1572. Ils sont 300 hommes, 100 cuirassiers et 200 arquebusiers à cheval. Au prix de marches forcées, ont réussi à tenir à distance l’armée des Catholiques lyonnais qui ont reçu l’ordre de les intercepter. Les hommes sont aussi épuisés que les chevaux, ils sont tenaillés par la peur de traverser ce Pilat qui leur est hostile, mais ils croient en un petit miracle qui leur ferait retrouver leurs foyers avant la nuit. Dieu est-il Protestant ? Sans doute se posent-ils la question…

Quelques heures plus tôt, ils ont traversé le Gier au pont Percey, sous le village de Trèves. Mais en débouchant sur le plateau, au-dessus du bourg, ils ont aperçu sur le coteau en face, vers Tartaras, les miroitements et le nuage de poussière de l’armée adverse. Celle-ci est commandée par François de Mandelot, gouverneur de Lyon, responsable de la Saint-Barthélemy lyonnaise qui a vu massacrer plus de 700 Protestants. L’armée catholique se compose d’une avant-garde : une soixante de fantassins, armés de piques, encadrés par quelques officiers arquebusiers à cheval. Puis d’une forte troupe de près de mille hommes : 100 chevau-légers, 300 cuirassiers à cheval, et presque 600 arquebusiers à pied. Le rapport de force est écrasant pour les Catholiques, aussi les Protestants tentent-ils d’éviter l’affrontement qui leur serait fatal. Tout au plus ont-ils réussi à repousser, par quelques accrochages, l’avant-garde catholique. Celle-ci est peu aguerrie, son infanterie est composée de paysans recrutés à la hâte, mais ce n’est pas le cas pour le gros de la troupe : les cuirassiers sont des nobles chevaliers, et les arquebusiers sont des soldats de métier, de même que les chevau-légers, dont le principal atout est leur rapidité, alliée à leur maniabilité qui en fait de redoutables guerriers.

Au col du Pilon les Protestants ont aperçu l’ennemi vers le Fautre. Les Catholiques gagnent du terrain. François de Châtillon a commandé à ses hommes d’obliquer à droite. Il sait que le chemin qu’il va suivre maintenant est une vieille voie romaine. Elle emprunte un itinéraire vallonné, alternant gués et cols, ce qui peut lui servir. Son armée se dirige plein sud, elle passe sous le Crêt de la Magdeleine, sous le Crêt de Chassenoud, puis sous le Mont Monnet. Châtillon prie seulement pour que les Catholiques n’y aient pas placé des guetteurs. Mais le mauvais temps est avec lui : trop de froid, trop de vent, pour placer des sentinelles sur ces crêtes glacées. Après la Minoterie, le hameau qui deviendra la Chapelle-Villars, le château des Villars, avec ses fortifications toutes neuves, se présente alors à droite du chemin. C’est un bastion catholique, mais par chance il semble endormi, pont-levis relevé et volets fermés. Le maître des lieux a dû partir guerroyer loin de chez lui. Le chemin franchit le Vernon, puis oblique à l’est pour contourner la colline de la Pélarie. Châtillon jette un coup d’œil à sa gauche : l’ennemi les talonne, l’avant-garde catholique est sur le coteau en face, sous le Mont Monnet. Il se rend compte que les chevau-légers ont rejoint l’infanterie et ses officiers à cheval pour renforcer le détachement. Ils ont encore gagné du terrain. Le reste de l’armée doit suivre de près. Après la Pélarie le chemin pavé reprend la direction du sud et descend vers Métrieux. Ensuite il file sur Pélussin, mais le paysage y est plus ouvert et n’offre guère d’échappatoire. Les Protestants comprennent qu’ils n’auront pas le temps de gagner le Vivarais avant la nuit, les Catholiques vont les rejoindre et les tailler en pièces, d’un instant à l’autre.



L’ancienne voie romaine, descendant de la Pélarie en direction du hameau de Métrieux


François de Châtillon, en fin stratège, examine soigneusement les lieux, et note que la topographie peut leur offrir une occasion de tendre une embuscade. La meilleure défense étant l’attaque, c’est un principe bien connu, les Protestants réalisent que seule une riposte fulgurante, jouant avec l’effet de surprise et avec l’assombrissement du jour déclinant, aurait des chances d’anéantir au moins une partie de l’armée adverse et pourrait ainsi leur offrir le répit nécessaire pour regagner leur base. Le vieux chemin traverse une zone découverte, dans la plaine il va croiser plus bas une autre ancienne voie romaine, le chemin qui vient de Rive-de-Gier par le col de Pavezin et se dirige sur Condrieu. Il y a sur la droite une croupe, un « molard » comme on dit en parler local, qui va fournir aux Protestants une cachette idéale. Et puis c’est un secteur très humide, les prés à droite du carrefour sont gorgés d’eau, ils forment une étendue marécageuse, un « gouyat » comme disent les gens du coin. Cette fondrière formerait un vrai piège pour contrer la maniabilité des chevau-légers, s’il était possible de les forcer à y pénétrer.




Le carrefour, à droite la zone marécageuse du « gouyat »

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L’armée Huguenote prend à droite la route romaine qui remonte vers le Molard, les hommes obligent les chevaux à se coucher, il se tiennent à côté d’eux, prêts à remonter en selle et à fondre sur l’armée ennemie qui ne s’attend pas à une telle incroyable attaque. Les Catholiques contournent encore la Pélarie en ce moment, ils n’ont rien vu de la manœuvre, et s’engagent sur le chemin descendant, croyant les Hugenots loin devant. Sortant alors de leur cachette en hurlant, les 200 arquebusiers protestants franchissent la croupe et dévalent le coteau au grand galop pour fondre sur l’armée catholique. Les chevau-légers et les officiers arquebusiers à cheval sont en tête, ils ne sont qu’une centaine. Surpris par l’assaut foudroyant de cette troupe débouchant sur leur droite, ils ne savent d’où, ils tentent de riposter, ils obliquent pour faire face, lances baissées, mais ils s’empêtrent dans le marécage, alors que les cavaliers protestants le contournent au dernier moment et les prennent à revers. Les arquebuses détonent, leurs fulgurations trouent la noirceur du crépuscule, l’air se charge de l’odeur de la poudre. La troupe d’élite est anéantie en un instant. Les chevaux s’enfuient, les hommes tombent dans les flaques d’eau qui se mettent à rougir. Ceux qui tentent d’échapper au carnage sont pris sous le feu des cuirassiers, qui viennent maintenant appuyer les arquebusiers, en se déployant pour prendre l’ennemi en tenaille.




Carte générale de la bataille de Vire-culs


Les Protestants rassemblent leurs hommes et remontent alors vers l’infanterie catholique, mais celle-ci n’oppose aucune résistance, et les braves paysans qui n’ont, à vrai dire, guère envie de se faire massacrer, s’enfuient en tous sens, allant se cacher dans les bois qui couronnent les collines proches, malgré les ordres donnés par les officiers survivants qui s’égosillent en vain. Ils parviendront jusqu’à Condrieu, où ils répandront la rumeur d’une victoire protestante. C’est alors que les 300 cuirassiers à cheval de l’armée catholique, alertés par le fracas des armes, débouchent en piquant des éperons et fondent sur les troupes protestantes qui se battent encore avec quelques arquebusiers. Les Huguenots se débandent à leur tour, eux non plus n’ont guère envie de se faire massacrer, pourtant les redoutables soldats adverses ne font pas de quartier. Heureusement le soir tombe maintenant, et les rescapés protestants profitent de l’obscurité grandissante pour rejoindre Saint-Pierre-de-Bœuf, où quelques uns trouvent refuge. D’autres blessés, dont on ignore en réalité la confession, parviennent à se traîner jusqu’à Sympérieux, un gros hameau fortifié au-dessus de Condrieu, où une maladière leur sert d’asile, comme le raconte une chronique d’époque.



Le champ de bataille, quasiment inchangé aujourd’hui

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Cette bataille singulière mais néanmoins meurtrière, où chacun des deux camps prit la fuite, a reçu ce nom risible de « bataille de vire-culs », bien peu respectueux pour ceux qui sont tombés ce soir-là. Les croyances populaires se sont chargées d’en colporter le souvenir, à tel point qu’aujourd’hui encore dans le proche hameau de Métrieux vous risquez de rencontrer un habitant qui vous situera le champ de bataille en précisant : « mon arrière grand-père y était ! ». Détail piquant, mais n’allez surtout pas faire remarquer au brave homme qu’en 1587 son arrière grand-père avait peu de chance d’être déjà né. Laissez-le plutôt ajouter : « il m’a toujours dit qu’après les combats, le gouyat était rouge du sang mêlé des Catholiques et des Protestants ». Et il vous racontera sans doute, en prenant un air mystérieux : « aujourd’hui encore, certains soirs d’orage, les eaux du gouyat reprennent la teinte rouge qu’elles avaient au lendemain de la bataille… »

Henri III finira par faire assassiner son rival le Duc de Guise, avant de tomber lui-même sous les coups d’un moine fanatique, Jacques Clément. Les guerres de religions dureront encore une dizaine d’années, jusqu’à ce qu’Henri de Navarre, devenu roi de France sous le nom d’Henri IV et converti au catholicisme, établisse une paix fragile en signant l’édit de Nantes en 1598. Dans la plaine de Chuyer, entre les hameaux du Molard et Métrieux, les cartes topographiques mentionnent toujours le lieu-dit « le Gouyat ». C’est un long pré humide, gorgé d’eau dans sa partie la plus basse, qui semble être encore chargé du souvenir d’une bataille sans réel vainqueur ni vaincu, et dont les victimes abandonnées sur le terrain ont dû être enterrées sur place par les paysans. Aucun panneau, aucun monument, ne commémore cet évènement, dont seul le nom ridicule a permis qu’il ne sombre pas dans l’oubli.

Mais il arrive encore parfois que les eaux du gouyat reprennent la couleur du sang…


À bientôt !

Patrick Berlier