LA NOUVELLE, NOUVELLE
RUBRIQUE
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Les Guerres du Pilat |
Après
les histoires d’eau, nous débutons une nouvelle chronique historique
destinée à conter les diverses « petites histoires »
qui ont fait la grande Histoire du Pilat. Terre frontière, le Pilat
a fréquemment été le théâtre de combats,
d’escarmouches ou de batailles rangées. Depuis l’époque gauloise
jusqu’à la seconde guerre mondiale, des hommes se sont affrontés
et sont morts sur le sol de notre montagne, souvent pour y défendre
leur liberté. C’est à eux que nous dédions cette rubrique,
qui ne suivra pas les rigueurs de la chronologie mais sautera d’une époque
à une autre, d’une guerre à une autre. Aujourd’hui nous vous
invitons à nous suivre au temps des guerres de religions, période
éprouvante d’une lutte fratricide qui durant près de 40 ans
opposa Catholiques et Protestants. Nous allons évoquer le plus célèbre
peut-être des combats qui se déroulèrent dans le Pilat,
car il est connu sous un nom ridicule qui a fait sa renommée : |
LA BATAILLE
DE VIRE-CULS |
Fin 1587.
Henri III est encore sur le trône de France. Il a succédé
à ses frères François II et Charles IX, dont la santé
fragile a écourté les règnes. Henri III est de santé
solide, et sa personnalité plus affirmée lui a permis d’asseoir
son autorité, contrairement à ses frères que les Guise
avaient écartés du pouvoir. Mais en 13 ans de règne,
il s’est avéré incapable de régler le conflit qui ensanglante
la France depuis maintenant 25 ans. Sous l’influence des catholiques modérés,
il a signé en 1576 l’édit de Beaulieu ou « paix
de Monsieur », ce qui a provoqué la réaction violente
des ultra-catholiques dirigés par le duc Henri de Guise. Celui-ci
a fondé la Sainte Ligue, qui a pris l’initiative de la guerre contre
les Huguenots. Ne voulant pas perdre la face, Henri III s’est déclaré
chef de la Ligue et a désavoué l’édit de Beaulieu. C’est
l’époque de la « guerre des trois Henri » :
Henri III le roi de France, Henri de Navarre à la tête des Protestants,
et Henri de Guise à la tête de la Ligue. Le roi doit à
la fois combattre les Huguenots, en espérant détruire Henri
de Navarre qui est l’héritier présomptif de la couronne de
France, et composer avec Henri de Guise, en faisant mine d’être son
allié tout en lui confiant des missions suicidaires. C’est ainsi qu’en
novembre 1587, le roi a ourdi un plan machiavélique. Il a envoyé
Henri de Guise combattre une puissante armée de Réformés,
avec le secret espoir de le voir écrasé. En même temps,
il a confié à son favori le Duc de Joyeuse le soin d’affronter
Henri de Navarre. Mais le sort s’acharne sur le roi et contre toute attente
son projet a capoté : le Duc de Joyeuse est battu à Coutras,
et le Duc de Guise sort victorieux de la bataille d’Auneau, près de
Chartres, le 24 novembre. |
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10 décembre 1587. Le temps est triste et froid, le ciel gris, le plafond bas. Après la défaite d’Auneau, une troupe protestante tente regagner sa base en Vivarais. Son chef est François de Châtillon, fils de l’Amiral de Coligny qui fut le meneur des Protestants et fut tué par Henri de Guise lors du massacre de la Saint-Barthélemy, en 1572. Ils sont 300 hommes, 100 cuirassiers et 200 arquebusiers à cheval. Au prix de marches forcées, ont réussi à tenir à distance l’armée des Catholiques lyonnais qui ont reçu l’ordre de les intercepter. Les hommes sont aussi épuisés que les chevaux, ils sont tenaillés par la peur de traverser ce Pilat qui leur est hostile, mais ils croient en un petit miracle qui leur ferait retrouver leurs foyers avant la nuit. Dieu est-il Protestant ? Sans doute se posent-ils la question… Quelques
heures plus tôt, ils ont traversé le Gier au pont Percey, sous
le village de Trèves. Mais en débouchant sur le plateau, au-dessus
du bourg, ils ont aperçu sur le coteau en face, vers Tartaras, les
miroitements et le nuage de poussière de l’armée adverse. Celle-ci
est commandée par François de Mandelot, gouverneur de Lyon,
responsable de la Saint-Barthélemy lyonnaise qui a vu massacrer plus
de 700 Protestants. L’armée catholique se compose d’une avant-garde :
une soixante de fantassins, armés de piques, encadrés par quelques
officiers arquebusiers à cheval. Puis d’une forte troupe de près
de mille hommes : 100 chevau-légers, 300 cuirassiers à
cheval, et presque 600 arquebusiers à pied. Le rapport de force est
écrasant pour les Catholiques, aussi les Protestants tentent-ils d’éviter
l’affrontement qui leur serait fatal. Tout au plus ont-ils réussi
à repousser, par quelques accrochages, l’avant-garde catholique. Celle-ci
est peu aguerrie, son infanterie est composée de paysans recrutés
à la hâte, mais ce n’est pas le cas pour le gros de la troupe :
les cuirassiers sont des nobles chevaliers, et les arquebusiers sont des
soldats de métier, de même que les chevau-légers, dont
le principal atout est leur rapidité, alliée à leur
maniabilité qui en fait de redoutables guerriers. Au
col du Pilon les Protestants ont aperçu l’ennemi vers le Fautre. Les
Catholiques gagnent du terrain. François de Châtillon a commandé
à ses hommes d’obliquer à droite. Il sait que le chemin qu’il
va suivre maintenant est une vieille voie romaine. Elle emprunte un itinéraire
vallonné, alternant gués et cols, ce qui peut lui servir. Son
armée se dirige plein sud, elle passe sous le Crêt de la Magdeleine,
sous le Crêt de Chassenoud, puis sous le Mont Monnet. Châtillon
prie seulement pour que les Catholiques n’y aient pas placé des guetteurs.
Mais le mauvais temps est avec lui : trop de froid, trop de vent, pour
placer des sentinelles sur ces crêtes glacées. Après
la Minoterie, le hameau qui deviendra la Chapelle-Villars, le château
des Villars, avec ses fortifications toutes neuves, se présente alors
à droite du chemin. C’est un bastion catholique, mais par chance il
semble endormi, pont-levis relevé et volets fermés. Le maître
des lieux a dû partir guerroyer loin de chez lui. Le chemin franchit
le Vernon, puis oblique à l’est pour contourner la colline de la Pélarie.
Châtillon jette un coup d’œil à sa gauche : l’ennemi les
talonne, l’avant-garde catholique est sur le coteau en face, sous le Mont
Monnet. Il se rend compte que les chevau-légers ont rejoint l’infanterie
et ses officiers à cheval pour renforcer le détachement. Ils
ont encore gagné du terrain. Le reste de l’armée doit suivre
de près. Après la Pélarie le chemin pavé reprend
la direction du sud et descend vers Métrieux. Ensuite il file sur
Pélussin, mais le paysage y est plus ouvert et n’offre guère
d’échappatoire. Les Protestants comprennent qu’ils n’auront pas le
temps de gagner le Vivarais avant la nuit, les Catholiques vont les rejoindre
et les tailler en pièces, d’un instant à l’autre.
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L’ancienne voie romaine, descendant de la
Pélarie en direction du hameau de Métrieux
François
de Châtillon, en fin stratège, examine soigneusement les lieux,
et note que la topographie peut leur offrir une occasion de tendre une embuscade.
La meilleure défense étant l’attaque, c’est un principe bien
connu, les Protestants réalisent que seule une riposte fulgurante,
jouant avec l’effet de surprise et avec l’assombrissement du jour déclinant,
aurait des chances d’anéantir au moins une partie de l’armée
adverse et pourrait ainsi leur offrir le répit nécessaire pour
regagner leur base. Le vieux chemin traverse une zone découverte,
dans la plaine il va croiser plus bas une autre ancienne voie romaine, le
chemin qui vient de Rive-de-Gier par le col de Pavezin et se dirige sur Condrieu.
Il y a sur la droite une croupe, un « molard » comme
on dit en parler local, qui va fournir aux Protestants une cachette idéale.
Et puis c’est un secteur très humide, les prés à droite
du carrefour sont gorgés d’eau, ils forment une étendue marécageuse,
un « gouyat » comme disent les gens du coin. Cette
fondrière formerait un vrai piège pour contrer la maniabilité
des chevau-légers, s’il était possible de les forcer à
y pénétrer.
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Le carrefour, à droite la zone marécageuse
du « gouyat »
L’armée
Huguenote prend à droite la route romaine qui remonte vers le Molard,
les hommes obligent les chevaux à se coucher, il se tiennent à
côté d’eux, prêts à remonter en selle et à
fondre sur l’armée ennemie qui ne s’attend pas à une telle
incroyable attaque. Les Catholiques contournent encore la Pélarie
en ce moment, ils n’ont rien vu de la manœuvre, et s’engagent sur le chemin
descendant, croyant les Hugenots loin devant. Sortant alors de leur cachette
en hurlant, les 200 arquebusiers protestants franchissent la croupe et dévalent
le coteau au grand galop pour fondre sur l’armée catholique. Les chevau-légers
et les officiers arquebusiers à cheval sont en tête, ils ne
sont qu’une centaine. Surpris par l’assaut foudroyant de cette troupe débouchant
sur leur droite, ils ne savent d’où, ils tentent de riposter, ils
obliquent pour faire face, lances baissées, mais ils s’empêtrent
dans le marécage, alors que les cavaliers protestants le contournent
au dernier moment et les prennent à revers. Les arquebuses détonent,
leurs fulgurations trouent la noirceur du crépuscule, l’air se charge
de l’odeur de la poudre. La troupe d’élite est anéantie en
un instant. Les chevaux s’enfuient, les hommes tombent dans les flaques d’eau
qui se mettent à rougir. Ceux qui tentent d’échapper au carnage
sont pris sous le feu des cuirassiers, qui viennent maintenant appuyer les
arquebusiers, en se déployant pour prendre l’ennemi en tenaille.
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Carte générale de la bataille
de Vire-culs
Les
Protestants rassemblent leurs hommes et remontent alors vers l’infanterie
catholique, mais celle-ci n’oppose aucune résistance, et les braves
paysans qui n’ont, à vrai dire, guère envie de se faire massacrer,
s’enfuient en tous sens, allant se cacher dans les bois qui couronnent les
collines proches, malgré les ordres donnés par les officiers
survivants qui s’égosillent en vain. Ils parviendront jusqu’à
Condrieu, où ils répandront la rumeur d’une victoire protestante.
C’est alors que les 300 cuirassiers à cheval de l’armée catholique,
alertés par le fracas des armes, débouchent en piquant des
éperons et fondent sur les troupes protestantes qui se battent encore
avec quelques arquebusiers. Les Huguenots se débandent à leur
tour, eux non plus n’ont guère envie de se faire massacrer, pourtant
les redoutables soldats adverses ne font pas de quartier. Heureusement le
soir tombe maintenant, et les rescapés protestants profitent de l’obscurité
grandissante pour rejoindre Saint-Pierre-de-Bœuf, où quelques uns
trouvent refuge. D’autres blessés, dont on ignore en réalité
la confession, parviennent à se traîner jusqu’à Sympérieux,
un gros hameau fortifié au-dessus de Condrieu, où une maladière
leur sert d’asile, comme le raconte une chronique d’époque. |
Le champ de bataille, quasiment inchangé
aujourd’hui
Cette
bataille singulière mais néanmoins meurtrière, où
chacun des deux camps prit la fuite, a reçu ce nom risible de « bataille
de vire-culs », bien peu respectueux pour ceux qui sont tombés
ce soir-là. Les croyances populaires se sont chargées d’en
colporter le souvenir, à tel point qu’aujourd’hui encore dans le proche
hameau de Métrieux vous risquez de rencontrer un habitant qui vous
situera le champ de bataille en précisant : « mon
arrière grand-père y était ! ». Détail
piquant, mais n’allez surtout pas faire remarquer au brave homme qu’en 1587
son arrière grand-père avait peu de chance d’être déjà
né. Laissez-le plutôt ajouter : « il m’a
toujours dit qu’après les combats, le gouyat était rouge du
sang mêlé des Catholiques et des Protestants ».
Et il vous racontera sans doute, en prenant un air mystérieux :
« aujourd’hui encore, certains soirs d’orage, les eaux du gouyat
reprennent la teinte rouge qu’elles avaient au lendemain de la bataille… »
Henri
III finira par faire assassiner son rival le Duc de Guise, avant de tomber
lui-même sous les coups d’un moine fanatique, Jacques Clément.
Les guerres de religions dureront encore une dizaine d’années, jusqu’à
ce qu’Henri de Navarre, devenu roi de France sous le nom d’Henri IV et converti
au catholicisme, établisse une paix fragile en signant l’édit
de Nantes en 1598. Dans la plaine de Chuyer, entre les hameaux du Molard
et Métrieux, les cartes topographiques mentionnent toujours le lieu-dit
« le Gouyat ». C’est un long pré humide, gorgé
d’eau dans sa partie la plus basse, qui semble être encore chargé
du souvenir d’une bataille sans réel vainqueur ni vaincu, et dont les
victimes abandonnées sur le terrain ont dû être enterrées
sur place par les paysans. Aucun panneau, aucun monument, ne commémore
cet évènement, dont seul le nom ridicule a permis qu’il ne
sombre pas dans l’oubli.
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Mais il arrive encore parfois que les eaux
du gouyat reprennent la couleur du sang…
À bientôt ! Patrick Berlier
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