Un Inconnu nommé Jean Jourde



Seconde et dernière Partie



Par notre Ami Franck Daffos


Mai 2009 - Rubrique Rennes-les-Bains


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Nous retrouvons comme promis la suite du passionnant récit de Franck Daffos. Plus que jamais, et selon la formule consacrée, « calez-vous bien dans votre meilleur fauteuil », car les révélations ont de quoi en surprendre plus d’un…


Si vous souhaitez auparavant découvrir ou relire < la première partie > consacrée à Jean Jourde



Entre 1903 et 1906, le père Jean Jourde, retranché tout seul à N-D de Marceille où il résistait contre les lois de séparation de l’Église et de l’État, ravitaillé par de bonnes âmes de Limoux, tissait donc la toile de son codage. C’est qu’il ne fallait pas, à cause de toutes ces lois iniques, que tout se perde. La confiscation des églises pouvant entraîner la destruction du message de celle de Rennes-le-Château, il fallait revenir à la solution d’un livre. Cent fois, mille fois, Jean Jourde remit son cœur sur l’ouvrage, et le travail, extraordinaire, démesuré lorsqu’on comprend la somme d’intelligence, d’ingéniosité et de connaissances qu’il nécessita, se fit. La Bible lui fournit la matière de ses parchemins ; ancien élève de Fulcran Vigouroux, il fut pour cela à la bonne école. C’est ainsi, entre autres, que l’édition 1899 du Dictionnaire de la Bible, à travers la première reproduction à l’identique d’une texte très ancien et retrouvé depuis peu à Cambridge, le Codex Bezae, qu’il connaissait depuis le temps de son séminaire, lui fournit matière à exercer son talent : il recopia tout simplement ce texte en le modifiant adroitement pour faire passer son message (il est donc totalement erroné de penser que c’est le Codex Bezae qui est à la base codé). Il nous est ainsi parvenu sous le vocable de Petit Parchemin.

Pour cautionner l’une de ses pierres tombales qu’il voulait avoir fait exister dans le cimetière de Rennes-le-Château, il fit encore mieux en détournant le compte-rendu d’une excursion d’une société savante locale dans ce village en juin 1905 (paru dans le bulletin de la Société d’Etudes Scientifique de l’Aude (SESA), tome XVII, année 1906) par l’ajout du relevé de sa stèle prétendument réalisé ce jour-là. L’excursion eut bien lieu, mais pourtant la stèle TELLE QUELLE n’a jamais réellement existé, alors comment fut-ce possible ? Le plus simplement du monde, grâce au désintéressement du signataire de la dite communication, Elie Tisseyre qui n’était certes pas sans connaître l’abbé Boudet qui avait ses propres entrées à la SESA puisque correspondant local, depuis 1888, de la Société des Arts et Sciences de Carcassonne, autre société savante très proche de la SESA... Et il était difficile de refuser quelque chose à l’éminent curé de Rennes-les-Bains à la réputation si bien établie, car si l’abbé Boudet a laissé un si grand souvenir dans le pays, et si la municipalité radicale et foncièrement anti-cléricale de sa paroisse a été jusqu’à lui ériger une plaque en marbre de remerciements toujours visible de nos jours, ce n’est certainement pas pour ses qualités de prêtre et encore moins pour celles d’écrivain, mais tout simplement parce qu’il fut un fameux guérisseur et rebouteux, un de ceux dont on prononce encore le nom avec respect dans nos campagnes trois générations après sa disparition.

Car il serait faux d’affirmer que le jeune Henri Boudet a toujours eu la vocation ecclésiastique, puisqu’il s’était destiné en premier lieu à des études de médecine, qu’il entreprit d’ailleurs brillamment. Il y rencontra même l’amour d’une belle qui hélas pour lui ne partageait en rien ses sentiments. Econduit, meurtri, le jeune Boudet quitta alors les bancs de la Faculté pour aller oublier son chagrin sur ceux du séminaire. Il lui en restera une connaissance certaine de la médecine et un diagnostic très sûr qui resta longtemps ancré dans bien des mémoires familiales. Sa renommée fut d’autant plus grande qu’à une époque où les soins n’étaient pas remboursés, il ne faisait rien payer.



Il n’est dès lors pas très compliqué de se rendre compte que cette communication de la SESA ne fut qu’une habile manipulation pour valider dans le cimetière de Rennes-le-Château la pseudo stèle mortuaire d’une certaine marquise de Blanquefort. La caution apparente de la SESA garantissait au vrai initiateur de cette mystification « l’historicité » d’une dalle pourtant fabriquée de toute pièce, et qui n’a pourtant jamais existé que sur le papier. Chacun le sait, la chose imprimée fait loi. Pour preuve, certains esprits peu éclairés refusent catégoriquement, même encore de nos jours, de la mettre en doute.

En tout cas, à l’automne 1906, la communication de la SESA est publiée – hasard ? – très exactement au moment même où se finit le domaine de Saunière. Jean Jourde a terminé la première partie de son travail et peut quitter N-D de Marceille. Il part en Espagne, à Figueras diriger les Filles de la Charité. Mais notez bien ce qui est dit pour cette époque dans son homélie funèbre :

« Il se retira à Figueras, d’où il continua à rayonner tant en France qu’en Espagne »

C’est assez dire que Jourde fait de fréquents séjours en France, et plus précisément dans la région des deux Rennes. Quoi de plus normal ? Il a un secret à gérer et quand besoin se fait sentir, il revient dans la région. On le voit aussi faire quelques visites à une certaine paroisse de Carcassonne, Saint-Vincent, où se vénère depuis des temps immémoriaux une Vierge à l’Enfant connue sous le vocable de Notre-Dame de la Parade. Les relations de Jourde avec cette paroisse sont attestées depuis 1884, date où des ex-voto communs contre l’épidémie de choléra furent conjointement mis à la Parade et à Marceille par le curé de Saint-Vincent l’abbé Dariez, que l’on retrouve bien évidemment comme « fournisseur » d’intentions de messes de Saunière lors de la restauration de son église. En 1904, l’abbé Dariez était remplacé par un autre prêtre qui n’était pas un inconnu pour Jourde et Boudet puisque venant de N-D du Cros prés de Caunes-Minervois, le chanoine Lapeyre. Ce fut l’abbé Dariez qui amena à la prêtrise Joseph Rescanières. Jourde le forma ensuite à être missionnaire diocésain. Voir par l’abbé Rivière, curé de Pépieux, Notre-Dame de la Parade, Eglise Saint-Vincent, Carcassonne, Bonnafous-Thomas imprimeur, Carcassonne 1910.

Et bien entendu on voit aussi Jean Jourde à N-D de Marceille à Limoux. Là aussi, tout s’explique : il prépare l’avenir. Pour ce faire, il a repéré un jeune prêtre méritant, ancien missionnaire diocésain comme lui, qu’il connaît depuis des années puisqu’il l’a en parti formé et souvent ensuite reçu à N-D de Marceille avant 1906. De 41 ans le cadet de Boudet, il sait qu’il est le candidat idéal à la succession du curé de Rennes-les-Bains lorsque ce dernier prendra sa retraite : il a pour nom Joseph-Marie-Camille Rescanières. Voir à son sujet la notice nécrologique de l’abbé Joseph Rescanières (1878-1915) dans La Semaine religieuse du diocèse de Carcassonne en date du 6 février 1915, où Jean Jourde est cité sous le nom de « Frère Jean ».



Photo réalisée par François Pous


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Les années passent et justement l’heure de la retraite sonne pour Henri Boudet. Après 42 années de sacerdoce ininterrompu dans la petite station thermale de la haute vallée de l’Aude, le 30 avril 1914, à l’âge de 77 ans, il choisit de se retirer dans la famille de son frère le notaire à Axat.
Comme par hasard, Jourde est de retour, relisez son homélie :

« Au début de la guerre, notre confrère quitta définitivement l’Espagne ».

C’est justement le moment où Rescanières, le nouveau curé de Rennes-les-Bains prend ses fonctions. Jourde l’a fait nommer à la cure de Rennes, et il est là pour l’installer. L’a-t-il par contre déjà mis au courant de qui l’attend dans quelque repli du sous-sol de sa paroisse ? C’est difficile à dire. Pour ma part, ayant étudié le parcours de Rescanières, je n’en suis pas sûr : je crois plutôt que Jourde a laissé passer un peu de temps pour voir comment son protégé assume sa charge. Il avait semblé avoir été épouvanté bien des années auparavant par la simple charge du vicariat de Montréal, son premier poste. Mais ce n’était très certainement qu’une manifestation d’humilité, qualité que l’on sait très prisée par Jourde. C’est la raison pour laquelle il reste temporairement dans la région, en intégrant pour quelque temps les missionnaires diocésains. Il aurait alors été de nouveau basé à N-D de Marceille, puisque après le départ des Lazaristes, Mgr de Beauséjour avait récupéré le lieu pour en faire la tête de pont de ses missionnaires diocésains.

Mais hélas pour ce plan parfaitement huilé et monté de si longue haleine, l’imprévisible se produisit avec la mort subite (et indiscutablement naturelle, ainsi bien entendu que celle de Boudet, malgré ce qu’en a voulu faire croire Gérard de Sède), le 1er février 1915 de Joseph Rescanières, âgé de seulement 37 ans ! l’abbé Boudet allait le rejoindre dans la tombe très exactement 6 semaines plus tard : il repose depuis à Axat (officiellement tout au moins, puisque sa dépouille aurait été déplacée il y a quelques années) avec son frère dans le caveau familial dont l’extraordinaire livre fermé sur la pierre tombale indique clairement d’outre tombe à l’initié le secret des 2 trésors du Razès.

Le 15 mars 1915, date du décès d’Henri Boudet, Jean Jourde se retrouvait donc le seul récipiendaire du trésor des deux Rennes. Sa présence devenait donc obligatoire et définitive dans la région. Il y avait encore tant à faire… Il décida d’intégrer en tant qu’aumônier le couvent des Filles de la Charité de Montolieu près de Carcassonne.

Le couvent de Montolieu tire son origine de la nuit des temps puisque fondé en l’an 800 par Charlemagne, grand bâtisseur de monastères qui en construisit huit dans l’Aude : Saint-Paul en 768, Saint-Hilaire en 778, Lagrasse en 779, Saint-Polycarpe en 780, Caunes en 791, Montolieu donc en 800, Alet en 813 et Cubières enfin en 817. Durant plus de plus de dix siècles et jusqu’à la Révolution, les Bénédictins, à qui Charlemagne avait concédé le lieu, occuperont cette abbaye. Il ne reste que peu de choses des œuvres architecturales datant de l’occupation bénédictine : quelques belles salles voûtées, dont le réfectoire et le cloître, et surtout le grand escalier datant de 1777 et construit sans pilier de soutien par l’architecte Paul Vidal de Carcassonne. Confisqué comme bien national à la Révolution, il sera ensuite racheté en 1826 par les Lazaristes qui y tinrent un florissant collège. L’ensemble conventuel sera ensuite cédé aux Filles de la Charité en 1869. Elles ne l’ont jamais quitté ensuite. Depuis 1986, le couvent de Montolieu est une des plus importantes maisons de soins et de retraite pour les sœurs de la famille vincentienne.

Basé donc à Montolieu, d’abord comme aumônier puis comme supérieur, il en sera le 6ème, en 1917 (et non en 1926 comme indiqué par erreur dans sa notice nécrologique), Jourde continuera en dernière sentinelle à gérer le trésor de Rennes. Prétextant quelques rhumatismes, il se rendra fréquemment à Rennes-les-Bains, station thermale réputée pour ses vertus en rhumatologie.

« Les rhumatismes dont il a plus ou moins souffert l’obligeant chaque année à aller demander aux eaux thermales un peu de soulagement, il fuyait les stations tapageuses et se contentait d’Ax-les-Thermes et même ensuite de Rennes-les-Bains près d’Alet, où il ne se rendait qu’à contre-cœur et pour le moins de temps possible. Au bout de dix à douze jours, il regagnait par la voie la plus directe sa chère solitude de Montolieu. »



Ces fréquents séjours (un ou deux par an dans les premières années) vont lui permettre sur place de terminer son entreprise de codage. Tout cela durera en fait jusqu’en 1928, date où sa véritable maladie, car ce ne sont certes pas quelques rhumatismes qui l’ont tué, le confinera définitivement aux limites du domaine de Montolieu. De ces années-là datent curieusement les toutes dernières pièces rapportées sur l’énigme qui nous passionne : ce sera par exemple dans les années 1920 la transformation du tombeau des Pontils - comme par hasard - en copie conforme de celui peint par Poussin sur sa célèbre deuxième version des Bergers d’Arcadie : certains messages avaient décidément besoin d’être précisés. La première mouture du tombeau des Pontils datait en effet de 1903, c’est à dire au plus fort de la crise des lois de séparation. On peut penser qu’elle fut alors réalisée dans l’urgence et qu’il y avait donc matière à la réviser pour y donner sa forme définitive. Entre temps les propriétaires du lieu avaient changé, et il a fallu le temps de les convaincre. Encore plus étrange, il y aura la découverte soi-disant inopinée de la dalle dite de Coumesourde par un érudit local, justement en 1928 : il était temps ! Il est à remarquer qu’après 1928, nous n’avons ensuite strictement plus rien comme apport de nouvel élément concernant cette affaire.

Entre-temps, il y aura eu l’écriture du Serpent Rouge, texte sibyllin en 13 strophes et véritable petit chef-d’œuvre d’hermétisme dont la visée nous échappe encore mais dont le contenu s’est depuis quelque temps singulièrement éclairci. Basé sur la décoration de l’église Saint-Sulpice de Paris, qu’il connaissait parfaitement pour l’avoir fréquentée pendant 6 ans, Jourde nous convie à l’extrapoler sur la région du Razès en une sorte de damiers à tiroirs. Il égrène ainsi parfaitement au gré de son périple blanc ou noir le parfait historique et la complète localisation des deux caches du trésor de Rennes, N-D de Marseille et Rennes-les-Bains, n’omettant pas au passage ses devanciers, encensant certains pour mieux en vilipender d’autres…

Après le décès de Saunière, il en profitera même pour pousser l’excursion jusqu’à Rennes-le-Château : il pouvait ainsi tranquillement apprécier son œuvre. Hélas le luxe ostentatoire de la villa ranimera sa colère et le nom rajouté sur la tour le désolera. Inutile de chercher plus loin la compréhension des premiers mots de la 11ème strophe du Serpent Rouge : « Maudissant les profanateurs dans leurs cendres … » Il faut se souvenir que Saunière profana d’abord, sous son église, la crypte des anciens seigneurs de son village, puis certaines tombes de son cimetière pour on ne sait quelles recherches. Mais Jourde n’était pas rancunier, et il savait qu’il avait jeté là les bases d’une fabuleuse épopée. C’est sûrement à cette période, dans les années 1920, qu’il signera lui même les quelques ajouts peints sur certaines stations du Chemin de Croix et sur le bas relief de l’autel de la petite église du village de RLC. Il ne pouvait s’empêcher de préciser son message, dernier clin d’œil au pèlerin qu’il espérait tant. Il est amusant de constater que certains chercheurs peu inspirés s’entêtent toujours à vouloir accuser Henri Buthion, qui racheta le domaine à Noël Corbu, d’avoir repeint certains détails, ce qu’il ne fit bien entendu jamais, alors qu’ils n’ont pas été capables de déceler les ajouts véritablement greffés sur ce Chemin de Croix. Mais encore pour ce faire faut-il connaître ailleurs un original (et donc non retouché) de la même série de chez Giscard…

La maladie hélas le crucifiera lentement mais sûrement à partir de 1928, le confinant définitivement aux limites du luxuriant domaine de Montolieu. Mais sa tâche semble pleinement accomplie et il semblerait que Jourde ait été alors l’objet de l’attention discrète de bien de gens d’Eglise : ainsi le nouvel évêque de Carcassonne, Mgr Lacoste, fait le déplacement à Montolieu le 15 mars 1928 pour longuement s’entretenir en privé avec lui. Officiellement, lorsqu’on consulte l’historique du couvent, il était venu célébrer la fête de Sainte Louise de Marillac (1591-1660) qui, après avoir été une proche de Saint François de Salles (1567-1622), se mit au service de Saint Vincent de Paul (1581-1660) avec qui elle fonda les Filles de la Charité en 1633. Mais on peut difficilement se satisfaire d’un tel prétexte puisque il est d’abord assez peu dans les habitudes du clergé séculier (celui qui vit dans le siècle : curés, chanoines, évêques, cardinaux etc.) de se mêler des commémorations du clergé régulier (celui qui est astreint à une règle, soit dans un couvent, un monastère ou une abbaye, soit dans une Congrégation ou autre), et de plus il paraît extraordinaire que Mgr Lacoste soit venu célébrer en 1928 la fête d’une sainte qui ne l’était alors pas encore puisqu’elle ne sera canonisée que 6 ans plus tard le 11 mars 1934 par Sa Sainteté Pie XI (la cause en béatification de Louise de Marillac fut introduite sous Léon XIII le 18 juin 1896, et elle fut béatifiée par Benoît XV le 9 mai 1920).









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Mais tout le monde semble dès lors se soucier du Père Jean Jourde : ainsi on décide, eu égard à son état de santé, de lui alléger sa charge en nommant à ses côtés un collaborateur dévoué, le R.P. Eugène Vidal (1863-1935) qui bientôt le remplacera au poste de Supérieur. Cette décision du Supérieur Général de la Congrégation des Prêtres de la Mission (voir sa notice nécrologique) prouve que les plus hautes instances de la Famille Vincentienne se sont, à partir de 1928, souciées de Jean Jourde. Elle est d’autant plus étonnante qu’elle était en fait normalement du ressort du Provincial de région, et que ce type de décision dans un tel contexte est rarissime puisque la tradition ecclésiastique impose de laisser à Dieu la décision ultime de rappeler à lui son serviteur, signifiant ainsi la fin de son mandat. Nous en avons eu une parfaite démonstration avec la fin du pontificat de Jean-Paul II, qui n’a jamais, malgré la maladie, démissionné. Miné par une terrible maladie, Jean Jourde succombera le 17 mai 1930, à l’âge de 78 ans. Ironie du sort, le garde champêtre envoyé par le maire de Montolieu, Pierre Artigue, pour constater le décès, répondait au nom de Romain… Gasc !

Il n’était, bien entendu, pas le premier Supérieur de la Mission à passer de vie à trépas à Montolieu. On savait donc ce qui allait se passer : humbles funérailles dès le lendemain à la première heure, puis inhumation immédiate dans le petit cimetière des Filles de la Charité au fonds du jardin. La création d’un cimetière dans le domaine avait été exceptionnellement acceptée par la Préfecture de l’Aude en novembre 1871.Son extension avait été bénite prés de quarante ans plus tard par Mgr de Beauséjour, évêque de Carcassonne, alors qu’il passait plusieurs semaines de convalescence au couvent de Montolieu.

Les Enfants de St Vincent sont connus pour n’avoir jamais pratiqué le culte de la personnalité. Ainsi bien des prédécesseurs prestigieux de Jourde à Montolieu avaient été amenés en terre sans tambour ni trompette : il en est ainsi en 1880 du premier Supérieur, M. Gabriel Perboyre , cousin du bienheureux que nous retrouvons statufié dans N-D de Marceille (Saint Jean-Gabriel Perboyre, 1802-1840, Lazariste béatifié par le pape Léon XIII en 1889, et canonisé le 2 juin 1996 à Rome par le pape Jean-Paul II), et qui, suite à son martyre en Chine, est devenu l’orgueil des Lazaristes ; il en est ainsi également en 1890, d’Antoine Nicolle, fondateur alors qu’il était Supérieur de N-D de Valfleury de l’Archiconfrérie, puis des sœurs de la Sainte Agonie dont les membres se comptaient dans le monde à plus d’un million au début des années 1900 (A. Berjat, Notre-Dame de Valfleury, op. cité page 46).

Mais l’impensable va se produire avec le décès de Jean Jourde : contre toute attente et malgré la tradition, il va être ordonné de lui organiser des funérailles quasi nationales. C’est ainsi que l’on va différer de plusieurs jours la date de son enterrement (le 17 mai était un samedi, le couvent ayant en son enceinte sa propre église, l’inhumation aurait du avoir lieu dès le lendemain. Elle fut repoussée au mardi suivant). Le motif invoqué étant celui « de donner le temps d’arriver à ceux et celles qui, l’ayant bien connu, tinrent à lui rendre les derniers devoirs ».

Car du beau monde ecclésiastique allait bientôt se presser dans l’église conventuelle des Filles de la Charité de Montolieu le jour venu : la fine fleur de la Famille Vincentienne avait fait le déplacement : les R.P. Sackebant (Visiteur supérieur provincial), Basile, Calmet (né en 1875, il fut le supérieur des Lazaristes de N-D de Marceille, revenus dans le sanctuaire depuis 1921, de 1924 à 1936. Il connaissait fort bien Jourde pour avoir été sous ses ordres dans ce même lieu en 1902 et 1903), Moulin. Ils accompagnaient la Supérieure Provinciale et quelques autres responsables des Filles de la Charité. L’Evêché de Carcassonne n’était pas en reste et avait envoyé plusieurs représentants et non des moindres … Sans préjuger des motivations de ceux qui s’étaient déplacés, l’hommage rendu pouvait paraître disproportionné eu égard au parcours officiel bien terne de celui que tous venaient accompagner à sa dernière demeure. Mais un autre élément ne peut que nourrir notre réflexion, c’est la réfection en un temps record, et en à peine quelques jours, de l’église du couvent pour pouvoir accueillir magnifiquement les funérailles de Jourde (les travaux avaient débuté dès son entrée en agonie). Car même si certains travaux avaient été prévus pour le Centenaire des apparitions de la Vierge à une novice des Filles de la Charité rue du Bac à Paris, il est clair que l’église fut entièrement refaite pour la cérémonie funèbre de Jourde, eu égard aussi bien entendu au gratin ecclésiastique qui était attendu :

« Ce fut une imposante cérémonie, dans cette magnifique chapelle de la Communauté nouvellement restaurée avec un goût très sûr, à l’occasion du Centenaire, toute resplendissante de ses peintures délicates, avec ses nouvelles fenêtres en ogive et ses claires verrières, ses bancs vernis, ses statues remises à neuf. Le cher défunt eût été si heureux de contempler toutes ces beautés, lui qui les avait désirées ; et il ne les a pas vues ! »



S’il n’avait pu les voir, c’est que les travaux n’étaient pas terminés du temps de son vivant. Il fallait donc que Jean Jourde ait tout à coup pris une importance sans précédent dans sa Congrégation pour avoir droit, même à titre posthume, à autant de sollicitude.

Une de fois de plus, pour comprendre le pourquoi de l’hommage solennel rendu à Jean Jourde, dans cette énigme où le temps s’est plié à la volonté des hommes et où la connaissance surgit de loin, il faut savoir retourner en arrière et retrouver le savoir occulte transmis depuis près de trois siècles par tous ces gens d’Eglise qui n’ont eu de cesse de baliser le chemin de la découverte pour les générations futures. Tout nouveau chercheur dans l’affaire de Rennes est en effet immédiatement interloqué par la complexité et le nombre des codages mis en place depuis des siècles autours de cette énigme : il s’interroge alors à juste titre sur le pourquoi d’un tel rideau de fumée bien trop disproportionné pour une simple affaire de trésor. Et l’on ne peut alors que se ranger aux arguments du bon sens : un dépôt trésoraire au sens matériel du terme, quelque soit son importance, ne nécessitait certes pas, même sur la durée, autant de complications dans la mise en forme de sa supposée divulgation, même si réservée à une élite ecclésiastique…

C’est donc que derrière le trésor monétaire se cachait autre chose ! Ainsi la problématique de ceux qui savaient devenait toute autre, et l’on peut alors facilement comprendre le besoin de transmettre qu’il ont tous ressenti pour que rien de ne perde.

Mais cette volonté de divulguer depuis le 17ème siècle, même de façon cryptée, impose à notre compréhension que la face cachée du trésor des deux Rennes, pour une raison dont nous n’avons pas confirmation encore, mais très certainement due à l’exiguïté de l’accès découvert en 1645 par le berger Paris, ne pouvait être extraite de sa cache initiale : il fallait donc à la fois la protéger et la divulguer. Les tenants de ce secret depuis Nicolas Pavillon ayant tous été des hommes d’Eglise, on peut donc en conclure qu’ils se sont trouvés devant un secret d’Eglise …Dès lors les choses se clarifient et on s’explique le pourquoi des Bergers d’Arcadie de Poussin et surtout de son sous-titre Et in arcadia ego pour peu que l’on connaisse un tant soit peu le latin ecclésiastique ; on comprend que Pavillon le janséniste, en proie aux foudres royales et vaticanes, n’ait pas voulu faire ce cadeau à sa hiérarchie, on comprend à présent le pourquoi de la nouvelle décoration pensée et réalisée par le chanoine Gasc dans N-D de Marceille dans les années 1860 : par certains documents du 17ème siècle trouvés dans le dépôt sous son sanctuaire, il savait exactement ce qu’il allait trouver dans la campagne de Rennes-les-Bains. Il a donc tout écrit aux murs de son église.

On ne s’étonnera donc pas de l’utilisation si pertinente de Saint Augustin comme vecteur d’une révélation dont il fut en fait le témoin oculaire, à savoir le pillage de Rome par les hordes d’Alaric le 24 août 410, et qui permirent au roi wisigoth de s’emparer, entre autres, de certaines trophées provenant du Temple de Salomon et ramenés trois siècles et demi plus tôt par l’empereur Titus lors de la prise de Jérusalem. Ce vénérable saint Augustin est, à juste titre, considéré comme un des Pères de l'Église. Né à Thargaste, en Numidie qui était une province romaine d'Afrique, d'un père païen et d'une mère chrétienne (elle deviendra Sainte Monique), il mena d'abord une vie de plaisirs. Il professa ensuite la rhétorique à Thargaste, à Carthage puis à Milan. C'est dans cette ville qu'il se convertit au christianisme et fut baptisé en 387 par Saint Ambroise. Il repartit alors en Afrique et devint évêque d'Hippone où il composa de très nombreux traités contre les principales hérésies, et ce jusqu'à sa mort en 430. Il était connu pour son éloquence et sa grande profondeur d'esprit. Ses deux œuvres maîtresses sont ses Confessions où il raconte sa conversion, et la Cité de Dieu, où il réfute les objections des païens qui considéraient la chute de Rome comme une punition des dieux. Et là se situe le fait essentiel de la biographie de Saint Augustin : il assista au pillage de Rome par Alaric ce qui constitua pour lui un réel traumatisme. Il n'a pas manqué d'historiens depuis pour rappeler que le butin pris aux Romains fut si important que le pillage dura six jours et six nuits !



La cache de Rennes n’ayant ensuite été découverte qu’en juin 1885 par Boudet, Vannier et Jourde, on voit mal, dans ces années troublées par les lois de séparations de L’Eglise et de l’Etat, la divulgation d’un secret engageant justement l’Eglise. De crainte que tout ne soit détruit, on préféra donc à nouveau attendre. Mais la nécessité d’un nouveau codage se faisait donc sentir : on ne savait ce qu’il allait advenir et il fallait que rien ne se perde. Ainsi s’expliquent d’abord le livre de Boudet puis l’église de Saunière puis plus tard son domaine et enfin le dernier travail de Jourde (parchemins, dalles etc.).

Mais je reste convaincu que pendant toutes ces années s’opposait en fait à la révélation de ce secret un obstacle majeur : l’impossibilité matérielle de le soustraire à sa cachette. En effet tout nous indique que le berger Paris ne put s’introduire dans la cache de Rennes que par une faille naturelle trop étroite et dangereuse, peut-être creusée au fil des siècles, peut être existante quoique inconnue depuis toujours, qui n’a jamais été l’entrée principale du dépôt obturée définitivement lors de sa constitution, fort probablement à la fin du Moyen Age. Ainsi s’explique la présence d’une trentaine de squelettes : on n’a voulu laisser à l’époque aucun témoin.

N’ayant donc aucune possibilité technique de transférer ailleurs la partie spirituelle du trésor, tous ceux qui savaient depuis le 17ème siècle se sont tout simplement retrouvés obliger de gérer cette connaissance au mieux de leurs intérêts, ce qui, faute de mieux, a entraîné, pour que rien ne se perde, leurs codages successifs.

Le 20 mai 1930, Jean Jourde était inhumé dans le petit cimetière des Filles de la Charité, au fond du superbe parc de l’ancienne abbaye Saint-Jean de Valsiger à Montolieu dans l’Aude. Si les chevaliers Templiers nous ont laissé sur leur sceau la vision de les voir voyager, par vœu de pauvreté, à deux sur le même cheval, les Lazaristes, suivant l’humilité qui sied à leur Ordre, ont pour tradition d’ensevelir leurs chers disparus à deux dans la même sépulture : Jourde fut donc enseveli dans la même tombe que M. Gardat, ancien aumônier du lieu. Ceux qui jetèrent alors sur son cercueil les dernières pelletées de terre étaient loin de se douter qu’ils mettaient un point final définitif à l’une des plus extraordinaires énigmes de tous les temps.

Quelques dizaines années plus tard (la coutume semble être d’attendre 60 ans), et pour libérer quelque espace suivant la règle du lieu, la dépouille de Jean Jourde était exhumée pour être confiée anonymement au reposoir central du petit cimetière. Sa pierre tombale, car il avait quand même eu ce privilège, était à grand peine relevée plus loin, pour être entassée avec quelques autres à l’extérieur du mur opposé du cimetière. C’est là que je devais la retrouver au tout début avril 2006. Il n’y a donc à présent plus aucune trace visible du passage du Père Jean Jourde, et il n’est même plus possible de se recueillir sur sa tombe.

Le voyageur qui vient de Carcassonne et qui rentre dans Montolieu trouvera sur sa droite, dès l’entrée du bourg, les bâtiments imposants du couvent et de l’église des Filles de la Charité. Il passera devant l’entrée principale, et pourra apercevoir ensuite par dessus le mur d’enceinte le haut d’une maison bourgeoise séparée du reste des bâtiments conventuels ; c’est à son premier étage qu’est décédé Jean Jourde. S’il tourne ensuite à droite en suivant scrupuleusement le mur de clôture, il pourra bientôt avoir une vue dégagée sur les bâtiments et les jardins du couvent qui, s’ils en ont toujours l’aspect imposant, n’ont plus le lustre d’antan. A l’image de la Religion, le domaine inexorablement s’étiole… Le mur d’enceinte le mènera enfin face au cimetière, blotti à l’autre bout de la propriété au pied d’une charmante petite colline boisée que l’urbanisation menace : un havre de paix presque anachronique où de simples tombes de terre tirées au cordeau et surplombées de croix uniformes ne sont pas sans rappeler quelque cimetière militaire. Au pied de chaque sépulture : un rosier entretenu, mais pour combien de temps encore ? Sur chaque croix, un nom avec les dates d’une vie consacrée au Seigneur.

Jean Jourde n’a même plus cet honneur.




Nous remercions notre Ami Franck pour ce brillant Dossier.
Vous pouvez < retrouver l'entretien > qu'il nous a accordé voici 2 mois ;
Une bonne occasion de mieux connaître ce personnage.


         











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