Rubrique

Pilat et liens

Juillet 2017









Par
Patrick Berlier

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QUAND LES PÈLERINS DE COMPOSTELLE

TRAVERSAIENT LE PILAT

 

J'ai publié en 2002 aux éditions Actes Graphiques un livre intitulé Avec les pèlerins de Compostelle, en Lyonnais, Pilat et Velay. Quinze ans ont passé depuis sa parution. Il est temps de faire le point et de reprendre un état des principaux lieux, avec une attention particulière sur ceux pour lesquels il est possible d'apporter quelques éclairages nouveaux. Et comme le sujet est particulièrement vaste, j'ai fait le choix de limiter l'inventaire aux sites religieux : chapelles, églises ou monastères. Réservons les sites mégalithiques ou les pierres mystérieuses, qui étaient également visités par les pèlerins, peut-être pour une autre fois. Nos lecteurs qui seraient désireux d'approfondir ce dossier de quelques pages, forcément partiel et résumé par rapport à un livre de 150 pages, pourront se référer à cet ouvrage. Il est toujours disponible chez tous les bons libraires, lesquels se feront un plaisir de se le procurer chez l'éditeur s'ils ne l'ont pas en stock. On peut aussi le commander en ligne sur Amazon : https://www.amazon.fr/p%C3%A8lerins-Compostelle-Lyonnais-Pilat-Velay/dp/2910868699

 

 

Livre de Patrick Berlier

 

LES ORIGINES DU PÈLERINAGE

Selon la légende, véhiculée par les récits médiévaux, après la crucifixion de Jésus l'apôtre Jacques le Majeur tenta d'évangéliser l'Hispanie, mais ne parvint à convaincre que quelques personnes qui devinrent ses disciples, et avec qui il revint en Palestine. Mal lui en prit, car il arriva au moment où le roi Hérode Agrippa avait décidé de tuer quelques chrétiens. Jacques fut arrêté, jugé à la hâte, condamné à mort et décapité. Ces faits-là sont rapportés par les Actes des Apôtres. La suite relève de la pure légende. Les disciples furent contraints de s'embarquer, avec le corps de Jacques, dans un navire sans gouvernail. Après une longue navigation hasardeuse, l'embarcation toucha Iria Flavia sur les côtes de Galice, à la pointe nord-ouest de l'Espagne. Les disciples déposèrent la dépouille de Jacques sur une grande pierre, laquelle se mit à fondre comme de la cire pour absorber le corps de l'apôtre et lui servir de tombeau. Diverses tribulations attendaient encore les disciples avant qu'ils ne pussent trouver des bœufs pour transporter la pierre, et un terrain pour l'y déposer.

Des siècles plus tard, alors que l'Espagne débarrassée des Sarrasins retrouvait sa souveraineté, le tombeau de saint Jacques fut découvert grâce à des étoiles qui le soir venu se mettaient à danser au-dessus du champ où il se trouvait. Ce champ des étoiles, campus stellae en latin, devint Compostelle, selon l'une des étymologies de ce nom. D'où le nom aussi de « chemin des étoiles » donné au pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, qui  a été initié au Xe siècle par Gothescalc, évêque du Puy-en-Velay. Il fut le premier à se rendre sur la tombe de l'apôtre saint Jacques.

 

Saint Jacques le Majeur

(Cathédrale Notre-Dame du Puy-en-Velay)

 

Dans les siècles qui ont suivi le voyage de l'évêque du Velay, des milliers de pèlerins se sont élancés chaque année en direction de Saint-Jacques-de-Compostelle, qui devint l'un des trois grands pèlerinages de la chrétienté, avec Rome et Jérusalem. Compostelle ne marquait d'ailleurs pas la fin du voyage, puisque la plupart des pèlerins poursuivaient jusqu'au Cap Finistère, à la pointe occidentale de l'Espagne, qui marquait aussi selon les croyances de l'époque la fin de la terre. En allant ainsi au bout du monde, les pèlerins allaient avant tout au bout d'eux-mêmes, et leur pérégrination valait toutes les psychanalyses modernes. D'autre part, au fil des jours ils devaient faire leur profit des images fournies par les églises ou les chapelles, sans négliger les sites mégalithiques ou mystérieux, et cet ensemble d'indices formait un puzzle dont les pièces se mettaient en place lentement, les unes après les autres, pour délivrer une Connaissance spirituelle, mystique et ineffable. En un mot c'est une transfiguration qui les attendait en chemin.

Il y avait en France quatre points de départ du pèlerinage : le Puy-en-Velay bien sûr, mais aussi Tours, Vézelay et Arles. Ces quatre chemins se rejoignaient en un seul une fois les Pyrénées franchies, lequel faisait alors route plein ouest, la direction où chaque soir le soleil disparaît, ce qui en fait aussi la direction de la mort. Mort toute symbolique, suivie d'une renaissance matérialisée par le voyage de retour, car il fallait bien revenir. Pour prendre le départ du Puy, les pèlerins venant de la vallée du Rhône, de Lyon, de la Bresse, ou de plus loin encore comme la Suisse ou le sud de l'Allemagne, suivaient un faisceau de chemins dont l'actuel GR 65, de Genève au Puy conserve en partie le souvenir. Ces cheminements franchissaient le Pilat, et aujourd'hui encore le GR 65 le traverse entre Chavanay et le Tracol. Cet avant-goût de la quête constituait un pèlerinage à lui tout seul.

 

Une fleur sur le chemin des étoiles pilatois : Chavanay

 

LES ITINÉRAIRES PILATOIS

Il convient de parler « des » itinéraires, d'abord parce qu'il n'y a jamais eu qu'un seul sentier, mais des faisceaux de sentiers, ensuite parce que selon l'origine des pèlerins la traversée du Pilat se faisait selon plusieurs axes possibles. Ceux qui venaient du nord ne prenaient pas le même chemin que ceux qui venaient de l'est ou du sud. Les pèlerins venant de Lyon traversaient les Monts du Lyonnais par la vieille route romaine qui suivait au plus près l'itinéraire de l'aqueduc romain du Gier. Brignais, Taluyers, la Roussillière, rythmaient les étapes. C'était l'itinéraire principal, le plus fréquenté.

Pour les pèlerins originaires des régions à l'est du Pilat, il leur fallait d'abord traverser le Rhône. Il n'y avait qu'un seul pont, à Vienne, et des bacs à traille en divers endroits. Ceux qui venaient de régions plus au sud traversaient le Rhône à Serrières et franchissaient d'abord les collines du nord du Vivarais avant d'aborder le Pilat par le Pont de la Pierre. Tous ces itinéraires se réunissaient alors en un seul chemin passant par Saint-Julien-Molin-Molette, Bourg-Argental, Saint-Sauveur-en-Rue et franchissant le Tracol. Il se dirigeait alors sur Riotord et le Velay, avant de se séparer à nouveau en plusieurs voies possibles.

 

Carte des principaux itinéraires pilatois

 

Parmi les pèlerins venus de Lyon, certains choisissaient aussi la facilité offerte par la grande route Rive-de-Gier – Saint-Chamond – abbaye de Valbenoîte – Firminy, ensuite direction le Puy. Ils empruntaient en réalité une vieille voie romaine, qui allait de Lyon au Puy. Elle ne passait pas en bordure du Gier, mais restait prudemment sur les coteaux côté nord, et ne descendait dans la vallée que pour franchir le seuil de Terrenoire. Lorsque la ville de Saint-Étienne, fondée vers l'an 1200, commença à prendre une certaine importance, la route du Puy se détourna pour la traverser, et Saint-Étienne capta à son profit le passage des pèlerins. Diverses traces existent encore de leur passage, depuis la Grande rue Saint-Jacques (aujourd'hui rue des Martyrs de Vingré) jusqu'à la chapelle Saint-Jacques accolée à la Grand-Église, sans oublier les innombrables coquilles ornant les façades des maisons anciennes.

 

CHÂTEAUNEUF ET SES CHAPELLES

Sur la route de Lyon, au débouché dans la vallée du Gier, tout près du confluent du Gier et du Bozançon, et au bord de ce ruisseau, s'élevait une chapelle toute simple. Sa construction date probablement de l’époque où saint Clair et ses moines du monastère de Grigny évangélisèrent la vallée du Gier, vers 640. Saccagée lors du passage des Sarrasins en 731, elle fut relevée par les moines de l'abbaye de Savigny. Au XIIIe siècle la chapelle fut placée sous l’autorité de tuteurs laïcs puissants, les Roussillon, qui venaient d'édifier le manoir voisin de Châteauneuf. Ceux-ci la reconstruisirent en style gothique. La chapelle mesurait alors 6 m sur 8 m, avec une chapelle latérale de 3 m sur 4 m, à droite, utilisée comme sacristie. En 1443 elle fut donnée à l’Église de Lyon, qui la posséda jusqu’à la Révolution. Puis, abandonnée par tous, la chapelle tomba en morceaux. Ses malheurs vinrent surtout du fait que pour faire passer les routes très au-dessus du Bozançon, on construisit successivement deux ponts de part et d'autre de la chapelle et à quelques mètres d'elle. Le premier au nord la dominait de 14 m, le second au sud de 9 m. Les ruines de la chapelle se trouvèrent ainsi, de fait, au fond d'un trou traversé par le ruisseau. En 1903, pour éviter l'accès aux ruines qui devenaient dangereuses, ce trou fut comblé par un remblai, et si le ruisseau passe toujours sous les ponts, les restes de la chapelle ont disparu sous le talus. Il n'en reste que le souvenir, et une photo des ruines, la seule qui semble avoir été prise. Suite au découpage administratif post-révolutionnaire, aujourd'hui le site se trouve sur la commune de Saint-Maurice-sur-Dargoire, et dans le département du Rhône.

 

Ruines de la chapelle vers 1900

 

À qui était dédiée cette chapelle ? Pour tout le monde, elle était placée sous le vocable de sainte Madeleine. Lorsqu'elle disparut, son nom resta et fut donné au quartier. Mais sainte Madeleine fut-elle vraiment sa patronne dès l'origine ? Noël Gardon fait remarquer, à juste titre, que les chapelles dédiées à la Madeleine sont toujours des chapelles perchées, et jamais des chapelles en fond de vallée. La raison en est simple : sous ce vocable ont été christianisés d'anciens lieux de prière gaulois placés en des sites élevés. Dans la langue celtique on les nommait Sen mad land (vieille terre de prière), et l'on comprend que, pour conserver à-peu-près la phonétique de ce nom, de tels lieux aient été consacrés à sainte Madeleine.

 

Châteauneuf – vue générale, chapelle et ruines du château

(Carte postale ancienne)

 

Le plus curieux est qu'à 500 m de cette chapelle il en existe une seconde, perchée celle-là : c'est la chapelle de Châteauneuf, dédiée à saint Christophe. La chapelle actuelle a remplacé la chapelle primitive du château, qui était à-peu-près au même endroit. Pour Noël Gardon, les vocables des deux chapelles originelles ont été échangés par les Roussillon pour déplacer dans la vallée les festivités liées au culte de sainte Madeleine. Ainsi c'est bien la chapelle de la vallée qui aurait été primitivement consacrée à saint Christophe, et la chapelle perchée à sainte Madeleine. On en trouve d'ailleurs une confirmation par un vitrail dans cette chapelle de Châteauneuf, représentant saint Christophe portant l'Enfant Jésus sur ses épaules pour lui faire franchir une rivière encaissée entre deux rives rocheuses. Or le paysage d'arrière-plan est bien reconnaissable : c'est celui de la colline de Châteauneuf, visible par l'échancrure. La conclusion est que saint Christophe franchit en réalité le Bozançon, au niveau de la chapelle de la vallée, laquelle lui était donc bien dédiée.

 

Vitrail de la chapelle de Châteauneuf représentant saint Christophe
On reconnaît en arrière-plan le même paysage que sur la vue précédente

 

Que cette chapelle ait été consacrée à saint Christophe, patron des passeurs, rien de plus logique. Juste au-dessus s’élevait une hostellerie, simple maison forte qui d'ailleurs existe toujours, près de l'échangeur autoroutier, malgré ses transformations au cours des siècles. Il n’y avait alors pas de ponts. Pour accéder à Rive-de-Gier par Combeplaine il fallait commencer par franchir le Bozançon, et pour monter vers le Pilat il fallait franchir le Gier. L'hostellerie proposait aussi un service de passeurs pour aider les voyageurs dans cette tâche, souvent difficile en période de crues.

Châteauneuf constituait donc le premier degré à franchir par les pèlerins sur la route du Pilat. Aujourd'hui Châteauneuf est une commune constituée de plusieurs hameaux ; il y a le vieux village au pied de la chapelle, le village neuf autour de la mairie, dans la vallée du Couzon, et d'autres hameaux disséminés sur les collines entre les vallées. Si on parle de château neuf, c'est que ce castel a dû remplacer un château vieux. Une légende voit ce château vieux construit par un mystérieux seigneur étranger, fuyant sa terre natale pour expier un crime. L'histoire merveilleuse est à rapprocher de celle d'Henri de Léon, sénéchal de Bretagne, qui fuyant son Armorique natale aurait trouvé refuge en nos contrées pour devenir le premier comte de Forez. Noël Gardon explique qu'il retourna son patronyme Léon pour en faire Noël. Or Noël fait référence à la fête du même nom, la Nativité du Christ, laquelle était à l'origine une fête païenne célébrant le nouveau soleil, ce qui s'écrit en latin orsolis, lequel serait devenu Roussillon. Les deux légendes se décalquent, s'interpénètrent et se complètent, tout en se mêlant à celle de la perdrix qui fut sacrée reine du Pilat. Il n'est dès lors plus étonnant de voir se tisser des liens ténus entre Bretagne et Pilat.

La chapelle de Châteauneuf conservait une statue en bois représentant sainte Anne avec la Vierge Marie et l'Enfant Jésus. Longtemps exposée à la mairie du village, cette œuvre d'art est aujourd'hui déposée en lieu sûr. Selon la tradition, sainte Anne serait représentée sous les traits de Béatrix de Roussillon, la fondatrice de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez. Mais il est plus probable que cette statue soit du XVIe siècle (selon l'avis de la DRAC), comme les autres statues en bois des chapelles de Châteauneuf et Jurieu.

 

Statue de sainte Anne

 

SUR L'ANCIENNE PAROISSE DE PAVEZIN

L'autre pôle religieux sur la route du pèlerinage est en effet la vieille chapelle Sainte-Brigitte du hameau de Jurieu, sur un replat dominant la vallée du Couzon. C'est un édifice rural du début du XIIIe siècle, en style roman du pays, avec un clocher carré et massif à baies géminées, et un auvent en bois protégeant la porte d'entrée. Elle est de plan rectangulaire, avec deux chapelles latérales, celle de droite de style gothique supporte le clocher. Construite plus de soixante ans avant la fondation de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez, cette chapelle était alors une succursale de la paroisse de Pavezin. Le cimetière qui l'entourait témoigne que le hameau de Giureu devenu Jurieu devait être le centre religieux d'une population conséquente mais éloignée de la paroisse mère de Pavezin. Ce lieu d'inhumation pourrait peut-être expliquer l'origine de l'appellation « chapelle des fous » donnée par les anciens à la chapelle de Jurieu. En effet en vieux français « fou » se disait « fol », mais le mot « fou » existait aussi et signifiait « feu » dans le sens de « décédé ». Dans cette hypothèse, la chapelle des fous serait donc tout simplement la chapelle des morts. Mais naturellement, une tradition légendaire se charge d'expliquer que les malades mentaux venaient se faire désenvoûter à la chapelle de Jurieu. On peut y voir en particulier une statue naïve de saint Étienne, en bois polychrome, avec une couronne de pierres sur la tête. Il est vrai qu'il présente un air béat et pour tout dire un peu benêt. Une statue bien semblable ornait aussi la chapelle de Châteauneuf.

 

Chapelle de Jurieu et statue de saint Étienne

 

La chapelle de Jurieu est donc consacrée à sainte Brigitte, non pas la reine de Suède qui n'était pas encore née lors de sa construction, mais plutôt l'abbesse fondatrice, au Ve siècle, du monastère de Kildare en Irlande. Cela dit, les deux saintes sont tellement semblables dans leurs représentations, que l'on se demande si la Suédoise n'est pas l'avatar de l'Irlandaise, tout comme l'Irlandaise est elle-même la christianisation de la déesse celte Brigit, la Minerve gauloise. On trouve dans la chapelle pas moins de quatre représentations de sainte Brigitte : deux statues et deux tableaux. La statue la plus ancienne est en bois polychrome, elle se trouve dans l'abside à gauche du maître-autel. On déplore son piteux état et ses mains coupées. L'autre statue est dans la chapelle latérale de droite ; elle paraît être en plâtre, et sûrement plus récente. Sainte Brigitte porte dans la main gauche la maquette d'une église, rappelant sa fondation. Le tableau principal est derrière le maître autel ; il est hélas trop abîmé pour laisser voir quoi que ce soit. Le second tableau est également placé dans la chapelle latérale. Il est sans doute plus récent. Il représente la sainte abbesse, tenant un livre, avec le clocher d'une église en arrière-plan. Le monastère de Kildare fondé par sainte Brigitte était à l'origine un sanctuaire druidique, où vivaient des femmes semblables aux vestales romaines.

 

Trois représentations de sainte Brigitte dans la chapelle de Jurieu

Statue en bois polychrome – statue en plâtre – tableau

 

Au terme de leur première étape pilatoise, les pèlerins arrivaient sur le site de Sainte-Croix-en-Jarez. Les premiers d'entre eux passèrent sans doute par là avant même que la chartreuse ne fût fondée. À ce carrefour de voies antiques s'élevait alors une forteresse, un « caravansérail » selon le mot de Georges Pétillon. Les Chartreux conservèrent cet esprit d'hospitalité. La chapelle du château devint, dans un premier temps, l'église conventuelle de la chartreuse. Puis les Chartreux construisirent leur propre église, à côté, c'est le bâtiment où aujourd'hui on peut voir les peintures murales du XIVe siècle. La chapelle primitive, la « chapelle antique » comme la nommait Thibaud de Vassalieu, servit de sacristie. Elle était encore visible sur cette lithographie publiée en 1842, montrant ce coin du petit cloître tel qu'il était avant la l'édification du nouveau clocher, construit cette année-là.

 

En haut : la célèbre lithographie publiée en 1842
En bas : le même endroit aujourd'hui

 

Au matin du deuxième jour, les pèlerins empruntaient la vieille voie romaine montant au village de Pavezin, puis au col du même nom. On ne sait pas très bien à quoi pouvait ressembler Pavezin au Moyen-Âge. L'église actuelle date du XVIIe siècle pour ses parties les plus anciennes, mais on sait qu'elle a remplacé une église primitive qui existait déjà au XIe siècle. La paroisse est depuis toujours consacrée à saint Clair, l'évangélisateur de la vallée du Gier. Au col, les pèlerins tournaient à droite pour rejoindre par le château de Bélize l'autre voie romaine, celle passant par la Croix de Montvieux. Cette route les emmenait directement à Pélussin.

 

DANS LE PÉLUSSINOIS

Dans cette bourgade, le principal objet de culte était la chapelle souterraine Notre-Dame de Soubs-Terre, avec sa statue miraculeuse de la Vierge noire. Cette chapelle devrait ses origines aux chrétiens fuyant les persécutions de Lyon en 177 : ils l'auraient creusée pour y placer une statue de la Vierge qu'ils vénéraient. La chapelle serait devenue la crypte de la première église Notre-Dame construite vers le IXe siècle, crypte préservée par l'église actuelle. C'est vers la statue de la Vierge noire que s'élevaient les prières pour les enfants morts-nés, afin de les ramener à la vie durant quelques secondes, le temps de les baptiser, selon un culte ancestral qui semble avoir été pratiqué primitivement à Saint-Sabin, et aurait ensuite été déplacé dans la plaine.

 

Statue de Notre-Dame de Soubs-Terre

 

La chapelle Saint-Sabin constituait le pôle religieux suivant sur la route des pèlerins. Pour l'atteindre, ils avaient le choix entre plusieurs cheminements. Soit monter directement vers les Trois Dents par Champailler, Battant-Froid, le Purgatoire, soit faire le tour par Roisey, Véranne, Cubusson. Sur le premier chemin se trouvait la fameuse maison de Champailler et son petit bas-relief de la crucifixion placé à côté de la fenêtre principale du premier étage, en façade côté rue. La maison et son pentagramme ont suscité bien des commentaires, il faut lire entre autres l'étude de Michel Barbot :

 http://regardsdupilat.free.fr/Pentacle.html

 

Maison de Champailler et pentagramme de la crucifixion

 

Le second chemin passait par Roisey, village qui possédait un prieuré, dédié à saint Pancrace. Fondé aux alentours de l'an mille, il dépendait de l'abbaye Saint-André-le-Bas à Vienne. L'ancien prieuré, qui aujourd'hui a reçu d'autres affectations, forme un petit bâtiment carré, à gauche de l'église actuelle, laquelle date du XIXe siècle. Elle ne présente rien de particulier, hormis un clocher en bâtière (toit à deux pans), l'un des deux seuls clochers de ce type du Pilat. On remarque aussi le levier du loquet permettant l'ouverture de la porte d'entrée, en forme de coquille Saint-Jacques.

 

Roisey, l'ancien prieuré et l'église – loquet de la porte de l'église

 

De Roisey, le chemin se poursuivait jusqu'à Véranne, paroisse qui existait déjà un peu avant l'an mille. En 1055 elle appartenait à parts égales aux deux grandes abbayes de Vienne, Saint-Pierre et Saint-André-le-Bas. L’abbé de Saint-Pierre interdit formellement à ses successeurs de revendre cette part de leur abbaye, sous peine d’être condamné aux pires tourments de l’enfer infligés par le Diable en personne. L’église dédiée primitivement à saint Maurice fut plusieurs fois remaniée au cours des siècles, avant d’être totalement reprise au XIXe siècle et consacrée à la Vierge Marie et à saint Laurent. C’est de cette époque que datent les vitraux remarquables, dus au talent de Mauvernay, sur lesquels les Regards du Pilat se sont déjà longuement arrêtés dans le passé :

http://regardsdupilat.free.fr/veranne.html

Véranne offrait plusieurs possibilités d'hébergement. Entre autres la maison forte des Camiers, anciennement nommée le Mas du Pèlerin, où l'on peut encore voir, en haut du grand escalier extérieur, ce qui semble être un ancien bénitier, reconverti en vasque éclairante, en forme de coquille Saint-Jacques.

 

Maison des Camiers – ancien bénitier

 

SAINT-SABIN

Quel que soit le chemin suivi, les pèlerins arrivaient donc sur la colline de Saint-Sabin. Le site fut occupé à toutes les époques, et les religions successives en ont fait un sanctuaire. Il y eut sans doute un sage ermite, peut-être un druide, qui vécut là en étant vénéré au point d’être sanctifié par tradition populaire pour devenir saint Sabin. Très tôt donc une chapelle rurale s’éleva au sommet de la colline, dès le IVe siècle selon la tradition populaire. Son existence n’est connue avec certitude que depuis les premières traces écrites, laissées à son sujet en 1359. Le comte de Forez se disputait au sujet de cet oratoire avec le seigneur Gaudémard de la Barge. Son emplacement n’était pas celui de la chapelle actuelle, mais quelques mètres plus à l’ouest. Il est toujours marqué sur le terrain par un léger talus, où se trouvent encore enchâssées quelques pierres, dessinant un rectangle. Cette chapelle primitive était beaucoup plus petite que la chapelle actuelle.

 

Saint-Sabin un jour de pèlerinage
(Carte postale ancienne)

 

Très tôt des pèlerinages se mirent à attirer les foules en ce lieu. Le saint Sabin du Pilat étant toujours accompagné de ses bœufs, on en fit donc un protecteur des bestiaux. Les pèlerinages avaient lieu principalement pour le lundi de Pentecôte. Selon la tradition, les pèlerins cueillaient une petite plante poussant abondamment en ces lieux, l’alchémille des Alpes, une rosacée à qui l’on prête différents pouvoirs. Elle doit son nom au fait qu’elle était utilisée par les alchimistes, en raison de sa propriété de retenir les gouttes de rosée, nécessaire à l’élaboration du Grand Œuvre. Le bouquet d’alchémille pieusement cueilli, béni par le prêtre, était suspendu dans l’étable qu’il protégeait pendant un an, à la fois des maladies et de la foudre.

 

Un bouquet d'alchémille

 

La chapelle primitive, devenue sans doute trop petite, fut remplacée par l'édifice actuel en 1683. De cette époque datent donc les décors de la chapelle, en particulier les statues naïves placées dans des niches de part et d'autre de l'autel. Celle de gauche représente saint Sabin, évêque d'Assise au IIIe siècle, martyrisé en 303. Il est bien évident que ce saint italien n’est jamais venu dans le Pilat, et qu’il n’est nullement connu pour un culte lié à la protection du bétail. Il a bien fallu que l’Église rattache notre Sabin local à un saint « officiel ». Cette statue est en réalité celle du saint Sabin du Pilat. Certes il est représenté sous l’aspect d’un évêque, mais on voit clairement que son manteau a été repeint aux couleurs d'un manteau d'évêque, et surtout que sa mitre a été rajoutée, on distingue nettement les deux clous qui la fixent sur sa tête. Il faut imaginer Sabin tel qu’il était autrefois : un druide peut-être, pas un évêque. La statue de droite est celle d’une femme en qui la tradition voit sainte Sabine, laquelle n’était évidemment pas la sœur de Sabin. Seule l’homonymie rapproche les deux saints, et l’origine italienne aussi. Sainte Sabine était une martyre romaine du IIe siècle.

 

Les deux statues de la chapelle Saint-Sabin

 

Une fois leurs dévotions accomplies, les pèlerins n'avaient plus qu'à quitter la colline par un vieux chemin, un peu oublié aujourd'hui, qui les conduisait au hameau de Buet, et de là directement à Colombier.

 

DE COLOMBIER À SAINT-JULIEN

Il y eut un prieuré jadis à Colombier ; c'était un petit établissement tenu par quelques religieux, sans doute guère plus de deux. Connu dès 1242, il dépendait du prieuré autrement plus important de Saint-Sauveur-en-Rue. L'église du village, dédiée à saint Pierre, est un édifice néoroman tout simple du XIXe siècle. Il a remplacé une chapelle déjà connue au XVe siècle.

 

Église de Colombier – tiare et clés de saint Pierre sur la porte

 

Saint Pierre fut l'un des premiers apôtres du Christ. Il se nommait primitivement Simon, mais Jésus changea son nom en Pierre, Képhas en araméen, qui signifie plutôt « roc » en réalité. L'Évangile selon saint Mathieu donne à Pierre le nom primitif de Simon-bar-Iona, ce qui veut dire Simon fils de la Colombe. Il avait donc naturellement sa place à Colombier. Mais ce nom doit-il vraiment son origine à un colombier et à ses colombes ? Pour Noël Gardon, Colombier tire son nom de Kolonnem, qui signifie « colonne », et de Bev, qui signifie « vivant ». Ce serait donc la « colonne de vie », et colonne de pierre, évidemment. On pense inévitablement au menhir du Flat, haute colonne de pierre brute, à l'écart du village, où les pèlerins ne manquaient pas d'aller se ressourcer puisque leur route passait par là. Cette « voie du Flat » n'est pas sans rappeler Iria Flavia, la Fla Via ou voie du Fla en admettant ce jeu de mots, où fut débarqué le corps de saint Jacques.

 

Se ressourcer au menhir du Flat

 

En suivant la vallée du Ternay, les pèlerins arrivaient à Saint-Julien-Molin-Molette, bourgade qui doit son nom aux moulins et aux carrières de molettes ou pierres à aiguiser, Saint-Julien étant le nom de la paroisse. L'église Saint-Julien est un édifice modeste, remanié maintes fois au cours du temps. Difficile d’en déterminer l’époque d’origine. On sait qu'elle était citée dès 1090 dans le Cartulaire du Prieuré de Saint-Sauveur-en-Rue. En 1596 Marguerite de Gaste, héritière des Gaste seigneurs de Lupé, fit don d’une tour pour servir de clocher. Le clocher actuel, bâti sur la tour de Marguerite, n’a été achevé qu’en 1683. Les boiseries du chœur proviennent du prieuré de Colombier, mais il s’agit là de Colombier-le-Cardinal, en Ardèche proche. Les vitraux quant à eux datent du XIXe siècle, ils sortent comme ceux de Véranne de l’atelier Mauvernay, un artisan verrier réputé.

 

L'église de Saint-Julien-Molin-Molette

 

Saint Julien un saint purement régional, un martyr fuyant Vienne, au temps des persécutions, qui arrivé à Brioude se livra lui-même au bourreau. Son culte s’étend essentiellement entre vallée du Rhône et Auvergne. Il y a aussi un saint Julien légendaire, patron des voyageurs et des pèlerins, lesquels ne manquaient pas puisqu'à partir de ce village les différentes routes du pèlerinage de Compostelle, celle que nous venons de suivre et celles venant de la vallée du Rhône, n'en formaient désormais plus qu'une.

Disons quelques mots, précisément, sur ces chemins secondaires avant de reprendre l'itinéraire unique vers l'ouest. Depuis Chavanay, le chemin correspond globalement à l'actuel GR 65. Il passe par la Ribaudy, Bessey, Goëly, et rejoint la première route à Véranne. Depuis Saint-Pierre-de-Bœuf, les pèlerins pouvaient prendre la grande route romaine reliant les vallées du Rhône et de la Loire ; ils rejoignaient Saint-Julien par Malleval, Lupé et Maclas. Enfin depuis Serrières, un chemin presque rectiligne rejoignait la voie précédente près de Maclas au lieu-dit les Jacquards, réminiscence peut-être du passage des pèlerins de Saint-Jacques.

Désormais les pèlerins suivaient la grande route romaine. Après avoir franchi le col du Banchet, ils descendaient vers la vallée de la Déôme et le pays bourguisan. Puis ils poursuivraient sur la même voie jusqu'à atteindre la Loire aux abords du Puy-en-Velay. Mais pour l'heure intéressons-nous à Bourg-Argental, et particulièrement à son église.

 

DE BOURG-ARGENTAL AU TRACOL

Dans cette grosse bourgade du Pilat méridional, commençait l'enseignement dispensé par l'art roman, qui désormais allait accompagner les pèlerins jusqu'à leur destination. J'ai déjà eu l'occasion, sur le site des Regards du Pilat, d'exposer en détails tout le symbolisme du portail roman de l'église de Bourg-Argental :

 http://regardsdupilat.free.fr/BourgArgental.html

Il est donc inutile de le reprendre dans son ensemble, mais il convient d'insister quand même sur ce qui concerne directement, dans son ornementation, saint Jacques et le pèlerinage.

 

Le portail roman de Bourg-Argental (XIIe siècle)

 

La colonne à gauche de la porte est consacrée aux deux saints Jacques. Le chapiteau reproduit sur trois faces les trois scènes de l’arrestation, du jugement, et de l’exécution de saint Jacques le Majeur. La face gauche représente l’arrestation de Jacques par un personnage qui lui attache les mains à l’aide d’une longue corde. Le roi Hérode sur son trône, brandissant son sceptre, sépare cette scène de la suivante, où l’on voit le bourreau agrippant Jacques par les cheveux, de la main gauche, et brandissant son glaive de la main droite, s’apprêtant à le décapiter.

Le texte biblique narrant la mort de saint Jacques le Majeur est très succinct. Le sculpteur s’est donc inspiré, pour illustrer le chapiteau, des textes médiévaux racontant les vies des saints. Selon la légende, saint Jacques fut arrêté, ligoté, et amené prisonnier à Hérode par un scribe nommé Josias. Celui-ci obéissait aux ordres mais il demanda à Jacques de lui pardonner. L'artiste a utilisé une étonnante subtilité pour l’évoquer : la corde servant à lier les mains de Jacques tombe à la verticale, puis se courbe et repart à l’horizontale, surlignant le niveau des genoux du scribe Josias. Dans l’art roman, un tel détail a toujours un sens caché, en l’occurrence il signifie que Josias se met symboliquement à genoux pour implorer le pardon, et Jacques le lui accorde par un discret signe de la main. Dans la scène suivante montrant la mort de saint Jacques, on observe que le bourreau utilise une épée à double tranchant, même si ce détail n'est plus guère visible aujourd'hui après la dernière restauration. Dans l'art roman, qui s'inspire en l’occurrence de la mythologie celtique, une telle épée tue et ressuscite tout à la fois. C’est donc une mort toute symbolique, qui précède une seconde naissance, un nouvel éveil, selon un cycle que l’art chrétien a souvent représenté.

 

Les scènes du chapiteau de saint Jacques : arrestation, jugement, exécution

 

La statue située sur la colonne sous ce chapiteau constitue la suite de cet enseignement. On y voit un personnage habillé et aux pieds nus. Il tient contre lui un phylactère (ruban porteur d’inscriptions) sur lequel on peut déchiffrer une phrase latine dont plusieurs mots sont écrits en abrégé. En voici la transcription :

INFIR
MATVR
QVIS IN
VOB
INDV
CAT
PSBOS
ECCLE

La suite est partiellement ou totalement effacée, mais la partie visible permet de reconnaître un verset de la Bible en latin : Infirmatur quis in vobis inducat presbyteros ecclesiæ... C'est un extrait de l’Épître de Jacques, dont voici la traduction : « L’un de vous est-il malade ? Qu’il appelle les anciens de l’Église... », et la suite est : « et qu’ils prient sur lui en l’oignant d’huile au nom du Seigneur » (Jacques, 5, 14).

 

Statue de saint Jacques le Mineur et détail du phylactère

 

L’onction des malades et des blessés était jadis une pratique très courante. Ce texte semble s’adresser aux pèlerins de Compostelle qui transitaient par Bourg-Argental, et le personnage paraît donc être saint Jacques le Mineur, l’auteur de l’épître d'où est extrait le texte du phylactère. Saint Jacques est représenté vêtu mais les pieds nus. Dans l’art roman, cela signifie que ce personnage vit en harmonie avec la terre. Saint Jacques tient le phylactère de la main gauche, la main de la Connaissance ; il avance le pied gauche, ce qui dans l’art roman est un symbole d’intériorisation. Pour ceux qui ont réussi à décrypter tous les symboles, ce message devient clair : « vous avez su vous dépouiller de vos écorces pour entrevoir la lumière de Dieu, et vous savez qu’une nouvelle vie vous est offerte, maintenant cette connaissance doit rester en vous ». Ceux qui savent lire peuvent également remarquer que l’index droit de saint Jacques semble désigner les deux mots IN VOBIS, qui pris isolément signifient simplement « en vous ».

Pour atteindre le col du Tracol, les pèlerins avaient sans doute le choix entre plusieurs chemins. La grande voie romaine dite route du sel ne suivait probablement pas le fond de vallée, mais devait passer à flanc de coteau, on ne sait pas très bien où, peut-être par un itinéraire récupéré par la voie du chemin de fer. C'est en tout cas le choix du GR 65 que de suivre l'ancienne voie ferrée. Il est également possible de monter par Montchal jusqu'au Grand Togny d'où un chemin conduit directement au Tracol.

Le prieuré de Saint-Sauveur-en-Rue constituait l'étape principale sur la grande route. J'ai conté son histoire sur le site des Regards du Pilat :

http://regardsdupilat.free.fr/saintsauveurenrue.html

L'église abbatiale du XIe siècle était de style roman. Ses chapiteaux constituaient la suite de l'enseignement commencé à Bourg-Argental. Cette église, devenue paroissiale après la disparition des moines à la révolution, a été remplacée par un édifice plus grand au début du XXe siècle. Les principaux chapiteaux ont heureusement été préservés dans un petit dépôt lapidaire. L'un d'eux représente des têtes humaines crachant des serpents qui s'entrelacent et viennent leur lécher les oreilles de leurs langues fourchues. C'est un rappel de la mythologie grecque : l'histoire de Tirésias, qui après s'être fait nettoyer les oreilles par des serpents comprenait la Langue des Oiseaux.

 

Chapiteau aux têtes d'hommes crachant des serpents

 

Il y avait déjà des serpents parmi les décors du portail roman de Bourg-Argental, remontant le long des jambes et des bras d'une femme nue. Dans la Tradition, le serpent doit se métamorphoser pour retrouver sa dignité après avoir conduit Adam et Ève au péché originel. Le pèlerin doit suivre son exemple tout en « serpentant » sur son chemin. Aux portes du Puy, l'église de Saint-Étienne-Lardeyrol montre sur un chapiteau des têtes humaines crachant des oiseaux qui se retournent pour leur becqueter les oreilles. C'est l'étape ultime de la métamorphose du serpent, et c'est l'avenir promis au pèlerin.



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